Nature morte avec Pivert

Prologue

 

Si cette machine à écrire n’y arrive pas, eh bien je déclare que c’est foutrement infaisable.

Je vous présente la toute nouvelle Remington SL3, la bécane qui détient la réponse à la question : “Qu’est-ce qui est le plus difficile, essayer de lire Les Frères Karamazov en écoutant des disques de Stevie Wonder, ou bien chercher des œufs de Pâques entre les touches d’une machine à écrire ?” Je vous présente la cerise sur le chapeau de la cow-girl. Le hamburger royal apporté sur un plateau par la serveuse de génie. La carte de l’Impératrice.

Bien qu’elle écrive beaucoup plus vite que je n’arrive à épeler, je sens que le roman de mes rêves est là, dans la Remington SL3. Et que je me sois fait pincer le doigt avec lequel je tape par un crabe de terre géant importe peu. Cette petite parle le Shakespeare électrique à la moindre provocation et débite une page et demie sans crier gare si on la fixe suffisamment longtemps du regard.

— Qu’attendez-vous d’une machine à écrire ? m’a demandé le vendeur.

— Bien plus que des mots, ai-je répondu. Des cristaux. Je veux livrer à mes lecteurs des monceaux de cristaux, certains couleur orchidée et pivoine, certains interceptant les messages radio d’une cité secrète, moitié Paris, moitié Coney Island.

Il m’a alors conseillé la Remington SL3.

Mon ancienne machine à écrire s’appelait Olivetti. Je connais un jongleur fabuleux du nom d’Olivetti. Aucun lien. Mais il y a quand même un rapport entre jongler et taper à la machine : le truc, c’est d’arriver à faire croire, lorsqu’on se loupe, que cela faisait partie du numéro.

J’ai dans mon placard, bien au chaud sous clé, la dernière bouteille d’Anaïs Nin (green label) qui n’attend qu’une chose : se faire sortir en contrebande de Punta del Visionario avant la révolution. Ce soir, je fais sauter le bouchon. J’injecte 10 ml dans un citron vert bien mûr, comme le font les indigènes. J’aspire. Et vogue l’inspiration…

Si cette machine à écrire n’y arrive pas, je décrète que c’est tout bonnement infaisable.

 

 

 

 

 

 

 

 

Phase I

 

 

1

 

 

Dans le dernier quart du xxe siècle, à une période où le déclin de la civilisation occidentale était à la fois trop rapide pour passer inaperçu et trop lent pour être vraiment digne d’intérêt, la plupart des humains, emplis de terreur, d’espoir ou d’ennui, selon, étaient assis, fébriles, au bord d’un strapontin dont le prix augmentait sans cesse, attendant de voir se produire sur la scène du monde un événement extraordinaire.

Car un événement extraordinaire se devait d’arriver. L’incons­cient collectif tout entier ne pouvait se tromper sur ce point. Mais quel serait-il ? Une apocalypse ou une renaissance ? Un remède contre le cancer ou une explosion atomique ? Un changement météo­rologique ou un bouleversement océanique ? Des séismes en Californie, des guêpes tueuses à Londres, des Arabes sur la place boursière, un être vivant dans une éprouvette, ou bien encore un ovni sur la pelouse de la Maison-Blanche ? La Joconde allait-elle se faire pousser la moustache ? Le dollar allait-il s’effondrer ?

Les fanatiques chrétiens friands de l’hypothèse du retour du Messie étaient persuadés qu’après un entracte laissant planer le suspense pendant deux mille ans, le rideau allait enfin se rouvrir.

Cinq des plus célèbres médiums de l’époque prédirent, lors d’une entrevue à l’hôtel Chelsea, que l’Atlantide allait bientôt resurgir des profondeurs.

Ce à quoi la princesse Leigh-Cheri répondait : “Il y a deux continents perdus… Hawaï fut l’un d’entre eux, que l’on appelait Mu, la mère, et dont nous ressentons encore les vibrations. Hawaï, terre de la danse des moustiques, des chants de pêcheurs, des fleurs et du bonheur. Il y a trois continents perdus… Nous en sommes un : les amants.”

Quoi que l’on puisse penser des théories de Leigh-Cheri en matière de géographie, il faut bien reconnaître que le dernier quart du xxe siècle était une période difficile pour les amants. C’était un temps où les femmes étaient ouvertement hostiles envers les hommes, un temps où les hommes se sentaient, eux, trahis par les femmes, un temps où les relations amoureuses prenaient des allures de givre au beau milieu du printemps et abandonnaient au gré des flots, sur d’inhospitaliers morceaux de banquise déchiquetés, de nombreux petits marmots.

Personne ne savait plus vraiment à quoi pouvait bien servir la lune.

 

 

2

 

Imaginez une nuit d’été au mois d’août. La princesse Leigh-Cheri regardait au loin par la fenêtre de son grenier. La lune était pleine. La lune était tellement gonflée qu’elle était sur le point de basculer d’une minute à l’autre. Supposez qu’un matin au réveil vous trouviez la lune aplatie face contre terre sur le carrelage de votre salle de bain, comme feu Elvis Presley, empoisonné au banana split. C’était une lune à réveiller des passions inavouées chez la plus paisible des vaches laitières. Une lune à faire jaillir le diable d’un petit lapinou. Une lune à transformer de vulgaires boulons en pierres de lune, à métamorphoser le petit chaperon rouge en grand méchant loup. Pendant plus d’une heure, Leigh-Cheri contempla le mandala céleste.

— À quoi peut donc bien servir la lune ? s’enquit-elle auprès de Prince Charmant.

Prince Charmant fit comme si elle venait de poser une question absurde. Peut-être était-ce le cas. La même requête soumise à la Remington SL3 donna le résultat suivant :

Se tuer ou ne pas se tuer, telle est la seule vraie question selon Albert Camus.

Le temps a-t-il un début et une fin ? Telle est la seule vraie question selon Tom Robbins.

Camus s’était manifestement levé du pied gauche, et Robbins avait dû oublier de mettre son réveil.

Car il n’y a qu’une seule et vraie question. Et la voici :

Comment faire durer l’amour ?

Répondez et je vous dirai si cela vaut le coup de vous tuer ou non.

Répondez et je vous rassurerai concernant le début et la fin des temps.

Répondez et je vous dirai à quoi peut bien servir la lune.

 

 

3

 

Par le passé, les gens de la haute société dont Leigh-Cheri faisait partie n’étaient pas souvent tombés amoureux. Ils s’unissaient pour des questions de pouvoir et de richesse, afin que la tradition soit respectée et leur descendance assurée, et laissaient “le grand amour” à la populace. La populace, elle, n’avait rien à perdre. Mais nous étions maintenant dans le dernier quart du xxe siècle, et à l’exception d’une poignée d’allumés au fin fond de l’Afrique, les têtes couronnées de ce monde s’étaient depuis longtemps résignées à leur mortalité, à défaut de la démocratie. La famille de Leigh-Cheri en était un parfait exemple.

Après son exil, plus de trente ans auparavant, le roi était devenu joueur professionnel. Il avait fait du poker sa carrière. Mais il avait dû faire l’expérience récente d’une opération à cœur ouvert : on lui avait remplacé une valvule auriculo-ventriculaire par une prothèse en Téflon qui fonctionnait correctement, mais dont un bruit métallique accompagnait chaque obturation et ouverture. Quand il s’emballait, tout le monde dans la pièce était au courant. À cause du tintamarre que faisait son cœur, il lui était donc désormais impossible de pratiquer le poker, un jeu reposant essentiellement sur la dissimulation et le bluff. “Juste ciel ! Lorsque je me rends compte que j’ai une bonne main, je fais autant de bruit qu’une réunion Tupperware”, disait-il. Et il passait ses journées à regarder le sport à la télévision, regrettant le bon vieux temps où il aurait été en mesure d’envoyer juges de chaise et de touche à la potence.

Son épouse, la reine, jadis la plus belle femme de sept capitales, était en sous-régime et en surpoids. Elle avait participé en Amérique à tant de goûters de charité de second ordre, de défilés de mode au profit de telle ou telle cause, de gala de-ci, de gala de-là, qu’elle avait commencé à exsuder une espèce de gaz à base de faux foie gras, et que l’expulsion de cet effluve la propulsait de bal en réception comme un boyau à saucisse gonflé aux airs de Wagner. Sans dame de compagnie pour l’aider à s’habiller, cette activité lui prenait deux heures, et comme elle changeait d’atours trois fois par jour, l’ornement de sa masse volumineuse avec force soieries, parures et fards était en soi un travail à temps complet. La reine avait depuis longtemps laissé son époux à la télé et sa fille au grenier. Ses fils (elle pouvait à peine se souvenir de leur nombre), disséminés à travers l’Europe et mouillés dans d’innombrables opérations financières hasardeuses et extrêmement douteuses, étaient perdus à ses yeux. Elle avait pour seul proche un chihuahua qu’elle serrait contre son sein.

Si l’on avait demandé au roi ce qu’il attendait du dernier quart du xxe siècle, il aurait répondu : “Maintenant que l’on ne peut plus raisonnablement espérer une restauration de la monarchie, je souhaite le plus sincèrement du monde que les Seattle Mariners remportent le championnat de base-ball, que les Seattle Sonics arrivent en finale des nationaux de basket, que les Seattle Seahawks accèdent au Super Bowl et que les matchs soient commentés en direct par Sir Kenneth Clark.”

À cette même question, la reine se serait écriée “Oh-Oh, Spaghetti-o (slogan publicitaire qui était devenu son américanisme préféré), que peut-on ezpérer avec des fous ? Je zuis heureuse d’une chose, que mein père et ma mama mia zont dans le ciel et zouffrent pas de zes temps modernes nauséabondeux. Sacre bleu ! Je fais mon defoir enfers la Couronne et pis z’est tout.” La reine avait appris l’anglais dans sept capitales.

Toutes les nuits, sur un tapis de Kashan encore opulent, bien que râpé, à côté de la péniche à baldaquin qui lui servait de lit, la reine Tilli s’agenouillait, sur des genoux qui ressemblaient à de grosses bouées en chewing-gum, et elle priait pour la libération de la Couronne, la santé de son chihuahua, l’avenir du grand opéra, et c’est à peu près tout. Toutes les nuits, le roi Max se glissait furtivement dans la cuisine pour y avaler par cuillerées entières tout le sel et le sucre que les médecins avaient ôtés de son alimentation.

Cinq siècles de mariages consanguins ne suffisent pas à expliquer les excentricités de cette famille royale, se disait la princesse Leigh-Cheri, que les chroniqueurs mondains avaient décrite récemment comme une “pom-pom girl à la retraite, activiste dans la lune, beauté tragique cloîtrée de son plein gré dans un grenier”.

Cette famille a le blues du dernier quart du xxe siècle.