Texas Marijuana et autres saveurs

 

 

Le petit garçon blanc entra dans l’appentis où le Noir, assis à même le sol de terre battue et appuyé contre le mur, lisait un magazine de western.

D’une main, le garçon tenait une taie d’oreiller remplie au tiers de quelque chose qui lui donnait une forme rebondie, et quand le Noir leva les yeux, il eut un sourire éloquent : il savait parfaitement de quoi il retournait.

— Alors, Hal’, on rentre la récolte ?

Le garçon blanc s’appelait Harold ; dans la bouche du Noir, ça devenait Hal’. Il alla jusqu’à la cloison de l’appentis où était empilé le petit bois et tira une feuille d’un vieux journal qu’il secoua pour la déplier complètement avant de l’étaler devant le Noir. Il vida le contenu de la taie sur le papier, puis il se redressa et, les mains sur les hanches, contempla l’herbe grisâtre d’un air soupçonneux. Il avait douze ans.

Le Noir la regardait aussi ; mais lui, il riait. Il avait environ trente-cinq ans et parfois il riait doucement, presque silencieusement, tout en secouant la tête comme s’il s’agissait, sans doute aucun, d’une ironie ultime, tandis que son visage, qui faisait ressortir des dents très blanches, brillait d’un noir aussi profond que celui d’une pipe de bruyère. Il s’appelait C.K.

— Sûr qu’ça fait un joli tas de juju, dit-il.

Il tendit la main et fit rouler une pincée d’herbe sèche entre son pouce et son index.

— Tu crois qu’elle a suffisamment séché ? demanda le garçon d’une voix nasillarde et sur un ton presque grincheux, en s’accrou­pissant en face du Noir. Nom d’un chien, j’ai pas envie de laisser ça là plus longtemps – pas accroché dans ce foutu sycomore, en tout cas –, ça commence à faire un peu trop bizarre.

Il jeta un coup d’œil par le côté ouvert de l’appentis en direction de la grosse ferme blanche, à environ une trentaine de mètres.

— Tu t’rends compte, papa il a été chasser la colombe là-bas toute la semaine – et moi j’y suis allé ce matin, et ce sale clébard de Les Newgate, y s’baladait dans le coin et il en avait un morceau dans la gueule. J’ lui ai arraché en vitesse, avant qu’y voient ça.

Le Noir en prit une autre pincée et l’écrasa énergiquement entre ses paumes qu’il leva ensuite à hauteur de son visage pour humer ce qu’il avait au creux des mains.

— Z’auraient pas su c’que c’était, d’tout’façon, dit-il.

— T’es dingo ou quoi ? dit Harold en fronçant les sourcils. Tu crois qu’papa y sait pas r’connaître du chanvre ?

— Ça r’ssemble plus beaucoup à du chanvre, maintenant, hein ? dit le Noir d’une voix monocorde en levant vers le garçon des yeux vides de toute expression.

— Eh ben moi, j’te parie qu’il a déjà vu du chanvre séché aussi, dit le garçon par loyauté, l’air renfrogné, mais détournant le regard.

— Sûr que oui, dit C.K., avec lassitude et sur un ton caustique. Sûr, et même j’parie qu’il en a fumé des tas aussi, hein ? Sûr, tiens, moi j’parie qu’ton papa, c’est un des plus gros fumeurs de marijuana du Texas – j’parie qu’il en fume et qu’il en mange et qu’y s’en met plein la cafetière de toutes les façons possibles ! Hi-hi ! (L’image malicieuse le fit s’esclaffer.) C’est pas vrai, ça, Hal’ ?

— T’es dingo ou quoi ? répliqua Harold en fronçant les sourcils furieusement.

Il saisit le poignet du Noir.

— Laisse-moi sentir, dit-il.

Il se recula au bout d’un instant.

— J’sens rien, sauf ta foutue sueur.

— Bien sûr que non, dit C.K., fronçant les sourcils à son tour et se frottant les mains. Faut l’sentir jus’ quand la fleur est écrasée – c’est le bou-ké de la plante, tu vois, c’est comme ça qu’ça s’appelle.

— Refais-le encore, dit Harold.

— J’veux pas le refaire, dit C.K., grognon, fermant les yeux un moment, ça sert à rien avec toi – si je l’refais, tu diras jus’que tu sens que ma sueur. T’as pas du tout l’nez pour ça – faut connaît’ son affaire avant d’toucher à cette plante.

— Si, j’peux, C.K., dit le garçon sérieusement, allez, mince !

Le Noir poussa un soupir calculé et choisit une autre fleur en bouton dans le tas.

— Bon, d’accord, alors quand j’l’écrase entre mes paumes, dit-il d’un air sévère, tu souffles à fond – ensuite, tu mets ton nez dans le creux de ma main et tu respires très fort… y faut l’aspirer très fort par le nez !

Aussitôt dit, aussitôt fait.

— Tu la sens ? demanda C.K.

— Ouais, si on veut, dit Harold en se redressant.

— C’est ça, le bou-ké de la plante – y’a rien qui ressemble à cette odeur.

— Ça sent le thé, dit le garçon.

— Eh ben, c’est pour ça qu’y en a qui l’appellent comme ça, tu vois – ça sent autre chose aussi.

— Quoi ?

— De la juju extra, voilà c’que ça sent.

— Mais, dis, pourquoi tu l’appelles comme ça sans arrêt ? demanda le garçon avec humeur… c’est pas comme ça que l’Mexi­cain il l’appelait, lui – lui, il disait “de l’herbe”.

— Ah, ce vieux Mex, dit C.K. en se frottant les mains et en riant, c’était un drôle de marrant, hein ?… y croyait qu’y savait cueillir le coton… y m’a dit qu’avant, y cueillait une balle par jour ! J’ai pas pu m’empêcher d’rire quand il a dit ça… oh, pour sûr, t’as pas causé avec ce Mexicain autant qu’moi – y l’appelait par plein de noms. Y l’appe­lait “bébé” aussi ! Hi-hi. Ouais, y disait : “Eh, mec, oublie pas le bébé, hein ?” C’qu’y voulait dire, c’est : amène quelques joints pour aller dans les champs, tu vois, c’est c’qui voulait dire. Il appelait ça aussi “de la marchandise”. Pour sûr. Tout ça, c’est des mots d’argot. C’est des noms qu’les gens y z’utilisent, comme ça la police ou tout ça, y savent pas qu’y font des affaires, tu vois c’que j’veux dire ? Pour sûr, y z’inventent tous ces noms, et pis y font leurs affaires, y discutent, tout ça, et personne y sait c’qu’y disent, tu vois c’que j’veux dire.

Il allongea les jambes pour être plus à l’aise et croisa les mains sur le magazine qui était toujours sur son ventre.

— Oui, pas d’doute, dit-il au bout d’un moment, regardant fixement le monticule sur la feuille de journal, et il ajouta en secouant la tête : J’te l’dis comme je l’pense, mon garçon – sûr qu’ça fait un joli tas de juju.

 

Environ deux semaines plus tôt, un jour que C.K. ne travaillait pas avec le père d’Harold, ils étaient allés à la pêche ensemble, Harold et C.K., et en rentrant à la maison, cet après-midi-là, Harold s’était tout à coup arrêté pour regarder dans un champ voisin, une pâture aride où les vaches n’allaient presque jamais, mais juste à ce moment-là, il y en avait une, toute seule, étendue sur le ventre, la tête reposant carrément sur le sol.

— Qu’es’qui s’passe avec cette satanée vache ? demanda-t-il, ne s’adressant pas vraiment à C.K., mais plutôt à lui-même, ou peut-être bien à Dieu – bien que, dans un sens, c’était C.K. qui était responsable du bétail, en tout cas c’était lui qui était chargé de mener les bêtes au pâturage et de les ramener tous les jours.

— Elle a vraiment pas l’air de s’en faire, hein ? dit C.K., puis ils franchirent la clôture et se dirigèrent vers la vache. C’est cette vieille Maybelle, on dirait, fit-il en plissant les yeux à cause de la distance.

— J’ai jamais vu une vache faire ça, dit Harold avec humeur… éta­lée comme ça avec la tête par terre, comme un vieux chien de chasse.

Quand ils furent près d’elle, la vache ne bougea pas, elle leva seulement les yeux vers eux ; elle ruminait, bien en rythme, l’air béat.

— Regarde-moi cette satanée vache, marmonna Harold, que les énigmes agaçaient toujours… c’est bien cette vieille Maybelle, hein ? (Il lui tâta le museau, puis il se mit à lui donner des petits coups de pied dans le flanc.) Allez, debout, bon sang !

— Pour sûr qu’c’est cette vieille Maybelle, dit C.K., en caressant le cou de la vache. Alors, Maybelle, qu’est-ce qui t’arrive ?

C’est alors que C.K. la repéra, un petit buisson, poussant à cinq ou six mètres de là, au milieu d’un carré de cactus nains. Il se pencha dessus pour l’examiner avec soin.

— C’qu’on a là, c’est une plante adulte, dit-il tout en la palpant çà et là et en la pliant délicatement, presque tendrement.

Enfin il se redressa et, les mains sur les hanches, jeta un regard derrière lui en direction de la vache étendue de tout son long.

— Cette juju, ça doit être de l’extra, dit-il.

— Ben moi, j’ai jamais vu du chanvre faire ça à une vache, dit Harold, comme si c’était la chose la plus importante dans cet incident, et il se mit à donner distraitement des coups de pied dans la plante.

— Mais ça, c’est pas du chanvre ordinaire, dit C.K… ça, là, c’est de la marijuana de terre rouge, voilà c’que c’est.

Harold cracha en fronçant les sourcils.

— Nom d’un chien, dit-il alors, j’crois qu’on devrait l’arracher et la brûler.

— J’ crois qu’on devrait, dit C.K.

Ils l’arrachèrent.

— Généralement, ça s’plaît pas dans la terre rouge, fit remarquer C.K., l’air détaché et se frottant les mains… On dit que si elle s’y plaît, alors c’est que c’est de l’extra, à coup sûr – à c’qu’on dit, y paraît que si elle s’y plaît, c’est qu’elle est forte, tu vois.

— Ouais, c’est sûr qu’elle doit être sacrément forte, approuva Harold d’un ton pince-sans-rire et en jetant un coup d’œil par-dessus son épaule en direction de l’animal avachi. Tu penses pas qu’y faudrait appeler le Dr Parks ?

Ils retournèrent auprès de la vache.

— Tu parles ! dit C.K., cette vache, là, elle va très bien.

La vache avait relevé la tête et, quand ils furent tout près d’elle, elle les suivit des yeux. Ils l’observèrent une minute ou deux, et elle les regarda, l’air intéressée, sans s’arrêter de mâchonner.

— Cette bonne vieille Maybelle, elle prend du bon temps, dit C.K., en se penchant pour lui caresser le museau. Hi-hi. Défoncée, voilà c’qu’elle est ! (Il se redressa à nouveau.) Mon garçon, dit-il à Harold, c’est moi qui te l’dis, c’que t’as là sous les yeux, c’est une vache qui est très, très contente.

— Tu crois pas qu’ça va gâcher son lait ?

— Tu parles ! Ça va rendre son lait encore plus riche ! Ouais, elle va nous donner du lait de qualité supérieure après ce genre de relaxation. C’est pas vrai, Maybelle ?

Ils repartirent vers la clôture. Harold traînait le buisson et le balançait d’avant en arrière.

— Regarde-moi un peu la racine de cette plante, dit C.K. en riant… une bonne grosse racine bien juteuse – sûr que ça f’rait un os de première dans la soupe, j’te l’dis !

Il avait pris une branche du buisson et il en avait arraché un petit bouquet de feuilles qu’il mâchonnait, comme de la menthe.

— Quel goût ça a ? demanda Harold.

C.K. arracha un autre petit bouquet qu’il tendit au garçon.

— Tiens, mon grand, dit-il.

— Naaan ! Ça va juste me rendre malade, dit Harold, et il enfonça sa main libre dans sa poche en faisant la grimace ; alors, au bout d’un moment, C.K. se fourra les feuilles dans la bouche.

— On pourrait la faire sécher et puis la fumer, dit Harold.

C.K. partit d’un rire bref et moqueur qui le fit ressembler à un cheval qui s’ébroue.

— Oui, j’pense qu’on pourrait.

— On va la faire sécher et puis on va la vendre, dit le garçon.

C.K. le regarda à nouveau, le visage assombri par une exaspéra­tion plaintive.

— Dis donc, Hal’, parle pas quand tu sais pas d’quoi tu parles.

— Mais, on pourrait la vendre à ces métayers mexicains là-bas, à Farney, dit Harold.

— Hal’, mais qu’es’que tu racontes – ces gens-là, y z’ont pas l’sou.

Ils repassèrent de l’autre côté de la clôture, gardant le silence un moment.

— Bon, alors, tu veux pas qu’on la fasse sécher ? demanda Harold, tout étonné.

Ce gamin de douze ans brûlait de se lancer dans l’action et les projets – n’importe quel projet, pourvu qu’il les réunisse tous
les deux.

C.K. secoua la tête.

— Mon garçon, c’est pas moi qui t’laisserais sans conseil dans ce genre d’affaire – ton papa, y m’chasserait tout d’suite d’ici, si ça devait s’produire.

Harold était en train de casser les branches.

— Faudrait qu’on la mette quelque part où ces satanées bêtes peuvent pas l’attraper, dit-il.

Alors ils répartirent les morceaux de la plante sur les branches extérieures d’un grand sycomore, là où le soleil du Texas pourrait les brûler, puis ils se remirent en route en direction de la maison.

— Écoute-moi bien, Hal’, fit C.K. alors qu’ils étaient à peu près à mi-distance. Je te préviens, surtout pas un mot là-dessus à per­sonne, à la maison.

— T’es pas dingue, non ? répondit le garçon, tu crois quand même pas que j’ferais ça, hein ?

Ils reprirent leur chemin.

— Dis, C.K., qu’est-ce qu’on en f’ra, quand elle s’ra bien sèche ?

C.K. haussa les épaules et donna un coup de pied dans un caillou.

— Bah ! On trouvera bien à l’utiliser à quelque chose, j’imagine, dit-il avec un petit rire.