Un moindre mal

Juillet 1957

1

Dans les eaux vertes peu profondes, les petites créatures de l’océan se montraient. Des vairons ternes apparaissaient là où les herbes marines s’éclaircissaient, leurs yeux de poissons écarquillés par l’étonnement d’avoir survécu à une marée de plus. Des bernard-l’ermite traînaient leur fardeau sur le fond, tels de vieux réfugiés depuis longtemps en peine, et des méduses effilochées dérivaient comme des âmes traversant les limbes.

Sur la plage, quelques personnes étaient éparpillées dans un état de torpeur immobile, totalement envoûtées par le soleil de juillet. Des mères allongées portant des Ray-Ban surveillaient les gestes mollassons de leurs enfants. Depuis l’ombre de leurs chapeaux, des couples âgés jetaient un regard absent, comme perdus au cœur d’un très vieux rêve où même la nostalgie et les regrets avaient été émoussés par la chaleur accablante.

Les maillots de bain, les parasols et les glacières de la petite colonie mouchetaient la plage de taches de couleurs. Parfois, une légère brise arrivait de la mer et effleurait leurs joues, agitait les pages de leurs livres et de leurs magazines. Elle apportait les rumeurs d’un Atlantique sauvage et haletant – les poissons, la mort et l’oubli – et les poussait à jeter un regard furtif à l’horizon.

Entre de longues étendues boisées et désertes se trouvaient des baraques à palourdes et des maisons solitaires qui se délabraient au milieu de cours envahies de mauvaises herbes, transformées sans trop d’enthousiasme en boutiques de souvenirs pour l’été. Des magasins de vins et spiritueux, de nouveaux motels et des restaurants de fruits de mer avaient fait leur apparition. Ils inondaient les bas-côtés de ce qui était presque devenu une grand-route d’un fatras de néons et de plastique. Le kitsch maritime était omniprésent : poisson parlant, capitaines de dessin animé, crustacés au large sourire, filets tendus décorés de bouées et de coquillages peints.

Au bout d’un kilomètre et demi, les commerces se faisaient plus rares, les roseaux surgissaient, un aperçu d’océan, l’odeur de décomposition, puis une autre enfilade de magasins dans une autre ville : Eastham, Brewster, Orleans, Chatham.

À Hyannis, la route n’était qu’un large boulevard de boutiques basses. Dans une rue transversale se trouvait un ensemble de bâtiments détériorés par les intempéries, vestiges morts et vides du commerce maritime, les fenêtres maculées, l’herbe poussant dans les gouttières. À côté, une gare routière et un petit cimetière entouré d’une palissade.

Par la fenêtre ouverte du poste de police, le lieutenant Warren observait cette immobilité. Le guichetier de la gare routière ressemblait à un fantôme derrière sa vitre, spectre figé qui ne bougeait de temps en temps que pour tourner les pages de son livre.

Il y eut un coup à la porte, Warren se retourna et vit le sergent Garrity passer la tête dans l’entrebâillement. Garrity regarda le sol et observa un silence avant de parler, ce qui signifiait que le sergent se réjouissait d’être porteur de mauvaises nouvelles et savourait l’instant avant de les transmettre.

— Quelqu’un pour vous, lieutenant.

Warren se leva et se dirigea vers l’accueil. Sur le banc face au bureau du sergent se trouvaient Jane Myrna, la maîtresse de la classe d’été, et son fils, qu’on appelait Little Mike. La jeune femme leva les yeux.

— Monsieur Warren, dit-elle, nous avons eu un accident.

Little Mike s’absorba soudain dans un livre posé sur ses genoux. Un de ceux pour les enfants en bas âge, avec des textures à toucher. Il était petit pour son âge. Ses jambes pointaient tout droit du banc sur lequel il était assis, et Warren vit qu’une serviette était enroulée autour de son pantalon en flanelle grise. Sur leur gauche, la présence de Garrity, qui froissait des papiers et fermait des tiroirs, était menaçante. Warren leur fit signe de le suivre dans son bureau. Little Mike emboîta le pas à sa maîtresse, attrapa son livre et les extrémités dénouées de la serviette, essayant de la maintenir enroulée autour de sa taille.

Dans le bureau de Warren, il n’y avait ni souvenir, ni photographies ou quoi que ce fut qui puisse suggérer une histoire personnelle. Seuls des communiqués, les tableaux de service des équipes et un calendrier du chantier naval de Cameron, où il faisait parfois des heures supplémentaires comme charpentier, étaient affichés. La page du mois montrait le cliché mal cadré d’un bateau de travail sur cales à la coque rouge avec, en fond, une étendue de pins sauvages.

Jane Myrna s’installa sur une chaise posée contre le mur, tandis que Little Mike s’asseyait sur le sol derrière le bureau de son père et ouvrait Lapin câlin. Warren se planta devant Jane, les mains sur les hanches et les jambes écartées, puis il se rendit compte que ce n’était pas l’attitude à adopter et essaya de prendre un air plus détendu. Les exigences de son travail mettaient à mal les conventions sociales. Il aimait beaucoup Jane Myrna parce qu’elle était très gentille avec Mike et qu’il la croyait sincère et vertueuse. Voilà la vérité, se convainquit-il. Mais savoir que ce n’était pas l’entière vérité le faisait cligner des yeux et danser d’un pied sur l’autre. Il s’efforça de ne pas l’étudier dans les moindres détails, là, dans son bureau, en train de croiser les pieds sous la chaise et de lever les yeux vers lui, le visage ouvert.

— Les garçons l’embêtaient, disait-elle. Il a apporté son livre à l’école et ils l’ont vu. Nous essayons vraiment de garder un œil sur lui, mais cette fois, ils l’ont attrapé pendant qu’il était à l’écart.

— Ils lui ont fait mal ?

— Je pense qu’ils l’ont seulement un peu bousculé, mais vous savez comment il est.

— Oui.

— Il a mouillé sa culotte.

Little Mike était invisible. On ne percevait que son léger murmure provenant de derrière le bureau. Jane continua :

— Je l’aurais ramené à la maison pour le changer, mais il faut que je retourne en classe. Je me suis dit qu’il était préférable de venir ici.

La rage et le chagrin, ces douleurs désormais familières, envahirent la poitrine de Warren, comme un mal soudain. Cela se produisait à chaque incident impliquant Little Mike, mais ne perdait jamais en intensité. Il ne savait plus comment se comporter face à Jane, père chagriné une fois de plus, comment manifester une réaction adéquate, en colère, posé, compatissant, maîtrisant la situation. Il ne savait pas quelle attitude était la bonne. Un jour, ils avaient fait manger au garçon de la merde de chien. Ils l’avaient poussé à se couper les sourcils avec des ciseaux en cours de dessin. Ils reproduisaient les prises de catch qu’ils voyaient le samedi matin à la télévision et lui avaient presque démis l’épaule. L’incapacité de Mike à pleurer était déconcertante. C’était comme s’il avait reçu un message divin auquel son père n’avait pas accès, lui disant qu’il devait en être ainsi.

— Je crois que ça ira pour aujourd’hui, dit Warren.

— Je suis désolée, monsieur Warren.

— Ce n’est pas votre faute.

— J’essaie de garder un œil sur lui.

— Je sais, Jane. Je vous en suis reconnaissant.

Jane alla dire au revoir à Little Mike. Tandis qu’elle se dirigeait vers la porte, Warren ajouta :

— Qui étaient les garçons ?

Son visage trahit son désarroi. Elle commença à ouvrir la porte, puis la referma.

— C’était… Danny Freitag, Shaggy Hilliard. Vous savez. Ceux-là.

Il nota les noms.

— Quelqu’un d’autre ?

Sa détresse sembla s’aggraver.

— Ken Reich. Fred Finn. Matt Langella.

Après son départ, Warren laissa tomber la feuille de papier sur son bureau. Ce n’était pas la première fois qu’il dressait une telle liste. Après l’épisode de la merde de chien, il avait rendu visite à chacune des familles. Il arrivait en uniforme et, même s’il s’agissait d’un problème strictement personnel, il ne faisait rien pour dissiper l’impression qu’il était là pour des raisons officielles. Les insinuations tacites, le climat ambiant menaçant et l’autorité liée à sa situation semblaient avoir produit l’effet désiré. Mais il en avait gardé un sentiment de malaise, de honte, et des rumeurs avaient plus tard circulé en ville, disant qu’il avait outrepassé les limites.

Warren s’assit derrière son bureau et regarda le garçon. Little Mike avait les capacités mentales d’un enfant de trois ans. Il était totalement incapable de dissimuler ce qui le distinguait et invitait à abuser de lui. Il semblait indifférent aux humiliations dont il souffrait régulièrement, plus inquiet, semblait-il, de l’effet qu’elles produisaient sur son père. Il tenait maintenant la main de celui-ci contre sa poitrine.

— Papa, dit-il, ne sois pas triste.

C’était cette stupidité absolue, innocente, que Warren trouvait dévastatrice. Ça, et la troublante perspicacité d’un garçon si diminué. Comme si, après chaque incident, il devait auditionner pour obtenir l’approbation de son père, s’assurer qu’il la méritait toujours, s’assurer que les derniers mauvais traitements subis n’avaient pas provoqué un séisme dans la seule certitude qu’il connaissait. Il semblait avoir le sentiment qu’après chaque humiliation il pourrait être confronté à l’ultime rejet : que son père, son seul ami, ne veuille plus de lui, et ces gestes à fendre le cœur étaient sa façon de réclamer la clémence de celui dont il avait le plus besoin.

— Papa, demanda-t-il. Il y a des méchants ici ?

La tristesse qui pesait sur le cœur de Warren se répandit dans sa gorge et lui piqua les yeux.

— On en a peut-être un ou deux.

— Je peux les voir ?

— Pourquoi veux-tu voir des méchants, Mike ?

— Papa ! Des méchants !

— Viens. Rentrons à la maison.

Le hall était silencieux, un jour de semaine tranquille au milieu de l’été et personne dans les parages. Le poste de police sentait le détergent senteur pin et le cuir neuf. Warren sortit avec Mike dans l’après-midi radieux et, une fois les lourdes portes vernies refermées derrière eux, le poste de police s’emplit à nouveau de silence. Le sergent de permanence, au teint rubicond de gros buveur, regarda le registre, le bref récit triste et sinistre d’un court laps de temps dans une petite ville côtière. La vie cachée, les envies, les illusions et les mésaventures qui semblaient d’une certaine façon plus mesquines, sales et tragiques à cause du cadre de carte postale de bord de mer. Les coins de sa bouche se relevèrent tandis qu’il faisait courir son doigt sur les entrées de la nuit précédente : un mari ivre et violent dans Willow Street. Une vieille dame atteinte de démence renversée par une voiture et tuée sur la Route 149 à Mashpee. Un garçon de six ans porté disparu à Truro.

 

 

À la section 1124 de l’American Legion, les bulles remontaient dans la bière ambrée, le liquide baignant dans la lumière de la grande fenêtre panoramique derrière le bar qui donnait sur la Route 132 et l’aérodrome municipal. L’air réfrigéré rafraîchissait la salle et, à trois heures, il y régnait cette convivialité nonchalante de local associatif.

Denny Nelson essuyait les verres derrière le bar. Ancien cuisinier de la Navy, son train-train quotidien consistait à faire des commentaires grivois et le récit de son incompétence militaire. Il était devenu une institution à la section 1124, son baratin très porté sur le sexe et son ingénuité en général participaient intégralement à l’atmosphère de l’endroit. Ses gestes se firent moins vigoureux puis s’arrêtèrent quand il vit une Ford deux-portes neuve se garer dans le parking. Nelson se prenait pour un comique et, alors que ses commentaires étaient généralement destinés à toute la salle, il baissa la voix pour que seuls les hommes assis au bar puissent l’entendre.

— Aux postes de combat, aux postes de combat. L’artillerie lourde arrive.

Un concert de murmures se propagea le long du bar.

— Oh ouais !

— Regardez-moi ça.

— Regardez qui voilà.

L’homme qui traversait le parking à grandes enjambées était bâti comme un docker, les épaules et la poitrine massives, les jambes comme des troncs. Il avait les cheveux courts et hérissés, coupés en une brosse stricte. Il portait un costume léger gris pastel, une chemise blanche et une cravate bleu vif. De sa poche de blazer dépassait un mouchoir d’un bleu assorti. Quand il entra dans la salle, Nelson fit claquer ses talons et exécuta un salut appliqué. Le nouveau venu traversa la salle les yeux fixés droit devant lui avec cette sorte de complaisance qu’affectent parfois ceux qui se savent observés. Quelques hommes choisirent de ne pas du tout le regarder, comme les couvreurs à l’air sauvage, brûlés par le vent, leurs bras nus noircis par le goudron, qui baissèrent la tête sur son passage.

Au bar, quelqu’un dit :

— Il ressemble à Aldo Ray, non ?

Le visiteur se dirigea vers un box dans un recoin sombre de la salle. Une fois qu’il fut assis, Denny Nelson arriva avec un martini.

— Capitaine Stasiak, monsieur, dit-il. Comment allez-vous ?

— Et vous, Nellie ?

Dale Stasiak arborait le bronzage uniforme d’une star de cinéma, jusqu’au cuir chevelu, luisant sous les fins épis de sa coupe en brosse. Malgré l’absence de transition entre sa tête et ses épaules et ses lèvres plutôt épaisses, il n’avait pas le visage d’un homme incroyablement trapu. Ses traits étaient ceux d’un homme plus fin, mais l’ensemble lui donnait un air dur et autoritaire. Ses yeux étaient d’une douce couleur noisette, ce qui produisait un effet troublant, étant donné leur place proéminente dans le visage de cet homme incarnant la virilité absolue.

Denny Nelson battit précipitamment en retraite derrière le bar, à sa place. Stasiak déballa lentement un panatela et attendit le procureur. Quand celui-ci arriva, il se posta à l’entrée et promena son regard à travers la salle, l’air méfiant et sur la défensive. Elliott Yost était un homme petit et menu qui semblait ne jamais pouvoir trouver un costume à sa taille. Les mèches à l’air maladif qu’il avait plaquées sur son crâne chauve à l’aide d’une pommade le matin étaient devenues rebelles l’après-midi. Stasiak gloussa en regardant Elliott traverser la pièce avec sa sacoche.

— Dale, dit Elliott en tirant une chaise face à Stasiak.

— Bonjour, Elliott.

Elliott Yost était le procureur de Cape Cod et des îles depuis 1951. Les affaires dont il avait eu la charge durant toutes ces années étaient principalement constituées de vols quelconques et de crimes impulsifs. Il n’y avait généralement qu’un meurtre par an, toujours habilement résolu et sans beaucoup d’efforts de sa part. Elliott vivait avec sa femme et ses deux fils adolescents à Sandwich, un petit village paisible qui avait réussi à garder le charme de la décennie précédente tout en intégrant quelques aspects de la nouvelle. C’était le lieu idéal pour quelqu’un comme Elliott, que le désordre affligeait et qui vivait avec le sentiment qu’un grand bouleversement mondial était en marche et que, d’un certain endroit à l’ouest du canal, on pourrait le voir venir de loin avant qu’il ne déferle. L’arrivée de Dale Stasiak à Cape Cod semblait confirmer son impression, même si Elliott ne savait pas s’il fallait s’en réjouir ou s’en inquiéter. Le policier d’État décoré s’était fait un nom dans une campagne contre la mafia à Boston – la désormais célèbre affaire Attanasio. Il était entendu que Stasiak avait été nommé à la tête de l’escadron D, basé aux baraquements de Yarmouth, en récompense. Mais Elliott n’était pas le seul à trouver cette mutation un peu surprenante. Il était possible que cette affectation n’ait rien à voir avec le prestige. Elliott se demandait si l’arrivée de Stasiak présageait d’événements à venir ou si elle était au contraire censée les en protéger. Il n’avait pas beaucoup de relations avec les bureaux du procureur général à Boston et il avait le sentiment d’avoir été laissé dans le brouillard.

Il avait travaillé sur quelques dossiers mineurs avec Stasiak depuis son arrivée. Celui-ci se montrait rarement dans les bureaux d’Elliott, préférant envoyer deux des nouveaux hommes taciturnes et peu coopératifs qu’il avait amenés avec lui de Boston. Elliott n’aimait pas non plus conduire ses affaires dans un bar, mais il supposait que ça faisait partie de la culture rude et insubordonnée des flics de Boston à laquelle Stasiak était habitué.

Durant ses toutes premières rencontres avec Stasiak, Elliott avait essayé de bavarder, ce qui n’était pas son style, mais il ne voulait pas se montrer distant et il était important que Stasiak l’aime bien. Il s’avéra cependant que le policier ne trouvait aucun intérêt aux bavardages, et que de toute façon Elliott le trouvait impénétrable donc, désormais, quand ils se rencontraient, Elliott passait directement aux choses sérieuses. Il commençait à croire que Stasiak ne l’appréciait pas et il se disait que le policier verrait peut-être d’un bon œil une démarche rationnelle.

Ce rendez-vous-là mettait le procureur encore plus mal à l’aise que d’habitude. Un jeune garçon avait été porté disparu à Truro et quatre jours étaient passés sans aucun signe de lui. Ce matin-là, Elliott avait découvert que la famille avait engagé un avocat et que des plaintes avaient été formulées quant à la façon dont Stasiak menait l’enquête.

Denny Nelson se matérialisa à la périphérie de son champ de vision, ce qui le fit sursauter.

— Que puis-je vous servir, monsieur ?

Elliott s’affaira dans sa sacoche et jeta un regard autour de la pièce, vers la plaque du corps des marines fixée sur les lambris en pin, vers le drapeau rouge et or du régiment. Il n’était que 3 h 15 de l’après-midi.

— Je prendrai une Schaefer, répondit Elliott.

Quand Denny Nelson fut hors de portée d’oreille, Stasiak dit :

— Alors, que se passe-t-il, Elliott ?

— Eh bien, tout d’abord, le garçon porté disparu à Truro. Quelle est la situation ?

— Nous commençons à draguer les étangs demain, dit Stasiak. Il y en a pas mal dans le coin.

— J’ai cru comprendre que vous aviez interrogé les parents.

— C’est exact.

— Au commissariat ?

— Ouais.

— Dale, je ne vais pas mettre en doute vos compétences, en aucune façon. Je ne ferais jamais ça. Mais vous devez savoir qu’il y a eu une plainte à ce sujet. Ils ont été au conseil municipal pour protester contre la façon dont ils ont été traités. Et ils ont engagé un avocat. Il m’a appelé ce matin.

— Les parents sont affolés.

— Ils disent qu’ils ont été traités comme des suspects.

Stasiak jeta un tel regard au procureur qu’Elliott fut content de voir arriver Denny Nelson, un verre plein à ras bord posé sur un plateau rond. Il fit tout un cirque quand on lui servit sa bière, desserra sa cravate et avala une première gorgée d’un air – espérait-il – avide. Quand il leva la tête, les yeux de Stasiak étaient posés sur lui, morts dans leurs orbites comme une paire de billes.

— Je comprends que vous ayez vos méthodes, Dale. Mais une plainte auprès des conseillers municipaux… Nous ne voulons pas partir du mauvais pied avec cette affaire.

Perturbé par le silence de Stasiak, Elliott passa rapidement au procès à venir d’un gang de voleurs de voitures et aux preuves contre un contremaître du service des travaux publics que l’on soupçonnait de revendre du matériel provenant des magasins de l’État. Elliott se jetait sur sa bière de façon répétée et, à chaque fois, sa volonté diminuait.

— Je pense avoir peut-être les preuves qu’une opération illicite de prêt d’argent est en cours, dit Elliott, refoulant l’amertume et le goût de malt qui remontaient dans sa gorge.

— Ici ? J’en doute franchement.

— Qu’est-ce que vous diriez si je vous apprenais que je connais un homme qui a emprunté cent cinquante dollars à dix pour cent d’intérêts – composés – par semaine et s’est fait tabasser parce qu’il ne pouvait pas payer ?

— Je dirais qu’il devrait emprunter son argent à la banque. Comment s’appelle cet homme ?

— Russell Weeks.

— Qui s’en occupe ?

— La police locale. Celle de Barnstable. Le lieutenant Warren. Vous le connaissez ?

Stasiak secoua la tête.

— Alors, que raconte Russell Weeks ?

— Pas grand-chose. C’est surtout sa femme qui en parle. Elle est employée de maison chez les DuPont, à Oyster Harbors.

— Les DuPont ?

— C’est ça. De l’usine chimique DuPont. Un avocat qu’ils ont sous contrat a appelé mon bureau. Apparemment, la femme travaille chez les DuPont depuis plus de vingt ans, ils ont tissé des liens. J’imagine qu’elle a été raconter ses problèmes, ou ceux de son mari, à Mme DuPont et ils se sont occupés de son affaire.

— Ils vous ont donné des noms ?

— Pas encore. Au début, le mari ne voulait même pas en parler. Il a trop peur de citer des noms pour le moment, mais je pense qu’il va changer d’avis.

Stasiak sirota son verre et promena son regard sur la salle, perdu dans ses pensées ou s’ennuyant, Elliott n’en savait rien.

— On devrait probablement jeter un œil à ça aussi, dit Stasiak.

— Merci. J’allais vous demander si vous le feriez.

Leurs affaires terminées, Elliott dit au revoir en jetant un regard furtif à son verre de bière presque vide. Stasiak commanda un autre martini et regarda le soir tomber sur l’aérodrome endormi de l’autre côté de la route. Il quitta le local des anciens combattants et roula vers l’est, à l’autre bout de Cape Cod, vers sa maison de Wellfleet. Il faisait maintenant nuit et le brouillard arrivait de l’océan, envahissait les bois et les silhouettes ramassées des petites villes.

Stasiak songeait aux parents du garçon porté disparu, les Gilbride. Ils venaient du Tennessee et séjournaient dans une petite maison à Truro. L’enfant avait disparu aux alentours de 10 heures du matin, le 9 juillet, trois jours auparavant. Stasiak avait été dur avec les parents. Il avait saisi leur voiture, les avait photographiés et avait demandé à ses hommes de montrer leurs photos dans les stations-service, les restaurants et tous les endroits où ils auraient pu être vus à l’heure approximative de la disparition de leur fils. Finalement, il avait dû les laisser partir, mais il souhaitait toujours faire une nouvelle tentative avec la mère. Elle avait été si fragile la première fois que la moindre question d’ordre général la faisait sangloter et déchirer ses vêtements. Il avait compris que leur avocat allait venir de Knoxville. Stasiak voulait aller la voir avant son arrivée, mais il ne pensait pas en avoir l’occasion. Si Elliott n’avait pas les épaules pour ça, Stasiak allait devoir lui remettre les idées en place. Il savait jusqu’où il pouvait aller avant qu’on ne considère qu’un aveu avait été extorqué. Et il dirait à Yost qu’il se fichait des bonnes manières qu’ils observaient par ici. Il pourrait lui raconter quelques histoires à faire dresser les cheveux sur la tête qui changeraient sa façon de penser, comme la découverte du petit Derry dans la citerne d’un sous-sol de Worcester.

Il se gara dans un petit parking couvert de gravier où se trouvait un fast-food A&W. Hormis Stasiak et sa Ford, le parking était désert. L’enseigne A&W répandait ses lumières orange et blanches, teintant le brouillard d’un éclat coloré électrique qui donnait l’impression qu’elle était enveloppée d’une aura. Les jeunes employés avaient laissé la fenêtre de service ouverte et il les entendait parler d’un ton doux, indolent, comme des voix en train de glisser vers le sommeil.

Stasiak se dirigea vers une cabine téléphonique et referma la porte derrière lui. Il introduisit une pièce de dix cents et composa un numéro.

— Police d’État, inspecteur Heller.

— Quelle est la situation, Heller ?

— La situation est bonne.

— Rien que j’aie besoin de savoir ?

— Non. Tout est calme.

— Nous devons retrouver Russell Weeks, dit Stasiak.

— Russell Weeks.

— Ouais, Russell Weeks et Mme Weeks. Vous les connaissez ?

— Oui, chef.

— Contactez Stevie.

— Quand ?

— Maintenant.

 

 

 

2

La maison triangulaire toute simple avec deux chambres que louait Warren et dans laquelle il vivait avec son fils se trouvait dans un lotissement d’après-guerre construit à la hâte, du nom de General Patton Drive. Destiné à loger à un prix raisonnable les GI qui revenaient de la guerre, le quartier était peu à peu devenu un refuge pour les familles en difficulté et les couples de bons à rien. C’était différent au début. Warren se souvenait des moulures aux couleurs vives des maisons et des arbres tout juste plantés, des pelouses émeraude et des allées aux bordures bien nettes, de ce petit quartier qui s’annonçait comme une promesse et un espoir. Il avait passé trois ans et demi dans le Pacifique et, encore aujourd’hui, il gardait en mémoire la joie et l’espérance, même si tout avait si mal tourné. Il se rappelait les signaux des lucioles au-dessus des pelouses les soirs de juin et l’odeur des taies d’oreillers étendues toute la journée au grand air. General Patton Drive était peuplé de jeunes couples qui reprenaient tout juste leur vie après la guerre, mais ils étaient tous partis ailleurs et, maintenant, il restait là avec Little Mike et avait souvent le sentiment qu’une énorme explosion avait eu lieu dans sa vie, la soufflant de l’intérieur et ne laissant que les murs, une carcasse vide dans laquelle lui et le garçon se mouvaient comme dans un rêve.

Il était reconnaissant envers Jane Myrna, qu’il avait engagée pour s’occuper de Mike durant l’été et qui, d’une certaine façon, rendait sa situation moins désespérée. Il ne s’agissait pas seulement de sa présence, mais du sillage qu’elle créait, de ce qu’elle laissait derrière elle, le léger parfum du savon qu’elle utilisait, les petits projets artistiques qu’elle réalisait avec Mike, le bandeau pour cheveux maintenant bien visible sur la table où Warren l’avait posé pour qu’elle le voie en arrivant lundi, un geste qui méritait d’être examiné avec soin même s’il se convainquait lui-même de son innocence.

Warren fumait debout à la porte de la cuisine, à l’arrière de la maison, en T-shirt. Des steaks hachés grésillaient dans une poêle à frire sur le gaz pour le dîner, la graisse sautait et se figeait sur le comptoir. La maison était si petite que le salon n’était qu’à quelques pas. Little Mike était par terre vêtu de la grenouillère qu’il voulait absolument porter, même s’il était trop grand pour elle. Warren le regardait, couché sur le côté, en train de s’amuser avec son dernier jouet, la machine à laver. Il était tour à tour fasciné et consterné par ce que Mike trouvait pour jouer. Des objets qui témoignaient d’une obsession maniaque et d’une inventivité qui n’aurait jamais l’occasion de se développer. Ces derniers mois, Mike avait été obnubilé par tout ce qui concernait la lessive. Il collait aux basques de son père quand il lavait le linge, le harcelant pour qu’il laisse le couvercle ouvert afin qu’il puisse s’asseoir sur le comptoir et regarder l’eau. Il avait fabriqué une sorte d’agitateur avec la roue d’un camion Tonka cassé fixée au bout d’un long crayon, qu’il faisait tourner dans un bocal rempli d’eau savonneuse et de petits bouts de tissu. Il s’occupait ainsi pendant des heures.

Warren regarda la cigarette à moitié consumée entre ses doigts, puis il leva les yeux vers le fil à linge et la cuve à mazout. D’une certaine façon, rester ici ressemblait à une pénitence gratuite, non seulement à cause du déclin du quartier, mais aussi de ce qui s’y était passé. Mais le loyer était bas, et comme Warren n’avait pas beaucoup d’argent, il essayait d’en mettre assez de côté au cas où une opération ou un traitement pourrait aider Mike. Les médecins lui avaient dit que l’arriération mentale du garçon était une déficience de naissance incurable, mais ils trouvaient sans cesse quelque chose de nouveau – comme le récent vaccin contre la polio – et on ne savait jamais.

Une semaine plus tôt, Jane lui avait parlé d’un endroit dirigé par l’Église catholique et avait suggéré que ce serait une bonne alternative à l’école publique. Warren avait entendu parler de Nazareth Hall. Il voyait parfois les gamins quand il passait en voiture devant le bâtiment, et il se sentait obligé de détourner le regard. Jane lui avait dit que le personnel comptait des professionnels, des psychiatres et des sœurs qui avaient étudié la psychologie du développement et l’arriération mentale. Certains avaient une expérience clinique à l’hôpital. Warren lui avait dit qu’il y songerait.

Le soleil se couchait dans un brouillard laiteux juste au-dessus de la cime des arbres. Un bruit transperça l’atmosphère, un braillement ou un cri, difficile à dire. Il aurait pu s’agir d’un chat, d’une femme ou d’un enfant. Warren réalisa qu’il lui était difficile d’échapper un instant à la tension ambiante et à l’état de vigilance dans lequel il se trouvait. Il avait passé toute sa vie entouré d’hommes et, la plupart du temps, les avait commandés, mais il ne se sentait pas à l’aise au milieu d’eux. Marvin Holland, le chef de la police de Barnstable, avait eu une crise cardiaque un mois plus tôt. Comme il était le plus gradé après lui, Warren avait pris sa place. Le chef avait soixante-cinq ans et, avec son passé médical, il était fort possible qu’il ne reprenne pas le travail. Il y avait de bonnes chances que Warren soit nommé à sa place, bien qu’il ne soit pas né ici et qu’il ait grandi à Boston. Il en résultait ce genre de drames provinciaux que les gens trouvaient irrésistibles. Le problème de Marvin Holland et du poste de chef provoquait chez lui un état d’alerte désagréable. Il était sur ses gardes, avide, anxieux, comme toujours quand il faisait preuve d’ambition. Il se sentait partir à la dérive.

Que voulait-il ? se demandait-il. L’avenir s’agitait en tous sens comme un gros animal dérangé pendant son sommeil. Du seuil de la porte où il se tenait, il scruta l’obscurité de la petite maison où sa radio de police était posée sur le comptoir, aussi silencieuse qu’une pierre.

 

X

Le lendemain, Warren était dans son bureau et parcourait le registre des appels de l’équipe de minuit-huit heures quand les deux inspecteurs entrèrent. Ed Jenkins et Phil Dunleavy avaient un air pincé et sérieux et ne le saluèrent pas, Jenkins s’adossa à un classeur et Dunleavy s’assit en face du bureau de Warren. Ed Jenkins était un de ces hommes petits dont le comportement proclame qu’il faut compter avec eux. Il avait le nez tordu, la mâchoire agressive et il se déplaçait avec l’assurance excessive de ceux dont la taille les fait douter d’eux-mêmes. Jenkins pouvait être mal embouché et jouer au petit malin venu de la grande ville quand il voulait, mais Warren savait que c’était en fait un homme modeste, avec une piètre opinion de lui-même. Dunleavy était un grand type élancé aux épaules étroites, qui se tenait légèrement voûté. Il avait des cheveux blonds fins qui se dégarnissaient et blanchissaient, et un visage impassible, légèrement flasque et aristocratique. Warren travaillait avec Jenkins et Dunleavy depuis assez longtemps pour savoir qu’ils étaient qualifiés et fiables. Il se sentait parfois débordé par la direction du service et il leur était reconnaissant de leur présence.

Un garçon était porté disparu depuis quatre jours à Truro. C’était en dehors de la juridiction de Barnstable, mais Warren avait appelé le chef de la police de Truro le matin pour voir s’il pouvait s’occuper de certaines informations de son côté. Le chef n’avait pas été coopératif, comme on pouvait s’y attendre. La police d’État travaillait avec lui, et Warren n’avait-il pas ses propres problèmes, là-bas ?

Une pile de photos de l’enfant était posée sur le bureau. Un grand sourire, des taches de rousseur sur l’arête du nez, une coupe en brosse avec un épi sur le devant. La photo avait été distribuée à tous les policiers pour qu’ils l’affichent dans les épiceries, aux coins des rues et dans les cabines téléphoniques. Warren interrogea les deux inspecteurs :

— Les gars, vous avez quelque chose sur ce gamin ?

— Seulement ce qu’on a reçu par télétype, répondit Dunleavy. C’est l’affaire de Truro. On n’a même pas regardé. On était censés le faire ?

— Non. Je me disais qu’on pourrait les aider s’ils nous donnaient des informations sur lesquelles travailler. J’ai parlé à leur chef ce matin.

— Et alors ?

— Pas question.

— C’est un abruti, dit Jenkins.

— S’il y a du nouveau, ils le gardent pour eux, dit Dunleavy. Le gamin est sûrement en train de dériver dans un étang quelque part.

— Les flics d’État travaillent dessus, non ? renchérit Jenkins. Laissons-les résoudre ça. Les flics de Truro n’arriveraient pas à trouver le gamin même s’il était devant le poste de police.

Warren retourna face contre le bureau les photos de l’enfant.

— Quoi d’autre ?

— Russell Weeks, répondit Dunleavy.

L’affaire Weeks avait commencé avec un coup de fil d’Elliott Yost, qui avait été contacté par un avocat de la famille DuPont concernant la situation critique d’une employée de maison de longue date dans leur résidence d’été à Oyster Harbors.

Miriam Weeks, que Lois DuPont aimait beaucoup, avait parlé à sa patronne de ses malheurs causés par la légèreté de son mari concernant l’argent et par un groupe d’hommes auxquels il avait emprunté cent cinquante dollars. Russell Weeks avait été embarqué de chez lui un soir, conduit quelque part et sévèrement tabassé. Il avait rempli un petit sac et avait disparu, laissant seules Mme Weeks et leur fille de neuf ans.

Warren avait obtenu ces informations lors d’une réunion dans le bureau du procureur avec l’avocat des DuPont, que l’histoire laissait sceptique. Dunleavy et Jenkins avaient parcouru les routes sinueuses de Marstons Mills à la recherche des repaires et des connaissances de Russell Weeks et n’en avaient pratiquement rien tiré. Aucune rumeur ne circulait selon laquelle il aurait frayé avec des étrangers ou emprunté cent cinquante dollars.

Interroger Miriam Weeks s’était révélé impossible jusqu’à maintenant. Elle avait accepté un rendez-vous avec Warren par l’intermédiaire de l’avocat des DuPont, mais, pas plus tard que la veille, Mme Weeks et sa fille avaient elles aussi disparu, sans dire où elles allaient.

Warren s’était rendu chez elles. La maison était légèrement délabrée, abîmée par les intempéries et vétuste juste au-delà de la limite du charme rural. Il avait essayé la porte qu’il avait trouvée ouverte sur le côté, ce qui n’était pas inhabituel dans cette partie de la ville. Il flottait une odeur de lait fermenté ou de détritus rances. Il avait appelé et n’avait pas obtenu de réponse. Le frigidaire ronflait dans son coin, un torchon pendait sur le robinet de l’évier.

Le petit déjeuner disposé sur la table n’était pas terminé, le lait caillait dans deux bols. Il y avait une cuillère par terre et, un peu plus loin, près des placards, une boîte de flocons d’avoine retournée. Il avait appelé une nouvelle fois, mais la maison était restée silencieuse.

Dunleavy tendit la main au-dessus du bureau de Warren pour attraper le tableau de service de la patrouille de jour.

— Russell Weeks a pris la poudre d’escampette, dit-il. Il en a eu marre du foyer et de sa maison, il s’est barré sous d’autres cieux. Si vous voulez mon avis. Peut-être qu’il a des problèmes d’argent. Peut-être. Mais d’une façon ou d’une autre, ça vaut pas un clou.

— Bon, mais ça intéresse beaucoup le procureur, dit Warren.

— Ça ne m’étonne pas. Ce n’est pas tous les jours qu’on reçoit un coup de fil de l’avocat des DuPont. Elliott veut marquer des points.

— Weeks n’a pas de famille à Cape Cod ? demanda Warren.

— On a cherché partout, lieutenant, dit Jenkins. On nous a parlé d’un frère dans le New Hampshire, mais on ne l’a pas encore trouvé.

Warren feuilleta le mince dossier Russell Weeks.

— Vous êtes sur quoi d’autre, les gars ?

— Je dois être au tribunal à 11 h 30, répondit Dunleavy.

— Je vais passer voir cet endroit qui a été cambriolé la nuit dernière dans Phinney’s Lane. Atomic Liquors, continua Jenkins.

Warren ramassa les photos du garçon porté disparu.

— Quand l’un d’entre vous en aura l’occasion, passez à Marstons Mills, voyez si vous pouvez trouver quelque chose sur la femme et la fille.

Il fit glisser les photos dans leur direction.

— Et prenez ça et posez-les sur le bureau à l’entrée.