Une assemblée de chacals

Dédié à mes copains :

Jeff Herriott, William M. Miller,

Fred Raskin, Julien Thuan

et Graham Winick

 

 

 

 

 

 

1

Ils auraient dû prêter attention à Otis

 

 

1888

 

Otis Boulder possédait ce que certains dans la région de San Fortunado appelaient un estomac gargouillant, un frémissement de ses sucs gastriques qui l’avertissait d’un danger imminent, pareil aux nerfs au bout du museau d’un chien capables de le prévenir du mauvais temps. C’était un sens utile dans ce Sud-Ouest en perpétuelle expansion.

Quand les deux étrangers basanés, brunis par le soleil, entrèrent dans le saloon largement désert, les sucs gastriques d’Otis lui laissèrent entendre d’un faible grognement qu’il ferait mieux de partir. Sans même terminer la boisson coupée à l’eau qu’il avait payée beaucoup trop cher, le maréchal-ferrant de trente-neuf ans se leva, attrapa son chapeau et se dirigea vers la sortie. Sa dernière pensée avant de franchir la porte ouverte et de sortir dans le crépuscule de San Fortunado fut que ces deux individus ne dégageaient pas une odeur d’hommes, mais de vautours.

 

 

Les hôtes du saloon jetèrent un coup d’œil furtif aux arrivants brunis par le soleil et reportèrent leur attention sur les collections de diamants et de personnages royaux qu’ils ne connaîtraient jamais qu’à travers les cartes. Le bétail avait été conduit vers le nord-est le matin même et durant les deux mois suivants le saloon serait peuplé de commerçants ivres guère occupés et de personnages revêches trop vieux pour monter à cheval et trop désagréables pour se marier.

Parmi ces citoyens de seconde zone de la région se trouvait une paire d’anomalies, un jeune et beau couple venu d’Arizona, marié depuis seulement trois semaines : Charles et Jessica Lowell. Quand les deux étrangers brunis par le soleil entrèrent dans le saloon, les jeunes mariés ne se contentèrent pas, comme les autres, d’un coup d’œil furtif – ils les regardèrent ouvertement. Les époux d’Arizona dévisagèrent les arrivants burinés, passèrent en revue les revolvers dans leurs étuis, les éperons longs et inutilement cruels, les gants jaunes tachés de brun par ce qui aurait pu être du sang séché, les manteaux sombres en loque d’avoir été trop portés, les visages ridés envahis d’une barbe hirsute et de longs cheveux entortillés qui tombaient de sous leurs larges chapeaux marron et ruisselaient sur leurs épaules comme de la cire de bougie en un enchevêtrement graisseux. Leur ressemblance frappante allait au-delà de la coïncidence : c’étaient de vrais jumeaux.

Charles pressa la main de sa femme et, un peu trop tard, lui murmura : “Ne les dévisage pas.” Les jeunes mariés les avaient observés ; les jumeaux les observèrent à leur tour. Celui de gauche montra le couple de son menton hirsute et l’autre acquiesça de la tête en enlevant son chapeau. Leurs lourdes bottes arrachaient des gémissements au plancher tandis qu’ils se dirigeaient vers les natifs d’Arizona.

Charles sentit ses muscles se contracter sous l’appréhension ; sa femme se glissa contre lui à la recherche de protection. Les jumeaux, la silhouette soulignée par la lueur bleu cendré du crépuscule, franchirent la distance qui séparait la porte des jeunes mariés. Sans trop savoir pourquoi, Charles eut la sensation de se tenir près d’une voie ferrée lorsqu’une locomotive arrive.

— Chers gentlemen, puis-je vous offrir un verre ? dit-il.

Les jumeaux ne répondirent pas à la question ; ils tirèrent de sous la table des chaises en bois fatiguées en raclant les pieds sur le plancher du saloon et s’assirent. L’odeur de ces hommes rappela à Charles les abats d’une boucherie qu’on aurait conservés un jour de trop.

L’homme venu d’Arizona s’enquit d’un ton affable :

— Quelle boisson en particulier a votre préférence ?

Les jumeaux regardèrent Charles puis dévisagèrent Jessica. Leurs yeux d’obsidienne restaient rivés sur la femme blonde joliment habillée.

Charles s’éclaircit la gorge et demanda :

— Que désireriez-vous boire, gentlemen ?

— On est pas des gentlemen, dit celui en face de Charles. (L’homme montra son chapeau marron miteux.) Je l’ai toujours sur la tête. Vous voulez que j’l’enlève, essayez de m’l’enlever pour voir.

— Je ne me soucie pas tellement des chapeaux, répondit Charles.

Jessica gloussa, peut-être trop fort à cause de son état d’agitation.

Le loquace, celui avec le chapeau, regarda son frère, puis à nouveau Charles.

— Vous vous moquez de nous ?

— Je peux vous assurer, monsieur… (Charles attendait un nom. N’en obtenant pas, il poursuivit.) Je peux vous assurer qu’il n’y a absolument aucune forme de moquerie chez moi au moment présent.

— Vous parlez bien. C’est comme ça qu’vous l’avez eue, j’imagine ?

Le bavard dévisagea Jessica, sur qui les yeux du frère silencieux restaient rivés comme deux lunes noires trop têtues pour se lever ou se coucher.

— J’ai eu de la chance.

Charles pivota sur sa chaise et fit face au barman, un chauve nerveux âgé de trente ans qui en paraissait cinquante et dit :

— Trois bourbons et un verre de vin.

— Du whiskey pour nous, plutôt.

Charles se retourna vers le barman :

— Remplacez deux des bourbons par des whiskeys.

— On prendra une bouteille, corrigea le loquace.

Le barman regarda Charles ; le natif d’Arizona acquiesça d’un signe de tête ; le loufiat qui avait vieilli trop vite disparut pour aller chercher les liquides dont il faisait commerce.

Charles, la peur amoindrie par sa capacité à engager une partie de son considérable héritage dans cette fâcheuse situation, se cala confortablement contre le dossier de sa chaise et demanda :

— D’où êtes-vous, chers amis ?

— C’est pas votre affaire, dit le loquace. (Puis il dévisagea Jessica.) Elle a de bonnes manières. Ça se voit qu’elle a pas trop travaillé avec les mains qu’elle a. Et toute cette douceur.

Le barman apparut près de la table, posa un verre de vin, un verre de bourbon et une bouteille de whiskey.

Il tendit la main pour attraper les deux gobelets vides sur son plateau, mais le loquace le chassa en disant :

— Cette bouteille, tu vas pas la récupérer.

L’homme basané déboucha le whiskey, porta le goulot à ses lèvres gercées, avala une bonne gorgée et tendit la bouteille à son jumeau. Le frère silencieux ouvrit la bouche. Ses gencives étaient complètement dépourvues de dents et terriblement enflées. À cette vue, l’estomac de Charles se retourna et Jessica frissonna ; le couple baissa les yeux.

— Eh bien, c’est pas poli… de détourner le regard d’un homme avec qui on est en train de boire.

Charles et Jessica levèrent les yeux et regardèrent le frère silencieux incliner le goulot de la bouteille. Les natifs d’Arizona essayèrent sans succès de masquer leur dégoût.

— Comme vous payez, je vais vous dire ce qui est arrivé à Arthur, pourquoi il peut pas parler.

— Je suis sûr qu’il s’agit d’un récit fascinant, dit Charles, dissimulant suffisamment son sarcasme pour qu’il passe inaperçu.

— On a été capturés par des Indiens. Peu importe comment c’est arrivé, mais c’est arrivé. Alors on était là, cachés dans une grotte dans un ravin en territoire indien, ligotés, le dos attaché à un foutu rocher qui pesait plus qu’un éléphant obèse. Ces sauvages sont partis pour aller scalper ou allez savoir ce qu’ils avaient en tête ce jour-là, seulement, ils sont jamais revenus. Et on était là, attachés par des experts en nœuds, parce qu’il y a une chose que ces Indiens savent, c’est comment faire un nœud qui ne se détendra jamais. Déterrez un Comanche vieux de mille ans et je parie que ses mocassins sont toujours bien noués.

Un tiers de la bouteille déjà ingérée, Arthur rendit le vaisseau à son frère. Le loquace but, fit claquer ses lèvres, expira avec un son rauque, tendit la bouteille à son frère et, convenablement lubrifié, poursuivit son récit.

— Un jour a passé. Et puis un autre. Et puis un troisième et un quatrième. Et on était là, dans cette grotte, crevant de faim parce que ces Indiens nous avaient abandonnés. S’il avait pas plu, on serait morts de soif, mais il a plu et des gouttes tombaient du plafond de la grotte directement sur nos têtes et on buvait tout ce qui coulait de notre crâne sur notre figure, chaque goutte, même si ça avait goût de sueur et de lichen. Mais on a tout bu.

“Et alors, le cinquième jour arrive et la faim nous rend tous les deux fous, on délire, mourant de faim, sauf que je vais un peu mieux qu’Arthur parce que le jour où on a été enlevés par les Indiens, j’ai pris un énorme petit déjeuner et un déjeuner, mais Arthur a trop dormi et il a raté le petit déjeuner et aussi le déjeuner. Alors j’ai un jour de retard sur lui pour ce qui est de mourir de faim, si vous suivez.

— Tout à fait. Poursuivez, je vous en prie.

Arthur tendit la bouteille à son frère. À nouveau, le bavard but, fit claquer ses lèvres et s’éclaircit la gorge. Jessica, apaisée par la chaleur enivrante du vin, s’appuya contre l’épaule de son mari. Charles regarda autour de lui et ne réfléchit pas trop au fait que la plupart des hôtes du saloon avaient quitté l’établissement.

— Alors on a commencé à se disputer. “Je vais pas mourir”, “C’est ta faute”, “Maman a dit que tu allais me faire tuer”, “C’est ta faute si papa s’est fait tuer”… Ce genre de trucs pour lesquels les frères se disputent. Alors Arthur a dit : “On est nés à la même heure et je vais pas te laisser me survivre. Je vais tenir aussi longtemps que toi. Même plus longtemps !”

Le bavard dévisagea Arthur. Les yeux de l’homme silencieux étaient vitreux, à cause des souvenirs ou de l’ivresse, Charles n’arrivait pas à se décider.

— C’est la dernière chose qu’Arthur a jamais dite.

La conclusion du récit laissait Charles et Jessica perplexes. Le bavard hocha la tête et avala une autre gorgée du liquide qui diminuait dans la bouteille.

— Je crains de ne pas comprendre ce qui s’est passé, dit Charles.

— Il a mangé sa langue. Il l’a coupée avec les dents, l’a mâchée et l’a avalée pour ne pas mourir de faim avant moi.

Arthur ouvrit grand la bouche pour avaler une autre gorgée de whiskey ; le liquide ambré gicla sur le petit bout frétillant à l’intérieur, le minuscule reste de sa langue pas plus gros qu’une olive. Charles le fixait, dégoûté ; Jessica, écœurée, posa son verre de vin et joignit ses mains tremblantes.

— Mon Dieu, marmonna Charles. Comment n’a-t-il pas saigné à mort ?

Le loquace se tourna vers son frère et, plein d’admiration, dit :

— Il a tiré son foulard avec ses dents, se l’est fourré dans la bouche et l’a pressé contre la coupure pour arrêter le saignement.

— Mon Dieu, répéta Charles.

— Arthur était en train de mastiquer sa lèvre du bas, le lendemain, quand on a été délivrés. Je commençais juste à songer à ma langue.

Jessica, pâle, s’essaya à un faible sourire.

— C’est tellement… tellement sauvage, dit-elle.

Un froid s’abattit sur les frères ; sous des haies de sourcils sombres, quatre globes noirs étincelants fixaient la femme blonde.

— C’est pas un sauvage. Il a fait ce qu’il avait à faire. Je sais que vous croyez que vous êtes meilleure que nous, mais vous auriez fait la même chose. On a tous une part animale en nous, même votre gentleman de mari, là.

Jessica bégaya :

— Je ne v-voulais p-pas…

Sa phrase fut interrompue par le choc de la bouteille sur la table.

— Taisez-vous. C’est pas parce que vous êtes jolie que vous pouvez nous traiter de sauvages. Vous auriez fait la même chose si ç’avait été vous.

Charles avait parfaitement conscience qu’hormis le barman à bonne distance et un homme ivre la tête posée sur une table, le bar n’était occupé que par les frères, sa femme et lui.

Conservant autant que possible son calme, il dit :

— L’alcool agit sur ma femme. S’il vous plaît, ne faites pas attention à elle.

— On est pas des sauvages. Vous auriez fait pareil dans ce ravin.

— Oui, vous avez raison.

Le loquace enleva son chapeau et le posa sur la table. Une cicatrice en arc de cercle qui ressemblait à une corde tressée rose courait de son front jusqu’à l’arrière de son crâne ; aucun cheveu ne poussait sur la chair boursouflée.

— C’est ça, ce que font les sauvages, dit-il. (Le loquace remit son chapeau sur sa tête.) On est pas des sauvages.

— Je suis vraiment désolée de vous avoir offensés, s’excusa Jessica.

— Les femmes disent des choses qu’elles ne pensent pas. Je sais.

Le loquace toisa son frère.

— Tu acceptes ses excuses ?

Un éclair scintilla sur la hanche d’Arthur ; l’homme silencieux plongea sa main droite sous la table ; l’étui de son arme était vide. Telles les flammes d’un feu de broussaille, la terreur embrasa les traits de Jessica ; Charles dissimula mieux sa peur (même s’il ne pouvait réprimer la sueur froide qui perlait sur ses paumes et son front).

— Il les accepte pas.

Charles repoussa sa chaise en arrière ; un cliquetis métallique se fit entendre près des genoux de Jessica.

— Vous avez pas sa permission de partir.

Charles regarda sa femme ; ses yeux brillaient de larmes qui n’allaient pas tarder à déborder de ses cils inférieurs et à couler sur ses joues.

— Arthur a quelque chose à dire.

Les jeunes mariés regardèrent le frère muet, comme s’ils s’attendaient à ce qu’une nouvelle langue lui pousse et qu’il se mette à parler. Arthur ne bougeait ni ne cillait ; son bras, fourré sous la table, tenant son pistolet, ne tremblait pas ; l’homme silencieux se contentait de regarder droit devant lui avec des yeux de reptile.

— Vous vous appelez comment ? demanda le loquace.

— Charles.

— Vous avez pas que ce nom.

— Charles Alan Lowell.

— Et elle ?

— Jessica Parcedes Lowell.

Le loquace s’éclaircit la gorge et dit :

— Monsieur Lowell.

— Oui ?

— Ouvrez la bouche.

— Qu’avez-vous l’intention de… ?

Jessica cria ; Charles regarda sa femme.

Le loquace expliqua :

— Elle a le canon d’Arthur collé à elle. Vous êtes pas censé poser des questions pendant que vous lui présentez vos excuses. Ouvrez la bouche.

L’homme venu d’Arizona déglutit, la gorge sèche, entrouvrit les lèvres et abaissa sa mâchoire.

Le loquace regarda Jessica.

— Mettez le bout de votre petit doigt dans la bouche de M. Lowell.

Charles aurait volontiers échangé sa grande demeure en Arizona et les deux étalons auxquels il tenait tant pour un pistolet, à cet instant-là. Jessica leva sa main droite tremblante vers la bouche de son mari et tendit son doigt rose.

Au mari, le loquace dit :

— Mordez l’articulation juste en dessous de l’extrémité. Ne lui faites pas mal, quand même, contentez-vous de le tenir entre vos dents.

Charles referma précautionneusement ses mâchoires ; ses incisives supérieures et inférieures pressaient la peau douce qui couvrait la dernière jointure du petit doigt de sa femme. La main et le bras de Jessica pendaient de la bouche de son mari telle la langue d’un absurde animal de cirque.

Le loquace toisait les natifs d’Arizona et semblait satisfait de ce qu’il voyait. À Arthur, il dit :

— Ça te plaît ?

Son frère hocha la tête, son menton hirsute ne montant et ne descendant que d’un demi-centimètre.

— Monsieur Lowell. Je vous préviens, je vous préviens avec fermeté, ne lâchez pas le petit doigt de votre femme.

Charles hocha légèrement la tête. Le loquace toisa Jessica. Ses yeux parcoururent sa poitrine gonflée, son long cou pâle, ses lèvres charnues, son nez retroussé, ses joues fardées de rouge (maintenant striées de larmes) et finirent par se fixer sur ses yeux qui coulaient. Son inspection était comme une main froide et humide.

— Vous aimez votre mari, n’est-ce pas, madame Lowell ?

Sans hésiter, Jessica hocha la tête.

— Mais je parie qu’il n’est pas le premier avec qui vous avez couché, si ?

Jessica regarda fixement le loquace, mais ne répondit pas. Le visage de Charles rougit, l’ongle long de sa femme enfoncé dans la chair humide de sa langue.

— Vous avez été avec d’autres hommes avant d’être avec M. Lowell, non ?

Jessica ouvrit la bouche, hésita puis regarda Charles, sa main pendant ridiculement de la bouche de son mari.

— Pas de boniment. Arthur est difficile à berner et les boniments ne l’intéressent pas du tout.

Charles fit un signe de tête à l’intention de sa femme ; elle reporta son regard sur le loquace et dit :

— Oui.

— Avec combien d’autres vous avez été, madame Lowell ? Beaucoup ?

— Un autre.

Le visage de Jessica était luisant et rouge de gêne.

— Comment il s’appelait ?

— Burt.

— Vous aimiez Burt ?

— Je n’étais qu’une gamine. Je ne connaissais rien à l’époque.

— Vous lui avez dit que vous l’aimiez ?

— Oui.

Le loquace toisa Charles et dit :

— Vous entendez ça ? Attention.

Il tira sur un tortillon de cheveux graisseux égarés dans sa barbe hirsute, le passa derrière son oreille et demanda à Jessica :

— À quoi ressemblait la bite de Burt ?

Jessica poussa un cri et arracha d’un coup sec son petit doigt de la bouche de Charles. Elle regarda son mari, effrayée.

— Tu m’as mordue, dit-elle.

— Je ne voulais pas t…

La bouteille de whiskey vide atteignit Charles au visage, le giflant bruyamment en entrant en contact avec sa joue droite. Au moment où il bascula de sa chaise, il vit que le saloon était désert. Il heurta le sol ; sa chaise déséquilibrée hésita sur deux pieds puis tomba à côté de lui.

— Debout.

Charles redressa sa chaise et se rassit.

Le loquace dit à Jessica :

— Remettez votre doigt dans sa bouche ou mon frère va s’énerver. Il est colérique.

Arthur avait le regard fixe, distant et impénétrable.

Jessica leva la main droite ; Charles referma ses dents sur le petit doigt de sa femme, dont l’ongle long reposait sur le bout de sa langue. Sa joue brûlait là où la bouteille l’avait frappé et tout son visage en feu fourmillait tant sa gêne était grande. Il sentait les battements du cœur de sa femme à travers la peau douce de son doigt – ils étaient aussi rapides que les siens.

— À quoi ressemblait la bite de Burt ?

— Je ne sais pas. Je ne l’ai pas regardée.

— Effrayée, hein ? Vous êtes une de celles qui se contentent de s’étendre, les yeux fermés, les pieds tournés vers le plafond et prennent ça comme du sirop pour la toux ?

Il regarda Charles et dit :

— Désolé. (Il reporta son regard vers Jessica.) Alors vous étiez juste étendue là les yeux fermés, hein ? Peut-être qu’il y avait tout un groupe de types sur vous, chacun leur tour, et vous ne le saviez même pas ?

— Il n’y avait que lui.

— Comment était la bite de Burt ? Plus grosse que celle de M. Lowell, là ? Beaucoup de veines ou de poils ?

Charles sentit l’ongle de sa femme s’enfoncer dans sa langue et comprit un instant plus tard que c’était parce qu’à nouveau il l’avait inconsciemment mordue. Jessica grimaça et ferma les yeux.

— Arrêtez de mordre votre femme, monsieur Lowell. Elle n’aime pas trop les sauvages.

Le loquace regardait ostensiblement le couple d’Arizona.

Charles, embarrassé, hocha légèrement la tête et articula d’une manière peu gracieuse, gêné par le doigt :

— Nous comprenons votre point de vue.

— Bien. Mais ça ne signifie pas que vous avez compris la leçon.

Le loquace se tourna vers son frère. Arthur secoua la tête ; la courbe de son menton ne descendit que d’un tiers de centimètre, mais le geste noua l’estomac de Charles.

— Il dit que vous n’avez rien compris.

À Jessica, le loquace dit :

— La bite de Burt était-elle plus grosse que celle qui pend entre les jambes de M. Lowell ? Ne mentez pas.

Charles (sans succès) tenta d’ignorer la réponse de sa femme.

— Je ne suis pas sûre, dit-elle. Elle m’a fait mal parce que c’était la première fois.

— La fois suivante, c’était bien ?

— Ça faisait moins mal, mais je n’aimais pas copuler avec lui.

— Mais vous repartiriez chercher ce vieux Burt si votre mari se faisait tuer ?

Un silence pareil à une aube hivernale tomba sur le quatuor. Charles sentait le pouls de sa femme s’emballer dans son doigt captif. Arthur bâilla, la salive brillant sur ses gencives enflées et le petit bout mou au milieu. Des larmes roulaient sur les joues des natifs d’Arizona.

— Je prévois de passer le reste de ma vie avec Charles.

— Vous lui pardonnerez, alors ?

— Quoi ?

Le loquace frappa du poing le menton de Charles ; sa mâchoire se referma d’un coup ; le bout du petit doigt de sa femme et une goutte de vermeil au goût de cuivre et de miel envahit sa bouche. Jessica hurla et tomba de sa chaise ; Charles vomit sur la table.

Les frères brunis par le soleil se levèrent, leurs pistolets dans la main droite. Les hurlements de Jessica se transformèrent en sanglots hystériques ; Charles essuya la bile de sa bouche et s’agenouilla à côté de sa femme qui poussait des cris déchirants. L’ombre des jumeaux tombait sur le couple venu d’Arizona, mais aucun d’eux ne leva les yeux vers ses persécuteurs. Charles enveloppa le doigt de Jessica dans un mouchoir pour stopper le saignement et pensa à Jésus Christ pour la première fois depuis leur mariage.

Une voix grave au fort accent irlandais dit :

— Ce n’est jamais difficile de vous retrouver, les garçons. Allons-y.

— Oui, m’sieur, répondit le loquace.

Sans préambule ni délai, les frères laissèrent le couple et se dirigèrent à grands pas vers la porte.

Charles et Jessica levèrent les yeux. La nuit était tombée sur San Fortunado et, contre ce ciel bleu-noir, hors de portée des lampes à huile du saloon, se détachait un homme grand et extraordinairement maigre et voûté, vêtu d’un costume gris, d’un chapeau gris et d’un foulard assorti noué sur le visage. À travers ses yeux embués de larmes, Charles avait l’impression que l’homme était une canne faite de fumée.

Les frères sortirent du saloon et disparurent dans la nuit, mais l’homme maigre vêtu de gris resta.

Il s’adressa au couple venu d’Arizona, son accent irlandais ayant soudain beaucoup moins de charme qu’au premier abord.

— Ne rapportez pas ça au shérif.

Charles, enhardi par l’absence de ses persécuteurs, répliqua fougueusement :

— Bien sûr que je vais le faire, ces hommes nous ont attaqués !

— Vous êtes tous deux vivants. Votre femme a toujours ses vêtements sur elle. Rien de grave ne s’est produit.

La grande ombre grise se détourna ; Charles ouvrit la bouche pour répondre.

De sa bonne main, Jessica étreignit son épaule et dit :

— Je ne veux pas être veuve.

L’humiliation remplaça la colère qui brûlait à l’intérieur de Charles, mais il ne dit rien. Le mince spectre gris se tordit bizarrement et fut accueilli dans l’obscurité par la nuit.