Dérive sanglante

 

 

Il était environ 8 heures du matin lorsque Stoney Calhoun entendit la sonnette tinter : signal qu’on passait le seuil de la boutique. Il leva les yeux de son étau. Un homme aux cheveux blancs se tenait dans l’embrasure de la porte, d’où il examinait le casier des cannes Sage et Orvis ados­sées au mur. Calhoun reporta son attention sur la mouche presque achevée dans son étau.

Une minute plus tard, l’homme était devant lui.

— Nom de nom, qu’est-ce que c’est que ça ?

Calhoun garda les yeux baissés.

— Une bunker fly, marmonna-t-il avec l’accent du coin, ce qui donnait quelque chose comme “bunka fly”.

Il en remettait toujours une louche pour les clients des autres États, histoire de faire couleur locale. C’était une idée de Kate : les touristes, les gens des plaines, tous ceux qui “venaient de loin” – et ce vieux type avec son pantalon de toile tout juste sorti du pressing, ses mocassins rutilants, son polo vert boutonné jusqu’au cou et son accent garanti vieux Sud, si lui ne venait pas de loin ! –, tous ces gens-là s’attendaient à ce que Calhoun parle comme un guignol de pub télévisée. Et Kate était d’avis qu’ils seraient plus enclins à dépenser leur argent dans sa boutique s’ils n’étaient pas déçus.

— Un peu plus de “ouaip”, Stoney, lui disait-elle sans répit. Joue les taciturnes. Et si tu arrives à le placer, dis-leur des trucs comme “Il y a plus d’saison, mon pauv’monsieur”.

Kate était la patronne, alors Calhoun s’efforçait de faire comme elle disait.

Sans relever la tête, il nota que les mains de l’homme, qui reposaient sur la table de montage, étaient bronzées jus­qu’à l’os et piquetées de taches brunes. Il arborait une Rolex au poignet gauche. Pas d’alliance. Des ongles courts, récemment manucurés.

Calhoun se lécha les doigts, lissa les plumes de marabout et les poils de chevreuil de la mouche qu’il fignolait en artiste, puis il fit deux trois tours de soie sur la tête avant de les ramener en arrière. En prenant son temps.

Taciturne. Laconique. Le gars du coin. Du Calhoun tout craché.

Enfin, il leva les yeux.

— Vous êtes de Géorgie ? Floride ?

L’homme commençait à perdre ses cheveux blancs, coiffés vers l’arrière de façon à dégager un grand front bronzé. Il avait de larges oreilles qui lui sortaient du crâne quasiment à angle droit et des yeux d’un bleu glacé, pénétrant, derrière des lunettes à monture d’acier, avec des pattes d’oie qui lui griffaient le coin des paupières. Il devait aller sur ses soixante-dix ans, se dit Calhoun.

— Key Largo, en fait, dit l’homme. Comment vous avez deviné ?

Calhoun haussa les épaules.

— Au hasard.

Il reporta son attention sur la mouche. Il l’inspecta des deux côtés, fit un nœud d’arrêt, sectionna le fil de soie et desserra les mâchoires de l’étau. La mouche faisait près de vingt centimètres de long. Il la tendit à l’homme.

— Il n’y a plus qu’à lui coller deux yeux de plastique, et le tour est joué. Qu’est-ce que vous en dites ?

L’homme lorgna la mouche.

— Ça fiche la trouille. Qui irait gober ce genre de bestiole ?

— Les bars rayés. (À prononcer ra-yés.) Vous n’en avez pas à Key Largo ?

L’homme sourit, découvrant une dentition couronnée à grands frais, à moins qu’il ne s’agisse d’une prothèse dernier cri.

— Non, on n’en a pas. Mais nous avons des tarpons de deux cents livres qui prendraient la fuite s’ils voyaient ce genre de truc venir à leur rencontre.

— Une bunker fly, c’est une imitation d’alose, dit Calhoun. Il y en a pas mal dans le coin. Elles arrivent près des côtes fin juin, en ce moment. Vers le milieu de l’été, elles font déjà près d’un pied de long. Les bars en sont dingues. Faut voir les mouches qu’on monte en août.

L’homme rendit le leurre à Calhoun avant de lui tendre la main.

— Je m’appelle Green. Fred Green. En fait, j’avais dans l’idée de pêcher quelques truites. Des poissons sauvages, pas des truites d’élevage. Je cherche quelqu’un qui connaîtrait bien les petites routes et les bois des environs. Les gens de l’hôtel m’ont parlé de vous.

Calhoun leva les yeux.

— Moi ?

Green haussa les épaules.

— Je ne connais pas votre nom.

— Calhoun.

Il serra la main du vieil homme, une main douce et lisse, avec quand même une certaine poigne.

— Et c’est quand que vous iriez pêcher ?

— Aujourd’hui, c’est la seule occasion que j’ai. J’étais venu pour un congrès d’affaires, et puis je me suis dit que j’irais faire l’école poissonnière pour la journée. Je rêve depuis toujours de prendre une truite du Maine.

Calhoun se renversa sur sa chaise et considéra Green par-dessus les lunettes en demi-lune qu’il portait pour monter des mouches.

— Si votre rêve c’est une truite d’ici, faudra vous taper un bout de marche. Près de la route, tout le poisson sauvage a été pêché ou remplacé par des truites d’élevage.

— Parfait, dit Green. C’est exactement ce que je veux. J’ai fait pas mal de chemin dans ma vie. Vous êtes déjà allé en Argentine ?

— Nan, dit Calhoun.

— Moi si. J’y ai vu des truites de mer grosses comme votre cuisse. Et la Russie ! La Sibérie, voilà où il faut pêcher le saumon. Mais côté bivouac, c’est franchement primitif.

— Connais pas, dit Calhoun.

— J’ai aussi campé un mois en Alaska, dit Green. À pêcher le sau­mon royal. Et des arc-en-ciel géantes qui vous mangeaient une souris ou un caneton, et des nuées de moustiques à n’en plus voir le soleil. Et des grizzlys qui rôdaient dans le camp toutes les nuits. Vous avez été en Alaska ?

— Nan. Mais j’connais le Maine comme ma poche. Jackman, Mattawamkeag, Chesuncook, Rangeley, Seboomook. (Tout ça avec l’accent du Maine.) Ouaip. J’en ai fait pas mal à pied.

Calhoun haussa les épaules.

— Vous m’avez l’air d’être un sacré pêcheur, monsieur Green. C’est pas une truite de vingt centimètres qui fera votre bonheur.

Green se fendit d’un sourire.

— La taille, je m’en fiche. J’ai pêché un peu partout, et je tiens le compte de tous les poissons que j’ai pris sur leurs lieux d’origine. La fario en Bavière. Le saumon en Islande. L’omble en Alaska. J’ai pêché toutes les espèces et sous-espèces de cutthroat de l’Ouest. Dans le Nevada, j’ai escaladé une montagne pour attraper une truite dorée. Mais je n’ai encore jamais pris une truite du Maine. Et là, je me dis que je suis dans le coin et qu’à mon âge c’est sans doute la dernière chance que j’ai.

Calhoun poussa un soupir, s’extirpa de derrière la table de montage et regagna le comptoir. Ouvrant négligemment le registre du magasin, il fit semblant de l’étudier.

— Vous auriez dû venir hier, dit-il. Vous nous prenez un peu de court, là.

— C’était aujourd’hui ou jamais, dit Green. Il y aura un bon pourboire à la clé.

Calhoun n’avait nul besoin de consulter le registre pour savoir qu’en fait de guides il ne restait que lui et Lyle McMahan. Kate était partie avant l’aube sur la Kennebec River avec un couple du New Jersey.

C’était au tour de Calhoun d’emmener Green à la pêche. Lyle viendrait le remplacer à la boutique.

Sauf que Calhoun ne bondissait pas exactement de joie à l’idée d’emmener ce type crapahuter à travers bois jusqu’à l’un des étangs qu’il avait repérés dans les collines boisées, à l’ouest de Sebago. Il n’avait pas la moindre envie de passer la journée à s’extraire des fourrés de ronces, à patauger dans les marais en portant sa canne et celle de Green, les waders, les float tubes et le panier à pique-nique. Et il fau­drait en plus se battre contre les insectes et s’arrêter toutes les dix minutes pour que le vieux croûton puisse s’asseoir et reprendre son souffle.

Pour être tout à fait honnête, en bonne compagnie, ce serait là une journée comme il les aimait. Mais il se doutait que Green serait rudement déçu si, après avoir sué sang et eau, il n’attrapait pas même une petite truite, quand bien même son guide se serait démené à son service.

Et puis, guide ou pas guide, on ne partage pas ses coins de pêche avec n’importe qui.

Mais surtout, Calhoun supportait mal les frimeurs. Il savait que s’il restait plus longtemps en présence de ce type, il finirait par lui rabattre son caquet avec quelques sarcasmes. Ça inquiétait Kate, cette tendance aux sarcasmes. C’était mauvais pour les affaires.

Non, vraiment, il n’avait pas envie de passer la journée avec Green. Mieux valait rester à tenir le magasin, monter quelques mouches, trouver un peu de Bach ou de Sibelius à la radio, et guetter le retour de Kate pour l’aider à décharger, et puis se mettre à l’aise, les pieds sur un banc, à siroter un Coca pendant qu’elle lui raconterait sa journée.

Calhoun leva les yeux du registre.

— Vous avez de la chance, dit-il à Green. Lyle est libre aujour­d’hui, et vous ne pourriez pas mieux tomber. C’est un guide diplômé et il a vécu toute sa vie ici, il connaît tous les comtés comme sa poche, York, Oxford et Cumberland, jusqu’au moindre trou d’eau. S’il y en a un qui peut vous aider à prendre une truite d’ici, c’est bien Lyle. Bon, faut bien dire que vous nous prenez au dépourvu. Mais je vais l’appeler, histoire de voir s’il peut faire un saut jusqu’ici… si c’est ce que vous voulez.

— Lyle, dit Green. Oui, je crois que c’est un des noms qu’on m’a cités à l’hôtel.

— Lyle McMahan, dit Calhoun. Il a une bonne répu­tation dans le coin.

— Vous parliez d’un float tube, dit Green. Vous voulez dire une espèce de bouée de pêche ? C’est nouveau pour moi. On ne risque rien là-dedans ?

— Rien du tout, dit Calhoun. Vous allez adorer ça.

Green se frotta les mains.

— OK, ça me va.

Calhoun décrocha le téléphone et pianota le numéro de Lyle. Lyle McMahan, qui entamait son second cycle d’histoire à l’Université du Maine, partageait une grande baraque délabrée avec une flopée d’étudiants – jamais les mêmes –, leurs conjoints réciproques et divers parasites qui squattaient les lieux. Calhoun avait renoncé à inventorier tous ses colocataires.

Cette fois, une fille à la voix endormie fit entendre un “Yo ?” étouffé.

— Lyle est dans les parages ? demanda Calhoun.

— Un moment, m’sieur, je vais voir.

Une minute plus tard, elle reprit l’appareil.

— Il arrive. (Pause.) Hé, c’est toi, Stoney ?

— Oui. À qui ai-je l’honneur ?

— Julia. (Elle prononçait son nom d’une voix traînante, en arti­culant les trois syllabes : Juu-lii-aa.) Tu te souviens de moi ?

— Et comment, dit-il. Bien sûr. Comment ça va ?

En réalité, il n’arrivait pas à se rappeler si Julia était l’une des petites blondes sportives de la communauté ou la grande bringue aux cheveux roux.

— Ça va plutôt bien, dit-elle. Ah, le voilà.

— Qu’est-ce qui se passe, Stoney ? dit Lyle peu de temps après.

— J’ai du boulot pour toi, dit Calhoun. On a ici M. Green, fraîchement débarqué de Floride, qui voudrait bien pêcher une truite du Maine garantie d’origine.

— Mais c’est ton tour, vieux. Qu’est-ce qui t’arrive ?

Calhoun leva les yeux. Green se tenait devant lui, aux aguets.

— Super, dit-il au téléphone. Ramène ton cul ici, fiston. Le client ne tient plus en place, et c’est toi qu’il demande.

— Encore un mec que tu me refiles en seconde main ? dit Lyle.

— Ouaip. En gros c’est ça.

— Je vais dire à Kate que t’abuses de la situation, mon vieux. (Lyle éclata de rire.) Bon, vends-lui quelques mouches. Raconte-lui la fois où la nana de Smith est restée coincée sur la lunette des chiottes qu’il venait de passer au vernis. J’arrive dans un quart d’heure.

Calhoun raccrocha et se tourna vers Green.

— C’est réglé, il va passer vous prendre. Vous avez ce qu’il faut comme équipement ?

— J’espère que vous pourrez me dépanner, dit Green. Je n’ai rien apporté.

— Lyle verra ça avec vous quand il sera là, dit Calhoun.

Il désigna la petite boutique d’un geste de la main.

— Vous trouverez du café dans le fond. N’hésitez pas à jeter un œil. Si quelque chose vous plaît, dites-le-moi. On fait 20 % sur les vêtements.