L'homme qui marchait sur la Lune

 

 

Je quittai Sterns à quatre heures du matin, en prenant la rivière asséchée vers le nord sous un dense amoncelle­ment d’étoiles lointaines. Le lit de l’arroyo mêlait sable, gravier et galets de granit et de gneiss de la taille d’un poing, les berges sablonneuses d’une teinte plus sombre dans l’obscurité remontaient de chaque côté en coupant les étoiles. La pre­mière demi-heure, je me concentrai sur ma marche, mais trébuchai plusieurs fois sur des pierres éboulées grosses comme des melons en lente progression vers la ville. Mon sac me crée toujours une sensation étrange pendant la première heure, mais je peux, sans m’arrêter, procéder à de petits réglages des sangles dor­sales et abdominales, presser mon dos contre la charge jusqu’à ce qu’il l’épouse parfaitement, et adapter mon équilibre à ma nouvelle géométrie sans y penser vraiment. Le ciel s’éclaircissait lentement et les contours des mesquites, ocotillos et yuccas commençaient à prendre des formes plus acérées. Devant moi, la silhouette brute de la Lune emplissait un quart du ciel.

Trois jours passèrent comme ça : marche de quatre heures du matin jusqu’à l’après-midi, parfois tard, dîner, sommeil, puis réveil et ainsi de suite, jusqu’à ce que la Lune emplît la moitié du ciel et que le chemin commen­çât à prendre de la pente. Je mange très peu et, à part une gorgée de cognac au coucher du soleil, je ne bois que du thé ou de l’eau. On n’a guère besoin d’abri à l’approche de la Lune, et mes bivouacs sont des plus sommaires. À partir du quatrième jour, l’eau cesse d’être un souci car il en perle des larmes çà et là sur les flancs de la Lune. Plus haut, le vent peut être votre ennemi.

Il n’est pas rare que des canyons qui semblent ouvrir grand le cœur de la montagne au marcheur lui opposent
de la résistance une fois qu’il y a pénétré. Ils s’étrécissent, lancent sur son passage de gros rocs éboulés, dressent des cascades asséchées, parfois humides et moussues à l’ombre, et s’étouffent eux-mêmes sous d’impénétrables buissons. Mon canyon n’était pas un canyon rare, et il faisait toutes ces choses. Au bout d’une demi-journée, je choisis de le quitter et d’escalader le flanc est qui, bien que vierge de tout point d’eau, permet au marcheur d’avancer et éclaircit son esprit en lui ouvrant la vue.

La piste monta en pente forte pendant tout le reste de la journée, puis se calma au coucher du soleil. Je marchai encore un kilomètre et demi et arrivai à un escarpement de quinze mètres de haut où une petite pinède lançait sa musique dans les airs.

Mon nom est Gasper, William Gasper, et je ne fais rien pour gagner ma vie ; je vis, tout simplement. Ma famille n’a rien de particulier, et j’ai un passé parfaitement ordi­naire. Je préfère la marche en solitaire à toutes les autres activités. Ce genre de vocation reflète sans aucun doute une forme d’inadéquation caractérielle. Cepen­dant, n’ayant rien de vrai­ment valable à apporter à la société, mis à part un esprit glacé, je ne me vois pas autrement qu’en travailleur ou petit employé – en servi­teur de l’armée (je le fus), par exemple. L’idée de chercher un moyen pour être plus à l’aise avec les autres, et les autres avec moi-même, n’a jamais eu une quelconque impor­tance pour moi. Au fil des ans, j’ai marché dans de nombreux endroits, toujours heureux de mon choix. Au cours des cinq dernières années, j’ai fait l’ascension de la Lune à de nom­breuses reprises, et je n’ai plus jamais ressenti le besoin de chercher de nouveaux territoires. La Lune me suffit.

J’ai jadis passé deux ans dans la région du mont Silverthrone et de Fang Peak. J’ai apprécié la pente majes­tueuse du glacier de Klinaklini, mais les hivers y sont rudes, et les broussailles pénibles à franchir, alors je suis descendu vers le sud jusqu’à la Lune, où le chemin est clair, à sa manière.

La nuit passa comme passent toutes mes nuits, avec pour seuls rêves des rêves du lieu où je me trouvais. C’est comme si je possédais un œil désincarné qui fonctionne de manière autonome lorsque je dors, qui étudie la terre qui m’entoure avec l’intensité du rêve et emplit ensuite mon esprit éveillé d’une connaissance du terrain plus grande que je ne l’imaginerais possible. Mes nuits sont presque toujours ainsi, et mon œil travaille, et je connais mon chemin à l’avance sans jamais me tromper.

Cette utile activité nocturne me permet de demeurer alerte, même si les seuls dangers qui me guettent lorsque je marche comme je le fais sont l’excès de confiance,
la géo­logie, la météorologie, ainsi que ces objets qui déboulent parfois de mon passé de façon aussi impré­visible et aussi naturelle que des météorites zébrant la nuit. Plus d’une fois je me suis réveillé avant le premier signe annonciateur de tempête, et j’ai suivi la prescience de mon œil, et j’ai échappé à la pluie et au froid. Une prémonition de ce genre m’a un jour sauvé d’une chute de pierre. Tel est du moins le beau récit que je me fais, même si des âmes plus avisées affir­meraient à juste titre qu’il n’y a pas d’œil, mais seulement un cerveau qui étudie dans son sommeil, sans se cacher mais sans qu’on le remarque, tous les petits signes perçus au cours de la journée. Comme pour la plupart des explications, celle-ci n’est guère plus qu’un bavardage dans le silence, un pépiement de merle.

À l’aube, il faisait plus froid. Après mon thé, j’explo­rai l’escarpement et trouvai une voie d’ascension facile. Je ne consens aux escalades difficiles que lorsque je ne peux faire autrement, même si ce genre de gentille varappe de fin d’après-midi, après une journée de marche, m’est comme une petite musique ludique et relaxante. L’escar­pe­ment montait puis descendait comme un chevron sur la manche de la crête ; j’aurais pu le contour­ner en trois kilomètres, mais cela m’aurait fait perdre de l’altitude, et je n’aime pas ça. Au-delà, la crête prenait encore de la pente et était presque vierge de toute végétation. Les arbres ici poussent sur les versants nord et au fond des canyons, pas dans les endroits où l’excès de soleil aspire toute l’eau. Sur le flanc nord de la Lune s’éti­raient des kilomètres de pins à bois lourd, ainsi que des genévriers dans la zone basse, et des trembles plus haut. Sur le flanc sud, c’était de la broussaille et de la roche, surtout de la roche. Je préfère marcher sur de la bonne roche que sur l’herbe, même si, dans le Nord, la bonne toundra est douce comme du poil de chaton.

La Lune est la montagne de nulle part. Elle est délais­sée par ceux qui y vivent à portée de vue, comme par ceux qui, à différents moments, peuvent être fascinés par son isolement et sa difficulté. Ce n’est pas une mon­tagne pour alpiniste, et ce n’est pas non plus une montagne pour chasseur. Il y a quelques belles parois dans le canyon, et une demi-douzaine de rochers à pic qui valent presque le détour ; on peut y trouver du gibier. Mais ses charmes, comme ceux de certaines femmes, ne sont pas évidents et ne se dévoilent qu’à de rares marginaux.

Vous connaissez les montagnes du Nevada, ou les monts Steens, peut-être. Comme eux, la Lune se drape dans l’ano­nymat. Depuis la grande route la plus proche, ce n’est qu’une vague brume bleue, et il faut être rusé comme un renard pour s’en approcher davantage en voiture. À cheval ou à pied, elle est trop lointaine pour ce qu’elle semble avoir à offrir. C’est une montagne par-faite pour notre temps, en partie prise dans une autre dimen­sion, aussi inintelligible que la plupart des bons romans, et aussi vite ennuyante pour qui étudie les cartes topo­graphiques en quête d’excitation. C’est une mon­tagne parfaite pour William Gasper.

Je suis William Gasper. Et s’il vous paraît étrange que je réitère déjà mes présentations, souvenez-vous que je suis aussi simple que les plats que je cuisine, que je n’ai pour ainsi dire pas d’amis, et que je me fonds, à force d’entraînement, dans n’importe quel environnement. Je suis un peu comme le niveau de la mer : une constante toujours en mouvement, jamais vraiment évidente à définir par l’observation. Je bouge même quand je dors, bien que mon nom me confère une unité. Je suis arrivé à Sterns il y a cinq ans et j’ai persuadé Mary-Gail Henry, la patronne du café, de me louer le container qui se trouve à une centaine de mètres derrière le café. Je n’ai aucune idée de ce qu’il contenait à l’origine, probable­ment du matériel d’exploitation minière, mais il abrite désor­mais ceux de mes effets personnels que je ne transporte pas sur mon dos, une vingtaine de magazines que je finirai par léguer aux flammes, et le petit bric-à-brac que même un individu attentif peut acquérir sans s’en rendre compte. Ayant depuis longtemps renoncé au romantisme pitto­resque, je ne dors pas dans ce container, mais à côté de lui. Lorsqu’il fait vraiment mauvais je plante ma tente, mais le reste du temps cela me fatigue. J’ai un pot pour me laver, et je m’éloigne tous les matins d’environ cinq cents mètres dans le désert pour soulager mes entrailles. Ma vessie me pousse moins loin. Tout ceci, bien sûr, n’a lieu que lorsque je suis à résidence. Mais comme je vous l’ai dit, ma vocation, c’est la marche, et Sterns ne me voit guère plus d’une dou­zaine de jours par an.

Comment je me nourris ? Normalement. Ah, vous voulez savoir comment je me procure ce dont je me nourris. Je mange peu ; mon métabolisme est naturelle­ment sobre et j’appartiens, comme vous, à une espèce omnivore. Mais mon goût n’a pas été socialement condi­tionné, comme je sais qu’il l’a été chez la plupart de mes contemporains. Lorsque je lis des choses sur les habitants du Danakil ou du Kalahari, je me sens parmi des compa­triotes : les protéines et les glucides ont de nombreux visages.

J’envie aux herbivores leur capacité à digérer la cellulose, mais en être privé est un handicap négligeable, quand on y pense – ce que je fais sans aucun doute. Il m’est arrivé de regretter que le Seigneur, ou Qui-vous-voulez, m’ait donné des reins qui gaspillent tant de bonne eau, et de ne pas être capable, comme le rat kangourou ou certaines antilopes, de conserver ou même de métaboliser ce liquide. Mais je suis ce que je suis, et j’en suis recon­nais­sant. Je n’ai jamais été malade, ni désespéré, même si ce sont probablement des choses qui finiront par m’arri­ver. Je préférerai alors une vive tempête dans le corps et la clémence d’une terrible vio­lence, comme j’en ai vu emporter tant d’hommes. Mais laissons cela. Je mange ce que je mange, et les petites différences entre mon régime et le vôtre n’ont pas grand sens. Mon sens à moi gît dans ma marche, dans mon calme, et dans la Lune.