Refuge

 

 

Prologue

 

Tout ce qui touche au Grand Lac Salé est excessif : la chaleur, le froid, le sel et l’eau saumâtre. C’est un paysage si étrange qu’on ne sait jamais vraiment ce dont il s’agit.

Au cours de ces sept dernières années, le Grand Lac Salé a débordé, puis il a reflué. Le Refuge d’oiseaux migrateurs de Bear River, dévasté par l’inondation, se remet lentement. Des volontaires travaillent à reconstruire les marais, tout comme je m’efforce de reconstruire ma vie. Je suis assise par terre dans mon bureau, avec les carnets de mon journal intime éparpillés tout autour de moi. Je les ouvre, des plumes tombent d’entre leurs feuilles, des grains de sable font craquer leur dos, des brins de sauge mis à sécher entre des pages de souffrance laissent échapper leur parfum – et je me souviens du pays qui est le mien, de la manière dont il façonne mon existence.

La plupart des femmes de ma famille sont mortes. Cancer. À l’âge de trente-quatre ans, je suis devenue l’aînée des femmes de ma parentèle. Les pertes auxquelles j’ai dû faire face au Refuge d’oiseaux migrateurs de Bear River, alors que les eaux du Grand Lac Salé ne cessaient de gonfler, m’ont aidée à affronter les pertes au sein de ma famille. Au moment où la plupart des gens abandonnaient tout espoir concernant le Refuge et déclaraient que tous les oiseaux avaient disparu, j’ai ressenti le besoin de saisir son essence. De la même manière, beaucoup battent en retraite devant quelqu’un en train de mourir ; moi j’ai choisi de rester.

La nuit dernière, j’ai rêvé que je me promenais au bord du Grand Lac Salé. Un oiseau violet flottait sur l’eau, et les vagues le berçaient doucement. Je suis entrée dans le lac et, avec mes mains en coupe, je l’ai pris pour le ramener sur le rivage. L’oiseau violet est devenu doré, il a baissé la queue, puis il s’est mis à creuser un trou dans le sable blanc où il s’est retiré avant de s’y enfermer, bouchant l’orifice avec du sel. Je suis partie. C’était à la tombée de la nuit. Le lendemain, je suis retournée au lac. Un encadrement de porte en bois était posé là, formant une arche sous laquelle je devais passer. Tout à coup, il s’est transformé en temple d’Athéna. L’oiseau n’était plus là. Il ne me restait plus que mon souvenir.

Dans une autre partie de mon rêve, j’étais dans le cabinet d’un médecin. Il me disait : “Vous avez un cancer du sang et vous disposez de neuf mois pour guérir.” C’est alors que je me suis réveillée, troublée et effrayée.

Peut-être que je veux maintenant raconter cette histoire pour me guérir, pour affronter ce que j’ignore, retrouver mon chemin, guidée par l’idée que “la mémoire est la seule voie qui nous permette de rentrer chez nous”.

Je m’étais retirée du monde. Cette histoire est mon retour.

 

Terry Tempest Williams

4 juillet 1990