Les Derniers Grizzlys

 

 

Première partie

L’automne

 

Les étoiles brillent d’un éclat froid dans le ciel d’automne quand je quitte les bois de ma vallée du Yaak, dans le nord du Montana. Je ne suis pas certain que mon vieux camion tiendra jusqu’au sud du Colorado, mais je vais tenter le coup. Nous sommes à la fin du mois de septembre 1990. Mon ami Doug Peacock, le spécialiste des grizzlys, intrigué par la persistance de rumeurs selon lesquelles il y aurait encore des grizzlys dans le Colorado, m’a demandé de l’accompagner dans les montagnes pour en avoir le cœur net. La position officielle du gouvernement est que ces ours sont éteints là-bas.

J’aime la solitude de ma forêt du Yaak, j’aime le refuge qu’elle m’offre, mais Doug, bien que je ne le connaisse que depuis peu est déjà un ami très cher – un guide et un maître – et je fais donc route vers le sud. Je ne suis pas absolument convaincu qu’il existe encore des grizzlys dans le Colorado. Mais quand bien même nous ne trouverions rien, l’occasion aura été bonne de courir les bois avec Doug.

En fait, quelque chose en moi me chuchote qu’il reste encore des grizzlys par là-bas. Presque plus personne n’y croit. Doug lui-même n’en est pas sûr, mais nous leur avons toujours gardé une place au fond de notre cœur, et tant que persistera en nous cette nostalgie, je veux croire à leur possible existence.

Je roule vitres baissées. Cela me paraît bizarre de descendre vers le sud à la recherche de grizzlys. Je suis sûrement en route pour le mauvais hémisphère, là où les rivières coulent à l’envers – à moins que je ne sois en train de remonter le temps pour retrouver l’époque de mon père, sinon de mon grand-père, quand il y avait bel et bien des grizzlys dans le Colorado.

Les étoiles scintillent. Je conduis avec mon bras nus à la portière. Je m’imagine que nous sommes en 1940 et que je suis le père de mon père.

Je roule toute la nuit avec cette sensation de voyager dans le passé. Je m’arrête sur un pont au-dessus d’une jolie petite rivière et descend pour faire quelques pas près de l’eau qui murmure là-bas, tout au fond. Le reflet de la lune et des étoiles tremble à la surface de l’eau. Je m’accroupis, enlève ma chemise, m’asperge d’eau froide le visage et les épaules, me frictionne le crâne. La nuit est froide. Je veux croire que les grizzlys sont toujours là. Je veux les trouver.

 

Les derniers grizzlys ont été exterminés dans le nord du Colorado vers 1920, mais il en subsistait encore au sud dans les années 1930-1940. En 1950, un vieux trappeur assermenté nommé Lloyd Andersen (“L’homme Ours”) y tua une femelle de trois cents livres, mais ses deux oursons réussirent à se sauver. L’année suivante, il abattit encore un grizzly dans les monts San Juan, au sud du Colorado, et un autre trappeur, Ernie Wilkinson, tua peu après un mâle de deux ans. L’ours avait traîné un sapin mort de douze pieds sur cinq miles* avant que Wilkinson n’arrive à le rattraper et à l’abattre. Trois ans plus tard, persuadé que tous ses grizzlys avaient été tués, l’État du Colorado fonda la Réserve de Protection des Grizzlys du Rio Grande-San Juan pour les protéger au cas où il en subsisterait encore.

Les gardes chasse continuèrent de loin en loin à en signaler. En 1954, un grizzly – tout petit, de la taille d’un gros chien – fut tué par un berger. En 1955, on découvrit des traces “probables” de grizzlys. Un garde-chasse repéra une femelle et son petit en 1956. Lloyd Andersen releva des empreintes en 1957, et on trouva également un crâne. On voulut y voir la preuve définitive de leur disparition.

Mais les rumeurs continuèrent à filtrer de cette région reculée, à près de dix mille pieds d’altitude, le sommet du monde. Ce n’étaient que des rumeurs, bien sûr. Personne ne tua plus un seul grizzly et on ne découvrit aucun cadavre, ce qui reste malheureusement toujours la preuve la plus indiscutable. (Sinon, les scientifiques vous disent : “Oh, ce que vous avez vu, ce n’est qu’un ours noir dans sa phase de pelage clair.”) Et l’on continua donc à répéter que les grizzlys avaient disparu du Colorado, même s’il pouvait sembler à l’observateur attentif ou au randonneur déterminé que subsistaient quelques indices de leur présence.

Les grizzlys étaient toujours là, mais c’était comme s’ils se faisaient plus discrets.

1962. Lloyd Andersen signala qu’un grizzly avait tué vingt moutons non loin du ranch familial d’un ami commun à Doug et à moi – l’endroit où nous devons nous retrouver pour cette expédition.

1964. Andersen, accompagné de ses chiens, poursuivit à cheval un grizzly sur une douzaine de miles dans les San Juan. À aucun moment, l’ours ne chercha à se réfugier dans un arbre, mais il continua de reculer à travers les rochers vers le sommet tout en se battant contre les chiens. Ce grizzly fut tué, preuve irréfutable que ces ours vivaient toujours dans la région. Depuis on en a signalé de loin en loin, ce qui prend une signification particulière quand on sait que les grizzlys peuvent vivre vingt-cinq à trente ans à l’état sauvage.

1967. Alors qu’il campe à nouveau dans le sud du Colorado, Andersen est réveillé par le comportement bizarre de ses chevaux. Le temps de sortir de sa tente, et il voit une femelle avec deux jeunes qui traversent un versant découvert. “Ils attrapaient des nids de rats à queue touffue et jouaient avec en se poursuivant. J’ai bien dû les obser­ver pendant une demi-heure avant qu’ils disparaissent derrière le col, à environ un demi-mile”, déclara Andersen. “Il y a pas le moindre doute. C’est pas la première fois que je vois des grizzlys. En tant que trappeur assermenté, j’en ai attrapé sept. Une fois qu’on a vu un grizzly, on risque pas de l’oublier.”

La même année, plusieurs groupes de chasseurs signalèrent une femelle et deux oursons dans les San Juan, mais ce fut tout. Ce furent les derniers “bons” témoignages. Au début des années 1970, des scien­ti­fiques disposèrent des cadavres de chevaux dans la nature et il arriva plusieurs fois que des ours déplacent ces carcasses sur de grandes dis­tances. Depuis on a souvent signalé la présence d’ours, mais sans preuves, sans photo­graphies indiscutables et sans cadavres. De sorte qu’en 1975, John Torres de la Division de la Faune et de la Flore du Colo­rado pouvait affirmer : “Nos rapports indiquent que, pour toutes sortes de raisons pratiques, le grizzly a désormais été éradiqué du Colorado.”

 

Le 23 septembre 1979, un chasseur à l’arc et guide du nom de Ed Wiseman se trouvait à proximité d’un lac en altitude dans les San Juan en compagnie d’un client, Mike Niederee. Ils chassaient le cerf. Mais laissons John Murray raconter l’affaire dans The Last Grizzly* :

 

Vers cinq heures de l’après-midi, Niederee dit être tombé sur un ours dans sa tanière diurne. Malgré sa surprise et la proximité du chasseur, l’animal préféra éviter l’affrontement et s’enfuit. Quelques centaines de mètres plus loin, il tomba sur Wiseman, et c’est là, si l’on en croit les déclarations des intéressés, que les ennuis commencèrent. L’ours, d’après eux, attaqua Wiseman et le jeta à terre. Au début Wiseman fit le mort, comme il est conseillé quand on est attaqué par un ours. Mais cette tactique ne donnant rien, il saisit en désespoir de cause une flèche et se mit à frapper l’ours au cou et à la gorge. Affaibli par ses blessures, celui-ci se détourna de Wiseman et s’éloigna en titubant dans la lumière du soir pour aller mourir un peu plus loin.

Niederee, alerté par les cris de son guide, accourut sur les lieux et le trouva dans un sale état. Celui-ci avait reçu de nombreuses morsures, sa jambe droite était cassée, son pied écrasé et il avait perdu beaucoup de sang. Niederee lui donna comme il put les premiers soins et partit chercher les chevaux, attachés de l’autre côté de la crête à environ un mile. Quand il revint avec eux, l’état du blessé était trop grave pour qu’on puisse le transporter. Niederee alluma un grand feu, ramassa une grande quantité de bois mort, et tandis que l’obscurité et le froid prenaient possession des sommets, il se mit en route vers leur camp de base.

Il mit plusieurs heures à l’atteindre. Le cuisinier du camp partit aussitôt chercher de l’aide à cheval, pendant que le reste du groupe, dont le père de Niederee, qui était chirurgien, partait secourir Wiseman. Ils arrivèrent vers quatre heures du matin. L’équipe de secours ralluma le feu tandis que le chirurgien examinait les blessures de Wiseman. Celui-ci avait perdu beaucoup de sang mais il ne souffrait pas d’hypothermie. Un hélicoptère vint l’évacuer plus tard dans la matinée. Il finit par se remettre de ses blessures…

Un autre hélicoptère récupéra un peu plus tard le crâne et la fourrure du grizzly mais laissa la carcasse sur place. Ce fut une perte importante pour la science parce qu’un examen attentif de l’utérus de la bête aurait permis, à partir des traces sur le placenta, de déterminer si elle avait eu des petits – et de savoir, du coup, s’il existait d’autres grizzlys dans la région. Plus tard, plusieurs biologistes qui examinèrent la peau tombèrent d’accord pour dire que la pigmentation et la taille des mamelles indi­quaient très probablement que ce grizzly avait déjà eu des petits.

La Division de la Faune et de la Flore du Colorado fit mener pendant deux ans, entre 1980 et 1982, une étude sur le sud des San Juan et ne découvrit que quelques indices d’une présence possible de grizzlys : des traces de creusement, une tanière en partie effondrée et le fait qu’on avait peut-être aperçu une femelle adulte dans sa phase de pelage clair, accompagnée de deux oursons. Ce dernier témoignage était d’autant plus intéressant que les scientifiques découvrirent sur les lieux de nombreuses traces de creusement et quantité de longs poils clairs. Il est généralement admis que les ours noirs sont incapables de creuser des trous aussi profonds que ceux des grizzlys à cause de leurs griffes beaucoup plus courtes. Mais la grande étendue de la zone étudiée, le caractère farouche des grizzlys, l’abondance d’ours noirs dans cette région particulièrement accidentée firent que ces résultats furent considérés comme douteux.

 

Douteux. Je dérive vers le sud, roulant à travers la nuit. Je n’entre­prendrais pas un si long voyage si je n’avais au fond de mon cœur cette aspiration qui ne demande qu’à laisser la place à une certitude.

 

Quand Doug m’a appelé, il m’a laissé deux jours de délai. Rendez-vous à une heure de l’après-midi, le dernier jour de septembre, chez Betty Feazel, Au Dernier Ranch, juste après Pagosa Springs, dans le Colorado. Marty Ring, un artiste qui travaille entre autres pour le bulletin Earth First !, doit se joindre à nous. Finies les suppositions, nous explorerons les bois et nous verrons bien s’il existe encore des grizzlys ou non. Lors d’une précédente randonnée, Marty a repéré ce qu’il pense être des traces de griffes, quatre éraflures si profondes et si haut placées sur un arbre qu’elles ne peuvent avoir été faites, à son avis, que par un grizzly.

Betty Feazel a soixante-cinq ans. Elle appartient à une famille de Quakers installée dans une ferme à Wolf Creek depuis le début des années 1900. Betty, sa fille Lucy et son gendre Bruce, qui est avocat, sont favorables à la protection des grizzlys – s’il en reste dans le Colorado. Ils disent que le temps de l’élevage est révolu et que, de toute façon, un veau coûte aujourd’hui plus cher à élever qu’il ne peut rap­porter d’argent. Ils font tous les trois partie d’un comité – Save our San Juan – qui travaille à la préservation de l’environnement sauvage de la région. Toujours la même vieille histoire de l’Ouest, que je pourrais aussi bien trouver chez moi sans avoir besoin de parcourir quinze cents miles.

Au téléphone, Peacock s’était emporté contre les biologistes responsables des San Juan.

— Ce sont des types bien, tempêtait-il, vraiment des braves gars, mais, bon sang, ils n’ont pas deux sous d’imagination !

Je l’imaginais, à mille miles de là dans sa maison de Tucson, frappant son front dégarni d’un geste exaspéré, marchant de long en large en se prenant les pieds dans le fil du téléphone, tirant dessus en jurant.

 

Le lendemain, quand j’arrive dans le Colorado au ranch de Betty Feazel, les trembles sont bien comme Doug me l’avait promis : dans la gloire éclatante de l’automne. Je remonte la longue allée gravillonnée et aperçois en haut Peacock et Betty. Peacock porte un short, des chaussures de marche et une longue veste de flanelle. Comme d’habi­tude, ses cheveux qui commencent à se clairsemer sont en bataille. De la poussière flotte encore au-dessus du chemin – il vient donc d’arriver, lui aussi. À chaque fois que je le vois, je pense que la vie est belle. Je descends de mon camion, on se serre la main et on s’étreint.

— Ouaouh ! s’écrit Peacock en désignant le paysage d’un geste des bras. Regarde un peu ça !

Près de lui, Betty rayonne comme si elle avait elle-même planté les montagnes couronnées de neige.

— Oh merde ! dit-il et il fait demi-tour vers sa Subaru.

L’arrière de sa voiture touche presque le sol sous le poids des sacs de toile.

— J’oubliais les cadeaux. J’étais à Santa Fé, hier soir. Bon sang !

Dès qu’il soulève le hayon arrière, des boîtes de bière vides dégringolent, suivies de livres-cassettes, de gamelles et d’une paire de jumelles. Il se penche en avant pour essayer de contenir l’avalanche.

— Ah bordel ! dit-il en se glissant à l’intérieur.

Les sacs de toile contiennent des piments, des centaines de gros piments rouges bien forts.

— Et voilà, fait-il en extirpant un des sacs. De quoi mitonner des petits plats. Où est-ce que je les mets ?

Betty bat des mains, ravie :

— Dans la cave, dit-elle.

Je ne suis pas encore à dix pas de la voiture de Peacock que les larmes me viennent aux yeux et que je commence à renifler.

— C’était génial de rouler jusqu’ici en respirant toute cette merde, rigole Peacock en peinant sous le poids du sac.

On dirait qu’il a acheté tout le piment disponible à Santa Fé. C’est à ce moment-là qu’arrive Marty au volant d’une Volkswagen Rabbit brune couverte de poussière. Une espèce de gros chien loup trône sur le siège arrière : sa vieille et fidèle Keetina.

Chacun de nous a parcouru des milliers de miles et voilà que nous arrivons pratiquement tous les trois en même temps, à dix minutes près. Nous nous dépêchons de rentrer avec Betty, Lucy et Bruce pour étudier les cartes et les photos, et préparer notre départ, le lendemain.