Aquarium

À ma mère, bonne et généreuse,

Lorraine Ida Vann

 

 

 

 

 

 

C’était un poisson si laid qu’il ne ressemblait en rien à un poisson. Une pierre de chair froide envahie de mousse, tachetée de vert et de blanc. D’abord, je ne l’avais pas vu, puis je pressai mon visage contre la vitre et tentai de m’approcher. Enfoui dans cette végétation impossible, la courbe de ses lèvres épaisses étirée vers le bas, une grimace en guise de bouche. Une petite perle noire pour l’œil. Une queue épaisse striée de pointillés sombres. Mais aucun autre élément identifiable à un poisson.

Il est sacrément moche.

Un vieil homme à mes côtés, soudain, sa voix, une surprise importune. Personne ne m’adressait jamais la parole, ici. Des pièces sombres, humides et chaudes, havres de paix à l’abri de la neige dehors.

Peut-être, oui, dis-je.

Ses œufs. Il les protège tous.

C’est alors que je vis les œufs. Je croyais que le poisson était à demi caché derrière une anémone blanche, une touffe de tiges molles, blanches et arrondies, mais je voyais à présent qu’il n’y avait pas de pied, chaque tige était individuelle, les œufs fixés sur le flanc du poisson sans que l’on sache comment.

Un poisson-grenouille à trois taches, dit l’homme. On ignore pourquoi c’est le mâle qui s’occupe des œufs. Peut-être pour les protéger. Peut-être pour appâter d’autres poissons.

Où sont les trois taches ?

Le vieil homme émit un petit rire. Bien vu. Il a bien plus de taches qu’un vieil homme sur ses mains.

Je ne regardai pas. Je ne voulais pas voir ses mains. Il était très vieux, du genre presque mort. Au moins soixante-dix ans, peut-être, mais il se tenait bien debout. Son haleine, l’haleine d’une personne âgée. Je mis mes mains en visière contre la vitre et m’éloignai légèrement, faisant mine de chercher un meilleur angle de vue.

Quel âge as-tu ? demanda-t-il.

Douze ans.

Tu es jolie. Pourquoi tu n’es pas avec tes amis, ou avec ta mère ?

Ma mère est au travail. Je l’attends ici. Elle vient me récupérer à quatre heures et demie ou cinq heures, ça dépend de la circulation.

À cet instant, le poisson souleva à demi sa nageoire, comme des orteils qui se décolleraient d’un rocher, légèrement pâle sur la partie inférieure.

Nos jambes et nos bras sont des nageoires, affirmai-je. Regardez. On dirait presque des orteils agrippés à la roche.

Ouah, dit le vieil homme. On a tellement changé qu’on est incapables de se reconnaître nous-mêmes.

Je le regardai alors, le vieil homme. Peau tachetée comme celle du poisson, cheveux pendant de côté à l’image de la nageoire pectorale du poisson qui s’enroulait autour de ses œufs. La bouche, une grimace, lèvres étirées vers le bas. Petits yeux enfoncés dans sa chair gonflée et ridée, un camouflage, le regard fuyant. Il avait peur.

Pourquoi vous êtes ici ? demandai-je.

J’ai juste envie de regarder. Je n’ai pas beaucoup de temps.

Eh bien, vous pouvez observer les poissons avec moi.

Merci.

Le poisson-grenouille ne flottait pas au-dessus des rochers. Il s’y accrochait. Il semblait prêt à s’enfuir d’un instant à l’autre mais il n’avait pas bougé, sauf pour réajuster ses orteils.

Je parie qu’il fait chaud, là-dedans, dit l’homme. Une eau tropicale. L’Indonésie. Une vie entière à nager dans l’eau chaude.

Comme si on ne sortait jamais du bain.

Exactement.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un autre poisson étrange flottait au-dessus de nous, couvert d’une dentelle pareille à une fourrure de léopard aux taches distendues. Nageoires transparentes, pas la forme d’un poisson, rien qu’une éclaboussure de motifs.

Un poisson-grenouille strié, dit l’homme. Un cousin. Son nom latin fait allusion à son antenne.

Où est sa bouche, où est son œil, où est tout le reste ?

Je ne sais pas.

Comment peuvent-ils appeler ça un poisson ?

Bonne question.

Vous avez quel âge ?

Le vieil homme sourit. On dirait que tu remets en question le fait qu’on puisse m’appeler un être humain.

Désolée.

Ça ne fait rien. Je dois bien admettre que je m’interroge aussi. Si je peux à peine marcher, que je suis seul, que je suis méconnaissable, que mon visage n’a plus rien de ce qu’il était, que chaque élément y est à présent dissimulé au point que je suis une énigme, même à mes propres yeux, alors peut-on lui donner la même définition qu’avant ? N’est-ce pas un élément totalement nouveau ? Et si personne ne le voit, cet élément a-t-il une existence ?

Je suis désolée.

Non. C’est une question intéressante à laquelle nous devrions réfléchir ensemble. Ça me ferait très plaisir. Nous pourrions chercher à savoir s’il est un poisson, et si je suis un humain.

Bon, je dois y aller. Il est presque quatre heures et demie, ma mère va peut-être arriver.

Tu seras ici à quelle heure, demain ?

L’école finit à trois heures moins vingt. Donc vers trois heures et quart.

Tu vas à quelle école ?

À Gatzert.

Ça te fait une sacrée trotte à pied, non ?

Ouais. Bon, au revoir. Je m’éloignai à vive allure dans les couloirs sombres ourlés de lumière. L’aquarium semblait lui-même immergé, un sous-marin dans des abysses insondables. Puis j’émergeai dans le hall d’entrée et me trouvai subitement dans un tout autre monde, les nuages éclatants dans le soleil couchant de Seattle, quelques taches orange dans la grisaille, les rues humides. La neige transformée en mélasse noire et brune, attendant de se changer en glace. Ma mère, pas encore garée près du trottoir.

J’enfilai mon manteau et remontai la fermeture. J’aimais cette sensation de doubler de volume. Je relevai ma capuche sur ma tête, sa fausse fourrure. J’étais presque invisible.

Ma mère arrivait rarement à quatre heures et demie. L’attente commençait toujours à partir de là, me laissant le temps d’observer à loisir les voies ferrées en face et les ponts du périphérique plus loin. D’immenses pans de béton dans le ciel, le monde relié. D’ici, on pouvait aller vers le nord et vers le sud, et nous allions invariablement vers le sud. La rue s’appelait Alaskan Way mais nous ne partions jamais dans cette direction.

Des camions et des voitures à l’infini, le béton, le bruit, le froid, aucun rapport avec le monde des poissons. Ils n’avaient jamais senti le vent. Ils n’avaient jamais eu froid, n’avaient jamais vu la neige. Mais ils attendaient, eux aussi. Ils ne faisaient qu’attendre. Et que voyaient-ils dans le verre ? Nous voyaient-ils, ou seulement leur propre reflet, un palais de miroirs ?

Je serais ichtyologiste quand je serais grande. Je vivrais en Australie, en Indonésie ou au Belize, ou au bord de la mer Rouge, je passerais le plus clair de mon temps immergée dans ces eaux chaudes. Un bassin vaste de milliers de kilomètres. L’ennui, à l’aquarium, c’est qu’on ne pouvait jamais rejoindre les poissons.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ma mère conduisait une vieille Thunderbird. Elle avait manifestement envisagé une existence de liberté avant que je ne débarque. Le capot composait la moitié de la voiture. Un moteur énorme qui galopait, tantôt grave tantôt aigu, au bord du trottoir. Il pouvait mourir d’un instant à l’autre mais pas avant d’avoir consommé toute l’essence du monde.

Une peinture brune en deux tons, plus claire sur les flancs, écaillée sur le capot et le toit telles des galaxies qui s’étendaient, des soleils argentés en amas trop lointains pour être nommés.

La portière s’ouvrit en un large mouvement, comme le contrepoids d’une grue, des centaines de kilos. J’étais toujours obligée de tirer à deux mains pour la refermer.

Comment allaient les poissons ?

Bien.

Tu t’es fait des amis ? C’était la blague de ma mère, presque quotidienne, de me demander si je m’étais liée d’amitié avec les poissons. Je n’allais pas lui dire que ce jour-là, je m’étais effectivement fait un ami.

Je réussis enfin à refermer la portière et nous nous éloignâmes dans un vrombissement. Nous ne mettions jamais nos ceintures de sécurité.

Ma mère travaillait au port à conteneurs, un travail physique sans qualification. Elle portait de lourdes bottes de sécurité, une salopette marron Carhartt, une chemise à carreaux et ses cheveux étaient tirés en queue-de-cheval. Elle commençait depuis peu à charger les grues et espérait un jour devenir grutière. Un poste bien mieux rémunéré, parfois plus de cent mille dollars. Nous serions riches.

Comment ça s’est passé, à l’école ?

Bien. M. Gustafson nous a dit que l’année prochaine, nos notes auront beaucoup d’importance.

Parce qu’elles n’ont pas d’importance maintenant ?

Non. Il dit qu’en sixième, ce n’est pas important. Qu’en cinquième, ça l’est un peu plus. Il dit que rien n’a vraiment d’importance avant la quatrième, mais qu’en cinquième, ça commence à être un peu important.

Mon Dieu, mais où est-ce qu’ils vont chercher des types comme ça ? Et c’est soi-disant une meilleure école. J’ai été obligée de donner une fausse adresse pour t’y inscrire.

Je l’aime bien, M. Gustafson.

Ah ouais ?

Il est marrant. Il ne trouve jamais rien. Aujourd’hui, on a tous dû l’aider à chercher un de ses livres.

Eh bien, en voilà une excellente qualité. Je retire tout ce que je viens de dire.

Ha, dis-je pour lui prouver que j’avais compris. Je contemplais les graffitis, comme d’habitude. Sur les wagons des trains et sur les murs, sur les barrières et les vieux bâtiments. Les artistes créaient des motifs séquentiels, à la manière des flip books. Des maillages d’un bleu et vert éclatant, tubulaires, grimpant la colline et culminant en orange et jaune avant de replonger en teintes rouges et dorées et s’élevant à nouveau en bleu et noir, la course infinie du soleil. La ville, un spectacle perceptible seulement à grande vitesse, mais nous étions toujours bloquées dans la circulation. Neuf kilomètres entre l’aquarium et notre appartement, qui pouvaient parfois prendre une demi-heure.

Alaskan Way devenait East Marginal Way South, un nom bien moins romantique. Difficile de rêver d’un voyage. Si notre trajet de retour était une croisière, l’une des escales serait le Northwest Glacier, constitué non pas de vastes étendues de pentes gelées mais d’immenses baies de béton prêt à l’emploi, de sable et de gravier, et de silos d’un blanc crayeux.

Nous habitions près de Boeing Field, un aéroport qui ne menait nulle part. Nous étions dans le couloir aérien de tous les avions d’essai, qu’ils soient au point ou non. Les commerces du quartier consistaient en un Sawdust Supply, fournisseur de copeaux de bois, des magasins de pneus, un surplus militaire, un fast-food Taco Time, des revendeurs de tracteurs, de couches, de caoutchouc, de hamburgers et de systèmes d’éclairage. Tout autour de nous, on trouvait surtout du béton qui s’étirait sur des kilomètres, aucun arbre, des parkings gigantesques, utilisés ou non, mais vous ne le remarquiez pas en arrivant à notre appartement. Nous avions vue sur les parkings du département des Transports, des piles toujours changeantes de cônes orange et de tonneaux en plastique, de barrières de sécurité jaunes, de blocs en béton modulables, des camions de toutes sortes, mais les huit bâtiments de notre résidence étaient entourés d’arbres, ils étaient aussi coquets que ceux des quartiers riches de la ville. Des logements sociaux aux grandes baies vitrées, aux couleurs pastel et aux barrières en bois joliment ouvragées. Et la police y patrouillait en permanence.

Dès que nous entrions dans l’appartement, ma mère s’affalait sur son lit en poussant un gros soupir et elle me laissait m’allonger sur elle. Des relents de cigarette dans ses cheveux bien qu’elle ne fume pas. Une odeur de fluides hydrauliques. La montagne douce et puissante de son corps sous moi.

Mon lit, dit-elle. J’aimerais ne plus jamais quitter mon lit. J’adore mon lit.

Comme dans Charlie et la chocolaterie.

Tout à fait. On s’installerait tête-bêche et on vivrait ici.

J’avais passé les mains sous ses aisselles et glissé mes pieds sous ses cuisses, je m’accrochais. Aucun poisson-grenouille ne s’était jamais fixé à un rocher avec autant de puissance. Cet appartement, notre propre aquarium.

Ta vieille mère a un rendez-vous galant ce soir.

Non.

Si, désolée ma salamandre.

À quelle heure ?

Sept heures. Et faudra que tu dormes dans ta chambre, des fois que ta mère ait un coup de bol ce soir.

Tu ne les aimes même pas.

C’est vrai. C’est souvent le cas. Mais qui sait ? On tombe parfois sur un homme bien, de temps à autre.

Il s’appelle comment ?

Steve. Il joue de l’harmonica.

C’est son boulot ?

Ma mère éclata de rire. Tu imagines toujours le monde meilleur qu’il n’est, ma puce.

Comment tu l’as rencontré ?

Il est informaticien, il répare les systèmes informatiques et il est venu régler un truc au boulot. Il a déjeuné là-bas, il a joué Summertime à l’harmonica alors j’ai mangé avec lui.

J’aurai le droit de le rencontrer ?

Bien sûr. Mais il faut d’abord qu’on dîne. Qu’est-ce que tu veux ?

Des saucisses réchauffées à l’eau du robinet.

Ma mère s’esclaffa encore. Je fermai les yeux et restai à cheval sur son dos tandis qu’il s’élevait et s’abaissait.

Elle finit pourtant par rouler sur le flanc, comme à son habitude, et elle m’écrasa afin de me faire lâcher prise. Je ne me décrochai pas avant que mes poumons ne soient complètement vidés, puis je lui tapai l’épaule comme un catcheur Big Time.

C’est l’heure de la douche, lança-t-elle.

 

 

Steve n’avait pas la dégaine d’un informaticien. Il était fort, comme ma mère. Large d’épaules. Tous deux portaient une chemise noire et un jean.

Salut toi, me dit-il d’un ton si joyeux que je ne pus contenir un sourire, même si j’avais prévu d’être méchante. Tu dois être Caitlin. Moi, c’est Steve.

Tu joues de l’harmonica ?

Steve sourit comme si j’avais mis à jour un de ses secrets. Il avait une moustache noire qui lui donnait l’air d’un magicien. Il tira un harmonica argenté de sa poche de chemise et le tendit afin que je le voie.

Joue quelque chose.

Qu’est-ce que tu voudrais ?

Un truc marrant.

Un chant marin, alors, dit-il d’une voix de pirate. On pourra danser un coup. Il joua un air de marins joyeux avec une attaque lente, il tapa du pied, puis de l’autre, tourna et accéléra tandis que ma mère et moi nous joignions à lui, bras dessus, bras dessous, et il se mit à sautiller et à bondir comme une grenouille dans notre salon, et je me sentais folle de joie, je criais, ma mère cherchait à me faire taire sans se départir de son sourire. Une joie enfantine et insouciante qui explosait comme un soleil, et j’aurais voulu que Steve reste avec nous pour toujours.

Ils partirent pourtant, ils me laissèrent en nage, excitée, sans rien d’autre à faire que d’errer dans l’appartement, désœuvrée.

Je détestais que ma mère me laisse seule. Parfois, je lisais un livre ou je regardais la télé. Je voulais un aquarium, mais ils coûtaient trop cher et nous n’avions pas le droit d’en avoir un car il risquait de se casser, d’inonder l’appartement du dessous et de causer plusieurs milliers de dollars de dégâts. Rien n’était vivant dans notre appartement. Des murs blancs et nus, des plafonds bas, des lumières crues, si désolé en l’absence de ma mère. Le temps, un élément sur le point de se figer. Je m’assis par terre contre un mur, la moquette grise s’étirait, et j’écoutai le cliquetis métallique de la lampe au-dessus de moi. Je ne lui avais même pas demandé quel était son poisson préféré. Je posais cette question à tout le monde.