Indian Creek

 

 

Après le départ des gardes, la tente que nous avions dressée me parut encore plus petite. Je me tenais devant elle, et un frisson que je croyais dû à une bourrasque me parcourut le cou. Allais-je vraiment vivre là-dedans désormais ? Serait-ce là mon foyer pour les sept mois à venir ? Seul, durant tout un hiver ? Je jetai un coup d’œil vers la rivière sinueuse, entre les parois sombres et accidentées du canyon qui découpaient déjà le soleil de ce milieu d’après-midi. Il n’y avait rien au-delà de ces murs de pierre et de verdure, si ce n’est les étendues sauvages de la Selway-Bitterroot, à l’infini. J’étais seul, au cœur même de la solitude.

L’ombre envahit le canyon et je m’en éloignai rapidement pour rejoindre la lumière du soleil qui inondait la prairie. L’herbe m’arri­vait aux genoux et bruissait sous mes pas, le vent faisait onduler les sapins immenses et les cèdres imposants qui des­si­naient l’entrée de la clairière. Le doux murmure de la rivière embrassait ce tableau et produisait une quiétude insistante qui m’entourait comme un linceul.

Je m’arrêtai au poteau téléphonique dont le garde m’avait assuré qu’il serait mon seul lien avec le monde extérieur. Nous avions découvert la veille que le téléphone ne fonctionnait pas. Je le décrochai tout de même. J’écoutai son silence sourd, la voix du reste du monde. L’appareil toujours contre l’oreille, je me retour­nai pour regarder la tente désormais à l’ombre et assez éloignée pour être vue avec du recul.

Les murs de toile couvraient une surface de quatorze pieds sur seize. C’est ce que les gardes forestiers m’avaient dit, vantant ses dimensions jusqu’à la rendre spacieuse. Au téléphone, à la piscine de l’université, lorsque j’avais accepté ce boulot, je m’étais ima­giné un palais.

À présent, je raccrochai le téléphone sans vie et me dirigeai vers la tente. Je soulevai la porte d’entrée en toile et pénétrai à l’intérieur, loin du monde sauvage. Au milieu du tapis de sol, réduisant considérablement l’espace disponible, se trouvait une pile de boîtes et de sacs – tout ce que je possédais et tout ce dont j’aurais besoin pour les sept mois à venir. Je me rappelais que, pas plus tard que la veille, ces mêmes sacs et ces mêmes boîtes remplissaient ma chambre d’étudiant, et que, pour circuler, mon colocataire et moi avions tracé des pistes entre eux.

Je m’assis sur la pile et Boone, la petite chienne que m’avait donnée Rader et qui ressem­blait à un rat, vint s’installer sur mon pied. Elle avait été sevrée trop tôt, et tout lui était indifférent dès lors qu’elle ne se trouvait pas à moins d’un ou deux pas de moi. Je pris une large inspiration et, en grattant ses oreilles tombantes, je lui dis dans un souffle : “C’est magnifique, ici, hein, Boone ?” Sans parvenir à m’enthousiasmer devant la perspective des sept mois de solitude qui m’attendaient, je tapotai sa tête chaude en me demandant comment j’en étais arrivé là.

Je repensai à ce premier coup de fil au garde forestier, depuis la piscine où j’avais pour la première fois entendu parler de ce boulot. C’était donc la natation qui m’avait amené jusqu’à cette tente sombre et solitaire.

 

La toute première marche sur le long chemin qui menait jusqu’ici, c’est sans doute celle que manqua mon frère, quatre ans auparavant, dans cet escalier du Milwaukee. Paul, mon jumeau, le champion de natation du lycée, s’était cassé la jambe avant même d’atterrir au bas de l’escalier. Cette chute marqua la fin de sa saison sportive, mais fit démarrer la mienne.

Le lendemain matin, j’étais à peine arrivé que l’entraîneur était à mes trousses.

— T’es le jumeau de Fromm, c’est ça ?

Même si nous ne nous ressemblions pas du tout, je ne voyais pas l’intérêt de mentir.

— Très bien. L’entraînement commence à 15 h 30. À cet après-midi, alors.

— Mais je ne suis pas nageur.

— T’es bien le jumeau de Paul, non ?

Comme je ne semblais pas prêt à répondre, il me dit : “15 h 30” avant de sortir.

Lorsque la dernière sonnerie retentit, cet après-midi-là, je pris le chemin du retour et ce n’est qu’à la toute dernière minute que je bifurquai vers la piscine. Avant de me retrouver à l’intérieur du bâti­ment, assailli par l’odeur de chlore, je n’avais pas eu l’inten­tion d’y aller. Incons­ciemment, je venais de prendre la première d’une série de décisions inconsidérées qui allaient me mener jusqu’à cette tente.

Je fis vingt longueurs avec difficulté. Lorsque tous les autres s’arrêtèrent, je crus que nous en avions fini. Personne n’aurait été capable de faire une autre brasse. Mais l’entraîneur annonça une autre série et, avec les autres, je recommençai à me débattre dans les flots. Toute autre option aurait signifié un abandon, et même si je n’étais pas dans mon univers, il était hors de question de subir une telle humiliation.

J’en étais alors à mon avant-dernière année de lycée, celle où se fait la sélection des universités. Mais le milieu de la natation m’avait submergé et je ne pensais pas une seconde à mes études. Une fois en terminale, même la pause déjeuner, je la passais à la piscine à rattraper le temps perdu, mes bras fendant l’eau comme des battoirs tandis que l’entraîneur marchait sur le bord en m’encourageant. Ses cris, combinés au manque d’oxygène dans mes poumons, me faisaient rêver au nouvel univers qui m’était destiné, un monde de records, de Jeux olympiques, de médailles. J’inaugurais une vie de rêvasseries, idéale pour vivre en solitaire.

Vers la fin de ma terminale, je passais de plus en plus de temps à éluder les questions de mes parents au sujet de l’université, jusqu’au jour où une feuille de papier glissa d’une pile de bro­chures apportées par un ami. En haut de la feuille se dressait fièrement un mouflon, sym­bole éloquent de liberté et des grands espaces. En dessous appa­rais­saient les mots obscurs de Biologie animale et Université du Montana.

Pendant des années, l’été, nous avions fait du camping en famille, d’abord avec une caravane, puis sous la tente, avant de nous lancer dans des excursions en canoë, puis dans de longues expédi­tions sacs au dos. Plus l’endroit était sauvage, plus il me plaisait, et je demandais souvent à être déposé quelque part tandis que ma famille suivait les chemins balisés. Je préférais l’explora­tion en solitaire, observant ce qui se donnait à voir sans l’aide d’un guide pour me dire quoi regarder, sans rester collé à un groupe de citadins ignares. Mon père appelait cela traînasser. Traînasser dans les bois.

Je n’avais jamais entendu parler de biologie animale, mais à mes oreilles, ce mot sonnait comme une promesse de traînas­se­ries sans fin. Dans une deuxième série de décisions inconsidérées, j’envoyai une candidature unique dans une seule université.

 

Mes connaissances géographiques de l’Ouest étaient lacu­naires, et j’ignorais jusqu’à la manière de prononcer le nom de Missoula, mais trois mois plus tard, j’atterrissais là-bas, étudiant en première année de biologie. Et même si je ne le savais pas encore, l’endroit où allait se trouver ma tente, près de la Selway River, n’était qu’à quatre-vingts miles de là à vol d’oiseau.

Dès ma première journée à l’université de Missoula j’intégrai l’équipe de natation. En débarquant seul dans cet immense État vide, je m’étais pris pour un aventurier. Mais maintenant je me sentais perdu, et c’est avec reconnaissance que je retrouvais la disci­pline des entraînements. À l’hiver, je me vis attribuer une bourse d’études, et avec elle un motif officiel à ma présence dans le Montana.

Pendant les deux années qui suivirent, je commençai mes journées en allant d’un pas lourd jusqu’à la piscine et les terminai en rentrant chez moi après l’entraînement, encore plus épuisé, dans l’obscurité précoce des soirs d’hiver. J’avais beau vivre au Montana, j’avais vu de cet État si peu de choses que j’aurais aussi bien pu me trouver n’importe où ailleurs dans le monde. Mais la dernière compétition avait lieu en mars, et le printemps allait être tout à moi.

Je partageais alors ma chambre avec un étudiant originaire de l’Ohio, Jeff Rader, qui était aussi chasseur. Il avait quelques années de plus que moi et, quand je passais mes étés comme maître-nageur dans un Country Club du Wisconsin, il était, lui, ranger dans les parcs nationaux. Je portais des lunettes de nata­tion et des slips de bain, il se baladait avec des carabines et des fusils de chasse. Rader possédait aussi une voiture, un break vert tout cabossé qu’il appelait le Deerslayer – le Tueur de Cerfs. Ce printemps-là, après que j’eus été libéré de la routine épuisante des entraînements, nous commen­çâmes à explorer les alentours de Missoula : je compris alors tout ce que j’avais manqué.

Rader était un rat de bibliothèque – ce qui n’avait jamais été mon cas –, et il lui arrivait souvent, dans ses lectures, de siffler d’admira­tion ou de partir d’un grand éclat de rire. Si bien que je commençai à ramasser ses livres une fois qu’il les avait terminés. Rader était en passe de lire toute la collection de récits de trap­peurs de la biblio­thèque et, au Montana, cette collection est gigantesque. Il y avait Jim Beckworth et ses histoires à dormir debout : comment il était devenu chef Crow et avait réussi à botter tout seul les fesses de toutes les tribus du Nord-Ouest. Il y avait l’extraordinaire épo­pée du Lord Grizzly de Hugh Glass qui, après s’être fait atta­quer par un ours, avait rampé sur des centaines de miles et qui, alors qu’il était étendu dans les ruis­seaux, avait senti les vairons se nourrir des asticots qu’il avait sur le dos. Ce genre d’exploits commençait à me faire rêver. J’appris dans ces ouvrages les multiples usages que font du couteau Green River les hommes des montagnes, sans parler des carabines Hawken que l’on char­geait par le canon. Je passais plus de temps en compa­gnie d’hommes comme Jim Bridger, Johnson le man­geur de foie, Jedediah Smith ou John Colter, qu’avec mes camarades d’uni­versité. La lecture de The Big Sky de A. B. Guthrie me plongea dans une sorte d’hébétude, je m’imaginai devenir un nouveau Boone Caudill que le monde ébahi allait bientôt découvrir.

Pour autant, et malgré les voiles équivoques de la fiction, il m’arrivait de lire entre les lignes. J’avais fait du camping en hiver, sans peau de bison ni tipi, mais avec tout ce qu’offrait la tech­no­logie moderne. J’avais fait de la randonnée jusqu’à l’épuisement, jusqu’à rêver d’escaliers mécaniques pour affronter les pentes. Je demandai à Rader s’il ne croyait pas que tout ce que ces types avaient enduré ne leur avait pas semblé, à l’époque, la pire des galères.

— Ça, sûrement, répondit-il. Mais c’est ce qui fait les meilleures histoires. Je suis certain qu’ils ne parlaient que de ça quand ils sont devenus gâteux. Comme les vétérans.

J’avais dix-neuf ans et cette remarque me paraissait juste. Je me rendais compte que je n’avais jamais rien vécu de ce genre, rien qui mérite d’être raconté, ni quand je serais gâteux ni même aujourd’hui. Ces questions me traversaient l’esprit de temps à autre, mais je les en chassais rapidement. Elles me paraissaient sournoises, lâches même. Je cessai d’interroger Rader. À la place, je pris un autre livre.

Assez vite, je commençai à me fabriquer une paire de mocas­sins à la façon des Indiens Flathead, mais je prétendais en secret qu’ils étaient Blackfeet, car les Blackfeet étaient plus redoutables.

Pour les vacances de printemps, Rader, son ami Sponz, moi et quelques autres, tous entassés dans le Deerslayer, partîmes faire un séjour dans les Tetons. Nous fîmes griller du poulet sur un feu interdit et bûmes du whisky bon marché comme le font dans les livres les hommes des grands espaces. La bouteille passait d’un gars à l’autre, virilement, à la manière des trappeurs. Plus tard dans la soirée, en essayant de me mettre debout, je m’écrou­lai, tête la pre­mière, et ne pus me relever avant le lende­main. Les beuveries décrites dans les livres m’apparurent alors invraisem­blables, invrai­semblance que je n’étendais cependant pas au reste de leurs histoires. Pendant tout le séjour, j’avais porté mes mocas­sins en regrettant de n’être pas né cent cinquante ans plus tôt. J’étais bien plus proche de la tente plantée le long de la Selway que j’aurais pu l’imaginer.

Quand je retournai à l’université pour ma troisième année, à l’automne 1978, j’appris que l’équipe de natation avait été dissoute. J’étais furieux et mes cours fondamentaux – chimie et calcul – ne me donnèrent sou­dain plus du tout l’impression de traînasser. Je me demandais ce que je fichais là.

Pour combler le temps libre dont je disposais désormais, je fis de plus en plus d’heures à la piscine et mis la dernière main au montage d’un fusil que j’avais acheté en kit au prin­temps : une carabine-revolver Hawken, calibre .54, véritable engin de trap­peur à charge­ment par le canon. Je me l’étais procuré bien que jamais auparavant je n’aie possédé d’arme et sans avoir non plus le moindre outil ni la moindre expérience pour le monter. Avant ma rencontre avec Rader, je n’avais même jamais vu un fusil.

Vers la fin du mois de septembre, quelques jours avant mes vingt ans, alors que je surveillais la baignade, une fille qui était venue avec nous aux Tetons au prin­temps vint me trouver pour bavarder. Son sourire me ramena au temps du Country Club et des flirts avec des filles dont le maillot de bain était comme une seconde peau. Cet été-là était le premier que je passais loin de la maison familiale, je tra­vaillais au parc national de Lake Mead dans le Nevada, mais je n’étais que maître-nageur, car à ma grande honte je ne possédais aucune des qualifications requises pour être ranger.

Cette fille avait passé l’été avec une amie à faire la cuisine dans un refuge perdu de l’Idaho. Elle était originaire du New Jersey, et elle me raconta avec son accent du Nord la cuisine et les longues marches, évoquant au passage des lieux aux noms indiens comme la Passe des Nez Percés. J’avais tout lu sur les Nez Percés. Le Chef Joseph qui avait dit : “Je ne me battrai plus jamais, pour toujours.” J’étais un spécialiste. Et je me retrouvais là, en maillot de bain, à écou­ter cette fille du New Jersey me parler des mon­tagnes où elle avait séjourné. Des montagnes que je ne connaissais que par les livres.

J’avais cessé de vraiment l’écouter lorsqu’elle mentionna son amie et leur rencontre avec un garde forestier. Son amie avait accepté un boulot au Fish and Game* de l’Idaho, me dit-elle, un emploi qui impliquait de passer l’hiver seul dans les montagnes. Un job en rapport avec des œufs de saumon.

Je devins subitement très attentif. Au milieu de la nature, seul dans les montagnes. Elle me dit qu’elle trouvait l’idée plutôt sympa, mais que sa copine s’était entichée d’un type et que maintenant c’était devenu nettement moins sympa pour elle. Il s’agissait après tout de passer sept mois en solitaire. Ce jour-là, son amie venait jus­te­ment d’appeler le garde forestier pour lui dire qu’elle se désis­tait. “Il était vraiment furax, le gars”, précisa-t-elle. Il ne lui restait que deux semaines pour trouver quelqu’un qui accepterait de passer sept mois seul en pleine nature. “Ce genre de personne, ça ne se trouve pas sous le sabot d’un cheval”, dit-elle, et tout ce projet coûteux était sur le point de capoter.

Elle me donna le nom et le numéro du garde. Je l’appelai depuis la piscine, faisant preuve d’une sagacité, d’une débrouillardise – et d’un manque de réflexion – dignes d’un véritable homme d’action.

Le soulagement du garde devant cet appel venu du ciel était manifeste, mais il prit tout de même soin de m’expliquer ce qu’impli­­quait le job. Il ajouta qu’il refuserait tout engagement de ma part avant d’avoir évoqué avec moi l’ensemble des conditions. Il ne voulait pas que j’accepte à cause d’un vague film que je me serais fait pour le lâcher, une fois de plus. C’est bien l’expression qu’il avait employée – un film. Sans le vouloir, il avait réussi à m’accrocher.

— Vous vivrez dans une tente de toile rectangulaire au croi­sement de deux rivières, la Selway et Indian Creek, m’expli­qua-t-il. En plein cœur du parc naturel de la Selway-Bitterroot.

Je ne savais pas ce qu’il entendait par “tente rectangulaire”, mais je restai silencieux.

— C’est juste après Paradise Guard. Vous voyez où ça se trouve ?

— Non.

— C’est là que mouillent tous les radeaux, dit-il, avant un silence.

Je n’avais jamais rien mis en rade.

De la mi-octobre à la mi-juin, j’allais être responsable de deux millions et demi d’œufs de saumon implantés dans un bras entre deux rivières. La route la plus proche se trouvait à quarante miles, l’être humain le plus proche à soixante miles. Si j’étais intéressé, précisa-t-il, je n’aurais que deux semaines pour me préparer.

J’entendais de moins en moins ce qu’il disait. Tout me sem­blait parfait. J’allais enfin découvrir le monde sauvage. Film ou réalité ? Galère ou liberté sans limite ? Mais, de toute manière, peu importe ce que j’allais découvrir, j’aurais une histoire à racon­ter plus tard, mon histoire.

Je dis au garde que tout cela me semblait très intéressant. Si j’avais été plus attentif, j’aurais sans doute pu l’entendre secouer la tête.

— Et le salaire, ça ne vous intéresse pas ? demanda-t-il.

Je lui répondis que si, bien sûr, même si je n’y avais pas songé.

— Deux cents dollars par mois, lança-t-il.

— D’accord, répondis-je.

C’était trop beau pour être vrai. Être payé, en plus. Il me conseilla d’y réfléchir et de le rappeler le lendemain.

— Entendu, fis-je.

Une formalité. Ma décision était prise.