Le Bon Fils

Pour Helen

 

 

 

 

Champion

 

 

— Qu’est-ce qui t’est arrivé au visage ? demanda Champion Tatum à son fils unique.

Le garçon attendait, debout dans l’encadrement de la porte de derrière, que son père, qui coupait du bois, redresse la tête. Champion posa la hache sur la tranche, laissa la bille de chêne rugueuse là où elle était et remonta l’allée de boue compacte jusqu’aux marches.

À dix ans, l’enfant aurait pu se tenir sur la première marche et se trouver à la même hauteur que son père, un homme qui avait reçu assez de coups comme ça ces cinquante dernières années. Mais il restait sur celle du haut, obligeant son père à lever les yeux vers lui, vers son menton éraflé, vers les gravillons enfoncés dans sa peau comme des écailles de peinture.

Ils entrèrent dans la maison, cinq pièces où personne n’avait fait le ménage depuis qu’Eleanor Tatum était revenue tard de l’usine ce samedi soir de juin dernier, ne s’était pas montrée à l’église le lendemain matin et était allée dans le jardin de devant pour se tirer une balle dans la tempe.

— Jamais vu une femme faire ça, avait entendu Champion dans la bouche d’un des shérifs adjoints.

— Fallait qu’elle soit sacrément perturbée, un truc pareil, dit un type immense que Champion n’avait jamais vu auparavant. Les femmes prennent des cachets en général. Quand elles veulent en finir.

— Si c’est pas malheureux, ajouta un autre shérif adjoint en secouant la tête sans cesser de griffonner dans son carnet.

Et tous secouèrent la tête en convenant que c’était franchement malheureux.

Champion chercha dans l’armoire à pharmacie un spray antibiotique pendant que le garçon rinçait sa blessure au-dessus du lavabo. Le sang mêlé de terre s’écoulait dans la canalisation rouillée. Champion déplaça le dentifrice, le sirop contre la toux, les cotons-tiges. Il referma la porte miroir, la poussant doucement jusqu’à ce qu’un petit déclic métallique se fasse entendre. Puis, la main sous le robinet, il recueillit l’eau dans le creux de sa paume et en aspergea le pourtour du lavabo. Quand celui-ci fut de nouveau à peu près blanc, il mouilla une petite serviette, arracha les quelques fils qui s’effilochaient, roula l’une des extrémités en boule et tamponna le menton du garçon. Il posa ensuite la serviette sur la paillasse, attrapa son fils sous les aisselles pour le soulever et l’asseoir sur le rebord du lavabo. Sentit la douleur l’élancer dans le bas du dos, s’écarta d’un pas. Dit au garçon de monter tout seul sur la paillasse, ce que ce dernier fit avec aisance.

— Qu’est-ce qui t’est arrivé au visage ? demanda une nouvelle fois Champion en lui séchant le menton avec une autre serviette qu’il avait ramassée par terre.

— Je suis tombé.

Il hocha la tête.

— J’ai l’impression que ça fait mal.

Il posa ses deux paumes sur les oreilles de son fils, lui pencha la tête en arrière et examina le sang séché sous le menton.

— Ça va. Je suis juste tombé, répéta l’enfant.

— J’imagine que c’est pire pour l’autre garçon, hein ? dit Champion en espérant que le petit s’était endurci au cours de l’année passée. Avait repris une vie normale, la vie d’un enfant de son âge. Qu’il se bagarrait et se défendait. Écorchait des écureuils. Pêchait à la mitraillette. Champion s’était mis à boire quelques verres de trop les nuits où le garçon n’arrêtait pas de pleurer.

Les premiers jours après le suicide d’Eleanor Tatum, Champion était le veuf éploré, avec, se pressant dans la maison, les Tatum de son côté, les Pennick du côté d’Eleanor. Des voisins lui rendaient visite, apportaient à manger, donnaient des conseils. Une fois par jour. Sois fort pour le petit. Appelle si tu as besoin de quoi que ce soit. Puis une fois par semaine. Une fois par mois. Puis tout le monde passa à la mort suivante qui frappa le comté de Columbia. Un défenseur de l’équipe de foot du lycée. Trop jeune. Si c’est pas malheureux, disaient les gens, et ils rendirent hommage au jeune étudiant un vendredi soir de juillet au Legion Hall pendant que Champion et son fils étaient assis seuls dans le noir. Tout le monde avait tourné la page, collectionnant les tragédies comme des contes folkloriques. Champion, lui, se réveillait chaque matin en priant pour que son fils n’ait plus de larmes à verser.

L’enfant secoua la tête. Non, ce n’était pas pire pour l’autre garçon. Ce n’était pire pour personne.

— J’avais le bâton de marche, dit-il. Tu sais, le bâton que Maman a rapporté la fois où elle était allée à Hot Springs.

Champion se souvenait de ce jour-là. Les commissures de ses lèvres relevées en sourire quand elle avait été élue employée de l’année et qu’on l’avait envoyée dans le nord, un week-end à l’hôtel pour deux, tous frais payés. Elles étaient revenues, Imogene McAllister et elle, avec des cadeaux pour leurs familles et de quoi raconter des histoires pendant des mois. Eleanor n’avait jamais été aussi heureuse que ce week-end où elle avait eu l’occasion de “s’échapper”, comme elle disait. Elle avait rapporté à son fils ce bâton de marche et une marionnette, et une paire de bottes pour son mari. Champion songea à ces cadeaux, mais fut incapable de se rappeler si elle avait acheté quelque chose pour elle.

Le fils de Kenny Jenkins avait pris le bâton du garçon alors qu’il coupait par l’étang.

— Il m’a dit qu’il me le rendrait si je m’agenouillais à ses pieds et que j’embrassais le sol. Et moi, je ne voulais pas provoquer une bagarre. Et il y avait quatre ou cinq garçons avec lui et ils me regardaient tous en attendant que je fasse quelque chose.

Et puis ci. Et puis ça. Et. Et. Et il était tout seul.

— Du coup, je me suis dit que j’allais faire comme si je me baissais et…

Il s’interrompit. S’essuya le nez tandis que les larmes montaient et que l’entaille à son menton se rouvrait.

Champion mouilla la serviette, la mit dans la main de son fils et l’appuya sur la blessure jusqu’à ce qu’il grimace.

— Maintiens-la comme ça. Pas trop fort, dit-il. Alors, tu t’es baissé ?

— Oui, mais je ne voulais pas embrasser la terre. Pas pour Toby Jenkins ni pour personne. Je me suis juste penché en me disant que j’allais faire semblant, et puis je me relèverais, je récupérerais le bâton et je rentrerais à la maison.

— Mais ça ne s’est pas passé comme ça ?

— J’ai baissé la tête et Toby m’a enfoncé la figure dans la terre, et après ils se sont tous mis à rire.

— C’est fini. Tu es à la maison maintenant.

— Il faut que je récupère le bâton, papa. Il me l’a pris. Il faut que je le récupère.

Le garçon descendit de la paillasse.

Champion attrapa un rouleau de papier toilette au-dessus du réservoir, déroula quelques feuilles, les donna à l’enfant pour qu’il sèche ses larmes et se mouche. Puis il reprit la serviette et la lui pressa contre le menton pour empêcher que la plaie ne s’ouvre davantage.

— On ira demain matin.

— Non, maintenant. Il faut y aller maintenant.

— Demain matin, mon garçon. Il est tard. Demain matin.

— Tu le jures ?

 

 

Champion n’était pas couché et regardait les Astros perdre leur avance de trois points devant les Padres quand il entendit son fils se réveiller en pleurant. Attends une minute, se dit-il. Comme il se le disait chaque fois. Quelques minutes plus tard, il décida d’attendre encore un peu. Les Astros étaient à la batte dans la neuvième manche avec un joueur en troisième base et un joueur éliminé. Champion entendit un raffut du diable de l’autre côté du mur. Le garçon donnait des coups de pied et criait, cherchant à se fatiguer pour s’endormir. C’était ce que Champion espérait, mais il n’en croyait rien. Il savait que le gamin s’agitait, lançait les bras en l’air. Se battait contre le vide autour de lui.

Champion Tatum se leva, alla dans la cuisine et sortit du placard ce qui restait de whiskey. Il dévissa le bouchon de la bouteille, but l’équivalent de deux doigts d’alcool puis remit le bouchon et la bouteille à sa place. Il retira ensuite ses bottes, éteignit la télévision et entra dans la chambre de son fils. Il inspira profondément, ferma la porte derrière lui et grimpa dans le lit, calant la tête du garçon contre son épaule jusqu’à ce qu’il se rendorme.

Lorsque le matin filtra à travers les draps que Champion avait accrochés en guise de rideaux, il roula à bas du matelas et atterrit par terre. Appuya sur ses coudes et ses genoux pour se mettre debout. Avec le prochain chèque du gouvernement, j’achète un vrai lit pour le petit, pensa-t-il.

Champion avait fini sa deuxième tasse de café quand l’enfant sortit de la salle de bains, prêt à aller chez les Jenkins.

Ils montèrent dans le pick-up et parcourent les huit cents mètres qui les séparaient de la maison de Kenny Jenkins. Champion considéra la distance en silence. Il y a dix ans, j’aurais pu faire ça à pied sans problème, pensait-il. Ou peut-être vingt ans.

Ils se garèrent dans l’allée deux minutes plus tard, aperçurent Kenny qui jouait au foot avec ses fils, Toby et Wyatt. Kenny renvoya le ballon sous le porche tandis qu’une demi-douzaine de chiens, qui ne couraient après rien, arrivaient du coin de la maison. Ils s’arrêtèrent entre les garçons Jenkins et le pick-up, et aboyèrent jusqu’à ce que Kenny leur lance un bâton, hurlant à ces fichus chiens de la fermer.

Champion et le garçon descendirent du pick-up et s’avancèrent dans la boue plantée de mauvaises herbes. Kenny ôta sa casquette de base-ball, s’essuya le front de l’avant-bras, remit sa casquette.

— Monsieur Tatum, dit-il, que puis-je pour vous ?

Il plissa un œil, pencha la tête, sourit. En bon voisin.

— Je crois qu’il y a eu un problème hier avec les garçons, répondit Champion, et Kenny se tourna pour interroger Wyatt et Toby du regard.

— Qu’est-ce que vous avez fait ?

— J’ai rien fait, dit Toby.

— Moi non plus, ajouta Wyatt en même temps que son frère et lui reculaient d’un pas en direction de la maison.

— C’est sûrement pas grand-chose, déclara Champion. L’un de vos garçons est reparti avec le bâton de marche de mon fils. On pensait juste vous épargner le dérangement en venant le récupérer.

Ça sonnait juste, pensa Champion. Il regarda l’homme devant lui, qui avait le double de son âge et le double de sa taille. Ils avaient un petit problème, un problème qu’il aidait à résoudre. Sûrement pas grand-chose.

— Une minute, Champ, dit Kenny Jenkins en faisant un pas en avant. Je sais que vous n’êtes pas en train d’accuser mes garçons de vol.

La façon dont il dit “Champ”, une plaisanterie plutôt qu’un diminutif. Comme quand on appelle un chiot “Champ” alors qu’il ressort d’un combat avec une oreille qui pend. Comme quand on appelle une vieille jument “Champ” avant de devoir l’abattre.

Champion baissa les yeux vers son fils qui levait les siens vers lui. Le garçon regarda ensuite les fils Jenkins puis M. Jenkins.

— C’est bon, murmura-t-il à son père. C’est bon.

Champion Tatum s’avança à son tour vers Kenny Jenkins.

— On ne veut pas d’ennuis, dit-il. On est juste venus récupérer le bâton de marche.

— Et si mes garçons disent qu’ils ne l’ont pas, votre bâton ? fit Kenny Jenkins. (Il tourna la tête et cracha en visant à côté de la chaussure de Champion.) Vous vous excuserez de les avoir accusés ?

Personne ne dit rien.

Puis Champion fit un dernier pas en direction de Kenny Jenkins.

— On a tous assez de problèmes comme ça pour ne pas s’en créer de nouveaux.

Kenny fixa Champion dans les yeux. Champion soutint son regard, y chercha son propre reflet.

Kenny pivota vers ses fils.

— Va chercher le bâton, dit-il à Toby.

— Mais Papa. Je ne l’ai…

— Va le chercher.

 

 

Quand ils rentrèrent chez eux, le garçon resta dehors avec son bâton, courant dans le jardin en le brandissant dans le vide, en hurlant des imprécations dans l’air.

Champion ouvrit la fenêtre de la cuisine, s’assit à la table et écouta son fils faire des bruits d’explosion tout en sautant du haut des souches qui bordaient le bois. Il repensait à ce que le petit avait dit sur le chemin du retour. “Tu l’as fait. C’était super. T’as vu sa tête ? C’était génial.” Et comme ça, non-stop.

Dans la cour, le garçon agitait son bâton dans tous les sens, commandant à ses troupes d’attaquer le château.

Dans la maison vide, Champion Tatum se versa la fin du whiskey, songea à la pitié qu’il avait vue dans le regard de Kenny, et pleura pour la première fois depuis des années.