Féroces infirmes retour des pays chauds

 

 

Lima (Pérou)

Octobre 1997

 

Le perroquet nu ressemblait à un fœtus humain greffé sur un poulet casher. Il était tellement vieux qu’il avait perdu jusqu’à la dernière de ses plumes, y compris son duvet, et au travers de sa peau grenue qui semblait atteinte de la jaunisse transparaissait un réseau de veines bleues caoutchouteuses.

— Pathologique, murmura Switters en pensant, non pas simplement au perroquet, mais à toute la scène, y compris à la vieille femme ratatinée à qui l’oiseau emboîtait obstinément le pas partout où elle allait dans la villa obscure.

Les griffes rugueuses du perroquet faisaient un raclement sec en cherchant un appui sur le carrelage de terre cuite, et lorsqu’il perdait l’équilibre, comme cela lui arrivait régu­lièrement, et dérapait sur quelques centimètres, le volatile poussait un cri rauque si faible et si chevrotant qu’on aurait pu croire qu’il était en train de se faire peloter par l’Étrangleur de Boston. À chaque cri rauque, la vieille bonne femme faisait claquer sa langue, mais il était impossible de dire si c’était par sympathie ou par agacement, car elle ne se retournait jamais vers son fidèle petit compagnon, allant sans raison apparente d’un meuble ancien à l’autre dans sa robe noire informe.

Switters faisait mine d’apprécier, mais au fond de lui il trouvait ce spectacle répugnant, et ce d’autant plus que Juan Carlos, qui se tenait près de lui sur la terrasse à regarder aussi à travers les vitres de la veuve, arborait un large sourire de satisfaction et de fierté. Switters donna une tape sur les moustiques qui lui perforaient le torse, maudissant jusqu’au dernier les poils de la main du Destin qui l’avait expédié dans cette foutue Amérique du Sud bien trop… ardente à son goût.

 

 

Boquichicos (Pérou)

Novembre 1997

 

Attiré par la lumière qui filtrait par les persiennes, un papillon de nuit géant venait frapper contre les volets avec la force d’une tempête. Tandis qu’il attendait que les porteurs remontent du fleuve avec ses bagages, Switters l’observait, fasciné. Ce n’était pas un papillon de jour, c’était certain. C’était une créature de la nuit, et elle en possédait le mystère.

Les papillons de jour étaient délicats et avaient des ailes arachnéennes, mais celui-ci était lourd et fort. Ses ailes pesantes étaient poudrées comme le visage d’une vieille actrice. Les papillons de jour étaient censés être insouciants, les papillons de nuit étaient esclaves d’une virulente obsession. Les papillons de jour semblaient inoffensifs, les papillons de nuit avaient quelque chose… d’érotique. Leur poussière était de nature sexuelle. Leur spasme était un spasme sexuel. Tout à coup, Switters porta la main à sa gorge en gémissant. Il gémit parce qu’il venait de prendre conscience de la ressemblance frappante entre un papillon de nuit et un clitoris ailé.

Ardente.

Des grognements lui parvinrent du sentier derrière lui, et Inti émergea de la forêt, portant avec une certaine inquiétude le sac de voyage en croco de Switters. Un instant plus tard, les deux autres porteurs apparurent avec le reste de ses bagages. S’il voulait reconsidérer son installation à l’Hôtel Boquichicos, c’était le moment. Il redoutait ce qu’il risquait de trouver derrière ces volets fermés et ces portes à écran antimoustiques, mais il fit signe aux porteurs de le suivre à l’intérieur.

— Allons-y. Cette bestiole… (De la tête, il désigna le papillon de nuit géant qui, bien que battant des ailes tant et plus, ne parvenait pas pour autant à agiter ce bouillon vert fumant qui, souvent, remplace l’air en Amazonie.) Cette bestiole me donne des idées… (Switters savait qu’Inti ne comprenait pas plus d’une dizaine de syllabes simples en anglais, pourtant, il hésita à prononcer le mot.) Cette bestiole me donne des idées lubriques.

 

 

Centre de la Syrie

Mai 1998

 

Grimpant péniblement en direction du djebel el Qazaz sous une pluie de fin de printemps, les nomades étaient trempés et avaient presque le vertige. Derrière eux, à des altitudes moins élevées, l’herbe jaunissait et se flétrissait déjà – de quoi alimenter non pas les troupeaux, mais les feux de prairie ; plus loin devant eux, il n’était pas impossible que les cols fussent encore bloqués par la neige. Toutefois, quelles qu’aient été les inquiétudes du groupe, elles furent emportées par l’averse. Dans un tel pays, l’humidité porte un autre nom : l’espoir.

Les moutons et les chèvres semblaient aussi s’en réjouir et avancer d’un sabot plus léger, même si, de temps en temps, l’un ou l’autre faisait une pause pour secouer les gouttes de pluie de sa robe, énergiquement, avec raideur, ce qui lui donnait l’allure d’une effeuilleuse intimidée. Leur museau noir, brillant comme du cuir sous la pluie, était pointé – moins en signe d’obéissance envers leurs gardiens que par un instinct migratoire plus vieux que l’humanité – vers de lointains pâturages.

Switters était l’un des quatre hommes – le khan, le fils aîné du khan, un guide expérimenté et lui-même – qui voyageaient à cheval en tête du cortège. Les autres suivaient à pied. Cela faisait presque une semaine qu’ils cheminaient, de l’aube jusqu’au crépuscule.

Avant de commencer leur lente ascension, à trois kilomètres en arrière, ils étaient passés devant une grande enceinte, probablement une oasis entièrement entourée d’un haut mur de terre. Des branches d’arbres fruitiers dépassaient du mur et le parfum des fleurs d’oranger exaltait l’odeur déjà enivrante de la pluie. Switters avait cru entendre, à l’intérieur de l’enceinte, le doux écho de jeunes filles riant aux éclats. Quelques-uns des jeunes hommes du groupe avaient dû l’entendre également, car ils avaient tourné la tête et jeté un regard mélancolique en direction du camp lointain.

Ils avaient poursuivi leur route. C’est ce que font tous les nomades. Droit devant. Le bât et les bêlements.

Mais Switters avait du mal à se sortir cette mini-oasis de l’esprit. Quelque chose dans cet endroit (ses murs mystérieux, sa végétation luxuriante, l’indication sonore de la présence de jeunes femmes s’éclaboussant sous la pluie) avait frappé son imagination et continuait à peser sur elle avec une telle force qu’il finit par annoncer à ses hôtes son intention de rebrousser chemin pour voir de quoi il retournait. On pourrait dire qu’ils en furent choqués, mais sa simple présence parmi eux était déjà en elle-même si extraordinaire qu’ils étaient partiellement immunisés contre toute stupéfaction supplémentaire.

Le khan secoua la tête, et son fils aîné, qui parlait assez bien l’anglais, s’y opposa :

— Ah, monsieur, impossible de faire demi-tour. Les troupeaux…

Switters, qui parlait assez bien l’arabe, l’interrompit pour préciser qu’il voulait y aller seul.

— Mais, monsieur, répondit le fils aîné, se triturant les mains et plissant le front jusqu’à le faire ressembler à un couvercle de boîte de sardines enroulé, le cheval. Nous n’avons que ces quatre-là, vous voyez, et nous…

— Non, non, mon bon ami. Rassurez votre papa, je n’avais nullement l’intention de partir avec son beau canasson. Maintenant il peut dire à son deuxième fils de sauter en selle, et le voilà débarrassé d’un fardeau.

— Mais, monsieur…

— Moi, je vais juste filer là-bas dans mon vaisseau spatial. Si vous voulez bien me le préparer, les gars.

D’un signe de la main, le khan fit arrêter la colonne. À cet instant précis, la pluie s’arrêta également. Deux hommes du clan vinrent détacher le fauteuil roulant de Switters fixé der­rière la selle, puis, après l’avoir déplié, ils le posèrent sur une portion de terrain raisonnablement horizontale et mirent le frein. Ensuite, ils l’aidèrent à descendre de cheval et l’installèrent délicatement sur le siège. Ayant attaché son sac de voyage en croco au dos du fauteuil, ils placèrent sur ses genoux son ordinateur, son téléphone satellite et son pistolet Beretta 9 mm personnalisé, chaque objet étant enveloppé sépa­rément dans un sac poubelle en plastique.

On se fit des adieux alambiqués, après quoi, les nomades restèrent là de longues minutes, remplis de ce qui était ni plus ni moins une crainte mêlée d’admiration, observant Switters qui manœuvrait son fauteuil roulant laborieusement, de manière incertaine (mais tout en chantant), parmi les rochers impi­toyables et les sables redoutables d’un paysage aux promesses si rudes que l’entrapercevoir eût suffi à faire se précipiter un poète romantique chez un psy ou un promoteur sur le gin.

Lentement, Switters se fondit dans le désert.

On aurait dit qu’il chantait Send in the Clowns.

 

 

Cité du Vatican

Mai 1999

 

Le cardinal ordonna à Switters et son groupe de faire la queue en file indienne. Il expliqua que le sentier du jardin était étroit et, de plus, s’approcher en masse de Sa Sainteté serait inconvenant. Switters devait prendre la tête. Si on ne lui avait pas confisqué son arme au dernier contrôle de sécurité, peut-être aurait-il insisté pour fermer la marche, mais maintenant cela n’avait plus d’importance.

En raison de son “infirmité”, Switters ne devait pas se sentir obligé de s’agenouiller en arrivant devant le siège du pontife, avait généreusement concédé le cardinal. Switters se demanda s’il était tout de même censé baiser l’anneau papal. Je veux bien bécoter cette bague, se dit-il, mais à une seule condition : qu’ils étalent une miette de haschich dessus, ou bien qu’ils la barbouillent de jus de minou ou de sauce red-eye.

En pensant à cela, il se souvint d’une actrice qu’il avait connue autrefois et qui, pour inciter un petit terrier à la suivre partout au long d’une scène qu’elle tournait, avait dû faire agrafer des morceaux de foie de veau cru sur les semelles de ses chaussures à talons aiguilles.

La pensée de ce terrier aimanté par des escarpins appâtés à la viande lui rappela alors ce vieux perroquet déplumé qui se dandinait derrière sa maîtresse dans une banlieue de Lima bien des mois auparavant – et, l’espace d’un instant, Switters se retrouva au Pérou. C’est ainsi que l’esprit fonctionne.

C’est ainsi que l’esprit fonctionne : le cerveau humain est génétiquement enclin à l’organisation, mais s’il n’est pas étroi­tement contrôlé, il va associer un fragment d’image mentale à un autre sous le prétexte le plus futile et de la façon la plus libre, comme si l’association créative lui procurait une sorte de plaisir organique sans égard pour la logique ou la chronologie.

Bon, il semblerait que, de façon tout à fait involontaire, le début de cette histoire en prose imite en partie le fonc­tion­nement de l’esprit. Quatre scènes se sont déroulées en quatre endroits différents, à quatre moments différents, à des mois d’écart pour certaines, à des années pour d’autres. Et s’il est vrai qu’elles respectent l’ordre chronologique et comportent un élément qui les relie (Switters), et si le mode narratif se situe bien loin de la technique du courant de conscience qui fait de Finnegans Wake le livre à la fois le plus réaliste et le plus illisible jamais écrit (illisible précisément parce qu’il est si réaliste), il n’en reste pas moins, hélas, que ce qui précède ne constitue probablement pas la façon la plus efficace dont un récit digne de ce nom devrait se dérouler – pas même en ces temps où certains signes donnent à penser que le monde s’éveille de sa transe linéaire, de la conception dangereusement restrictive qu’il a de lui-même en tant que véhicule historique descendant poussivement une rue à sens unique conduisant à une destination apocalyptique prédéterminée.

Désormais, cette histoire va se remettre en ordre à un point de départ acceptable (dans un récit, tout début est quelque peu arbitraire, et celui qui suit ne fait pas exception), à partir duquel elle se développera d’une manière prétendument temporelle, évitant l’influence capricieusement digressive de l’esprit en liberté et ne s’arrêtant que de temps en temps, ici pour flairer quelques adjectifs, et là pour botter quelque derrière.