Les Voleurs de Manhattan

 

 

L’Homme Confiant

 

À vrai dire,  j’aurais remarqué le type même si Faye ne me l’avait pas montré du doigt. Il était plus classe que la clientèle habituelle du Morningside Coffee – costume en lin blanc cassé, chemise en soie noire boutonnée jusqu’au cou, lunettes griffées à la Jonathan Franzen –, mais ce qui m’interrompit dans mon nettoyage des tables et qui me poussa à l’observer un peu plus longtemps, ce fut de le voir lire un exemplaire de Blade par Blade. En cette rentrée littéraire d’automne, le livre de Blade Markham était partout, semblait-il – chaque couloir de métro placardait des affiches représentant l’ouvrage à couverture jaune canari ; chaque vitrine de librairie exhibait une silhouette en carton grandeur nature de Blade, l’air menaçant, arborant une barbe de deux jours ; la moitié des couillons assis à côté de moi dans le bus lisaient ces prétendus mémoires.

Faye, ses yeux vert olive dissimulés derrière des mèches de cheveux roux et la visière de sa casquette Morningside Coffee, fredonnait Dust in the Wind et, d’une main distraite, dessinait sur son carnet un croquis du gars. Elle avait écrit “L’Homme Confiant” juste en dessous. C’est comme ça que ce surnom m’est resté. De son côté, amer et cancanier, Joseph et ses cent quarante kilos étaient accoudés au comptoir, où il répétait un dialogue pour une audition, espérant en vain qu’un directeur de casting s’intéresse à un type de sa taille, lui, un Blanc à dreadlocks, petit bouc et tongs. La soirée avait encore été calme et l’Homme Confiant était le dernier client du café.

— Dommage que ses goûts littéraires ne soient pas en accord avec ses goûts vestimentaires, me lança Faye. Elle sourit et retourna à son croquis.

Faye Curry essayait sans doute de flirter avec moi, à cette époque, mais j’avais une petite amie, Anya Petrescu. Tout ce que disait Faye avait tendance à me dépasser complètement. Les clients un peu artistes et littéraires traînaient souvent au comptoir pour la draguer parce qu’elle avait un humour fin et qu’elle aimait être distraite pendant son travail. Mais elle était bien trop subtile pour moi. Elle avait le genre de beauté et d’intelligence que je remarquais toujours après coup, habituellement après que la femme en question s’était fiancée à un autre, avait quitté la ville ou bien avait décidé d’en finir avec les hommes. À l’époque, avec ses jeans déchirés, ses casquettes, ses T-shirts de concerts vintage et ses bottes maculées de peinture, je n’étais pas certain qu’elle soit branchée par les mecs, de toute façon. C’est pourquoi, ce soir-là, je ne me concentrais pas sur le fait qu’elle me souriait au lieu de faire la tête, ni qu’elle portait du parfum ou qu’elle avait peut-être utilisé un nouveau shampoing. Ce soir-là, j’étais davantage intéressé par l’ouvrage que lisait l’Homme Confiant.

— C’est bidon, ce ramassis de conneries, marmonnai-je.

Je ne m’étais pas rendu compte que j’avais prononcé ces paroles à voix haute. Joseph me jeta un regard et Faye me sourit à nouveau, comme s’ils m’avaient tous les deux entendu. Je baissai les yeux et continuai à essuyer les tables avant de ranger les chaises dessus, tout en essayant d’arrêter de penser à Blade Markham et à son livre.

La nuit précédente, au cours d’un nouvel épisode de panne d’inspiration et d’insomnie, je zappais à la télé quand j’étais tombé sur Markham qui se la pétait dans une rediffusion du talkshowde Pam Layne. Ce type était là, à fourguer ses mémoires dans la plus grosse émission littéraire du moment, jacassant sur son addiction à l’héroïne, sur le temps passé avec le gang des Crips, sur son mois de désertion pendant la première guerre du Golfe, sur sa conversion au bouddhisme et sur tous les autres machins qu’il avait inventés et vendus à Merrill Books – un demi-million de dollars, rien que pour les droits de publication sur le territoire nord-américain. Je ne croyais pas un mot de ce qu’il racontait, mais le public dans le studio de Layne ne s’en lassait pas, haletait et applaudissait et riait tandis que Markham leur balançait mensonge sur mensonge. Pam Layne, elle, continuait à lui poser ses questions naïves dans un argot des rues qui avait dû être rédigé et affiché quelque part sur un prompteur par un de ses assistants qui avait lu l’ouvrage :

— Vous n’avez pas peur qu’un des hommes évoqués dans votre livre, un de ces macs, essaye de venir vous fout’ une balle dans l’cul ? Qu’il essaye de vous latter le cul, grave ?

— Nan, ça risque pas. Tu sais, ma sœur, les bâtards sur qui j’écris dans mon livre, y sont tous morts, yo.

Sur le plateau de l’émission, Blade se comportait comme un hip-hopper de la vieille école, projetait ses bras en avant, les croisait devant sa poitrine, ses doigts écartés formant des symboles de gangs inventés, terminait toutes ses phrases par yo même s’il n’était certainement qu’un gosse de riches originaire de Maplewood, dans le New Jersey, et qu’il devait répondre en réalité au nom de Blaine Markowitz – c’est ce qu’Anya et moi disions pour plaisanter, du moins. Tout, chez Blade Markham, semblait relever du mensonge : ses mots, ses vêtements trop larges qu’il avait sans doute sélectionnés une semaine à l’avance, et même la croix qui pendait à son cou.

— C’est pas la croix du Christ. C’est le T de vériT, yo, expliquait-il à Pam Layne.

C’est à ce moment-là que j’avais éteint la télé et que j’étais retourné au lit tout habillé pour tenter en vain de trouver un sujet d’écriture, pour tenter en vain de dormir un peu.

Et voilà qu’au café ce soir-là s’était installé l’Homme Confiant, encore un fan de Blade Markham mais un fan de trop pour moi. Je m’approchai de sa table pour lui dire qu’on fermait et qu’il devait dégager, et je parus peut-être un peu plus brusque que prévu. Faye éclata de rire et Joseph, toujours à l’affût du bon moment pour me virer, m’adressa un regard qui semblait dire “encore un coup comme ça et tu te casses”.

L’Homme Confiant corna une page de son livre, enfila son gogol en cachemire noir, en noua la ceinture, s’approcha du bocal de pourboires où il enfourna un billet de vingt dollars, ce qui doubla presque la totalité de nos gains de la soirée. Il sortit sur Broadway sans mot dire.

— Je crois qu’il en pince pour toi, lâcha Faye, un sourcil arqué.

Joseph ricana – les blagues à mes dépens le faisaient toujours marrer. Je terminai le ménage, récupérai ma part des pourboires auprès de Joseph, dis sayonara à Faye avant de prendre le chemin du KGB Bar pour y retrouver Anya. Quand j’y arrivai enfin, je bouillonnai encore en pensant à Blade par Blade, mais j’avais quasiment oublié l’Homme Confiant.