Mets le feu et tire-toi

Ce livre est dédié au professeur Logan et à sa femme, Bettye.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Si ce n’est pas la vérité qui t’intéresse, tu n’es pas apte à faire de la musique, quelle qu’elle soit.

 

— wendell logan (24 novembre 1940-15 juin 2010), professeur, fondateur du département de jazz au conservatoire de musique d’Oberlin.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Avant-propos

Bruissements

 

La statue est posée à même le sol en plein centre de la ville d’Augusta, en Géorgie, le visage levé, parce que le vieux n’a jamais voulu être au-dessus des autres. Au même niveau que les gens ordinaires, c’est là qu’il voulait être. Et planté là, devant cette statue, dans cette longue rue déserte de magasins bon marché et de cinémas décrépits, dans la chaleur étouffante de cet après-midi du mois d’août, vous vous dites, “Ça, c’est quelque chose qu’ils n’enseignent pas dans les écoles de journalisme” : s’aventurer dans la carcasse d’une vie détruite et en ruines – une vie brisée, puis celle qui se cache derrière la première, et encore celle qui se cache derrière la deuxième ; se frayer un chemin dans le dédale des avocats féroces qui ont fait la queue pour arracher un morceau de cette carcasse ; écouter les histoires racontées par les musiciens fauchés qui ont sillonné le monde couverts de gloire pour finalement rentrer chez eux les poches vides ; tenter d’y voir clair dans ces soi-disant experts musicaux qui ont pioché dans les tripes et dans l’histoire d’un type pour essayer de se faire du fric. À chacun sa combine en ce bas monde. En attendant, celui qui a assuré le spectacle, il est plus mort que de la bière vieille de deux jours, et son héritage se retrouve éparpillé un peu partout, sauf là où il voulait qu’il aille.

James Brown, le Parrain de la soul, le plus grand chanteur de soul d’Amérique, voulait que l’essentiel de sa fortune, estimée à 100 millions de dollars au minimum, serve à l’éducation des enfants pauvres en Caroline du Sud et en Géorgie. Dix ans après sa mort, survenue le 25 décembre 2006, pas le moindre cent n’est encore parvenu à un seul de ces gosses. D’innombrables millions ont été dilapidés par les avocats et les politiciens lancés dans la bataille par les différentes factions de la famille déchirée du chanteur.

Triste fin pour une vie hors du commun et tragique, mais vous vous dites, avec les milliers de pauvres gosses de Caroline du Sud et de Géorgie qui auraient grandement besoin d’une éducation digne de ce nom, il doit bien y avoir quelqu’un de suffisamment intègre pour démêler toute cette histoire et y comprendre quelque chose. Mais ça, ça n’est pas gagné d’avance, en partie parce que cela voudrait dire qu’on a compris qui était James Brown. Ce qui est impossible. Parce que pour pouvoir comprendre qui il était, il faudrait comprendre qui on est nous-mêmes. Et ça, c’est comme donner un cachet d’aspirine à un bébé à deux têtes.

C’est vraiment bizarre. Ils en font des tonnes, ici, à Augusta, sa ville d’adoption. Ils ont donné son nom à un complexe polyvalent et à une rue, ils ont organisé une journée James Brown, ils n’ont pas lésiné sur les hommages et toutes ces salades. Mais la vérité, c’est qu’en dehors de cette étrange statue, il n’y a pas la moindre parcelle de James Brown dans cet endroit. On ne sent sa présence nulle part. Il ne reste plus de lui désormais qu’une émanation, une sorte d’aura, et une tragique histoire de Noir, une de plus, un récit acheté, vendu, puis acheté à nouveau, tout comme les esclaves qui étaient mis aux enchères sur le marché du Haunted Pillar, à deux rues de l’endroit où s’élève sa statue. Le roman-fleuve de la vie de James Brown est une histoire en béton, une grande surface remplie d’articles bon marché à la disposition du premier écrivaillon venu qui cherche l’équivalent de ces cinq minutes de gospel incontournables auxquelles on a droit aujourd’hui dans n’importe quel spectacle à Broadway. Histoire pourrie, musique géniale. Et tout le monde se dit expert : un documentaire par-ci, un livre par-là, un film à gros budget, tous conçus par des gens qui “le connaissaient” et qui “l’aimaient”, comme si une telle chose était possible. Le fait est que ça n’a pas vraiment beaucoup d’importance, qu’ils l’aient connu ou non, qu’ils l’aient aimé ou qu’ils l’aient détesté au point de souhaiter que quelqu’un l’attache à l’arrière d’un pick-up et traîne son corps jusqu’à ce que mort s’ensuive. Le pire s’est déjà produit. L’homme n’est plus de ce monde. Disparu. On ne peut plus mort. Lui rendre hommage aujourd’hui ne coûte rien à personne. Il est comme John Coltrane, ou Charlie Parker, ou Louis Jordan, ou n’importe lequel de ces innombrables artistes noirs dont la musique a été immortalisée tandis que la communauté dont ils étaient issus continue à souffrir. En fait, à Augusta, on a oublié James Brown. La ville est en train de sombrer, son souvenir aussi. Il n’est plus que de l’histoire ancienne. Mort et enterré.

Mais un peu plus loin, dans le comté de Barnwell, juste de l’autre côté de la frontière de la Caroline du Sud, là où James Brown est né, et là où il résidait quand il est mort, on n’a pas de doutes sur qui il était. Là-bas, il n’est pas qu’une sorte de fluide, mais bien quelque chose qui vit et qui respire.

À Barnwell, il y avait un vieux restaurant tenu par des Noirs où on servait de la soul food, de la cuisine afro-américaine traditionnelle, dans Allen Street, pas très loin de l’endroit où le chanteur est né. Brooker’s, ça s’appelait. Chaque fois que j’allais dans cette ville pour fureter dans les vestiges de l’histoire de James Brown – ou ce qu’il en reste –, j’allais au Brooker’s et je commandais du porc au gruau de maïs avec du chou collard, ou tout autre plat servi par Miss Iola et sa sœur Miss Perry Lee. J’adorais flemmarder un peu dans cet endroit. Je m’installais à une table et j’observais les gens qui entraient – des jeunes, des vieux, certains muets comme des carpes, d’autres bavards et amicaux, quelques-uns soupçonneux, des gens de toutes sortes : des chefs d’entreprise, des ouvriers du coin, des fermiers, un entrepreneur de pompes funèbres, des coiffeurs. Je ressortais toujours en riant et en me disant, “Ça non plus, ils ne vous l’enseignent pas dans les écoles de journalisme” – se rendre dans la ville natale de quelqu’un pour y entendre encore le rire et la fierté. On aime James Brown à Barnwell. Les gens ne veulent pas voir le chaos de sa vie ; ils se fichent pas mal de ces charognards d’avocaillons qui se sont précipités pour nettoyer la carcasse, comme de ses enfants qui se battent pour avoir les millions que Brown a légués aux pauvres au lieu de les leur laisser à eux. Le mal, ils l’ont assez vu dans leurs propres vies, et cela, depuis des générations, suffisamment pour remplir leur propre recueil d’histoires tristes. Alors pourquoi parler de ça ? Riez et soyez heureux dans l’amour du Seigneur ! James Brown avait atteint les sommets quand il est mort. L’homme blanc peut bien dire tout ce qu’il veut. Note ça dans ton petit carnet, mon gars : on s’en fiche. Nous on sait qui était James Brown. Il était des nôtres. Maintenant il dort avec le Seigneur. Il est dans de bonnes mains ! Bon, allez, reprends un morceau de tarte.

Ils rient, ils vous font des sourires, ils vous mettent à l’aise. Mais derrière le rire, le morceau de tarte, les “salut !” et les petits suppléments qu’on vous offre, derrière le généreux morceau de poulet qu’on vous apporte pour le dîner, derrière les gloussements décontractés, il y a une sorte de bruissement silencieux. Si vous tendez l’oreille vers une table, vous pouvez presque l’entendre : c’est comme un bouillonnement qui crisse, un grondement, un grognement, et quand vous fermez les yeux pour écouter, ça ne fait pas un bruit agréable. Ce n’est pas quelque chose qui est dit, ni même vu, parce que les Noirs, en Caroline du Sud, sont des experts quand il s’agit de mettre un masque en face de l’homme blanc. C’est ce qu’ils font depuis des générations. Le sourire se projette en avant de leur visage comme la calandre d’une voiture. Quand un client blanc entre au Brooker’s, ils affichent une mine réjouie. Quand le Blanc parle, ils hochent la tête avant même qu’il ait fini sa phrase. Ils lui disent “Oui, monsieur” ou “C’est bien vrai”, ils rient, ils plaisantent et ils ajoutent “Eh ben, ça alors” et “Pas possible !”, ils le saluent et lui font des courbettes à tout bout de champ. Et vous, vous restez là, complètement interloqué, parce que vous entendez quelque chose d’autre, vous entendez ce bruissement, et vous ne savez pas s’il vient de la table ou de sous vos pieds, ou si c’est la vitesse à laquelle l’Histoire passe entre ces deux-là, le Blanc et le Noir, à cet instant où le Blanc règle son plat de chou collard avec sur les lèvres un sourire qui vous pétrifie parce que vous entendez le grondement d’une guerre qui fait toujours rage – la grande guerre de Sécession, que les nordistes appellent la Guerre civile et que les sudistes appellent l’Agression nordiste, et puis aussi cette guerre plus récente, la guerre de propagande qui fait que le type à la peau sombre actuellement à la Maison-Blanche met les gens en rogne quoi qu’il fasse. Tout n’est qu’une question de race. Tout le monde le sait. Et il devient difficile de respirer, par manque d’air. Alors vous restez assis là, suffoquant, à observer cette petite transaction devant votre propre assiette de chou, pendant que ces deux personnes rient et échangent des banalités par-dessus le gouffre qui les sépare, vous assistez à cette scène interloqué, et vous avez l’impression d’être assis sur la lame d’un rasoir, attendant que l’un des deux sorte un flingue et fasse exploser la tête de l’autre. Vous vous dites que vous êtes en train de devenir fou tandis que le bruissement dans vos oreilles se fait plus fort ; il se transforme en une sorte d’électricité qui s’amplifie jusqu’au moment où ce n’est plus du tout un bruissement, mais le rugissement invisible d’une fureur et d’une indignation absolues, simplement marqué par un regard silencieux occasionnel, lesté d’une compréhension muette, un regard qui se glisse entre vous et les autres Noirs dans la salle comme le billet d’un dollar qui quitte silencieusement la main du client blanc pour se glisser dans la vieille caisse enregistreuse de Miss Iola avant que le tiroir ne se referme avec un clic étouffé.

Si vous attendez que l’homme blanc soit parti pour les interroger sur cet espace, celui qui sépare les Blancs des Noirs en Caroline du Sud, les Noirs vous répondront, “Oh, c’est rien du tout. M. Untel est mon ami. Ça fait quarante ans que je le connais. On s’entend tous bien ici.” Ce n’est que le soir, quand ils sont chez eux, quand les lumières sont baissées, une fois qu’ils ont fait leurs prières, qu’ils ont fini de chanter, que la télé est éteinte, que le vin se met à couler et que les langues commencent à se délier, une fois qu’ils sont en sûreté dans leur maison et en famille, que le discours change, et alors le bruissement n’est plus un bruissement. C’est un cyclone rugissant d’une fureur mêlée de dégoût et de quatre cents ans d’amertume refoulée.

Il n’y a pas une seule plaque en l’honneur de James Brown ici, disent-ils. Rien qui signale le lieu où il est né, aucun bâtiment qui porte son nom, pas d’école, pas de bibliothèque, pas de statue, rien du tout. Et quand, malgré tout, les Blancs donnent son nom à quelque chose, ou quand on lui rend un hommage officiel dans la législature de l’État, ou un truc de ce genre, ça ne compte pas vraiment. Pendant la journée, les Blancs sont tout sourire, mais la nuit venue ils déversent sur cette chose tellement de mépris qu’elle se flétrit d’elle-même et s’enfuit en rampant comme un reptile. Il n’y a même pas une inscription pour marquer l’endroit où est venu au monde le plus grand chanteur de soul que ce pays ait connu. Pourquoi mettraient-ils quelque chose ? Ils le haïssent. Il y avait bien un panneau à la frontière de l’État, mais après sa dernière arrestation, ils l’ont enlevé. L’homme blanc, dans cet État, s’absout de ses propres péchés avec une facilité remarquable. Il écrit l’histoire telle qu’il la veut, ici. Et quand tout sera terminé, ces sorciers en costume, là-bas, au tribunal, se mettront dans la poche ce que James Brown a gagné, jusqu’au dernier cent, vous verrez. Les pauvres n’ont aucune chance contre eux, quelle que soit la couleur de leur peau, et s’il y a ici quelqu’un d’assez stupide pour protester et la ramener sur ce sujet, ils le matraqueront si fort que le pus lui sortira par les oreilles.

Tout cela m’est apparu brusquement par un après-midi étouffant alors que j’étais assis à l’intérieur du restaurant Brooker’s, je plaisantais avec Miss Perry Lee et puis un grand type que j’avais déjà rencontré, un certain Joe Louis Thomas, est entré. Joe est un bel homme, baraqué, à la peau brune, qui était catcheur professionnel à New York. Quand il en a eu assez qu’on lui demande de perdre des matchs délibérément pour gagner quelques dollars, il est rentré chez lui, à Blackville, en Caroline du Sud, il s’est marié et a envoyé deux de ses trois enfants à l’université – l’un d’eux, Joe Thomas Jr, a été recruté par l’équipe de football des Green Bay Packers en 2014. Ensuite, Joe est lui-même retourné à l’université d’État de Caroline du Sud et a rejoint l’équipe d’athlétisme et de football – à l’âge de cinquante et un ans. Dans son enfance, il avait charrié du coton dans le champ d’un Blanc, à Blackville, avec ses onze frères et sœurs. Pendant une grande partie de sa vie, on l’a cru sourd. C’est seulement en raison de ses qualités de joueur de football – au lycée, il courait le quarante yards en quatre secondes et trente-cinq centièmes – qu’on l’a gardé à l’école. Un jour, alors qu’il avait dix-sept ans, un médecin a mis une sonde dans l’oreille de Joe. Il en a retiré dix-sept ans de cochonneries : du coton, des tas de trucs, de la terre. Maintenant qu’il pouvait entendre à nouveau, Joe s’est mis à entendre des choses qu’il n’avait jamais perçues auparavant. Et il a vu des choses qu’il n’avait jamais vues.

Joe s’est assis en face de moi. Miss Perry Lee lui a dit :

— Eh, Joe, tu vois, ton pote est revenu.

Joe m’a regardé.

— Tu travailles toujours sur ce bouquin ?

Je lui ai répondu oui. Je lui ai fait un tableau complet de la situation : les difficultés que je rencontrais pour raconter l’histoire vraie. L’imbroglio juridique. Tous ces gens qui se battent. Des tas de questions sans réponses, mes efforts pour aller au fond des choses, bla-bla-bla.

Joe m’a écouté en silence, tenant sa fourchette négligemment. Elle restait en l’air pendant que je parlais. Quand j’ai eu fini, il tenait toujours sa fourchette au-dessus de son assiette de chou avec du foie.

— Fais gaffe à toi, par ici, m’a-t-il dit tout bas.

— Je ne fais rien de mal, ai-je répondu. C’est juste un livre.

Il m’a regardé, l’air sérieux, sans rien dire. Puis il a pointé sa fourchette sur moi et il m’a répété :

— Fais gaffe à toi, par ici, mon petit gars.

 

 

 

 

PREMIERE PARTIE


DÉCOMPTE ET DES COMPTES

 

 

 

 

 

 

Chapitre 1

La maison du mystère

 

Quand j’étais enfant, dans les années 1960, je vivais à St. Albans, un quartier du Queens, à New York, et dans une jolie rue, non loin de chez moi, il y avait une grande bâtisse noir et gris, plutôt inquiétante. Cette maison était située juste en face de la voie ferrée de Long Island qui coupe carrément le quartier en deux. De mon côté des rails, c’était la partie pauvre – des petites maisons à l’air fatigué, serrées les unes contre les autres, dont certaines avaient une pelouse impeccable et des plates-bandes bien entretenues tandis que d’autres, comme la mienne, étaient complètement négligées. La plupart des habitants du voisinage étaient des Noirs de la classe ouvrière, employés dans les services postaux ou dans les transports urbains, originaires du Sud et qui avaient quitté la foule et les mauvaises odeurs de Brooklyn, de Harlem ou du Bronx pour le bonheur tout relatif du Queens. Les gens en concevaient une certaine fierté. On était passés à l’échelon supérieur. On vivait le Rêve américain.

Mais de l’autre côté de la voie ferrée, c’était la partie huppée. De grandes maisons luxueuses aux pelouses verdoyantes ; de longues Cadillac étincelantes qui glissaient en silence dans des rues tranquilles. Une église gigantesque tout en verre, un beau parc et un restaurant Steak N Take flambant neuf, dirigé par l’organisation Nation de l’Islam et qui restait ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre le week-end. La Nation foutait les jetons à tout le monde dans le quartier en ce temps-là, soit dit en passant. Même le plus tordu et le plus désespéré des junkies n’aurait jamais osé débarquer dans un Steak N Take et sortir son flingue. Il ne serait jamais arrivé vivant à la porte. Beaucoup de musulmans appartenant à la Nation de l’Islam qui travaillaient au Steak N Take étaient d’anciens taulards, des types sérieux et décontractés en chemise blanche bien propre et nœud papillon qui vous mettaient en garde contre les méfaits de la viande de porc tandis qu’ils vous servaient tous les cheesesteaks que vous vouliez. Les affaires marchaient bien dans ce restaurant. Et puis il y avait les célébrités qui avaient acheté une maison dans les environs : Roy Campanella. Lena Horne. Count Basie. Ella Fitzgerald. Fats Waller. Milt Hinton. Que des stars. Au sommet de leur gloire.

Mais aucun d’eux ne vivait dans cette grande bâtisse plutôt sinistre de Murdock Avenue, avec de la vigne vierge qui grimpait sur le toit en cône, un pont qui traversait un petit ruisseau artificiel et un Santa Claus noir illuminé à Noël, ainsi qu’une marquise noire qui descendait jusque dans la cour de devant et qui faisait songer à une coiffure extravagante.

Aucun d’eux ne s’appelait James Brown.

On se plantait devant sa maison, Billy Smith, mon meilleur copain, et moi, et on rêvait. Parfois, on était toute une flopée, là : des gosses de mon quartier, des gosses des quartiers voisins. Un gamin d’Hollis, tout près, qui s’appelait Al Sharpton était là aussi, de temps à autre, mais à cette époque-là, je ne le connaissais pas encore. Billy, lui, avait déménagé, quittant mon côté de la voie ferrée pour une maison juste au bout de la rue de James Brown, et pendant l’été, je traversais les rails de la ligne de Long Island tout seul, une aventure pleine de danger, rien que pour passer du temps avec lui. On poireautait devant cette maison gris et noir un peu inquiétante, aux allures de manoir pendant des jours sans interruption, et on attendait que le Parrain de la soul en sorte. Certains jours, d’autres enfants de la bande à Billy se joignaient à nous : Beanie, Buckie, Pig, Marvin, Emmitt, Roy Benton, le fils du grand chanteur Brook Benton, qui habitait juste en face de chez James Brown. Les gosses venaient de tous les quartiers du Queens, de South Jamaica, d’Hollis et de Far Rockaway. On racontait – et cette rumeur a duré des années – que le Parrain de la soul se glissait hors de chez lui la nuit, tournait au coin de la rue pour aller jusqu’au parc Addisleigh, à deux pas de là, où il s’asseyait pour parler aux enfants et distribuer de l’argent – il distribuait des billets de vingt et de cinquante – si on lui promettait de ne pas arrêter l’école.

On traînait dans le parc et on attendait, on faisait le pied de grue. On a attendu des mois comme ça, tout l’été, tout l’hiver, nos promesses étaient toutes prêtes. Il n’a jamais montré le bout de son nez.

Je ne connaissais personne dans le quartier ayant déjà rencontré le grand homme en chair et en os, jusqu’au jour où ma sœur Dotty, âgée de onze ans, est rentrée à la maison, un après-midi, hors d’haleine, en sueur et hurlant.

— Oh, mon Dieu ! Oh, Seigneur ! Vous me croirez jamais ! Ohhh Dieu du cieeeeel !!! Helennnnnnn !

Helen, la sœur juste au-dessus de Dotty par l’âge, et son gourou à cette époque, est arrivée en courant et on s’est retrouvés tous réunis autour de Dot. Il lui a fallu plusieurs minutes pour qu’elle reprenne ses esprits. Elle a tout de même fini par débiter son histoire.

Sa meilleure amie, Shelly Cleveland, et elle avaient traversé la voie ferrée pour aller se planter devant la maison de James Brown après l’école, comme le faisaient tous les enfants. Évidemment, il n’était pas sorti. Mais cet après-midi-là, Dotty et Shelly avaient décidé de faire ce qu’aucun gosse de mon quartier, ou de New York – ni même du monde entier, à ma connaissance à ce moment de ma vie d’enfant de huit ans – n’avait jamais fait ou simplement songé à faire.

Elles sont allées jusqu’à la porte d’entrée et elles ont frappé.

Une servante blanche leur a ouvert. Elle a dit :

— Qu’est-ce que vous voulez ?

— Est-ce qu’on peut parler à M. Brown ? a demandé Dotty.

— Attendez une minute, a répondu la servante avant de disparaître.

Quelques instants plus tard, James Brown en personne s’est présenté à la porte, accompagné de deux femmes blanches, une à chaque bras, toutes deux habillées à la mode des années 1960 de la tête aux pieds, avec une coiffure choucroute.

Dotty et Shelly ont failli s’évanouir. Le Parrain de la soul a paru amusé. Il les a saluées avec beaucoup de chaleur, puis il a demandé à Dotty :

— Tu t’appelles comment ?

— Dotty…

— N’arrête pas l’école, Dotty. Fais pas de bêtise !

Il lui a serré la main, puis il a serré celle de Shelly et les deux filles ont déguerpi.

Nous, on écoutait, le souffle coupé, tandis que Dotty racontait. Ça semblait incroyable. Même ma mère était impressionnée.

— Vous voyez ? a-t-elle lancé. Écoutez bien James Brown. N’arrêtez pas l’école !

Mais qui se souciait de ce qu’elle disait ? Ce qui comptait, c’était que James Brown lui-même l’avait dit ! L’étoile de Dotty s’est mise à grimper dans le ciel de notre famille. Elle avait toujours été une fan inconditionnelle de James Brown, mais dans une famille de douze enfants où la nourriture n’était guère abondante et les marques d’attention encore moins, où avoir le dernier 45 tours de James Brown était comme posséder le saint Graal, Dotty est passée du rang de sous-fifre à celui de personnage de premier plan – une sorte d’ambassadrice au royaume des célébrités, un élu de la tribu, un tueur à gages, un membre à part entière de la mafia. En d’autres termes, une Grande, avec un statut trois étoiles.

Son aura a duré des mois. Elle se plantait au milieu de notre salle de séjour glaciale, les soirs d’hiver, alors qu’il n’y avait rien à manger, aucun endroit où aller et pas d’argent pour y aller de toute façon et elle nous rejouait la scène.

— Il est tout petit, affirmait-elle. C’est un petit bonhomme.

Elle bondissait, ramenait ses cheveux en arrière à la manière de James Brown et projetait sa mâchoire en avant, puis elle braillait avec un accent du Sud :

— N’arrête pas l’école, Dot-tay ! Fais pas de bêtise ! Hein ?

Et nous, on hurlait de rire. Ceux qui venaient nous voir, les voisins, même mon beau-père, un homme bourru, et les gens sérieux de l’église, tous lui demandaient de leur faire revivre cet instant, ce qu’elle faisait, leur racontant par le détail comment “le travailleur le plus acharné du show-business” – Mr Dynamite lui-même – était venu à la porte de sa maison et lui avait lancé de but en blanc : “N’arrête pas l’école, Dot-tay !” Les vieux ronchons de l’église écoutaient et hochaient sévèrement la tête en signe d’approbation. James Brown avait raison. N’arrête pas l’école, Dotty. N’arrête pas l’école.

Moi, j’observais tout ça en silence et d’un air lugubre. Ma sœur, cette minable, m’avait coupé l’herbe sous le pied. Elle avait embrassé la pierre noire. Elle avait rencontré James Brown. Ma jalousie a duré des années.

 

 

Chacun dans cette vie, homme ou femme, a sa chanson, et si vous avez un peu de chance, vous ne l’oubliez pas. La chanson de votre mariage, la chanson de votre premier amour, la chanson de votre enfance. Pour nous, les Africains-Américains, la chanson de notre vie, la chanson de toute notre histoire, s’incarne dans l’existence et l’époque de James Brown.

Il est sans conteste l’un des Africains-Américains les plus célèbres dans le monde et on pourrait aller jusqu’à dire qu’il est celui qui a eu le plus d’influence dans l’histoire de la musique pop. Sa photo est accrochée au mur dans des maisons et des cabanes en Afrique où les gens ne savent même pas ce qu’il faisait pour gagner sa vie. Il a laissé son empreinte dans toute l’Europe de l’Ouest, en Asie et en Extrême-Orient. Ses pas de danse, son langage, sa musique, son style, le funk, dont il a été le pionnier, sa façon de parler, tout cela est aussi profondément gravé dans la conscience américaine que n’importe quelle figure marquante de la lutte pour les droits civiques ou n’importe quelle star du sport, y compris Mohamed Ali, Michael Jordan, Martin Luther King et Malcom X. On peut aussi avancer que de tous les Africains-Américains connus de ces trois cents dernières années, il est le plus incompris et celui dont on donne l’image la plus fausse, et pour ma part, j’incline à penser qu’il est aussi important dans l’histoire sociale de l’Amérique que des gens tels que Harriet Tubman ou Frederick Douglass. Quand son cortège funèbre a parcouru au pas les rues de Harlem, en 2006, des hommes sortaient précipitamment des boutiques de coiffeurs, le visage couvert de mousse à raser, des enfants étaient restés chez eux au lieu d’aller à l’école, des personnes âgées pleuraient ouvertement. Les foules venues à l’Apollo Theater encombraient les trottoirs sur des centaines de mètres, des milliers de gens qui s’étalaient de la 125e Rue jusqu’à la 130e. L’Amérique noire tout entière s’est mise à genoux et s’est inclinée. Le Roi de la pop lui-même, Michael Jackson, s’est rendu à Augusta pour assister au service funèbre – une sorte de sacre d’un roi par un autre roi. Les Noirs américains aimaient Michael aussi, mais alors qu’il était l’enfant de l’Amérique noire – abandonné, parfois oublié, puis à nouveau adopté, dedans, dehors, noir, blanc, ni l’un ni l’autre –, il n’y a jamais eu le moindre doute sur qui était James Brown. James Brown, c’était notre âme. Incontestablement noir. Incontestablement fier. Incontestablement un homme. Il était bien réel et il était drôle. C’était le vieil oncle du Sud qui débarque chez vous, boit plus que de raison et une fois qu’il est un peu parti, il enlève son dentier, vous fait honte devant vos amis et grogne “N’arrête pas l’école !” Mais vous l’aimez. Et vous savez qu’il vous aime.

Mais il y a bien plus que ça, et c’est là que l’histoire commence à partir dans tous les sens. Au cours de ses quarante-cinq ans de carrière, James Brown a vendu plus de deux cents millions de disques, il a enregistré trois cent vingt et un albums, dont seize ont été des hits, il a écrit huit cent trente-deux chansons et il a reçu quarante-cinq disques d’or. Il a révolutionné la musique américaine : il a été le tout premier à introduire du jazz dans le funk populaire ; le tout premier à enregistrer un album “live” qui a atteint le sommet des charts. Son influence est décisive dans la création de plusieurs catégories de musique aujourd’hui répertoriées dans Billboard, Variety, Downbeat et Rolling Stone ; il a chanté avec tout le monde, du créateur du hip-hop Afrika Bambaataa au ténor Pavarotti, en passant par l’arrangeur de jazz Oliver Nelson. Son orchestre était révolutionnaire – il était composé de musiciens et de choristes remarquables, parmi les meilleurs dans leur domaine que cette nation ait jamais produits. Son tour de chant en première partie des Rolling Stones lors du concert T.A.M.I. à Santa Monica en 1964 est tellement époustouflant que Keith Richards confiera plus tard que passer sur scène après James Brown a été la plus mauvaise décision de leur carrière. Pourtant, James Brown n’a jamais fait la couverture du magazine Rolling Stone au cours de sa vie. Pour le monde de la musique, il n’était qu’une sorte d’appendice bizarre, un phénomène inquiétant, un rocher au milieu de la route qu’on ne peut pas contourner, un clown, confiné dans la catégorie chanteur noir. Il était extraordinairement talentueux. Un danseur génial. Un spectacle à lui tout seul. Un homme qui aimait rire. Un drogué, un emmerdeur, à la tignasse impressionnante et aux dents éclatantes. Un type qui avait le chic pour s’attirer des ennuis. Un homme qui échappait à toute tentative de description.

La raison ? Brown était l’enfant d’un pays de dissimulation : le Sud des États-Unis.

Aux États-Unis, il n’y a pas d’endroit comparable au Sud ; il n’y a pas d’endroit plus difficile à comprendre réellement ou à appréhender complètement. Aucun livre ne peut cerner cet homme parce qu’il vient d’un pays qu’aucun livre ne peut expliquer, un pays façonné par tout un passé d’esclavage, d’oppression et de malentendus, un pays qui se fait de lui-même une idée qui résiste à toute explication simple et qui écarte toute étiquette que vous pourriez être tenté de lui coller dessus. Le Sud est tout simplement une énigme. C’est comme la mère de famille, charmante et fidèle qui, après avoir vu pendant quarante ans son mari vautré sur le canapé pour regarder le match de football du dimanche après-midi, laisse soudainement échapper “En fait, je n’ai jamais aimé ton père”, prend un couteau et met un terme définitif à la saison de football de son bonhomme. Vouloir lever le voile sur l’essence du raisonnement qui sous-tend un tel acte, c’est comme vouloir toucher le soleil avec la main : à quoi bon essayer ? On ne peut pas comprendre James Brown si on ne comprend pas que le pays dont il est issu est un pays de masques. Les gens qui peuplent cette région, les Noirs comme les Blancs, portent un masque, voire plusieurs, des masques sous les masques. Ce sont des escrocs, des êtres à l’apparence changeante, des magiciens et des camelots, capables de se métamorphoser sous vos yeux en braves types, en hommes de loi respectables, en piliers de la bonne société, en universitaires brillants, en grands musiciens, en personnages qui font l’histoire et en copies conformes de Maya Angelou qui vous répètent que tout finira par s’arranger – alors qu’en fait rien ne s’arrangera jamais. Ce pays des mirages produit des individus dont le talent et la popularité sont proprement stupéfiants – Oprah Winfrey en est un exemple parfait. Il est hanté par une légion de fantômes dont l’ombre menaçante plane au-dessus de lui avec la même ténacité et la même force survoltée que celles qui ont permis à une poignée de pauvres soldats blancs dépassés en nombre et en armement de mettre une raclée à l’armée de l’Union pendant trois longues années au cours de la guerre de Sécession, il y a de cela cent cinquante ans.

Le Sud a bien failli gagner cette guerre, et peut-être qu’il aurait dû la gagner, parce que les gens du Sud savent jouer la comédie et faire semblant avec une intelligence qui n’a pas d’égale. Ils vous aveuglent avec une politesse et des égards qui ne vous renseignent guère sur la puissance cachée à l’intérieur. En dehors de leur salle de bains, ce sont des caméléons, ils voient tout en rose, ils prennent leur temps, ils jouent les dingos inoffensifs. Mais sous ce vernis un peu bonasse, derrière les courbettes et les salamalecs, derrière les Moon Pies au chocolat, les cigarettes, le bavardage sur ce bon vieil Alabama Crimsom Tide[1] et tous les braillements pour invoquer le Seigneur, la main qui se cache dans leur dos est un poing, lourd et noueux, prêt à vous frapper comme une massue. Si cette main vous arrive dessus, écartez-vous vite, ou vous risquez de passer le reste de votre vie à aspirer vos repas avec une paille.

Personne en Amérique n’est plus conscient du pouvoir des gens du Sud que les Noirs qui vivent au milieu d’eux. Il y a un vieux dicton qui vient du temps de l’esclavage : “Viens ici, va là-bas, te fais pas remarquer”, et les descendants de ces esclaves sont des experts dans ce domaine. Ils font tout ce qui doit être fait, ils disent tout ce qui doit être dit, puis ils filent vers la sortie pour échapper à la méchanceté des Blancs qui, ils en sont certains, va s’abattre sur eux comme une averse à un moment ou à un autre. Brown, qui a grandi dans une famille désunie et a passé trois ans dans une maison de correction avant ses dix-huit ans, a aussi appris à éviter la méchanceté des Blancs. Grâce à des années de pratique, il savait mieux que personne dissimuler, se fermer, s’enfermer, s’isoler, baisser le rideau, se barricader, installer des miroirs dans les pièces, clouer de fausses portes et de fausses lames de plancher pour piéger tous les visiteurs qui viendraient à l’interroger sur les profondeurs de son âme. Il faisait la même chose avec son argent. Depuis l’époque où, petit garçon, il s’était acheté sa balle et sa batte avec l’argent qu’il avait gagné en dansant et en cirant les chaussures de soldats noirs basés à Fort Gordon, non loin de là, Brown a toujours surveillé son argent de près. Quand il est devenu une star, il a aménagé une pièce secrète dans sa maison pour y mettre son liquide. Il cachait de l’argent dans des chambres d’hôtel éloignées de chez lui, il allait partout avec des dizaines de milliers de dollars, peut-être même des centaines de milliers, entassés dans une valise ; il gardait des liasses de chèques de banque dans son portefeuille. Il avait toujours une porte située à l’arrière, une sortie de secours, un moyen de s’échapper, parce que derrière les fenêtres condamnées de sa vie, la peur de se retrouver démuni était si intense chez le Parrain qu’elle pouvait l’engloutir totalement et l’entraîner dans des comportements insensés. Un jour, j’ai demandé à Charles Bobbit, son manager particulier qui, mieux que quiconque sur terre, a connu James Brown pendant quarante et un ans, quel était le sentiment le plus profond, le plus vrai, que les Blancs inspiraient à James Brown.

Bobbit a attendu un moment avant de répondre, regardant ses mains, puis il a dit :

— La peur.

Cette peur – le fait de savoir qu’un seul faux pas pendant que vous errez dans le labyrinthe de la réalité de l’homme blanc peut vous renvoyer là d’où vous venez aussi vite qu’un homme-canon est éjecté de son tube dans un cirque – est la kryptonite qui est posée sous le lit de tout grand artiste noir, depuis Bert Williams, la star de la radio des années 1920 jusqu’à Jay Z en passant par Miles Davis. Si vous ne trouvez pas une petite pièce doublée de plomb où vous pouvez fuir cette peur panique et vous mettre à l’abri de ses rayons nocifs, c’est elle qui va contrôler votre vie. C’est la raison pour laquelle Miles Davis et James Brown, qui avaient tous deux la réputation d’être acariâtres et extravagants, semblent si comparables. Chacun admirait l’autre de loin. Ceux qui les ont connus en font la même description : des hommes durs en apparence, mais, derrière le miroir, des êtres sensibles, bons, loyaux, fiers et tourmentés, se démenant pour garder à distance ce qui les faisait souffrir, ayant recours à toutes sortes de trucs, de tours de passe-passe, de combines et de manigances pour faire croire à tout le monde qu’ils étaient détachés alors que ce détachement était en fait ce qui les dévorait vivants. Garder à distance ce qui le faisait souffrir était une occupation de tous les instants et James Brown s’y employait davantage que toute autre star noire avant lui ou après lui.

— On ne connaissait pas James Brown, dit son avocat Buddy Dallas, parce qu’il ne voulait pas être connu. J’ai travaillé avec lui pendant vingt-quatre ans et je n’ai jamais connu quelqu’un qui se donnait plus de mal que lui pour empêcher les gens de savoir qui il était.

Il m’arrive encore de passer en voiture devant cette vieille demeure dans le Queens. J’ignore qui l’habite aujourd’hui. On raconte qu’elle a appartenu à quatre propriétaires différents avant d’être rachetée par James Brown. Il paraît que l’un d’eux était Cootie Williams, trompettiste dans l’orchestre de Duke Ellington. Les quatre propriétaires, m’a-t-on dit, ont perdu cette maison avant que James Brown n’en fasse l’acquisition. Mais lui ne l’a pas perdue. Il l’a gardée une dizaine d’années, puis il l’a revendue en faisant un bon bénéfice, en 1968, trois ans après avoir serré la main de ma sœur Dotty.

Pendant des années, cette maison est restée un mystère pour moi. Pendant des années, j’ai eu envie d’y pénétrer, de savoir ce qui se passait à l’intérieur. Maintenant, je n’ai plus envie de savoir. Parce que je le sais déjà.