Face au vent

À mon père

 

 

Naviguer comme Einstein

 

 

Einstein n’était pas un grand navigateur, et peut-être même pas un navigateur médiocre. Il ne faisait ni courses ni croisières, mais il comprenait cet agréable mélange d’action et d’inaction, le frisson qu’il y a à glisser dans la béatitude scintillante au coucher du soleil. Beaucoup d’entre nous y ont succombé. Sur l’eau, nous nous sentons compétents, exaltés, et le bonheur dure jusqu’au moment où nous débarquons, quand nous trébuchons sur le trottoir, que nous ne trouvons plus nos clés de voiture, que nous nous souvenons que notre jardin est envahi de mauvaises herbes, qu’il y a cinq centimètres de mousse sur le toit, qu’il faut changer les piles des détecteurs de fumée, qu’un rat est mort à l’intérieur du mur et que notre mère aimerait qu’on habite plus près d’elle. Au moins, quelqu’un a envie de nous voir plus souvent. Mais nous, nous aimerions nous voir plus souvent sur un bateau aux lignes pures, avec une coque bien propre et des voiles neuves gonflées par le vent.

Suis-je en train de nous comparer à Einstein ? Oui. Les voiliers attirent les cinglés et les génies, les romantiques auxquels leurs bateaux offrent une image rebelle. Nous succombons à tout cela, mais ce que nous avons du mal à saisir, c’est qu’il ne s’agit pas des bateaux en eux-mêmes, mais plutôt de ces moments inexplicables, sur l’eau, quand le temps ralentit. Toute cette industrie repose sur une sensation, une émotion. C’est rarement le cas, non ?

Quoi qu’il en soit, les plaisanciers sont des pigeons. Ils dépensent en droits de port et en réparations bien plus que le prix de leurs embarcations, et ils comprennent rarement à quelle vitesse la pluie et l’eau de mer se liguent pour les corroder et les pourrir ; et les frais s’envolent à mesure que la valeur du bateau dégringole. Et ne me lancez pas sur le sujet des régatiers qui claquent des milliers de dollars pour que leur sloop avance un brin plus vite afin de terminer huitième et non onzième dans des régates si confidentielles qu’elles n’ont pas droit au moindre entrefilet dans la rubrique sportive. Un fanatique du coin a ainsi dépensé onze mille dollars pour des toilettes en fibre de carbone afin de gagner huit kilos. Sur les murs de Capital City Boatwoarks, des skippers ont apposé des plaques pour nous remercier des travaux de peinture hors de prix que nous avons effectués et qui – ils en sont convaincus – les ont aidés à gagner. Tout ça, c’est dans leur tête. Alors, oui, il existe dans tous les asiles pour les fous de la voile une aile réservée aux régatiers, mais ils sont tous cinglés. Moi y compris. Et ce sont également des pécheurs. La colère est apparue sur les bateaux, me disait mon grand-père, affirmant que Noé lui-même était célèbre pour ses jurons. Mais la paresse, la jalousie, la luxure, l’orgueil, la cupidité et la gourmandise prospèrent également dans ce milieu, comme la naïveté, l’agressivité et autres défauts de seconde catégorie. Prenez l’exemple du nouveau propriétaire de ce hors-bord de sept mètres éventré, amarré contre la clôture là-bas. Il a percuté si violemment le quai de ravitaillement la semaine dernière qu’il a fait un trou à l’avant de son bateau, car il ne trouvait pas le frein. Ou bien, prenez une chaise de jardin et installez-vous pour regarder les pontons par un samedi ensoleillé. C’est parti pour le bêtisier. Comme dit le proverbe : pour devenir un plaisancier, il suffit d’avoir de l’argent, mais même cela n’est pas toujours nécessaire. Si vous attendez assez longtemps, quelqu’un vous paiera pour faire naviguer son bateau.

Et puis, évidemment, il y a ceux qui refusent de lâcher l’affaire quoi qu’il arrive. Ce Pearson 36 balafré qui pointe son nez à l’extérieur du premier quai de réparation a heurté un rocher au cours d’un grain phénoménal, en mars dernier. Il a perdu sa quille et son gouvernail. Mais le propriétaire a insisté – avant de passer sur le billard pour se faire poser trois stents coronariens – pour que l’on fasse tout ce qu’il fallait afin que le Sophia soit prêt pour les régates d’été.

— Monsieur Stanton, lui avons-nous gentiment expliqué, les réparations dépasseraient de loin le prix auquel vous pourriez revendre votre bateau.

— Qui a parlé de le vendre ? s’est-il étranglé. Je. Veux. Continuer. À. Voguer. Sur. Le. Sophia.

Les bateaux ont-ils une âme ? Apparemment. Du moins, leur essence se mêle-t-elle à celle de leur propriétaire. Et de même que les gens finissent par ressembler à leur chien, ils finissent par ressembler à leur bateau. Je pourrais me balader dans les marinas et les chantiers maritimes du monde entier et identifier chaque propriétaire de bateaux, puis redresser leurs mâts, réparer leurs moteurs, repeindre leurs coques et les remettre à l’eau, jusqu’à ce qu’un autre élément fuie, se coince ou casse. À l’instar de la plupart des “boat doctors”, j’essaie de garder mes distances avec mes clients, mais si ce sont des inconnus au départ, j’apprends vite à les connaître. Beaucoup deviennent des amis, certains appartiennent à ma famille.

Ce matin, c’est Père qui m’a réveillé pour m’annoncer qu’il allait m’apporter un bateau à réparer. Sans me préciser de quoi il s’agissait, ni me demander si j’avais le temps et de la place dans mon atelier. Il a simplement dit qu’il l’amenait de Seattle et qu’il n’arriverait sans doute pas avant cinq heures de l’après-midi, alors j’avais intérêt à m’arranger pour que le connard de la grue l’attende. C’était tout. Père se servait du téléphone comme d’un porte-voix : pour faire des annonces et distribuer des ordres.

En me préparant à son arrivée, j’ai fait un dernier tour d’inspection devant les plaisanciers transis d’amour qui reluquaient les coques nues posées sur des parpaings et des tréteaux. Comme toujours, le chantier était envahi de bateaux, des épaves abandonnées aux yachts étincelants qui ne valaient rien ou alors un million de dollars. Vous voyez ce rafiot décoloré avec ses cordages sectionnés et sa barbe de vase sous la ligne de flottaison ? Les Catalina 27 sont aussi nombreux que les mouettes, par ici, mais aux yeux de ces doux rêveurs de Rex et Marcy, cet orphelin délaissé est un voilier exotique prêt à affronter l’océan.

Âgés d’à peine vingt ans, ils ont quitté Saint-Louis pour travailler dans un élevage de poulets bio au sud de la ville, et ils ont découvert leur élixir spirituel quand leur patron hippie les a emmenés sur son bateau, juste une fois. Dès le week-end suivant ils écumaient les marinas en quête de bateaux abandonnés, comme ce huit mètres complètement usé qu’ils ont arraché aux enchères pour huit cent soixante-quinze dollars.

— Vous allez le retaper pour faire le tour des îles cet été ? leur ai-je demandé en guettant l’arrivée de mâts dans le port.

Ils souriaient tellement qu’ils ne pouvaient plus parler, se regardant pour savoir lequel des deux passerait aux aveux.

— On démissionne en mai et on part, a finalement déclaré Rex.

— Combien de temps ?

— Indéfiniment.

Je n’ai pu m’empêcher de rire.

— Vous avez déjà navigué avec ?

— Non. (Grand sourire.) On a hâte.

— Vous avez déjà passé une nuit à bord ?

— Ici seulement, dans le port.

Les verres épais des lunettes de Marcy lui faisaient des yeux trop gros pour son visage. Et ses dents débordaient de sa bouche également.

— C’est très confortable, a-t-elle dit.

Tandis que je les gratifiais de mon hochement de tête le plus rassurant, j’ai vu un grand mât noir contourner la bouée à l’entrée de la marina et foncer vers nous dans le chenal.

— On ira d’abord en Alaska, m’a confié Marcy, en observant Rex pour s’assurer qu’elle ne trahissait pas un secret.

— Super, ai-je répondu.

En pensant : Vous êtes complètement cinglés.

Diriger un chantier maritime, c’est comme travailler dans un hôpital psychiatrique. Nous compatissons à coups de hochements de tête et de grimaces. Nous faisons de la figuration dans des fantasmes et des illusions.

— Après, on ira en Chine, a ajouté Marcy en enlaçant les hanches osseuses de Rex et en glissant son pouce dans sa poche avant.

— Magnifique, ai-je répondu.

En pensant : Vous allez mourir tous les deux.

Ou peut-être pas. J’essayais de les imaginer en train d’échanger des sourires enamourés dans des creux de dix mètres, après dix-neuf jours sans avoir vu la terre ferme. C’était possible. Peut-être vogueraient-ils vers la transcendance. Mon problème était que Rex et Marcy du Missouri se confondaient déjà dans mon esprit avec Chet et Laura du Nebraska, Jen et Osler du Texas et une douzaine d’autres couples aux yeux exorbités, habités par une destinée manifeste, que j’avais vus débarquer sur ce chantier. Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais en Amérique, les gens filent rarement vers l’est. Ils fuient vers l’ouest, pour se réinventer à Las Vegas ou à Hollywood, ou plus au nord, vers nos eaux profondes où les ères glaciaires ont sculpté ce merveilleux paradis des navigateurs.

Je repère ces migrants de l’aventure au premier coup d’œil, car le virus de cette folie douce affecte ma famille, comme le diabète ou l’alcoolisme en affectent d’autres. Pendant des années, la voile nous a unis. Nous étions régatiers, constructeurs et plaisanciers. C’était à la fois notre entreprise familiale, notre sport et notre drogue favorite. Et puis, la voile a fini par nous séparer.

— Vous auriez une autre bière ? ai-je demandé.

Rex et Marcy se sont cognés en plongeant vers la glacière pour prendre une Pabst glacée, dont j’avais bien besoin pour me donner du courage, étant donné que le bateau au mât noir qui passait devant les quais en esquivant tous les panneaux ralentir était probablement réquisitionné par mon père. Quand il n’a plus été qu’à deux cents mètres, j’ai distingué la forme familière d’un vieux Joho 39 et la large silhouette à la barre.

Il arrivait trop vite. Il a enclenché la marche arrière au tout dernier moment, puis il a sauté sur le quai avec une corde, en criant à Tommy le tatoué :

— Mets les élingues à l’avant et derrière le toit de la cabine !

Comme Tommy ignorait ses instructions, il les a répétées.

— J’avais entendu, a dit Tommy, assis sur son siège au sommet de la grue.

— Pourquoi tu n’as pas réagi, alors ? Ça sert à quoi de parler la même langue ? À communiquer ! Et attache les élingues ensemble pour que le bateau ne glisse pas quand tu vas le soulever. Tu as compris ou je dois répéter ?

C’est alors que son regard s’est posé sur moi et il a braillé mon nom.

Quand on a rencontré mon père, on ne l’oublie pas. Gueulard, grand et massif, il envahit votre espace et exige le droit de passage. Chez lui, il n’y a rien de mesuré. Chef naturel, rustre, gentleman et parfait imbécile, il n’admet jamais la moindre faiblesse, ne reconnaît jamais qu’il est malade et n’avoue jamais qu’il aime quelqu’un. En revanche, quand vous lui plaisez, vous sentez la température de votre corps grimper d’un ou deux degrés. Et aujourd’hui, il retrouvait son élément. Anonyme dans les rues, il demeure une légende sur les quais. Des marins continuent à faire la queue pour lui serrer la main, et s’il accepte de boire un verre, ils trouveront peut-être le courage de lui demander ce qu’il a soi-disant fait faire à ses enfants ou à son équipage pour réussir à gagner, ou de vérifier l’authenticité de la légende et des rumeurs concernant mon frère ou, plus certainement, ma sœur.

Toujours agacé, à l’évidence, Tommy s’est empressé de hisser ce voilier cabossé pour le laisser se balancer dans les élingues, une chose qu’il faisait uniquement quand il voulait rappeler aux propriétaires qu’il pouvait laisser tomber leur jouet s’ils ne se montraient pas suffisamment courtois.

— Hé ! s’est écrié Père en gravissant la passerelle d’une démarche bondissante, tandis que Tommy, feignant encore une fois la surdité, coinçait une cigarette entre ses lèvres. Qu’est-ce qu’il a, cet abruti ?

— Heureux de te voir, ai-je répondu.

Il m’a toisé de ses yeux bleus brillants qui semblaient toujours implorer le pardon.

— Comment tu peux le savoir ?

Dans un silence gêné, nous avons regardé Tommy manœuvrer la grue pendant que je cherchais ce que signifiait la visite de mon père. Ce vieux bateau était un des premiers et des plus rapides Joho de douze mètres conçus et construits par ma famille. Nul doute qu’il l’avait acheté à bas prix et voulait maintenant que je le révise pour pas cher afin de le revendre ou de participer à une course.

— Allez, viens, maigrichon, je t’invite à dîner, a-t-il dit, et il m’a harcelé pendant les quatre cents mètres qui nous séparaient du restaurant. Dis-moi que tu as enfin une voiture en état de marche, a-t-il attaqué d’emblée.

— Non.

— Comment ça se fait qu’un magicien de la bricole comme toi n’a toujours pas de bagnole ?

— En cas de besoin, j’en emprunte une. Et puis, j’ai un vélo.

— Tu n’as plus douze ans, Josh. Il te faut une voiture. Tu pourrais venir travailler pour nous. On a encore besoin de toi, plus que jamais à vrai dire. Tu le sais, hein ? Tu gagnerais beaucoup plus qu’ici.

— Il me semble qu’on en a déjà parlé plusieurs fois. Comment va Maman ?

Il a ôté brusquement sa casquette et secoué la tête comme un chien qui s’ébroue en sortant de l’eau.

— J’aimerais bien le savoir.

— Elle progresse ?

Il a sorti un mouchoir et s’est mouché bruyamment.

— Elle travaille nuit et jour. Si je ne lui mettais pas une assiette sous le nez, elle ne mangerait pas. À vrai dire, je ne sais même plus sur quoi elle travaille maintenant.

Il m’a toisé.

— Tu vas continuer longtemps à vivre comme un moine ?

— Tu connais beaucoup de moines qui travaillent sur un chantier naval et draguent sur Internet ?

— D’ailleurs, comment on fait pour rencontrer des filles avec un ordinateur ?

J’ai failli lui parler de mon dernier rancard avec une femme dont la liste des critères rédhibitoires ressemblait à ça : Hommes de moins de 1,55 m, buveurs et fumeurs, Lions ou Verseaux, mal rasés, âgés de plus de 37 ans, portant des chaussures bizarres ou amateurs de NASCAR s’abstenir. Après notre seul et unique rendez-vous, elle avait ajouté une autre condition : Ne doit pas vivre sur un voilier.

— Comment va Christy ? a demandé Père.

— Kirsten. Et je te l’ai déjà dit la dernière fois : je ne l’ai pas vue depuis des années.

— Je l’aimais bien.

— Si tu le dis.

— Ça va être comme ça toute la soirée ?

— Je pourrais te retourner la question.

Ce que Père m’a demandé au cours du repas m’a rappelé que c’était un tricheur. Si vous n’étiez pas attentif, il déplaçait la bille blanche. Si on ne le surveillait pas, il trichait aux cartes et au Monopoly, comme pour les régimes et les impôts. Il était également radin. Il sous-estimait largement le coût de la rénovation de son vieux bateau tout en essayant de me faire culpabiliser au cas où je refuserais de l’aider.

— Ton grand-père serait outré s’il savait qu’on trafique ses plans d’origine, ajouta-t-il, ce qui signifiait : le cercle des conspirateurs doit être aussi réduit que possible.

En fait, il ne le formulait pas réellement, il s’exprimait surtout par des grognements et des clins d’œil. En tournant la tête pour échapper à ses mensonges et à ses attentes, j’ai vu une sterne plonger en piqué dans la baie, en poussant des cris aigus, puis refaire surface avec un éperlan argenté dans son bec. Je me sentais proche de ce poisson.

— Il y a quelqu’un pour servir ici ? s’est écrié Père dans tout le restaurant. On a quelque chose à fêter !

Quand la serveuse boudeuse est venue à notre table, il s’est penché vers elle, comme pour lui faire une confidence.

— Combien nous coûteraient deux verres de votre meilleur vin rouge ?

La fille a cligné des yeux en rougissant et lui a tendu la carte des vins.

Il a poussé un grognement.

— Oh, nom de Dieu ! Neuf dollars le verre ?

— Le rouge ordinaire est à six, a-t-elle dit tout bas.

Ses narines percées se sont dilatées et elle a jeté un regard en direction de l’hôtesse d’accueil, pour s’assurer de la présence d’un témoin.

— C’est censé m’enthousiasmer ? a demandé Père. Et arrêtez de nous regarder du haut de votre nez décoratif. Tout le monde sait bien que vous n’avez pas les moyens de manger ici, vous non plus. Alors, allez nous chercher deux verres de votre grand cru facturés six dollars, et on verra ensuite s’il nous reste assez d’argent pour manger.

La serveuse est partie furieuse, mais je savais qu’il la mettrait dans sa poche avant qu’on s’en aille et laisserait un pourboire minuscule qui resterait gravé dans les mémoires. Ah, être Bobo Johannssen Jr. Maintenant, cela ressemblait davantage à un rôle qu’il maîtrisait qu’à sa véritable personnalité. Il m’a adressé un sourire satisfait comme si on venait de réaliser un gros coup, puis il a lâché :

— C’est notre année, Josh. Ça y est. C’est notre année, nom de Dieu !

Des fanfaronnades ordinaires, évidemment, mais je me suis senti ému. Il se trouve que 2012 a été une sacrée année, qui m’a amené à aider ma famille à tricher, à éviter la honte, à refourguer de la marchandise de contrebande et peut-être même à expliquer une chose à propos de l’univers, qui, bizarrement, avait échappé à tout le monde. Ajoutez à cela mes rancards désastreux – sept nouveaux espoirs m’attendaient chez moi dans ma boîte de réception – et les conseils que je délivrais quotidiennement à des propriétaires de bateaux névrosés, et vous obtiendrez une liste rébarbative de choses à faire pour un homme qui manquait, paraît-il, d’ambition dans un monde apparemment en train de se désagréger. Les Mayas prévoyaient que le temps s’arrêterait avant Noël. Un prédicateur de l’Oregon affirmait plus ou moins la même chose, mais pour lui, le jour du Jugement dernier surviendrait six mois plus tôt.

— Si tu n’es pas fou de joie à l’idée de m’aider, fais-le pour ton grand-père, a-t-il suggéré après qu’on nous avait apporté le vin. Ou pour Ruby, bordel !

Voilà les paroles qui ont été prononcées, en lieu et place d’un débat éthique sur ce que tous les régatiers véritablement animés par l’esprit de compétition font subir en douce à leurs bateaux.

— L’idée vient uniquement d’elle, a-t-il ajouté, paume levée comme s’il témoignait.

Puis il a éternué si bruyamment que tous les gens l’ont regardé, surpris que sa tête soit encore sur ses épaules. C’était génétique. Un jour, son père s’était fait une entorse au cou en éternuant. J’attendais les deux bombes suivantes. Cela venait toujours par trois.

— En fait, elle a appelé, a-t-il avoué entre deux reniflements. Pour dire qu’il était grand temps que la famille participe à une dernière Swiftsure. Demande à ton grand-père. Elle a fini par appeler !

Il savait comment me manipuler, il savait ce que j’éprouvais pour grand-père – qui avait encore fait une syncope – et que je connaissais le talent magique de ma sœur pour barrer la plus belle réalisation de la famille dans la plus grande course de voiliers du Nord-Ouest. Autrefois du moins. Laminé par son optimisme, je me sentais vanné, comme si je venais de traverser la baie à la nage.

— Ta sœur est partante à cent pour cent, a-t-il ajouté pour enfoncer l’hameçon. C’est son idée à elle.

Je ne pouvais plus réprimer mon sourire. Les nigauds de mon espèce ne sont pas les seuls qui deviennent gagas à l’idée de naviguer avec leurs sœurs. Pour Einstein, un été idéal consistait à faire du bateau chaque jour avec sa petite sœur Maja. Dans une lettre de 1929, il écrivait qu’il avait hâte de l’emmener sur son Tümmler adoré. Tu vas t’extasier quand tu viendras me voir (je l’espère) l’an prochain.

L’extase, en effet.

Einstein a osé imaginer une nouvelle grille flexible de l’espace et du temps, mais il n’a jamais appris à nager ni à conduire, et il fréquentait à son insu une espionne soviétique. Aussi, l’été, il se baladait avec une corde en guise de ceinture, des sandales de femme, et il adorait faire du bateau avec sa petite sœur. Sans rien savoir d’elle, je peux malgré tout vous assurer qu’elle n’était pas une aussi bonne navigatrice que la mienne. Mais je suis injuste, car personne n’est jamais arrivé à la cheville de Ruby Johannssen.

 

 

 

Catéchisme marin

Deuxième des trois enfants Johannssen, coincé entre un frère aîné incontrôlable et une petite sœur qui n’allait pas tarder à devenir célèbre, j’étais le fils calme, une teinte de gris indéfinie dans une maison en noir et blanc. En partie à cause de mon manque de courage relatif dans une famille qui clamait haut et fort ses objectifs et ses sources d’inspiration. Ruby et Bernard possédaient cet éclat de certitude, ils donnaient toujours l’impression de savoir ce qu’ils allaient devenir : Bernard, un astronaute ou un boxeur ; Ruby, une acrobate ou une danseuse. “Qu’est-ce que je serai plus tard ?” ressemblait pour moi à une question piège. Comment pourrais-je être autre chose que moi-même ?

Ma famille allait rarement à l’église, mais nous avions nos croyances et nos rituels. Pendant des années, le dimanche a été synonyme de sortie en mer, par tous les temps ; parfois avec notre gros bateau, mais le plus souvent sur des dériveurs, suivis de près par notre père à bord d’un skiff. D’où vient le vent ? criait-il, plus fort que n’importe quel prédicateur. Non ! Ces vagues c’est de l’histoire ancienne. D’où vient le vent ? Il martelait ses maximes : On lofe, on se met au rappel, on borde ! Et son sempiternel mantra : Vitesse ! Vitesse ! Vitesse !

Dès que j’ai eu dix ans, Bernard douze et Ruby huit, impossible d’échapper à la sortie du dimanche, à moins d’une forte fièvre. Quand il y avait trop de vent pour les dériveurs, nous servions d’équipage aux deux Bobo, Senior et Junior, sur notre gros bateau, contre des adversaires imaginaires. Mais généralement, ils se contentaient de fixer deux bouées en guise de ligne de départ et deux autres pour symboliser les marques au vent et sous le vent dans les eaux peu profondes de la baie, à l’est du Husky Stadium. Ensuite, ils nous suivaient à bord du canot pneumatique et notre père nous criait des ordres, tandis que Grumps[1] (surnom ironique donné par Bernard) nous encourageait inlassablement. Nous exécutions trente virements de bord, vingt empannages et dix tours de bouées avant même de pouvoir nous entraîner au départ. Puis ils arrêtaient la course dès qu’il était évident que l’un de nous avait pris le meilleur départ, et nous recommencions, avec des comptes à rebours compris entre une et trois minutes.

Nous nous entraînions aux empannages et aux virements bascules, puis nous repartions, accélérions et nous arrêtions aux ordres. Tels des enfants gymnastes à qui on apprend à réaliser des flips avant qu’ils soient en âge d’avoir peur, nous naviguions pendant les orages, dans le brouillard et de nuit. Je n’avais pas conscience d’appartenir à une famille hors du commun, jusqu’au jour où, alors que nous traversions le détroit de Juan de Fuca en survolant des creux de quatre mètres, j’ai constaté qu’il n’y avait personne d’autre sur l’eau, et encore moins sous un spi violet. Quand nous nous sommes glissés derrière l’imposante digue de Port Townsend au cours de cette nuit glaciale, il est apparu qu’aucun bateau n’avait quitté les quais. J’ai vu des hommes regarder Père – de la vapeur s’échappait de son T-shirt – avec l’admiration mêlée d’effroi que l’on réserve aux champions et aux malades mentaux.

Bien que nous ayons appris les bases depuis longtemps, il nous les répétait sans cesse : comment lire l’eau et les voiles, comment voir et anticiper la géométrie changeante des zigzags les plus rapides sur le parcours. La plupart des tiroirs de sa vie étaient en désordre, mais c’était un perfectionniste de la voile. Si nous négligions nos tâches domestiques ou nos devoirs, il râlait rarement, mais si nous manquions un changement de vent de dix degrés, il se mettait à brailler. Si les drisses étaient mal enroulées ou – pire que tout – si les voiles claquaient inutilement ou étaient mal hissées, ajustées, affalées ou pliées, nous en payions les conséquences. Mais surtout, il nous implorait d’avancer plus vite, tout simplement. Course ou pas, il considérait que le fait d’aller moins vite que nécessaire était une insulte faite au bateau, au vent et au nom de notre famille. Mener un bateau aussi vite que possible vous apportait une chose essentielle – il appelait ça l’honneur – qui compensait la plupart des autres péchés. Le fait de bien naviguer nous offrait une chance de connaître la perfection interne, tel était son principe d’éducation. Ou, comme le disait notre mère, de comprendre une force invisible.

La voile débutait par un lexique déroutant, et il n’y avait aucune pitié pour les erreurs d’identification. Certains mots ressemblaient à ce qu’ils désignaient : Mât, OK. Quille, évidemment. Et bien sûr, la si bien nommée bôme, l’objet le plus mortel si, boum, vous ne vous baissiez pas au bon moment. Très bien. Mais gauche, c’était bâbord, et droite, tribord. Pourquoi ? Qui avait décidé ça ? Même le jargon élémentaire semblait délibérément déconcertant. Les cordes étaient des bouts (prononcer “boutes”), mais elles devenaient des drisses quand elles servaient à hisser les voiles, et des écoutes quand elles servaient à les ajuster. Les nœuds étaient des nœuds, sauf quand ils étaient des nœuds, l’équivalent des milles marins (un peu plus de 1,8 km), le terme déroutant qui servait à indiquer la vitesse sur les bateaux, comme si le fait de flotter sur l’eau modifiait le temps et les distances.

Mais c’était le jargon, et personne ne s’en écartait. Quand on orientait la proue face au vent et que les voiles se balançaient du côté opposé, on virait de bord. Mais on disait aussi louvoyer, un terme qui évoquait davantage une promenade que les virages à angle droit qu’il était censé décrire. Paré à virer ! est ce qu’on devait crier avant de virer de bord, même s’il n’y avait pas grand-chose à parer alors que le vent soufflait à peine et que le plus difficile était de trouver assez d’air pour faire basculer la voile.

Depuis des millénaires, personne n’a inventé, apparemment, une expression appropriée pour décrire le fait de naviguer de travers, face au vent, mais pas totalement. Les options : naviguer au près (près de quoi ?), au bon plein (plein ? de quoi ?) ou au travers (au travers de quoi ?). Et si vous étiez trop face au vent, si votre voile se mettait à claquer, on disait qu’elle faseyait, ce qui évoquait une tout autre image. Les motifs de perplexité étaient infinis. Quand vos voiles étaient à bâbord, vous étiez tribord amures et vous aviez la priorité. Il y avait même deux vents à surveiller, le réel et l’apparent.

Pour Grumps, tout ce jargon participait d’un complot, afin que le simple fait de naviguer paraisse intimidant. Pour ma part, je pense que le glossaire nautique a été inventé par des individus qui avaient du mal à s’exprimer, puis perpétué par leurs successeurs au langage inarticulé, qui s’y sont accrochés comme une tribu s’accroche à une langue agonisante. Mais notre tâche consistait à maîtriser le sujet et non à réfléchir au vocabulaire. Néanmoins, tous ces termes tournoyaient dans ma tête. Une expression qui avait toujours un sens était naviguer vent arrière. N’importe qui pouvait visualiser le plus ancien et le plus simple des moyens de navigation : hisser une peau de bête au-dessus du radeau et laisser le vent vous pousser sur l’eau. Depuis, cet art a été perfectionné à coups de spis gonflés et de coques bondissantes, mais naviguer vent arrière est devenu filer vent arrière ou, mieux encore, au portant, une expression qui ressemblait à une phrase tirée du mythe d’Atlas ou aux premiers mots d’une fable menaçante. J’avais tendance à m’attarder un peu trop sur ce genre de choses, je l’avoue. Père me traitait d’intellectuel, ce qui n’était pas un compliment dans sa bouche. Il me classait dans le camp de Mère, en guerre contre lui et tous ceux qui agissaient. Les intellectuels, m’avait-il dit, ne remportent pas de régates.

Il nous critiquait au déjeuner, en jouant le rôle du Capitaine Chicaneur. Ou bien, il demandait à notre mère de nous expliquer, encore une fois, les principes du vent ou de la voile. Elle participait rarement aux courses et ne s’extasiait jamais devant les bateaux, mais pas une seule fois je ne l’ai entendue remettre en cause le cœur même de notre existence, comme si elle avait posé une équation qui prouvait que sa résistance ne pouvait rivaliser avec la gravité génétique de plusieurs générations de marins islandais, distillée dans le seul et unique Bobo Johannssen Jr. À moins que l’attitude de défi qu’elle s’était forgée n’ait fini par succomber lorsque la médaille de notre père s’était trouvée suspendue à un clou dans le garage. Quand vous remportez une médaille d’argent aux Jeux olympiques de 1976, vos excentricités, vos obsessions et votre culot sont acclamés comme autant d’éléments indispensables à votre génie particulier.

Je le répète, ma famille se rendait rarement à l’église et n’évoquait pas souvent Dieu, à l’exception de Grumps. Dieu soit loué pour ce vent ou ce départ ou ce changement de vent. Cette vénération désinvolte était un tic hérité de sa mère luthérienne, mais il louait également les dieux païens quand il rentrait au port, remerciant entre autres Odin, Thor et Poséidon. Comme l’avait dit Ruby à sa cheftaine scoute : “Dans notre famille, faire du bateau c’est comme prier.” C’était à l’époque où elle récitait spontanément notre histoire familiale devant des visiteurs, avec un méli-mélo de faits authentiques et de fiction.

— Le père de Grumps, Leif Johannssen, était parent avec le grand explorateur islandais Leif Eriksson ! affirmait-elle tout d’abord, avant que Bernard, inévitablement, ne souligne que ces deux hommes n’avaient absolument aucun lien.

Je ne pense pas que Ruby avait l’intention de raconter des histoires invraisemblables. Simplement, elle partait du principe que les faits et les chiffres intéressants renforçaient les bonnes histoires, sans songer qu’ils devaient également être vrais. Ces enjolivements lui correspondaient. Avec elle, les choses n’avaient jamais aucun sens, alors pourquoi ses histoires en auraient-elles ? Le seul qui pinaillait, c’était Bernard, dont les clarifications, les précisions et les rectifications transformaient les prestations de Ruby en duos.

— Notre arrière-grand-père, proclamait Ruby, a bravé les icebergs et les pirates entre l’Islande et Seattle avec son épouse, Dora, à bord d’un petit ketch en acier, en 1903.

— En fait, rectifiait Bernard, ils ont émigré en 1914, sur un paquebot à destination du Canada, avant de voyager jusqu’ici par voie de terre.

— Le père de Grumps, poursuivait-elle gaiement, construisait des bateaux, c’est pour ça qu’il a créé les Chantiers Johannssen dans un entrepôt pourri acheté onze cents dollars sur le Ship Canal. Grumps s’appelait Robert, ou Bobby, et ce diminutif est finalement devenu, sans que personne ne sache pourquoi, Bobo.

“Quand Grumps a repris le chantier au début des années 1950, continuait-elle, sa spécialité, c’était de dessiner des voiliers rapides et magnifiques baptisés Joho. Hourra ! Sa femme et lui n’avaient qu’un seul fils, notre père désormais célèbre dans le monde entier, Robert Jr, ou Little Bobo comme on l’appelait au départ, Bobo Jr ensuite, qui s’est pris de passion pour la construction de bateaux, comme un chien se prend d’affection pour l’eau (Ruby n’était pas très douée pour les clichés) et, pour une raison inexpliquée, il est devenu plus grand que son père de presque trente centimètres !

— En fait, précisait Bernard, la différence était de vingt centimètres, et elle s’expliquait aisément, étant donné que certains de nos ancêtres islandais étaient des géants.

Nous nous étions extasiés devant une photo surexposée de notre grand-oncle Petur, torse nu : les hommes normaux lui arrivaient à la hauteur des tétons.

— À l’époque où Papa a obtenu son diplôme de fin d’études, reprenait Ruby (en fonction de son humeur et de son courage, Bernard faisait parfois remarquer que notre père avait laissé tomber le lycée à seize ans), il construisait des voiliers en bois avec Grumps, à temps plein. Et en 1967, la société a été rebaptisée Johannssen et Fils, un fils qui allait bientôt partir et devenir un héros de guerre. Et plus tard, ils ont dessiné et fabriqué les voiliers en fibre de verre les plus beaux et les plus rapides au monde !

— Du Puget Sound ? peut-être, marmonnait Bernard traîtreusement.

— Il y a d’abord eu le Joho 32, puis le Joho 39, rapide comme un guépard. Hourra ! Un yacht très apprécié, qui a également remporté un grand nombre de courses, quoique généralement avec un Johannssen à la barre. Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? On est doués !

“Grumps vendait des bateaux, mais aussi une expérience que vous ne pourrez jamais vivre sur terre. Son amour des bateaux donnait aux autres marins l’impression de faire une bonne affaire et de ne pas devenir cinglés, même si, pour beaucoup d’entre eux, les deux étaient vrais. Et si on est aussi doués pour les bateaux dans la famille, il y a une raison : on a un taux de sel plus important dans le sang !

— Cette affirmation, expliquait patiemment Bernard, repose sur un examen sanguin trompeur qui révélait que Grumps avait un taux de sodium élevé.

— Et certaines personnes ont suggéré, concluait Ruby (elle adorait les fins théâtrales), que si les Joho ont été aussi populaires et les Johannssen imbattables en course, c’était parce qu’on possédait le gène de la voile depuis Leif Eriksson, le plus grand explorateur de tous les temps !

— Ce n’est toujours pas vrai, rétorquait Bernard. Il n’y a aucun lien de parenté !

Si Ruby faisait son numéro et Bernard la contredisait, mon rôle était beaucoup plus subtil. Je regardais par-dessus les épaules des Bobo qui venaient de dérouler des dessins sur la table de salle à manger et d’en fixer les coins avec des bouteilles de bière et des verres à vin. Tous les trois, nous examinions les lignes en silence, jusqu’à ce que Père me demande ce que j’en pensais. Beaucoup de belles choses me passaient au-dessus de la tête, mais pas celles-ci.

— J’aime bien la façon dont il repose sur l’eau, répondais-je en suivant l’arc du bastingage avec mon petit doigt. J’aime bien le franc-bord simple et surbaissé. Il a un grand mât et une quille profonde. Il m’a l’air rapide et équilibré.

Si je répondais bien, la grosse lèvre inférieure de Père dessinait un sourire, et il faisait glisser son regard vers Grumps. À cette époque, ils voyaient en moi leur doublure.

Il existe tellement de façons de décevoir sa famille.

Notre mère était immunisée contre ce sport, même si elle contribuait à notre obsession en nous abreuvant de données scientifiques liées à la voile et à la vie. Professeur de physique au lycée de Ballard, elle nous faisait partager son amour de la table périodique des éléments, quand elle ne nous rappelait pas que tout, y compris l’eau de mer, les rochers et les pommes, était composé essentiellement de vide. Les gens aussi, ajoutait-elle avec un mouvement de tête en direction de notre père qui somnolait et gémissait dans le fauteuil inclinable. Ou bien, elle nous assénait des vérités insolites du genre : la Terre est une sphère imparfaite, plus large que haute de 42,6 kilomètres. Elle nous faisait remarquer que chaque chose dans cette pièce – la radio, le réfrigérateur et la télé – existait grâce aux maths. Aucun de nos camarades n’entendait parler aussi souvent de la deuxième loi de Newton ou du principe de Bernoulli qui expliquaient que les voiles et la quille fonctionnaient comme des ailes et créaient deux forces de levage différentes qui propulsaient un bateau vers l’avant, à la manière d’un pépin de pastèque que l’on presse entre ses doigts. Nous avions compris Bernoulli bien avant de savoir d’où venaient les bébés. Notre mère nous parlait beaucoup d’Einstein également. (Ruby est le seul bambin que j’aie entendu s’écrier : Œufs s’étalent même chez eux !) Qu’Einstein ait été un fanatique de voile tout au long de sa vie permettait de combler le vide entre nos parents, entre la science et la navigation. De plus, insistait Mère, le simple fait d’essayer de le comprendre nous rendait plus intelligents. Moi seul ai relevé ce défi, prenant conscience bien des années plus tard que si j’étudiais Einstein c’était pour mieux comprendre ma mère.

Au début, j’étais suffisamment bon en maths pour lui faire croire que je comprenais tout ou presque. Un soir, alors qu’elle me bordait dans mon lit, elle me murmura :

— Parfois, les mathématiques se développent en nous, et c’est comme escalader une montagne, quand on découvre un magnifique paysage que seuls d’autres mathématiciens comme nous peuvent voir.

Je ne pus que hocher la tête, mais j’avais des picotements dans le cuir chevelu.

Ce même été, elle griffonna deux formules d’Isaac Newton au dos d’un reçu, le plia et me le tendit en douce. Il ne s’agissait pas seulement de l’explication mathématique des orbites elliptiques des planètes. C’était comme si je transportais désormais dans ma poche les deux plus grands secrets de l’univers.

Mère délivrait ses informations et ses idées avec un accent français perçant qui déroutait encore un peu plus les gens qui tentaient de deviner nos racines. Elle était encore Marcelle Gillette, une étudiante suisse innocente participant à un programme d’échange, lorsqu’elle était tombée sous le charme de notre père – à en croire le récit que faisait Ruby de leur première rencontre – à bord d’un vieux Joho 26 en bois, avec Père qui s’était moqué de ses h muets, de sa façon de dire que nous étions des êtres umains, de parler du temps umide ou de critiquer ce pervers du magazine Playboy Ugh Efner.

Mais si notre mère nous apprenait énormément de choses, nous savions bien qui était notre vrai professeur. Notre père nous gavait de voile et, très tôt, Bernard et moi avalâmes tout sans en perdre une miette. Nous nous entraînions à manœuvrer jusqu’à avoir les mains en sang, alors que Ruby écoutait à peine, non pas par manque d’intérêt, mais comme si elle avait fait son apparition dans ce monde en comprenant déjà ce que nous ne saurions jamais.

 

[1] Ronchon. (Toutes les notes sont du traducteur.)