Pike

Prologue

 

Le bras gauche du gosse saille en biais de la neige sale comme une branche de bois noir cassée. Derrick tâte le corps de la pointe de sa botte de cow-boy. Aucun mouvement. Il rengaine son Colt 911 et balaye la ruelle du regard. Les anciens bâtiments industriels en brique rouge le dominent de trop haut ; un antique escalier de secours se décolle et pend d’une façade, menaçant d’entraîner le mur délabré dans sa chute. Droit devant, la ruelle s’achève en cul-de-sac sur un chenil grillagé abritant deux pit-bulls entraînés à déchiqueter le corps des flics blancs. Derrick tourne les talons et repart vers la Grand-rue de Cincinnati. Stase du matin, bottes qui crissent sur la neige dure au rythme du cœur qui bat, froid et métronomique, sous sa cage thoracique.

Pas le moindre putain de doute : le gosse avait senti le coup venir. C’était forcé, vu comme il l’avait jouée cool jusqu’au moment où il avait surpris Derrick, visage penché sur une cigarette rougeoyante, pour faire alors volte-face et filer par la porte de la cuisine en ne lui laissant voir qu’une traînée afro floue et le dessous de ses talons. Le temps que Derrick sorte son .45 de son holster, le gosse avait déjà dix mètres d’avance et cavalait pour sauver sa peau.

Puis il avait continué à bien jouer le coup sur les deux premiers blocs. Il s’était tenu à l’écart des petites rues latérales et avait rameuté tout le quartier. Et tous les autochtones ne dormaient pas ; assis sur leurs perrons décatis, quelques-uns d’entre eux suivaient la scène de leurs yeux rougis par la bière. Il y en eut même deux ou trois qui se levèrent, comme pour intervenir. Derrick les fit se raviser en pointant son arme sur le plus proche et en aboyant qu’il abattrait le premier fils de pute qui songerait à se mettre sur son chemin.

Mais ensuite le gosse fit deux erreurs. La première fut de s’engager dans la ruelle. C’était la plus évidente. Mais la seconde était en réalité une erreur de jugement qu’il avait commise beaucoup plus tôt, probablement le matin, à l’instant où il avait choisi quelles chaussures mettre. Il en portait une paire aux lacets démesurément longs qu’il traînait derrière lui comme des queues de rats. Et il avait trébuché dessus. Fashion victim. Derrick s’était figé, avait visé, puis avait fait feu à deux reprises. Son pistolet avait tressauté dans sa main comme une chose vivante, et les deux grosses balles de .45 avaient fait rouler le gosse comme un fagot de bois sec poussé par une bourrasque.

Il tressaillait encore lorsque Derrick le rejoignit. Lèvres entrou-vertes, bouche et nez écumant de sang. Il clignait des yeux, essayait de parler ; le ciel pesait sur son visage comme une main invisible. Derrick lâcha une troisième balle, qui lui fit un trou fumant dans la tête.

Il est maintenant presque sorti de la ruelle. Plus que six mètres. Moins à chaque pas. Deux jeunes gars apparaissent au coin d’un immeuble, éclipsant le soleil dans leurs manteaux d’hiver. Le plus petit des deux siffle, face blanche ronde presque translucide dans le matin glacé, fins yeux bleus luisant de froidure. Un frisson électrique secoue la moelle épinière de Derrick, il lève son .45 et aligne les deux gars.

— Reculez.

Ils reculent, dos contre le mur. Nonchalants. Pas impres-sionnés.

— Tu l’as buté, hein, espèce de fils de pute ? dit le plus grand en serrant ses gros poings noirs.

Derrick continue à avancer, le .45 pointé vers son inter-locuteur.

— Il s’est pris les pieds dans ses lacets.

— Ah ouais ? Et c’est comme ça qu’il a mis plein de bouts de cervelle par terre ?

— Ça arrive à tout le monde. Ça pourrait même vous arriver à vous.

— Tu t’en sortiras pas comme ça, espèce de fils de pute.

Derrick accélère : plus qu’un mètre cinquante. Une femme flétrie en sabots et blouse d’intérieur marron pointe son nez au coin de l’immeuble pour voir ce qui se passe. Il poursuit son chemin en la frôlant, et le voilà sorti au petit trot. Structures de fonte et murs de pierre. Le trottoir est défoncé comme par un tremblement de terre, et les quelques arbres qui bordent la rue sont nappés d’une neige piquetée de suie noire. Les caniveaux et bouches d’égout débordent des canettes de bière et des mégots de cigarettes de la veille, parmi lesquels traîne un escarpin rouge à talon haut. Derrick s’arrête en glissant au milieu de la rue, prend ses repères. Là, la façade blanche et le balcon en fer forgé du Hanke. Il prend vers Central Avenue, vite. Ils sont maintenant plus nombreux, beaucoup plus nombreux, à sortir de chez eux, à poser un pied sur leurs perrons glissants, pour débouler dans la rue. Derrick court.

Quelqu’un siffle dans son dos, ça vient de la ruelle. Il sait que c’est une connerie, mais il tourne tout de même la tête. C’est le jeune Blanc à face ronde. Une bouteille de bière fend les airs, lui effleure le bras, se fracasse sur le macadam froid. Il court. Un hurlement quelque part sur sa gauche. Une autre bouteille de bière lui passe devant le visage. Se fracasse. Puis c’est une pierre. Derrick l’esquive ; elle lui passe à moins de cinq centimètres de la tête.

Il court. Ses bottes de cow-boy glissent dans la bouillasse de neige et de bière. Il ne tombe pas. Sa voiture est garée derrière l’appartement du gosse. Aucune chance de l’atteindre. Il entend le clac métallique d’une glissière de pistolet qui coulisse. Cette fois, il ne se retourne pas. L’arme crache quatre balles en succession rapide ; elles ricochent en arrachant des bouts de rue sur sa droite. Gosse de gang, jamais foutu les pieds dans un club de tir, mettra jamais dans le mille. Derrick court vers le centre comme un dératé.

Petite rue sur sa gauche, berline bleue quatre portes arrêtée au stop. Derrick se précipite. Au volant, un Mexicain en costume bleu à fines rayures, bouche bée face au spectacle de ce solitaire en santiags poursuivi par une meute hurlante qui déboule des immeubles comme une crue d’orage et déferle dans la rue à ses trousses. Derrick ouvre vivement la portière arrière, fourre la bouche de son arme derrière l’oreille du Mexicain.

— Démarre, lâche-t-il d’une voix rauque en claquant la portière.

— ¿ Qué?

La meute bouillonne vers eux comme une masse écumante. Derrick attrape le Mexicain par le menton, le force à tourner la tête vers le centre-ville.

— Vámonos. Ahora.

Le pied du Mexicain trouve la pédale d’accélérateur. La berline vire vers le centre en faisant crisser la gomme.

— Ils avaient l’air en colère, dit le Mexicain.

— Ils ont encore rien vu, dit Derrick.