Animaux solitaires

 

 

Prologue

 


Même au temps de Russell Strawl, il y avait dans l’Ouest  ce mythe de l’homme fort qui parle peu. L’inverse était plus proche de la réalité. La géographie et les distances font que les gens restent peu nombreux et vivent loin les uns des autres, même pendant les périodes où le calme règne. Pour combattre le silence et l’isolement inhérents aux grands espaces, leur esprit s’invente leurs propres récits. L’écho de ces histoires meuble les heures de veille et s’introduit de force dans le moindre rêve qui pourrait leur revenir en mémoire. Leur regard lointain, la façon dont ils hésitent à réagir aux paroles qu’on leur adresse ne sont pas dus à la contemplation ni à l’inertie engendrée par leur profond sérieux, leur paix intérieure, leur solitude ni même par l’aliénation qui affecte leur âme ; c’est la conséquence de l’irruption dans le flot de leurs propres mots du torrent brutal de ceux d’un étranger.

Pendant les dix années qui précédèrent son mariage, Strawl fit respecter la loi dans le nord d’Okanogan Country. Au cours de cette période, il arrêta 138 Indiens, 97 hommes blancs et une femme, laquelle d’un coup de feu faillit lui arracher son chapeau de la tête alors qu’il tentait de la convaincre de lâcher son pistolet. Il tua 11 fuyards car, en raison des circonstances, c’était trop compliqué de les ramener vivants. Trois autres trouvèrent la mort parce que Strawl riposta à leurs tirs, et il y en eut un dont il fit un débile mental en le frappant avec un marteau de forgeron.

Il déposait ses chèques directement à la banque de l’armée, et dans les premiers temps cela l’empêcha de boire sa paye, mais au bout d’un an son travail l’occupait déjà davantage que n’aurait pu le faire n’importe quelle taverne. Le Très-Haut comblait les manques pour les croyants du dimanche matin ; la loi commença à faire la même chose pour Strawl.

Strawl avait le don de renifler les coupables – peut-être parce que leur odeur lui était familière. Il était capable de prédire vers quelle colline l’homme allait se replier pour se défendre, parce qu’il aurait choisi la même. Sur le visage d’un individu, il savait reconnaître le germe de ses actes à venir avant que celui-ci n’en prenne lui-même conscience. Parmi les histoires circulant à son sujet, il y a celles où il s’adressait en ces termes à un suspect qui espérait disparaître au creux d’un fourré :

— Tu calcules la distance qui te sépare des broussailles et tu te demandes si je pourrais loger une balle dans ta viande avant que tu l’atteignes. Les probabilités sont plutôt bonnes pour toi, c’est presque du cinquante-cinquante. Et une fois que tu seras parmi les arbres, ta chance pourrait bien durer pendant on ne sait combien de temps. Mais alors, au lieu de t’arrêter je te tuerai, ce qui est plus simple pour moi et nous dispense de paperasse et de procès. C’est à toi de voir. Si tu possèdes une arme, tu pourrais même me loger une balle dans le corps, bien que personne n’y soit parvenu jusqu’à présent, et si tu as quelque chose dans le crâne, tu sais qui je suis.

Et le fugitif pesait ses chances tandis que Strawl ouvrait son revolver et en faisait tourner le barillet pour s’assurer que chaque cartouche restait bien à sa place. Strawl tirait alors une balle en hauteur, dans le terrain en surplomb, pour qu’un éboulis pleuve sur la tête de son bonhomme. Ensuite, il restait là, sans rien dire, ignorant les tentatives de conversation auxquelles son suspect pouvait avoir recours pour gagner du temps ou conjurer l’ennui. Dans la plupart des cas, l’homme rendait l’arme à travers les taillis. Sans brutalité, Strawl lui passait les menottes et la corde et l’aidait à enfourcher sa monture s’il en avait une.

Certaines arrestations lui prenaient des heures, cependant. Strawl avalait son dîner et fumait des cigarettes, puis il laissait son cheval, Le Gouverneur, boire à même la cafetière. S’il faisait froid, il allumait un feu avec le bois le plus résineux qu’il pouvait trouver. Quelques-uns, assez patients pour tenir jusqu’au crépus-cule, lui lançaient des insultes tandis que la lumière faiblissait à l’horizon. Les premières années, il se préparait à de telles éventualités en tournant toujours le dos au sens du vent, puis en enflammant tout ce qui voulait bien brûler entre lui-même et sa proie. Ou bien, si le sol était en pente et si le terrain s’y prêtait, il soulevait des rochers ronds à l’aide d’une barre à mine et les faisait rouler en direction du suspect. Plus tardivement dans sa carrière, lorsqu’il ne trouva plus dans les longues attentes matière à se divertir, il finit par s’agacer au point de lancer des grenades ou des bombes fumigènes provenant des surplus de l’armée, pour faire progresser les débats.

Ce qui le distinguait de sa proie, c’était sa facilité à enfouir son cœur et son âme dans les fontes de sa selle. Cette aptitude n’avait pas grand-chose d’humain. Et pourtant, Strawl était convaincu que l’esprit de tous les hommes était fait de la même façon et il y voyait la vérité centrale autour de laquelle chaque individu gravitait, sans envisager un instant que l’étoile qui le tenait captif de sa gravitation pouvait ne pas être une étoile du tout, mais une planète noire, et lui un astre insignifiant qui tournait autour d’elle.

Dès que Strawl défonçait une porte pour débouler dans une pièce ou qu’il s’agenouillait dans l’ombre d’un pin à l’écart de la lumière capricieuse d’un feu de bois, chaque seconde n’appartenait qu’à elle-même, et ce qui se passait dans les limites de sa durée informait ou non la suivante. Certaines semblaient se mélanger, par un hasard heureux, telles les huiles d’un tableau, tandis que d’autres existaient isolément, comme celles de la palette où les mêmes couleurs sont une inutile collision entre le temps et la raison.

La justice n’était qu’une coïncidence au sein du chaos, un moment qui, une fois séparé du tumulte, devenait suffisamment simple pour prendre le masque de l’équité. Les procureurs débattent de l’intention de nuire de la foudre qui s’abat ; les avocats de la défense évoquent les forces inévitables des courants d’altitude et de la pression barométrique, de la condensation et de la topographie. Lorsque l’atmosphère s’y prête, une tornade couve en chacun de nous ; seules diffèrent les circonstances qui nous sont propres.

Aussi bien disposé qu’il puisse être envers les souffrances et les préjudices subis par une personne de sa connaissance, le juge armé de son marteau encourageait le citoyen ordinaire à s’efforcer d’être clair. Dans l’enceinte du tribunal, les jurés sai-sissent la moindre chance de faire parler les vents qui se meurent et la pluie qui faiblit. Strawl les avait vus déclarer coupable plus d’un innocent pour enrayer momentanément l’ambiguïté morale qui régnait au-delà des murs du palais de justice.

Strawl, lui, demeurait confortablement installé au cœur de la tourmente et il s’estimait heureux.

Lorsqu’une femme, la seule que Strawl eût jamais désirée au-delà des effervescences naturelles dont la chair est l’esclave, s’insinua pour un temps dans le cours de ce récit, il sembla évi-dent que la nature, le discernement et la chance avaient fina-lement pris parti pour Strawl. Les femmes n’étaient pas au premier plan de ses préoccupations. Les jeunes filles qui net-toyaient les dortoirs des soldats étaient toutes des fidèles de l’église voisine, et à l’occasion la fille de l’épicier – elle s’appelait Emma Everett – entrait dans le cantonnement de Strawl pour ouvrir les fenêtres et changer les draps. Elle avait un joli nez droit, de longs cheveux bruns, et ne possédait qu’un soupçon de cette froideur qui détournait Strawl de la plupart des femmes.

Elle l’aborda en septembre. À cause des moissons, l’air était chargé de poussières et de particules de paille qui interceptaient les rais de lumière. Emma portait une robe longue, si fine qu’elle révélait le contour de ses jambes dans le soleil couchant.

— Est-ce que cela vous plairait, lui demanda-t-elle, de faire une promenade de santé ?

— J’arpente les environs du matin au soir, répondit Strawl.

Emma pencha la tête, battit des paupières et sa lèvre infé-rieure se gonfla, boudeuse, comme celle d’une gamine.

Elle tendit la main. Strawl se leva mais ne la prit pas dans la sienne, si bien qu’Emma la glissa sous son coude. Le crépuscule masquait à moitié le visage de la jeune femme et, dans la pénombre, Strawl admira son nez, ses lèvres minces et ses dents légèrement penchées vers l’arrière d’une manière dont les vieilles disaient qu’elle était propre aux enfants qu’on a trop longtemps nourris au sein.

Sur un promontoire qui dominait China Bend, Strawl s’assit dans l’herbe humide et il écouta les grillons frotter leurs élytres. Emma posa un genou à terre près de lui. Ses chaussures étaient à portée de main de Strawl. Il eut envie de tendre le bras pour les frotter avec son mouchoir.

— Je travaille à l’épicerie, dit Emma. Je vois pratiquement tous les gens du comté sauf vous. Cela vous coûterait beaucoup d’efforts de passer de temps en temps ?

— C’est le commandant qui fait les courses, répondit Strawl.

Le front d’Emma se plissa et elle haussa les sourcils.

— Je ne suis pas très porté sur la conversation, ajouta Strawl.

— Est-ce parce que les gens vous mentent, avec le métier que vous faites ?

— J’ai entendu de sacrés bobards, fit Strawl avec un petit rire entendu. Au bout d’un moment, les paroles ne sont plus que du bruit. Si une maison brûle, je pense que Au feu ! pourrait être utile, mais pas tout à fait autant qu’un seau d’eau.

— Alors, ces livres sur votre table de nuit, ils doivent faire un sacré vacarme lorsque vous les ouvrez.

Strawl adorait les livres. Chacun d’eux était un ensemble qui se suffisait à lui-même. Il se demanda si Emma se moquait de lui.

— Pourquoi m’avez-vous amené jusqu’ici ? demanda-t-il.

— Parce que je ne pensais pas que vous m’y amèneriez de vous-même.

Emma se pencha pour l’embrasser et son visage effaça le ciel. Elle ferma les yeux ; ses traits devinrent une page blanche n’attendant plus que ce qu’il voudrait bien y inscrire.

Strawl tint la tête d’Emma dans sa main, satisfait d’en éprouver le poids, puis il approcha son visage de celui de la jeune femme et leurs lèvres se heurtèrent maladroitement. Une goutte de sang tacha l’une des dents d’Emma. Elle embrassa Strawl de nouveau et il eut dans la bouche le goût de son sang. Il observa ensuite la raie bien nette de sa chevelure, sa peau blanche, son front puis son nez. Emma leva la tête vers lui et Strawl posa ses lèvres sur les siennes. Elle ouvrit la bouche comme pour s’abreuver à un ruisseau et il sentit qu’il faisait de même.

Emma prit l’une des mains de Strawl qu’elle emprisonna entre les siennes. Lui agrippant les poignets de sa main libre, il attira la jeune femme à lui jusqu’au moment où elle fut assez près pour qu’il puisse prendre ses lèvres. Il sentit la sueur lui picoter le cuir chevelu. Les narines d’Emma se dilatèrent et elle emplit ses poumons. Strawl trouva sous ses doigts les boutons de sa robe. Les mains d’Emma voletèrent sur celles de Strawl comme de petits oiseaux.

— Oh, dit-elle. Oh.

Il regarda ses seins que rien n’entravait sous le caraco.

— Je ne sais pas quoi faire, dit-il.

Emma prit sa main.

— S’il vous plaît, n’allez pas penser que je le sais mieux que vous. Ce qu’il faut faire, je veux dire.

— Je penserai tout ce que vous voudrez que je pense, fit Strawl.

Elle eut un petit rire.

— Vous ne savez pas ce qu’il faut faire. C’est encore mieux que les fleurs, les rubans ou le parfum, vraiment.