À chacun sa mort

 

 

La maison était sise à Santa Monica, dans une rue perpen­diculaire aux grands boulevards, à portée de voix de la corniche et portée de tir de l’océan. C’était le genre de rue où les gens pouvaient naguère se vanter d’habiter, mais qui avait perdu ses titres de gloire au cours de ces dernières années. Les maisons y avaient trop d’étages, trop peu de fenêtres et pas assez de peinture. Leur histoire était simple à deviner : il s’agissait d’anciennes résidences familiales divisées en appartements et petits meublés loués à la semaine, ou reconverties en villégiatures pour touristes. Même les palmiers qui bordaient cette rue semblaient avoir laissé leurs beaux jours derrière eux et commençaient à perdre leurs cheveux.

Je me garai devant l’adresse que l’on m’avait indiquée et me penchai sur mon siège pour regarder la maison. Le numéro – 1348 – en métal rouillé était vissé de biais sur un des piliers ronds de la terrasse. Au-dessus, un panonceau imprimé noir sur blanc disait chambres pour vacanciers. La terrasse couverte courait sur toute la façade et abritait plusieurs fauteuils en rotin ainsi qu’une balancelle d’un vert défraîchi. La loggia du premier avait elle aussi ses fauteuils en rotin et était dotée d’une balustrade en bois d’allure incertaine. Le deuxième étage arborait deux tourelles d’angle gothiques comme des vestiges de remparts bidon vaincus et ridiculisés par les assauts du temps. Avec tous ses stores baissés aux deux tiers, la demeure me considérait d’un œil assoupi.

Elle n’avait pas l’air d’abriter de richesse, ni de pouvoir en retrouver un jour. J’y allai tout de même, parce que la voix de la femme m’avait plu au téléphone.

Elle se hâta d’ouvrir la porte lorsque j’y frappai. Grande quinquagénaire aux yeux sombres et vagues dans un visage inquiet tout en hauteur, robe de crêpe noir sur corps densément corseté. Un détective, c’était une occasion dans sa vie. Ses cheveux gris fonte étaient coiffés en une vague tranchante qui sentait le fer à friser, son nez, ses joues, son menton étaient poudrés de frais. La lumière qui tombait par les carreaux violets de la marquise lui donnait un teint livide.

Le clou de cette femme, c’était sa voix, douce et soigneu­sement modulée, dans un registre bas :

— Je suis Mme Samuel Lawrence. Vous êtes monsieur Archer, n’est-ce pas ? Vous avez fait vite.

— Ça roule plutôt bien entre neuf et dix.

— Entrez, monsieur Archer. Vous prendrez bien une tasse de thé ? Je suis moi-même en pleine collation matinale. Depuis que je m’occupe de tout dans cette maison, j’ai besoin de reprendre des forces entre les repas.

J’entrai, et la porte à moustiquaire se referma langou­reusement derrière moi. Le hall d’entrée était calme, frais, et sentait la cire. Au sol, les motifs du parquet ancien luisaient comme des joyaux. Un escalier moquetté montait vers les hautes pénombres du premier. À son pied se tenait un antique portemanteau aux patères de cuivre brillantes. Le contraste avec les embouteillages contre lesquels j’avais lutté suscita en moi une sensation étrange, comme si je venais de remonter dans le temps, ou de m’en extraire corps et âme.

Elle me mena jusqu’à une porte ouverte, au fond.

— Je vous en prie, entrez. Cette pièce est mon petit salon à moi. Je réserve celui de devant pour les locataires, même s’il est vrai qu’aucun d’entre eux ne l’a utilisé ces derniers temps. C’est la saison creuse, bien sûr, et je n’en ai que trois en ce moment, mon permanent et un adorable jeune couple de l’Oregon. Ils sont en lune de miel ! Ah, si seulement Galley avait épousé un homme comme ça – mais asseyez-vous donc, monsieur Archer.

Elle tira une chaise de la lourde table de réfectoire qui occupait le centre du salon. C’était une petite pièce encom­brée de tables à café, guéridons, fauteuils, repose-pieds et bibliothèques : on eût dit une brocante. Les surfaces hori­zontales croulaient sous les bibelots, coquillages, photos enca­drées, vases et napperons en dentelle. Si cette dame avait chuté dans le monde, elle avait emporté beaucoup de choses dans sa chute. Ma sensation de voyager dans le temps était en train de devenir trop puissante pour être confortable. La chaise à accoudoirs courts se referma sur moi comme une main.

Je saisis le présent par la queue et le ramenai de force dans cette pièce :

— Galley ? dis-je. C’est votre fille ? Celle dont vous m’avez parlé ?

Ma question la frappa comme une accusation et désor­ganisa son charme. Elle n’aimait pas du tout l’allure du temps présent. Elle y faisait face quand elle le devait, le visage assombri de honte et d’incompréhension.

— Oui. Ma fille, Galatea. C’est pour elle que je vous ai appelé, comme je vous ai dit. (Ses yeux vagabondèrent un moment, puis se posèrent sur la théière qui était sur la table.) Mais laissez-moi vous servir une tasse de thé avant d’aborder les choses sérieuses. Je viens de le faire.

La main qui saisit l’anse était craquelée et burinée par le labeur, mais la dame à qui elle appartenait servait le thé avec style. Je lui dis que je buvais le mien nature. Il avait le parfum d’une goutte chue du passé, nette et sombre. Ma grand-mère y était, dans sa robe de crêpe noir, en deuil. Je tournai les yeux vers la fenêtre pour essayer de la faire disparaître. De là où je me trouvais, je voyais la jetée de Santa Monica avec, plus loin, la mer et le ciel comme les deux moitiés ovales d’un œuf de Pâques bleu.

— C’est une jolie vue que vous avez d’ici.

Elle me sourit par-dessus sa tasse fumante.

— Oui. C’est ce qui m’a fait acheter cette maison. Enfin, quand je dis acheter. En réalité, elle est sous hypothèque, donc je n’en suis pas entièrement propriétaire.

Je finis de boire mon thé et reposai ma fine tasse blanche sur sa fine soucoupe blanche.

— Bien, madame Lawrence, allons-y. Qu’est-il arrivé à votre fille ?

— Je l’ignore, dit-elle. C’est bien ce qui me préoccupe. Elle a tout simplement disparu depuis deux ou trois mois…

— D’ici ?

— Non, pas d’ici. Galley ne vit plus chez moi depuis plusieurs années. Mais elle passait toujours me rendre visite au moins une fois par mois. Elle travaillait à Pacific Point, comme infirmière spécialisée dans un hôpital. J’avais toujours espéré mieux pour elle – mon mari, le Dr Lawrence, était un médecin d’excellente réputation, vous savez –, mais elle a toujours voulu faire infirmière et semblait très heureuse dans son travail…

Elle s’éloignait de nouveau du temps présent.

— Quand a-t-elle disparu, exactement ?

— En décembre, quelques jours avant Noël. (Nous étions mi-mars, cela faisait donc trois mois.) Galley venait toujours pour Noël. Et nous décorions toujours le sapin ensemble. C’était la première fois que je passais Noël toute seule. Même sa carte m’est arrivée avec un jour de retard.

Et ses yeux vagues se noyèrent dans leur apitoiement.

— Si elle vous a écrit, ça n’est pas vraiment une dispa­ri­tion. Vous permettez que je jette un coup d’œil à cette carte ?

— Bien sûr.

Elle tira de la bibliothèque un volume de Swedenborg relié en cuir noir, l’ouvrit et en sortit une grande enveloppe carrée qu’elle me tendit comme si elle contenait un chèque.

— Mais je vous assure qu’elle a disparu, monsieur Archer. Je ne l’ai pas vue depuis début décembre. Aucun de ses amis ne l’a vue depuis le premier de l’an.

— Quel âge a-t-elle ?

— Vingt-quatre ans. Elle en aura vingt-cinq le mois prochain. Le 9 avril, si elle est encore en vie.

Elle baissa la tête pour l’enfouir dans ses mains, en larmes.

— Je suis sûr qu’elle fêtera encore de nombreux autres anniversaires, dis-je. Une infirmière diplômée de vingt-quatre ans sait prendre soin d’elle-même.

— Vous ne connaissez pas Galley, dit une voix humide derrière l’écran des mains. Elle a toujours suscité une incroyable fascination chez les hommes, et elle ne sait pas comme ils peuvent être mauvais. J’ai essayé de la dessiller, mais sans résultat. Je n’arrête pas de penser au Dahlia Noir, à toutes les jeunes femmes qui se sont fait enlever et détruire par des hommes malfaisants.