Le Verger de marbre

Ce livre est pour mon frère, Brian Taylor, 

et dédié à la mémoire de Keri Beth Taylor

 

 

 

Prologue

 

 

Beam y croyait à présent.

Debout dans l’ombre brûlante du sycomore qui se répandait sur l’herbe épaisse battue par le vent, il observait les tables de pique-nique alignées avec leurs nappes blanches chargées de plats et de cocottes – œufs mimosa, viandes en sauce, corbeilles de petits pains et tranches de pain de maïs, bols de soupe de haricots, poisson grillé et dinde grillée et filets de cerf grillé, l’enfilade de tables remontant la pente légère pour disparaître dans le vieux grenier à tabac, sans toit et désaffecté depuis des dizaines d’années, avant de ressortir par la porte de derrière, le buffet tout entier envahi par une nuée de moucherons et de mouches noires, poussière frénétique dans la brume pâle du ciel – et il croyait à présent les rumeurs qu’il avait entendues pendant des années sans leur apporter crédit : qu’il n’était pas un Sheetmire parce qu’un autre sang fiévreux rugissait dans ses veines.

Il était avec sa mère et son père. Personne ne leur avait parlé depuis leur arrivée dans le pick-up familial, un GMC rouillé beige et vert olive que son père nommait Old Dog. Ils attendaient à côté du véhicule, Clem caressant la benne cabossée en broyant du noir, Derna adossée à la porte passager, bras croisés sur la poitrine. Beam gardait le silence, une basket calée sur un pneu lisse à l’avant du pick-up, observant la file de cousins descendre la rangée de tables pour remplir leur assiette, une série de Sheetmire copies conformes les uns des autres : tête épaisse, cou rentré, grandes joues plates, lèvres charnues et menton imberbe suggérant une pointe de sang cherokee ou peut-être chickasaw. Les yeux, acérés et mystiques, révélaient les rides asymétriques creusées par une inclinaison au rire sinistre, et leurs dents, une fois découvertes, juraient par leur blanc éclatant. Les femmes étaient simples, mais non sans élégance, et portaient de sages robes du dimanche en bleu délavé ou à imprimés fleuris, leurs sacs à main se balançant au creux de leur bras quand elles ne s’occupaient pas de leurs maris, pondérés et loyaux en toutes circonstances, des hommes rompus au travail lent et harassant de la terre s’efforçant d’aimer les femmes calmes et patientes qu’ils avaient épousées, et leurs yeux affichaient le regard circonspect de ceux qui ont survécu à l’adversité.

Pas un d’entre eux ne ressemblait à Beam. Il le voyait clairement. Tous les miroirs lui renvoyaient le même visage émacié aux yeux creusés par le sommeil et l’épaisse crinière blonde enroulée autour de sa tête comme une botte de foin éventrée. À dix-neuf ans, il avait poussé bien au-delà du mètre quatre-vingts. Aussi droit et mince qu’un pin lodgepole, on aurait dit un rejeton étrange et improbable du Clem trapu et basané qui, n’était-ce son apparence miteuse et négligée, se serait aisément fondu dans la rangée de Sheetmire en train de se bâfrer à table. Il tenait davantage de sa mère, Derna. Elle n’était pas grande, mais présentait les mêmes joues maigres que Beam, les mêmes yeux languissants. Sa silhouette, bien qu’avachie et ramollie par l’âge, portait encore l’écho de sa beauté passée, sa robe moulante soulignant avantageusement ses hanches.

— Ça serait sympa que quelqu’un nous dise bonjour ou qu’on nous demande comment on va, dit-elle.

Elle s’arc-bouta contre le pick-up. La peinture bicolore terne s’effritait contre sa robe marron et la tôle émit un son creux quand elle déplaça son poids, bien qu’elle fût encore une femme mince. Ses cheveux noirs semblaient calcinés, avec des reflets gris évoquant l’aluminium brûlé ; elle fumait une menthol, son sac à main blanc en similicuir posé dans l’herbe entre ses sandales noires usées, tel un chiot d’attaque qu’elle lancerait sur l’impudent qui lui chercherait des noises.

— Qui a appelé pour nous inviter, au fait ? demanda Clem.

Il avait tourné le dos au buffet et était appuyé contre la benne du pick-up, en face d’un vallon verdoyant qui plongeait dans les robiniers avant de remonter vers des feuillus plus anciens.

— C’est Alton qui nous a invités, répondit Derna. Je te l’ai déjà dit.

Clem sortit un plat de foies de poulet grillés couvert d’une serviette en papier de l’arrière du pick-up.

— Eh ben tant pis pour eux. J’y vais, je fais la queue, et j’attendrai pas qu’ils viennent me parler.

Il s’avança vers les tables et déposa le plat de foies au milieu du reste du festin puis recula vers le bout de la file, les mains enfoncées dans les poches de son pantalon bleu Dickies en coton. Quelques-unes des femmes Sheetmire lui lancèrent des regards curieux, mais il se contenta de hocher la tête et de leur sourire en retour.

— J’crois qu’il a pas tort. (Derna soupira et jeta sa cigarette dans l’herbe, l’écrasant avec sa sandale.) On a été invités. Autant aller manger.

Beam fit un léger mouvement de la tête.

— J’y vais pas.

— Allez, viens. C’est bon.

— Non. J’ai pas envie. Vas-y, toi.

— C’est pas des façons, de rester là à faire la tête.

— J’ai pas faim. Vas-y. Laisse-moi ici.

— T’as pas faim ?

— Non. Ça va.

— Comment c’est possible ? T’as mangé quoi aujourd’hui ?

— Je me suis fait un Snickers ce matin.

— Un Snickers.

— Ouais.

— C’est pas assez. Allez, viens te prendre une assiette.

De nouveau, Beam secoua la tête. Il observa le défilé de visages parcourant les tables pour remplir leurs assiettes, leurs traits réguliers luisants de sueur baignés par la lumière de l’après-midi, aucun n’ayant manifestement rien de commun avec lui, et une nausée froide envahit ses entrailles.

— Je veux juste rester là une minute, déclara-t-il en s’essuyant les lèvres du revers du poignet.

Derna le regarda bouche bée.

— Quoi ? Tu crois qu’ils vont te manger, toi ?

— Non. Je ne crois pas ça. Je veux juste rester ici un moment.

Derna gratta la peau sèche et crayeuse de ses coudes.

— Bon, comme tu veux, Beam. Je vais pas te forcer à manger. Reste là et boude autant que tu veux. Mais viens pas te plaindre en rentrant parce que tu t’es pas pris une assiette quand t’en avais l’occasion.

Elle s’éloigna vers les tables, une bourrasque s’engouffrant dans ses cheveux et dans les plis de sa robe marron, l’ombre du sycomore s’agitant nonchalamment sur l’herbe, de sorte qu’elle évoluait entre des tremblements de lumière et d’obscurité. Beam l’observa se mettre dans la file. Prendre son assiette, la remplir d’un ragoût de tomates et de macaroni, adresser des signes de tête et faire la conversation avec les uns et les autres. Les joues fardées de maquillage au rabais et les bas striés d’accrocs, le soleil de fin de journée affûtant son ombre pour la découper sur l’herbe, son corps moulé dans sa robe élimée et délavée, dernier vestige d’une époque révolue, elle progressait dans la foule babillante de cousins. Il voyait sa silhouette voluptueuse. Ce que d’autres appelaient “ses manières lascives”. Le déhanchement, la bouche dégoulinante de maquillage. Même à l’approche de la cinquantaine, elle continuait de s’y tenir.

Beam se détourna et laissa à nouveau son regard dériver vers les inconnus. Pendant des années, il avait pris les histoires que ses parents lui racontaient sur les Sheetmire – comment ils s’étaient coupés du monde, regroupés en tribus, simples traces du sang ancien, originel – pour un tissu de mensonges. À présent, il se rappelait combien les oncles et tantes avaient été rares à leur rendre visite. Il y avait peut-être deux cousins qu’il connaissait suffisamment pour leur parler, dans un comté où la plupart des gens réservaient un pan de mémoire aux arbres généalogiques. Il avait entendu quelques récits. Ils étaient pour l’essentiel sinistres et inachevés – les divagations alcoolisées de grands-pères lointains et les lamentations de dames aux lèvres pincées. Il avait croisé quelques fantômes qui vacillaient dans ses rêves avant d’être ravalés dans les catacombes de l’oubli. À part ça, il s’estimait généralement décroché du train de l’histoire. Les visites de la famille étaient si rares qu’il se demandait souvent si un sang quelconque coulait vraiment dans ses veines.

Il avait interrogé ses parents bien des fois à ce sujet. Lui debout sur le porche délabré, son père Clem calé dans un fauteuil à bascule écaillé et sa mère Derna flottant sur la balancelle, l’odeur âcre et vaseuse de la rivière en contrebas, le vent étrillant les arbres, il se lançait dans de longues élucubrations sur les liens du sang.

— Merde, c’est des snobs, c’est tout, crachait son père en tétant un cigarillo éteint. Ils veulent pas traîner avec des gens qui gagnent leur vie avec un ferry. Fin de l’histoire.

Bon, alors c’était le ferry. Son père s’en occupait depuis un quart de siècle, trimballant passagers et voitures dans les deux sens sur la Gasping River, beaucoup de peine pour pas grand-chose. Le bateau pouvait transporter deux voitures, et un petit remorqueur équipé d’un moteur Cummins diesel le tirait d’une rive à l’autre. Il fonctionnait sur un système de câbles et de poulies, les aussières en acier déployées sur la rivière permettant de le préserver des courants. Le trajet coûtait cinq dollars. Dans le passé, le trafic avait été régulier, mais les temps se faisaient plus durs. Les rares clients gagnaient la Gasping River Trace depuis la ville de Micadoo, plein ouest par rapport à la rivière. Ceux-là voyageaient vers l’est au milieu des champs de maïs et de soja, puis dans les hauteurs, au milieu des collines et des falaises de calcaire. Quelques villages de pêcheurs survivaient en amont, des amas de baraques branlantes, mais les raisons d’aller là-bas se faisaient plus rares, à l’exception des promenades occasionnelles, du tour en voiture dominical ou de la visite à des parents âgés. Sans le maigre salaire que l’État du Kentucky lui versait pour continuer à assurer la traversée, Clem aurait été bien en peine de survivre. Mais il avait ses trucs à lui. Des bois marécageux remontaient des rumeurs d’ivrognes qui prenaient le ferry la nuit pour se réveiller avachis sur le volant de leur voiture dans un champ reculé, sans un dollar en poche, une bosse enflant au sommet du crâne. Beaucoup mettaient ça sur le compte d’un excès de confiance stupide et rentraient chez eux, heureux que le préjudice ait été minime. Ceux qui revenaient au ferry pour interroger le pilote étaient congédiés avec un sourire et une plaisanterie désinvolte.

— Ben ouais, disait Clem, vous avez débarqué ici bourré comme un coing. J’suis surpris de vous revoir. J’croyais bien que j’allais vous retrouver à la rubrique nécrologique.

Donc c’était peut-être pour ça que le reste des Sheetmire gardaient leurs distances. Plus que la puanteur corrosive de gasoil qui imprégnait les vêtements de Clem, c’était la légende de sa violence qui les rendait circonspects.

— Tu manges pas, à ce que je vois.

La voix fit sursauter Beam. Il se retourna. Son cousin Alton était appuyé contre le hayon du pick-up et faisait jouer un cure-dents entre ses lèvres.

— J’ai pas faim.

Alton haussa les épaules et abaissa le hayon.

— Comme tu voudras, dit-il en s’installant sur le métal rugueux.

Il portait un pantalon de toile, des mocassins vernis et une chemise jaune à manches courtes, tandis que son menton était parsemé de petits poils d’un noir brillant, et il ne cessait de s’examiner, l’air surpris et vaguement dégoûté de son accoutrement.

— J’suis content qu’vous ayez pu venir, déclara-t-il d’une voix grave de baryton. Même si tout ce que tu fais, c’est de rester assis ici près d’Old Dog sans goûter la tourte aux mûres qu’j’ai préparée.

— T’as pas préparé de tourte aux mûres, rétorqua Beam.

— Un peu que j’lai préparée. J’étais aux fourneaux toute la matinée. T’as intérêt à aller t’en prendre une part.

— T’as pas préparé de tourte.

Alton tendit le cou et regarda Beam. Il avait la mâchoire ouverte, le cure-dents en équilibre sur sa lèvre inférieure.

— Merde. Tu me prends pour quel genre de mec ? Tu crois que j’suis assez con pour aller mentir sur des histoires de tourte ?

— C’est à peu près ce que je pense.

Beam porta son regard au-delà des tables de pique-nique, mais sentit Alton se faufiler le long du pick-up. Une forte odeur résineuse d’eau de Cologne émanait de lui.

— Hé, j’ai autre chose pour toi, reprit celui-ci. Suis-moi jusqu’au cimetière, je vais te montrer.

Beam se tourna vers lui. Alton avait les joues sèches et couvertes d’une poussière pâle du fait de son travail de manutentionnaire au concasseur de roche de Dundee, et sa peau semblait conserver en permanence une pellicule spectrale de poudre. Il était marié, père de deux petites filles, et avait pris du ventre.

— Qu’est-ce que t’as fait ? Volé une voiture ? demanda Beam.

Alton fit un vague geste du bras.

— Suis-moi et tu verras ce que c’est.

Il s’éloigna du buffet et traversa des robiniers épineux pour remonter à l’orée des feuillus, des chênes rouges d’Amérique et des caryers ovales qui projetaient une froide obscurité sur le sol.

Beam le suivit. Au milieu des arbres, il découvrit que les pins à l’encens poussaient aussi dans ce coin, la terre tapissée de leurs épines brunes et moelleuses, l’air empli de leur odeur de miel, et il entendit le brouhaha du buffet s’évanouir en un murmure lointain et voilé tandis qu’il suivait Alton plus avant dans les bois.

Le cimetière s’étendait à flanc de colline dans une ancienne clairière. Jeunes cèdres et cornouillers poussaient désormais entre les pierres, et le sol broussailleux formait un tapis de fougères où saillaient les mauvaises herbes, avec une couche de mousse d’un vert éclatant. Les stèles tombaient en ruine, les noms s’effaçaient, et le lichen recouvrait le marbre et le granit croulants, leur donnant l’aspect d’os fissurés dans la pâle lumière qui filtrait à travers les arbres.

— C’est quoi ton truc alors ? demanda Beam.

Alton sourit d’un air suffisant et porta un doigt à ses lèvres pour lui faire signe de se taire. Puis il s’avança à grands pas dans l’une des allées du cimetière, les mauvaises herbes effleurant ses jambes. À l’extrémité du cimetière, près des restes d’un grillage, il s’accroupit au-dessus d’un fatras de lys en plastique et de mousse florale. Il fouilla rapidement dans les débris pour en sortir une grande bouteille de vinaigre en verre bouchée par une boule de papier abrasif. Un liquide clair remuait à l’intérieur.

— Viens t’en prendre une rasade, Beam.

Il enleva le bouchon de papier de verre et leva la bouteille à ses lèvres. Un long filet de bulles remonta à la surface. Quand il eut terminé, il fut secoué d’un hoquet.

Beam le rejoignit et sentit immédiatement les douces vapeurs de l’alcool.

— C’est fait avec quoi ? demanda-t-il.

— Du chèvrefeuille. (Alton lui tendit la bouteille.) Vas-y, rince-toi le gosier.

Beam renifla la bouteille. Elle sentait tout sauf le chèvrefeuille. Elle sentait la pâtée de céréales et il en eut les yeux embués.

— Tu sais que je peux pas boire ça, dit-il.

Il essaya de lui rendre la bouteille, mais Alton s’écarta en souriant.

— Oh, allez. C’est pas une petite gorgée qui va te faire du mal.

Beam observa la bouteille. Ce n’était pas son âge, ni même un profond sentiment protestant de culpabilité, qui l’encourageait à la sobriété. Même si Clem s’était mis à la prière ces derniers temps et qu’on le voyait souvent lire la Bible, les parents de Beam n’étaient pas bigots et il n’était allé qu’à une poignée de messes de toute sa vie. C’était sa maladie, une forme légère de narcolepsie, qui le rendait prudent face à la boisson. Sans signe avant-coureur, un sommeil soudain pouvait lui tomber dessus et il s’effondrait, comme frappé d’un coup de hache. Les médecins lui avaient dit qu’avec cette affection, un certain niveau d’ivresse risquerait de le tuer, et qu’il pourrait suffire d’un shot de whisky ou d’un demi-pack de Coors tièdes pour lui régler son compte. Beam soupçonnait toutefois qu’ils cherchaient surtout à lui faire peur. Il avait été saoul plusieurs fois et avait survécu.

— Où t’as eu ça ? demanda-t-il.

— Don Eddy Ramsey. Il le fait lui-même. Faudrait que tu voies sa cave. Il a trois frigos pleins de ces petites bouteilles.

Beam secoua le récipient et l’alcool perla contre le verre. D’un geste, il leva la bouteille et but une longue rasade, puis il eut un hoquet. Le tord-boyaux répandit son feu dans ses entrailles et lui laissa comme un goût de fer brûlant sur la langue, et il sentit sa tête s’immobiliser et s’alléger, jusqu’à ne plus pouvoir entendre le pique-nique dans le vallon en contrebas.

— Alors qu’est-ce que t’en dis ? demanda Alton. (Il prit la bouteille à Beam et sourit de toutes ses dents.) Ça se laisse boire, hein ?

Alton but une nouvelle gorgée puis tendit la bouteille à Beam et ils passèrent peut-être une demi-heure de la sorte, à boire à tour de rôle et à échanger des remarques sur la violence du tord-boyaux, le feu et la brûlure à peine calmés par le léger arrière-goût de chèvrefeuille. Ils discutèrent et burent jusqu’à ce qu’Alton finisse par déclarer qu’il avait faim.

— Y m’faut une tranche de pain de maïs pour éponger tout le whisky que j’m’envoie.

Beam garda le silence. Il but encore une longue gorgée, la bouteille à ses lèvres tel un clairon sonné pour les morts du cimetière, l’alcool provoquant un fracas de tambours et de cuivres entre ses oreilles.

— Hé, Beam, remarqua Alton. Peut-être que tu devrais pas boire autant de ce truc. C’est salement fort.

Beam écarta la bouteille de sa bouche et adressa une grimace à son cousin. Il s’appuya sur une stèle croulante pour garder l’équilibre. Puis il mit un doigt devant ses lèvres.

— Chhhhut, dit-il.

Alton lui arracha la bouteille et la reboucha avec la boule de papier de verre. Il la replaça dans le tas de restes de fleurs et de corbeilles funéraires, puis la recouvrit avec une composition de chrysanthèmes moisis en nylon rouge.

— Écoute, dit Alton en se tournant vers Beam, va falloir que tu restes ici le temps de dessoûler pour pouvoir redescendre, c’est pas plus compliqué que ça.

— Je reste pas ici, rétorqua Beam en secouant la tête.

— Si tu descends là-bas, y vont se rendre compte que tu sens l’alcool.

— J’en ai rien à foutre. S’ils aiment pas l’odeur, ils auront qu’à se boucher le nez.

Beam se releva de la stèle et s’avança dans l’allée pour rejoindre le buffet, mais il dut s’arrêter et se retenir à une autre pierre tombale tandis qu’Alton accourait derrière lui.

— Tu vois, t’arrives même pas à marcher droit. Faut juste que tu t’assoies et que tu te reposes un peu.

Beam regarda à travers les arbres et sa tête se mit à tourner.

— T’as p’t’être raison, marmonna-t-il.

— Ben ouais, dit Alton. T’attends ici, je descends te prendre de l’eau et je te la remonte, d’accord ?

— OK. Ça ira.

— Bon, bouge pas. Reste bien ici.

Alton sortit du cimetière, d’abord en pleine lumière puis dans l’ombre des arbres, jusqu’à ce que le bruit de ses pas soit englouti dans la chaleur vacillante.

Beam s’appuya contre la tombe. La pierre s’effrita sous ses mains et il s’essuya les doigts sur son jean, puis il ferma les yeux et pencha la tête en arrière. Le sang affluait dans ses veines. Sa langue était sèche et rugueuse, elle lui paraissait enflée, mais quand il ouvrit les yeux, il vit le tas d’ordures où Alton avait caché la bouteille.

Un geai bleu poussa un cri quelque part dans les pins.

 

 

Beam se réveilla dans le noir complet, sans savoir où il était. Le sol sous ses pieds était moelleux et couvert d’une mousse humide. Il roula sur le dos et se redressa sur les coudes, sa tête vacillant horriblement. L’alcool lui remonta à la gorge et il cracha de la bile puis s’essuya la bouche et tout lui revint.

Dans un coin du cimetière brûlait un feu de camp. Deux hommes étaient assis autour sur des seaux à grains. Ils fumaient des cigarettes et partageaient une bouteille. Chacun portait une barbe clairsemée et tenait un fusil sur ses genoux. Loin dans l’obscurité, deux fox-hounds aboyèrent. Quand Beam arriva en titubant dans la lumière du feu, les hommes levèrent les yeux vers lui.

— C’est par où, la fête de famille ? demanda Beam.

— Tu veux dire la fête des Sheetmire ? répondit le plus costaud des deux.

Beam acquiesça.

L’homme qui avait parlé gratta les poils noirs de son visage et alluma une cigarette.

— T’es un peu en retard si c’est pour ça que tu viens.

Beam essuya la terre sur ses bras puis pressa ses paumes sur ses yeux.

— J’ai dû m’endormir.

Le costaud grogna et se rajusta sur son seau. Il portait une veste de chasse brun clair et un jean délavé, son ventre imposant tombant sur ses genoux, et ses petits yeux brillaient d’un éclat translucide, comme deux morceaux de feldspath. L’autre homme assis à côté de lui portait une salopette Carhartt marron délavée. Il attrapa un bout de bois et commença à remuer les braises dans le feu.

— T’es un Sheetmire ? demanda-t-il.

Beam se passa la main sur la nuque. En regardant la rangée d’arbres faiblement éclairés par le feu puis engloutis par l’obscurité, il se remémora la file de visages alignés en rangs serrés devant les tables du buffet, une procession lugubre et sinistre.

— Ouais, répondit-il. Je suis un Sheetmire.

— Lequel ?

— Beam Sheetmire. Le fils de Clem et Derna.

Les deux hommes hochèrent la tête. Le costaud jeta sa cigarette dans le feu, se pencha en avant et ramassa une bouteille d’Old Grandad, l’ouvrit et but deux petites gorgées avant de revisser le bouchon et de la reposer dans la poussière.

— J’crois que je les connais, dit-il, le souffle un peu coupé par le bourbon. Y a pas mal de Sheetmire dans le coin et c’est dur de suivre les différentes branches. Je m’embête même plus à garder le compte. Bon, avant y avait pas mal d’anciens qu’étaient doués pour ce genre de trucs. Ils écrivaient tout sur les premières pages de leur bible. Faisaient pas qu’écrire, attention. Ils étudiaient les lignées. Apprenaient ça par cœur comme une sorte de serment. Mon oncle Esker pouvait sortir le nom de n’importe quel cousin ou tante par alliance en remontant à quand ils avaient quitté l’Angleterre. Merde. Fallait l’entendre parler le soir au coin du feu. C’était comme s’y faisait l’appel. J’pourrais jamais faire ça. Bon, c’est vrai que j’ai jamais trop essayé. J’voyais juste pas trop l’intérêt, en fait. Tous ces gens étaient morts et enterrés bien avant que j’sois venu au monde.

— Y avait un point où même les anciens avaient perdu le compte, non ? fit remarquer le plus petit.

— C’est vrai. Même Oncle Esker pouvait pas se rappeler plus loin que deux cents ans. C’est rien. Juste une goutte d’eau. Et j’suis pas sûr que j’voudrais aller plus loin que ça, même si j’pouvais.

— Moi ça m’dirait, fit l’autre. Peut-être que j’aimerais bien en savoir plus que ce que les anciens connaissaient et racontaient.

— Ben, j’vois pas trop ce que ça pourrait apporter, à toi ou à eux.

Le plus petit reposa son menton sur sa poitrine et observa le feu.

— P’t’être bien, dit-il. N’empêche que j’aimerais bien savoir.

Beam s’accroupit par terre. Il avait la tête embrumée par l’alcool qu’Alton lui avait donné et il se sentait un peu nauséeux d’avoir dormi. Il ne voulait pas entendre parler de patronymes ou de généalogie, et son estomac se retourna légèrement au souvenir de toutes ces familles le regardant fixement au buffet, muettes de surprise, comme s’il était un invité inattendu et indésirable.

Il s’assit et écouta les hommes parler de choses lointaines et tombées dans l’oubli. Ils semblaient s’exprimer avec les pulsations et le rythme de son propre sang, qui coulait en lui dans une errance vagabonde tandis qu’il repensait aux visages des Sheetmire au buffet, et qu’il entendait les chiens chasser dans les lointaines étendues sauvages au-delà du feu. Il voyait la scène : l’éclair des longs chiens détalant dans les pins, à la poursuite du renard roux, leurs poumons gonflés, leurs cœurs battant à l’unisson avec le tambour du vent sur les arbres. Il voyait toute la scène. Les pattes qui frappaient la terre. Les yeux du renard aux reflets dorés, fines pierres polies flamboyant dans la lumière froide. Il voyait la scène, et une bourrasque d’air l’enveloppait, de sorte qu’il avait l’impression d’être assis à l’entrée d’une tombe, les rafales s’engouffrant depuis les arbres pour le refroidir à l’en faire trembler et se recroqueviller.

— Approche-toi du feu, fit le costaud.

Beam s’avança et la chaleur lui caressa les bras.

— Tu dis que tu t’es endormi ?

Beam acquiesça.

— Je crois, ouais.

— Comment tu comptes rentrer chez toi ?

Beam remua la terre entre ses baskets. Il n’avait pas pensé à ça et il prit soudain conscience de la manière dont Alton l’avait abandonné dans le cimetière.

— Je sais pas, finit-il par dire. À pied, j’imagine.

— Ça fait une sacrée trotte.

Beam ramassa un bout d’écorce sur le sol et le jeta dans le feu.

— Peut-être que vous pourriez me déposer.

Le costaud enfonça ses mains dans les poches de sa veste de chasse.

— J’imagine qu’on pourrait, dit-il en se tournant vers le plus petit. On ramène le gamin chez lui, les chiens seront p’t’être rentrés quand on r’viendra.

L’autre homme acquiesça d’un signe de tête.

— Ça m’a l’air bien.

Il se leva de son seau, tenant son fusil au creux du bras. Il sourit à Beam.

— Le camion est par là, reprit-il, puis il commença à traverser le cimetière.

Le costaud se leva et cala son fusil sur son épaule.

— Allez on y va. Y a pas de souci pour qu’on te dépose.

Beam se leva, enleva la poussière de ses vêtements puis remonta son jean. Le costaud le regarda de haut en bas.

— Cette vieille taule pour macchabées, ça fait pas un super plumard, hein ?

Beam secoua la tête.

— Non, m’sieur.

— J’vais leur demander d’installer un matelas avant que je rentre dans la tombe. Peut-être même une bonne couette ou une couverture.

Beam observa l’homme. Il s’attendait à voir un sourire, mais l’homme demeurait austère et sérieux, ses lèves pâles serrées sous sa moustache noire.

— Moi, j’ai pas trop envie de penser à ça, dit Beam.

L’homme renifla et tira la bretelle du fusil sur son épaule.

— Y m’semble que c’est pareil pour tout le monde.

 

 

 

1

Mardi

Quelqu’un appela Beam depuis la rive opposée à travers la nuit. Il entendit la voix de l’homme arriver sur lui, lugubre et indolente.

— Je vous fais pas traverser pour moins de cinq dollars, cria Beam en réponse.

Des spasmes de clair de lune traversaient la cime des arbres. La lune elle-même se reflétait dans la rivière, son double tremblant sur les eaux noires, et partout flottait une sérénité qui semblait permanente, un calme qui donnait forme à l’immensité de la nuit.

Beam s’avança vers la proue du ferry. Des papillons de nuit tourbillonnaient autour des lumières et il les chassa de la main. Sur l’embarcadère d’en face se tenait l’homme qui l’avait appelé, saupoudré par la lune d’une lumière faible et diffuse.

— Z’avez cinq dollars ? hurla Beam.

L’homme ramassa un petit sac de voyage et hissa la sangle sur son épaule. Il se retourna et commença à s’éloigner de la rivière, l’air dégoûté, remontant le ponton jusqu’à ce que sa silhouette s’estompe sous les branches de robiniers et les longues­ gousses suspendues comme des lanternes éteintes dans ces arbres sinistres et épineux. Beam le regarda s’en aller.

Depuis la tombée du jour, il n’avait fait traverser qu’un paysan bourru dans un tracteur bringuebalant, et le besoin de compagnie l’avait plongé dans un sentiment d’isolement qui faisait trembler ses mains tandis qu’il agrippait le bastingage du bateau. Il était habitué à cette sensation. Elle semblait le suivre partout où il allait, même s’il s’aventurait rarement au-delà du ferry et de la vallée environnante. Les soirs où son père lui donnait congé, il lui arrivait de prendre Old Dog et de rouler jusqu’à la ville de Drakesboro pour une partie de billard au Doe Eyed Lady, un diner exigu avec une fontaine à sodas et des burgers servis dans du pain de mie, la viande tellement saignante et dégoulinante qu’elle donnait aux pains la couleur de ces gâteaux rouges au colorant alimentaire. Il jouait avec des petites pièces quand les temps étaient durs, et sortait les billets quand il arrivait à trouver un peu d’oseille. Il avait de vagues amis avec qui plaisanter et reluquer les serveuses. Mais même ces fois-là, quand le tumulte métallique du diner s’estompait et que les parties touchaient à leur fin, Beam sentait une profonde solitude s’enfoncer en lui d’un pas lourd et menaçant. Il eut cette même sensation en observant l’homme quitter l’embarcadère pour s’éloigner de la rivière.

Beam détacha les chaînes des taquets de la jetée et les entassa sur le bateau, puis il enjamba la poupe et monta dans le remorqueur. Il fit ronronner l’accélérateur et le moteur crachota, l’écume de l’eau bouillonnant autour de l’hélice tandis que le ferry progressait lentement dans le courant, les poulies grinçant sur leurs câbles. Un morceau de bois flotté s’agita sur la rivière et l’odeur âcre de vase et de fleurs de robinier s’éleva, puissante et corsée, au-dessus de la puanteur du gasoil carbonisé. Quand il s’approcha, Beam coupa le moteur et laissa le ferry accoster sur l’embarcadère, la coque en aluminium râpant le béton, puis il attacha les chaînes aux bittes d’amarrage.

— Cinq dollars, c’est bien payé si t’as juste à traverser cette rivière pour les gagner, lança l’homme avec le sac de voyage.

Il était revenu vers l’embarcadère et se tenait à présent juste en dehors du halo des lumières du ferry.

— Vous avez un bateau pour traverser à la rame ? demanda Beam.

— Non, fit l’homme.

— Alors y me semble que vous avez pas à vous plaindre du prix.

L’inconnu ne répondit pas. C’était un homme de forte carrure et on distinguait son crâne sous ses cheveux en brosse. Il portait une chemise bleu pâle maculée de crasse, et le pantalon en velours côtelé plaqué à ses jambes était également sale et trop petit pour lui, de sorte que ses chevilles nues brillaient, blanches et osseuses, sous les ourlets et, quand il monta à bord du ferry, Beam vit que ses tennis usées était couvertes de bouse de vache. Une moustache rousse s’échappait de son nez et s’enroulait autour de ses lèvres.

Beam le dévisagea de haut en bas puis retourna au remorqueur. Tandis qu’il actionnait l’accélérateur, l’homme passa sa tête dans la cabine et dit :

— J’ai pas cinq dollars.

Beam coupa le moteur.

— Vous avez dit quoi ?

— J’ai dit qu’javais pas cinq dollars. (Son haleine sentait le whisky.) J’ai pas du tout de sous à te donner.

Beam quitta la cabine pour se retrouver face à l’inconnu sur le pont du ferry. Le bateau dériva légèrement dans le courant et se stabilisa quand les câbles se tendirent, pris dans leurs œillets en fer.

— J’ai rien d’autre que ce sac de voyage, là. (L’homme fit un signe de tête vers son bagage traînant dans un coin du bateau.) Y a rien d’autre là-dedans que des vêtements de rechange.

— Alors faudrait p’t’être voir à les enfiler, railla Beam. À moins que ceux dans le sac soient pires que ces trucs dégueu que vous avez sur le dos.

L’homme sourit légèrement, plissant les yeux.

— T’as quel âge ? demanda-t-il.

— Assez pour ramener ce bateau-là d’où il vient et vous laisser en plan comme une merde.

— Je peux marcher jusqu’à un pont.

Beam leva les mains et retourna à la cabine. Il démarra le moteur et commença à repartir vers l’embarcadère du côté est. Il n’avait aucune patience pour ce genre de simagrées. Clem lui avait dit que les gens essaieraient sûrement de la lui faire à l’envers sur le ferry, rapport à son âge, et qu’il ne pouvait pas tolérer ce type de comportements, donc il ne le faisait pas, mais en vérité il détestait la rudesse nécessaire pour avancer dans ce monde, cette hargne brutale et furieuse face à la vie qui vous donnait l’ascendant sur les autres.

L’homme passa la tête dans la cabine et s’appuya contre l’encadrement de la porte métallique.

— Hé, mec. Je déconnais, c’est tout. Je les ai, les cinq dollars.

Beam coupa l’accélérateur et se tourna vers lui.

— Voyons ça.

— Bien sûr, mec. Tiens.

L’homme tira un portefeuille marron en cuir craquelé de sa poche arrière, en sortit une liasse de billets de un dollar et les tendit à Beam, qui les compta puis les plia dans le Tupperware qui faisait office de tiroir-caisse sur le tableau de bord. Puis il relança le moteur et inversa la direction de l’hélice, et le ferry fila vers l’embarcadère ouest, de l’autre côté de la rivière.

— J’espère que t’as pas mal pris ma petite blague, dit l’homme.

Il était toujours dans l’encadrement de la porte, son visage pâle et cireux dans la faible lumière.

Beam stabilisa le moteur et revint sur le pont. L’homme s’écarta pour le laisser passer. Pendant un moment, ils se dévisagèrent mutuellement dans la pénombre funeste.

— T’es un Sheetmire ? demanda l’homme.

Beam acquiesça.

— Ouais.

L’homme ne lui disait rien, mais beaucoup de gens savaient quelle famille gérait le ferry et il n’y avait rien de surprenant à ce qu’un inconnu prononce son nom.

— Je me rappelle pas de toi. (L’homme passa ses doigts sur sa moustache et plissa les yeux vers Beam, comme pour essayer de l’identifier mentalement parmi une myriade d’autres visages.) T’as pas du tout l’air d’un Sheetmire.

Un courant d’air froid souffla depuis la rivière et Beam remonta la fermeture Éclair de sa veste de pilote en nylon vert.

— J’ai l’air de quoi ? demanda-t-il.

L’homme sourit.

— Ah, voilà une question dangereuse.

Il se pencha en arrière sur le bastingage, croisa les bras sur sa poitrine et étudia Beam d’un air railleur et sarcastique.

— Ça me fait de la peine de te dire ça, mais je crois pas qu’Hollywood ait l’intention de faire appel à tes services prochainement.

Beam regarda l’homme avec curiosité. Il se tenait près de son sac et toute sa silhouette semblait en émerger, comme un tour de spiritisme, une farce de bouffon, avec sa tête rasée et sa moustache, la peau de son visage brillante, comme découpée en losanges de lumière par la lueur de la cabine et les ampoules du ferry.

— Qui vous êtes ? demanda Beam.

L’homme secoua la tête.

— Ça te dirait rien.

Beam cracha dans l’eau par-dessus le bastingage. La coque grondait contre le courant et la rivière défilait dans son obscurité infinie, et le son des profondeurs rugissait contre le fond du ferry.

— Vous allez où ? demanda Beam

L’homme regarda vers l’aval de la rivière, où un clair de lune déchiqueté miroitait sur l’eau tel du verre brisé.

— Juste en face.

— Y a pas beaucoup d’endroits où aller de ce côté de la rivière, dit Beam en désignant la berge qui émergeait lentement de la pénombre. De la terre et du maïs, surtout.

— C’est comme ça que ça me plaît, dit l’homme. J’aime le grand air, quand c’est pas bondé de monde. On peut pas disparaître dans une ville. (Il agita une main vers la nuit et toute son immensité.) Mais par ici, un type peut juste… s’évaporer.

L’homme se tourna et se pencha sur le bastingage à la manière d’un ivrogne avachi au comptoir d’un bar. Beam rentra dans la cabine et coupa l’accélérateur pour laisser le ferry avancer au point mort. Quand il ressortit sur le pont, l’homme observait toujours les tremblements de la rivière en contrebas.

— Vous arrivez d’où ? demanda Beam.

L’homme regarda par-dessus son épaule, son visage éminemment atone et calme.

— Là d’où je viens, c’est pas un endroit recommandé pour les gamins dans ton genre.

Un feu de colère envahit Beam avant d’exploser, laissant derrière lui un cratère glacial. Il n’avait pas aimé que l’homme le traite de gamin, ni la façon dont son sourire s’était effacé sournoisement de son visage, laissant place à un regard vide et indéchiffrable. Beam ne se considérait pas comme un enfant. Il avait dix-neuf ans, de la niaque à revendre et une bonne dose de malveillance tapie en lui, le genre de jeune qui montre les dents devant les vitrines, les miroirs de salle de bains, les enjoliveurs et l’argenterie volée, tout ce qui a le culot de lui faire voir sa tronche. Mais cet inconnu était sorti de la nuit en titubant d’alcool pour le railler et le provoquer, et il sentait dans son sang la morsure de quelque chose d’ancestral et féroce. En observant l’inconnu sur le pont du ferry, Beam s’imagina soudain en train d’envoyer le type par-dessus bord. La rivière l’emporterait. Il y aurait un bref plongeon, les eaux brisées en une guirlande d’éclaboussures minables avant de revenir au calme. C’est ce que Clem, le père de Beam, aurait fait dans ses jeunes années. Instable et cruel à l’époque, voleur récidiviste, Clem était passé avec l’âge à une saine routine de Coca light et de All-Bran. Mais il avait eu son heure de gloire. Des éclairs plein les veines chaque vendredi soir, il avait traversé toutes ces années sur une autoroute de sang. Beam pouvait à peine croire les histoires qu’il avait entendues, celles que lui racontaient les clients du ferry à la langue trop bien pendue, des histoires de types qui finissaient sur la paille ou sur le carreau s’ils montaient à bord après avoir trop bu. Les années avaient laissé de vagues bribes de violence dans sa mémoire – le souvenir d’être réveillé en pleine nuit par des coups de feu et d’accourir au ferry pour trouver son père penché sur un inconnu étendu face contre terre, le voir lever les yeux vers Beam sur l’embarcadère et dire : “T’en fais pas. Il est pas mort.” Car Clem n’avait jamais été un tueur. Bourru et maigrichon, il avait eu un penchant pour la boisson et l’argent facile, les magouilles des parties de poker dans les arrière-salles et les bagarres dans les parkings, et son pire crime avait été d’arracher quelques dollars aux ivrognes qui prenaient le ferry la nuit. La prudence était le maître mot qu’il enseignait à Beam à présent, en glissant des paroles de sagesse paysanne dans les conversations du dîner. “Fais pas le con quand les poings commencent à voler”, disait-il. “Et ne cogne pas si y a pas de fric à se faire. Ça sert à rien de finir en taule pour des clous.”

— La Gasping, c’est profond, comme rivière, dit l’inconnu, tirant Beam de ses pensées.

L’homme s’était remis à observer l’eau, les bras croisés sur le bastingage métallique.

Beam ne répondit rien. Il avait installé une glacière Igloo à côté de la cabine pour ses heures de travail et il l’ouvrit, prit une bouteille de Gatorade citron et en but en peu, la remit de côté et ferma la glacière.

— On dit qu’elle est tellement profonde qu’y a des endroits où y a même pas de fond. (L’homme se tourna et s’adossa au bastingage pour regarder Beam.) T’y crois ?

Beam haussa les épaules.

— Je sais pas.

— Quelqu’un m’a raconté que les ingénieurs de l’armée allaient venir avec des sonars pour trouver le fond. Mais je crois pas qu’ils le trouveront, pour la simple raison que je pense qu’il y a pas de fond à trouver par ici. Qu’est-ce que t’en dis ?

— Je pense qu’il doit bien y avoir un fond. Quelque part. Les choses peuvent pas juste couler sans jamais s’arrêter.

— Peut-être bien. (L’homme reporta son regard sur la rivière.) On dit qu’un homme qui saute de la plus haute montagne a dix minutes avant de toucher le sol.

— Non.

— C’est ce qui se dit. Mais ce que j’aimerais savoir, c’est quel putain de débile ils ont trouvé pour aller sauter de la montagne ?

— Peut-être qu’il a pas sauté. Peut-être qu’on l’a poussé.

— Ça s’pourrait. (L’homme haussa les épaules et croisa les bras.) Quoi qu’il arrive, il a bien eu un moment pour penser à comment ça serait quand les rochers en bas lui exploseraient la tête.

L’homme se tut soudainement, comme s’il soupesait le sujet avec une attention minutieuse, les yeux mi-clos, l’air de tenir un important conciliabule avec lui-même.

— J’crois que j’essaierais de me branler, finit-il par déclarer.

Beam le dévisagea.

— Je pense pas que je pourrais faire ça.

— Dix minutes, c’est pas assez pour toi, hein ? Eh ben moi, j’ai jamais eu ce problème. Au jeu de la biscotte, je finissais toujours premier et troisième.

Beam s’attendait à ce que l’homme termine une remarque pareille par un rire, et comme il n’en faisait rien, les lèvres figées sous les poils roux de sa moustache, avec un air d’affirmation définitive, Beam secoua la tête et plongea son regard dans la nuit noire.

— Enfin bon. (L’homme haussa les épaules.) Y a des gens qui paieraient pour sauter d’une montagne. Tout ce qu’il faut faire, c’est leur dire qu’il y a une petite chatte et un gâteau d’anniversaire en bas pour qu’ils lâchent cent dollars et qu’ils se battent pour passer par-dessus bord.

L’homme se retourna vers le bastingage. Il leva une chaussure pour la poser sur le barreau du bas. Beam aperçut le contour du portefeuille dans la poche arrière de son jean et se demanda soudain combien de liquide un inconnu miteux comme celui-là pouvait bien avoir sur lui et s’il y avait un moyen de le lui prendre. Et le sac de toile qui traînait dans un coin du pont ? Qui pouvait dire ce qu’un voyageur transportait dans cette obscurité vaporeuse ?

— Tu fumes ? demanda l’homme par-dessus son épaule.

Il se retourna et sortit un paquet de Kenyon, en tira une cigarette et tendit le paquet à Beam.

Beam ne fumait pas, mais il fit glisser une cigarette hors du paquet et gratta une des allumettes que l’homme lui passait. Le tabac crépita et une épaisse arche de fumée s’éleva autour d’eux, brûlant les poumons de Beam jusqu’à ce qu’il se mette à tousser et à cracher.

— Tu fumes, observa l’homme dans un grand sourire. Mais pas trop, hein ?

Beam jeta la cigarette par-dessus bord, elle chuinta dans la rivière.

— C’est qui ta maman et ton papa ? demanda l’homme.

— Clem et Derna.

L’homme répéta les noms, puis secoua la tête.

— Je crois pas que je les connais. (Il tira sur sa cigarette.) Elle ressemble à quoi ta maman ?

Beam glissa ses mains dans les poches de sa veste. Il essaya de penser à sa mère. Il se demandait ce qu’elle pouvait être en train de faire à cette heure-là, puis il sut qu’elle devait dormir, et il essaya de penser à quoi une femme comme elle, endurcie et élimée par les années, pouvait bien rêver, ou même simplement s’il lui arrivait encore de rêver.

— Je sais pas, dit-il. Elle est vieille.

L’homme fit tomber la cendre de sa cigarette.

— Vieille comment ?

— Elle a quarante et quelques.

— C’est vieux ça ?

— Je sais pas. J’imagine. Elle commence à avoir des cheveux gris.

— Je suis sûr que c’est vraiment une femme bien.

Les mains de Beam se refroidissaient et s’ankylosaient dans ses poches. Un coup de vent balaya la rivière et vint frapper sa veste et la sueur se glaça sur ses joues et il repensa à sa mère et à ce qu’il avait entendu sur elle, même enfant, quand ces histoires étaient racontées par d’autres petits garçons qui ne savaient pas vraiment quel sens ça avait de dire des choses pareilles. Et l’odeur des fleurs blanches de robiniers, spectrales et floconneuses sur les eaux noires et venteuses, lui revenait, puissante et douceâtre, et il entendait les branches vibrer, le frémissement des feuilles bruiner dans la nuit.

— Je parie qu’on peut pas imaginer mieux comme maman, affirma l’inconnu. Comment t’as dit qu’elle s’appelait avant de se marier ?

— Je l’ai pas dit.

L’homme tira sur sa cigarette puis la jeta dans la rivière.

— Bon, ben comment alors ?

— Kurkendayll.

— Kurkendayll ?

— Oui. C’est ce que j’ai dit.

L’homme baissa la tête, la fumée s’échappant de ses narines pour s’envoler dans la brise.

— Vous la connaissez pas, dit Beam.

L’homme leva les yeux. Rougis par le whisky, ils semblaient affolés et mélancoliques dans les lumières du ferry.

— Je la connais pas, confirma-t-il. Je connais rien, mon pote. Faut pas faire gaffe à ce que je dis.

Beam sentit une soudaine lassitude s’abattre sur lui. L’espace d’un instant il pensa qu’il allait être pris d’un de ses accès de sommeil et il s’appuya à la paroi en aluminium de la cabine et ferma les yeux à en faire battre le sang dans ses tempes. Il pressa ses joues contre le métal, et la morsure du froid le fit revenir à lui. Quand il ouvrit les yeux, l’inconnu l’observait.

— T’es malade, ou un truc du genre ? demanda-t-il.

Beam se passa la main sur les yeux.

— Rien qu’un peu.

Il leva la tête et prit une longue inspiration puis expira lentement.

L’homme s’était avancé juste en dehors des lumières du ferry et se tenait dans la pénombre, sa silhouette dessinée par la lune.

— Tu ressembles à aucun Sheetmire.

Sa voix semblait pâteuse et indistincte, et Beam la sentit s’infiltrer en lui. Il ferma les yeux et se retint à la cabine, et dans un élan soudain tous les visages du rassemblement Sheetmire remontèrent de la rivière silencieuse, mais quand il ouvrit les yeux, seule la nuit était là, noire et secouée par les tourbillons d’un vent glacial.

— De quoi vous parlez ? demanda Beam à l’inconnu.

— Je dis que tu ressembles à aucun des Sheetmire que j’ai rencontrés.

L’homme enroula ses bras autour du bastingage et se passa la langue sur les dents.

— Y a pas une petite Kurkendayll de Leachville qu’a épousé un Sheetmire ? demanda-t-il.

— Je sais pas, répondit Beam.

— Ben, la famille de ta mère, elle est de Leachville ?

— Je sais pas ça non plus.

— Tu sais pas si les vieux de ta mère sont de Leachville ?

— Non. (Beam sentit venir le mal de tête et pressa ses paumes sur ses yeux.) Je connais personne de la famille de ma mère.

— T’as jamais rencontré la famille de ta mère ?

— Non.

— Bon, ben alors tu sais pas vraiment c’que t’es, hein ? Tu pourrais avoir un huitième de sang négro ou trois quarts de fils de pute que t’en aurais pas la moindre idée.

Beam retira les mains de ses yeux et dévisagea l’homme. Il avait l’air pâle et maladif avec le clair de lune dans son dos, ses bras frêles arqués au-dessus du bastingage. Beam se demanda soudain ce que ça ferait d’entendre un homme se noyer. De l’entendre et de savoir que c’était vous qui aviez fait ça.

— Tu tires une de ces tronches, mon pote, dit l’homme. (Il rit légèrement puis s’interrompit.) Quelqu’un a pissé dans tes céréales ou quoi ? C’est juste pour déconner. T’as pas besoin de jouer les gros durs. J’ai jamais rencontré de Kurkendayll ni de Sheetmire de ma vie.

Le vent retombait sur la rivière et Beam frissonnait dans sa veste. Ce qu’il avait dit à l’homme était vrai. Il ne connaissait pas la famille de sa mère, n’avait jamais rencontré aucun d’entre eux. Elle affirmait qu’ils étaient tous morts depuis longtemps, mais à présent Beam se demandait pourquoi elle n’allait jamais au cimetière pour poser des fleurs sur leurs tombes ou au moins pour lui montrer où étaient enterrés ses ancêtres. Elle ne parlait jamais d’eux. C’était comme s’ils n’avaient jamais existé, et Beam savait que seules les zones d’ombre étaient passées sous silence. Les bons moments et les jours heureux étaient racontés si souvent que les histoires en devenaient rabâchées et inutiles. Mais les mauvais moments demeuraient non-dits, comme si leur simple évocation risquait de faire remonter les vieilles afflictions à la surface.

— Y a jamais eu personne qu’a déconné avec toi, mon pote ?

Beam dévisagea l’homme un moment, puis fit un signe de tête vers la cabine.

— J’ai une bouteille là-dedans.

L’homme s’esclaffa.

— C’est ça, l’esprit, mon pote. Donne-nous un coup à boire et ça fera passer tous les malentendus.

Beam entra dans la cabine éteinte. Il se pencha vers la manette des gaz en contemplant le ciel constellé d’étoiles à travers le hublot. Il fouilla dans sa poche et trouva le tube de pilules de caféine que le médecin lui avait prescrites et en avala trois en vitesse en les faisant passer avec un gobelet d’eau laissé sur le tableau de bord. Il avait la tête froide et vide.

— Dépêche-toi, vieux, appela l’homme du dehors. Faut que je boive un coup avant de descendre de ce rafiot.

Beam se pencha pour farfouiller dans une boîte à outils en pacanier qui contenait un démonte-pneu, une clé à griffe, un assortiment de marteaux arrache-clous. Sa main puait la rouille quand il la retira, et des toiles d’araignées s’étiraient du bout de ses doigts tels des fils de marionnettiste. Il se regarda dans le hublot. Ses joues creusées et imberbes et son œil comme un trou brûlé. Ses cheveux aplatis et sculptés par le vent. Ses lèvres tordues tel un ver de terre. Il fouilla de nouveau dans la boîte à outils et trouva la clé à griffe et l’enfonça dans la poche arrière de son jean.

— Venez par ici, grommela-t-il. Il me faut de la lumière.

L’homme se glissa dans la petite cabine. Beam s’adossa à une paroi en aluminium et désigna un endroit sous le tableau de bord.

— Elle est là-dessous quelque part, dit-il. Craquez une allumette et regardez si vous la trouvez.

— T’as pas une lampe de poche ?

— Les piles m’ont lâché.

— Bon Dieu, fit l’homme en grattant l’allumette. Je vois pas comment un type comme toi arrive à s’en sortir tout seul. T’es comme une vieille chèvre, hein ? Tu t’en fous d’avoir le cul au soleil tant que t’as la tête à l’ombre. C’est pas vrai ?

L’homme était courbé à présent, tenant l’allumette sous le tableau de bord, éclairant les ombres enchevêtrées. Aucun poil ne dépassait du col de sa chemise. Sa nuque imberbe laissait apparaître un bronzage qui pelait.

— Vous me connaissez pas, dit Beam. Vous savez pas qui je suis.

L’homme continua à fourrager dans les boîtes, l’allumette formant une petite couronne dans le noir.

— Laisse tomber vieux, OK ? Je t’ai dit que c’était juste pour déconner.

— Non. Vous faites comme si vous me connaissiez, mais c’est pas vrai.

L’homme se tourna légèrement et leva les yeux vers Beam. La flamme de l’allumette divisait son visage, le feu séparant ses joues en rouge et en noir, ses yeux semblables à deux cloches de verre couvrant la flamme.

— T’as raison, finit-il par dire. Je te connais pas.

L’allumette s’éteignit.

— Y a pas de bouteille là-dedans, constata l’homme.

Beam recula jusqu’à la porte de la cabine. Il mit une main derrière son dos et sentit la clé dans sa poche arrière, puis il retira sa main et s’appuya contre la paroi.

— Mon vieux a dû la finir.

L’homme se leva lentement, sa silhouette se découpant dans la fenêtre éclairée par la lune derrière lui. Dans la pénombre, il semblait bien plus massif que dans les lumières du ferry, et sa respiration grondait dans sa poitrine, sonore et grinçante.

— J’vois que t’as une caisse, là.

Il fit un geste en direction du Tupperware posé sur le tableau de bord, puis se tourna vers Beam. Ses lèvres se fendirent d’un vague sourire.

— T’as combien, là-dedans ?

Beam glissa sa main dans sa poche arrière et agrippa de nouveau la clé à griffe.

— Je crois pas que ça soit vos affaires.

Pendant un temps, l’homme ne bougea pas. Puis il prit la caisse sur le tableau de bord et la tint sous son bras.

— Et si je la prenais, y s’passerait quoi ?

— Vous allez pas la prendre.

— Tu dis ça comme si t’avais ton mot à dire.

— J’ai mon mot à dire.

L’homme secoua la tête.

— Non, dit-il. Pas du tout.

Il fit un mouvement vers la porte, et dès qu’il s’avança Beam tira la clé de sa poche et le frappa au sommet du crâne, creusant une entaille du haut du front à l’arrête du nez. Le sang forma un voile ruisselant sur son visage et l’homme dévisagea Beam pendant un moment, semblant soudain sous le choc d’une révélation, avant de tomber sur le pont, l’aluminium émettant un son creux sous son poids.

Le temps tout entier semblait s’être fixé sur ce point, Beam sentait qu’il ne pouvait plus quitter sa position sur le pont. Devant lui gisait le corps de l’inconnu, une flaque sombre et humide autour de la tête. Quelque part, on entendait le teuf-teuf du diesel, mais si faiblement qu’on pouvait croire à un tour de l’imagination. Sa main palpitait du coup asséné à l’inconnu.

Beam était si pétrifié qu’il réalisa trop tard que le ferry avait atteint la berge, la proue percuta l’embarcadère de béton et des étincelles jaillirent du métal déformé jusqu’à ce que le bateau finisse par s’immobiliser, la moitié de la coque échouée sur la rampe boueuse. L’impact fit tomber Beam à genoux. Quand il reprit ses esprits, il éteignit rapidement le moteur et s’appuya contre le tableau de bord, la sueur sur son crâne ruisselant dans ses yeux. Il l’essuya puis se retourna et vit que l’homme avait roulé sur le dos au milieu du ferry. Du sang s’écoulait de son oreille et recouvrait son visage. Ses yeux étaient atones et mi-clos. L’air qui entrait et sortait de ses poumons faisait de petits bruits de brindilles, comme un animal préparant son nid pour s’y allonger et y reposer à jamais.

Beam retrouva la clé à griffe et la ramassa, puis s’assit à côté de l’homme.

— Tu la ramènes moins maintenant, hein, sale fils de pute ?

L’homme toussa, puis parvint à murmurer le nom “Loat” avant de rendre son dernier souffle.

Beam se leva. Il lâcha la clé à griffe sur le pont, le métal bourdonnant dans un long tremblement. Pendant un moment, il crut qu’il allait s’évanouir. Puis un coup de vent souffla depuis les robiniers et sa respiration redevint régulière et il sut que ça n’arriverait pas. Quelque part dans la nuit, un poisson chat roula à la surface de la rivière, puis les stridulations métalliques des grillons retentirent dans la pénombre.

Beam tituba hors du ferry puis remonta l’embarcadère vers la maison qui se dressa bientôt devant lui, indistincte et silencieuse sous le clair de lune nébuleux et hésitant.

Il s’avança sur le porche. À travers la fenêtre, la lumière bleu anguille de la télévision vacillait, aguicheuse, et il frappa plusieurs coups sur la porte en bois brut. Comme si ce n’était pas chez lui, comme s’il n’était qu’un voyageur à la dérive dans un pays qu’il ne connaissait pas.

X

 

— Tu l’as bien embouti, hein ? fit Clem. (Il donna un coup de pied dans la proue tordue du ferry et le métal émit un son creux et vide.) Il est où, le type que t’as cogné ?

Beam désigna le corps de l’inconnu d’un signe de tête. Clem se hissa à bord et Beam le suivit, leurs chaussures résonnant lourdement sur la coque qui gîta et oscilla.

Clem alluma la lampe de mineur qu’il avait apportée. Le faisceau éclaira une paire de tennis en lambeaux et deux mollets pâles qui se prolongeaient sous un pantalon en velours côtelé couvert de boue. La lampe remonta. Jusqu’au rose des narines. La barbe de trois jours sur le cou de l’homme qui brillait comme des éclats de métal. Le sang qui séchait sur son visage.

— Tu dis qu’il est mort ? demanda Clem.

— Oui, dit Beam. Je crois bien.

Clem avança d’un pas, puis s’arrêta. Il revint en arrière et se dirigea vers le sac de voyage posé sur le pont. En s’accroupissant, il glissa la lampe sous son bras et ouvrit la fermeture Éclair, ses mains fouillant dans un amas de vêtements, de vieilles chemises et de jeans. Un tube de dentifrice Crest. Un rasoir jetable. Une bombe de mousse à raser Barbasol. Les restes d’un sandwich au thon. Accessoires d’un voyage précipité.

— Tu dis qu’il a essayé de voler la caisse ?

— Oui, répondit Beam. Il l’a prise sur le tableau de bord et a dit qu’il l’emportait.

— Qu’est-ce qu’il foutait dans la cabine ?

Beam se mit à balbutier, puis il essuya la sueur sur ses joues.

— Il est rentré, c’est tout, finit-il par dire.

— Ah ouais ?

— Ouais, acquiesça Beam. C’est ça qui s’est passé.

Clem referma le sac, puis il se leva et entra dans la cabine. Sa lampe balaya la paroi intérieure. Puis il revint sur le pont et se pencha sur le corps de l’homme, pour passer une main sous son nez. Puis il retira sa main et l’essuya sur sa cuisse. Puis la lumière s’éteignit.

— Il a prononcé un nom, dit Beam. Il a parlé d’un certain Loat.

— Ah oui ?

Beam hocha la tête.

— Tu crois qu’il parlait de Loat Duncan ?

Clem arpenta le ferry jusqu’à son extrémité où se trouvait le sac de l’homme qu’il observa un moment, son menton massif reposant sur sa poitrine. Une pluie légère avait commencé à tomber et le tonnerre bouillonnait à l’ouest.

— C’est le seul Loat que je connais, finit-il par dire.

Beam agita ses mains en l’air.

— Qu’est-ce qu’on va faire ? demanda-t-il. Il est mort, hein ?

Clem se tourna et le regarda.

— Oui. Il est mort.

— On fait quoi ?

— Pas tout à fait sûr. (Clem fit craquer ses articulations.) Y avait pas d’autres moyens de procéder ?

Beam se rapprocha de son père. Dans la pénombre, il sentait l’odeur âcre de la chemise que Clem n’avait pas changée depuis la veille, et il entendit les mains de son père, abîmées par l’âge, se tordre dans la nuit.

— Il est venu vers moi, voilà, reprit Beam. Il a dit qu’il prenait l’argent et que je pouvais rien y faire. J’ai jamais voulu faire quelque chose d’aussi grave.

Clem regarda la rivière. Dans le halo des lumières du ferry, de fines particules de poussière flottaient autour de son visage et virevoltaient dans les reflets éblouissants. Comme s’il exhalait des cendres, comme si un feu inextinguible se querellait avec ses tripes.

— Bon, peut-être qu’il a quelques dollars sur lui, fit Clem.

— Peut-être.

— T’as regardé ?

Beam secoua la tête.

— Ben alors, pourquoi tu vas pas vérifier ? Il a payé sa traversée, non ?

— Tu veux que je sorte son portefeuille ?

— Y a de fortes chances que ce soit là qu’il garde son argent.

— J’ai pas envie.

Clem posa ses mains sur le bastingage.

— Tu l’as déjà tué, Beam. Comprends bien ça. Tu l’as déjà tué, donc lui voler son argent, ça sera pas vraiment le pire truc que tu puisses lui faire.

Beam leva les poings. Il avait l’estomac retourné. Il sentit un sommeil contusionné arriver, il savait qu’il lui fallait bouger s’il voulait rester éveillé et il alla donc s’asseoir à côté du cadavre. À cette distance, il sentit de nouveau le whisky, la bouse et la boue, et quelque chose de plus ancien et de plus fort, et puis il sut que c’était l’odeur du sang.

Il tira le portefeuille du jean de l’inconnu. Il essuya ses mains sur la poitrine de l’homme, ses doigts laissant un trident de sang sombre sur la chemise. Le portefeuille avait une odeur rustique et poussiéreuse, comme l’intérieur d’une grange.

— Vingt dollars, fit Beam en sortant un billet.

Il se tourna et montra l’argent à Clem.

— Garde-les, répondit celui-ci en hochant le menton. Il a un permis de conduire là-dedans ?

Beam s’interrompit.

— Pourquoi on prend son argent ? Ça paraîtra pas bizarre aux flics ?

— On appelle pas les flics.

— Mais c’est de l’autodéfense. Ils peuvent pas m’accuser pour ça. Il essayait de me voler.

La voix de Beam s’était faite aiguë et sentencieuse, et il allait parler de nouveau quand Clem lui lança un regard si dur et furieux qu’il le réduisit au silence.

— Tu fais ce que je dis. Maintenant, mets cet argent dans ta poche et regarde si y a autre chose dedans.

Beam enfonça l’argent dans son jean et fouilla le portefeuille. Une capote, quelques pièces, une adresse à St. Louis griffonnée sur un bout de papier à lettres d’hôtel. C’était tout.

— Rien ? demanda Clem.

Beam secoua la tête.

Il toussa, se releva et revint sur le pont à côté de son père. Les deux contemplèrent le corps étendu par terre, muets et immobiles, écoutant la rumeur de la rivière et de la nuit autour d’eux, le halo de la lanterne de Clem limpide et net sur les joues flasques du cadavre.

— Qu’est-ce qu’on va faire ? demanda Beam.

Il ramena ses cheveux en arrière et déglutit.

— J’suis encore en train d’y réfléchir.

Beam sentit venir une aigreur d’estomac.

— Tu dis que tu le connais pas ?

— Il me semble pas.

Clem revint vers le corps, braquant la lampe sur le visage de l’homme.

— Je sais pas quoi faire, murmura Beam. Je sais pas quoi faire.

Clem se leva calmement et on aurait cru qu’il n’avait pas entendu son fils.

Il gardait la tête penchée, les yeux rivés sur le corps devant lui, tel un homme assistant à la messe, grave et pénétré, et son ombre s’étendait dans la lumière comme un râteau crépusculaire hérissé de prières ténébreuses.

Lentement, il déclara :

— Tu dois quitter cet endroit, et tu dois partir ce soir.