Amour monstre

Quant à ce fruit des ténèbres, je déclare qu’il m’appartient.

– Prospero

Shakespeare, La Tempête, acte V, scène 1

 

 

LIVRE I

Le jardinier de minuit

 

 

1

La famille nucléaire : ses mots à lui, ses dents à elle

 

— Du temps où votre Maman était le phénomène, mes jolis rêves à moi, disait Papa, elle faisait du croquage de petites têtes un mystère si cristallin que les poules elles-mêmes se languissaient d’envie pour elle, dansaient la valse autour d’elle, médusées de désir. “Ouvre tes lèvres, douce Lil, caquetaient-elles, et montre-nous tes crocs !”

Cette même Crystal Lil, notre Maman à la chevelure stellaire, bien assise sur la banquette encastrée qui servait de lit à Arty la nuit, gloussait et secouait la tête au-dessus de son ouvrage de couture calé entre ses cuisses.

— Ne raconte pas de bêtises aux enfants, Al. Les poules fuyaient comme des lapins.

Je vous parle des soirs de tournée entre deux spectacles, entre deux villes, dans un camping ou sur une aire quelconques, avec les autres camions, camionnettes et caravanes du Binewski’s Carnival Fabulon garés en cercle autour de nous, bien à l’abri dans notre village mobile.

Après le dîner, assis le ventre plein dans le halo des lampes, nous les enfants Binewski étions censés lire et faire nos devoirs. Mais quand le temps était pluvieux, il venait à Papa des envies de contes. Le cliquetis des gouttes sur le métal de notre grand camping-car le distrayait de son journal. La pluie un soir de spectacle était une catastrophe. La pluie pendant le voyage était une invitation à la parole, ce qui pour Papa était un pur plaisir.

— Quel grand dommage, Lil, disait-il, que ta progéniture ne puisse connaître que les falots phénomènes estivaux de Yale.

— Le Princeton, chéri, le corrigeait Maman avec douceur. Randall va commencer sa deuxième année cet automne. Je crois bien que c’est notre premier petit Princetonien.

Nous autres les enfants sentions que notre histoire nous échappait pour s’attarder sur des vétilles. Arty me donnait alors un petit coup de coude et je pépiais quelque chose comme :

— Parle-nous du temps où Maman était le phénomène !

Et Arty, Elly, Iphy et Chick venaient s’asseoir en ligne à côté de moi entre le fauteuil de Papa et celui de Maman.

Maman faisait mine d’être fascinée par son ouvrage et Papa ajustait ses longues moustaches tombantes, faisait vibrer ses sourcils broussailleux, mimait la réticence.

— Aaaaaalors… commençait-il, c’était il y a bien longtemps…

— Avant notre naissance !

— Avant… proclamait-il en nous sortant son plus beau moulinet de bras de Monsieur Loyal, avant même que je vous rêve, mes jolis rêves à moi !

— J’étais encore Lillian Hinchcliff en ce temps-là, disait Maman d’un air songeur. Et quand votre Papa me parlait, ce qu’il ne faisait que rarement et à contrecœur, il me donnait du mademoiselle.

— Mademoiselle ! gloussions-nous.

Et Papa nous chuchotait à voix haute, comme si Maman n’entendait pas :

— Elle me terrifiait ! J’étais si raide dingue d’elle que j’en bégayais quand je lui parlais. Mmmm… Mmmademoiselle, que je disais.

Imaginer Papa, le grand parleur, tout embrouillé comme ça nous faisait glousser jusqu’à n’en plus pouvoir.

— Et moi, bien sûr, je donnais du Monsieur Binewski à votre Papa.

— Ainsi donc, disait Papa, je me trouve à nettoyer au jet le vieux sang et les vieilles plumes de poulets de la fosse aux phénomènes le matin du 3 juillet, et je me félicite d’avoir de si belles affiches du phénomène, je me dis que je vais vendre des entrées à la pelle parce que le week-end du 4 Juillet est le plus fort de la saison pour les phénomènes et que j’ai un joli phénomène bien musclé, cette année-là. Il adore le travail, celui-là. Je suis donc là, à jouer du jet d’eau en me sentant très à l’aise et très très fier de moi, quand votre Maman déboule, belle comme un cœur, et m’annonce que mon phénomène a mis les bouts, ou s’est fait la malle, si vous préférez, et qu’il a pris un taxi pour l’aéroport. Il a juste laissé un mot disant que son papa était très malade et que lui – mon phénomène – devait se retirer de la fosse et ramener ses crocs à Philadelphie pour y reprendre la direction de l’entreprise bancaire familiale.

— L’entreprise de courtage familiale, le corrigeait Maman.

— Et avec votre Maman, Mlle Hinchcliff, qui se tient là devant moi belle comme une fleur je ne peux même pas jurer ! Qu’est-ce que je peux faire ? On a placardé des affiches du phénomène dans toute la ville !

— C’était pendant une guerre, mes chéris, expliquait Maman. Je ne me rappelle plus bien laquelle. Votre Papa avait du mal à recruter en ce temps-là, sans quoi il ne m’aurait jamais prise moi, même pas pour coudre des costumes, tant j’étais inexpérimentée.

— Alors je me tiens là comme ça, tout enivré par le parfum d’Amande Nocturne de Mlle Hinchcliff, avec les yeux qui louchent à force de cogitation. Je ne peux pas entrer dans la fosse moi-même parce que je fais déjà trente-six autres boulots. Je ne peux pas demander à Horst l’Homme-Chat, d’abord parce qu’il est végétarien, ensuite parce que sa dentition se désintégrerait de toute façon dès son premier contact avec un cou de poulet. Et voilà soudain votre Maman qui se pointe comme si elle m’apportait sur un plateau un bon verre de sherry avec des petits biscuits, et qui me dit : Je vais le faire pour vous, monsieur Binewski. Et là j’ai bien failli tacher mon pantalon.

Maman esquissait un sourire suave masqué par son ouvrage et hochait la tête.

— J’avais tellement envie d’être utile au spectacle. Ça faisait seulement deux semaines que j’avais rejoint la troupe du Binewski’s Fabulon, à l’époque, et je sentais très nettement que j’étais à l’essai.

— Alors je lui dis, l’interrompait Papa, je lui dis : Mais vos dents ? Pour signifier qu’elle risquait de les casser ou bien de les ébrécher, et elle de me faire un grand sourire, le même que celui que vous voyez là maintenant, et de me répondre : Elles sont bien assez coupantes, je crois !

Nous nous tournions vers Maman et ses dents étaient blanches et bien plantées, mais, évidemment, elles étaient désormais toutes fausses.

— Je regarde sa délicate petite bouche et je lâche un grognement. “Non, je lui dis, je ne peux pas vous demander de…” mais j’avoue que l’idée me saute à l’esprit comme une évidence : un phénomène comme ça, blond à belles jambes – c’est vrai, quoi, votre Maman a ce qu’on appelle dans le métier de sacrées jambes – ne ferait pas vraiment de tort au petit commerce. Je n’avais encore jamais entendu parler d’une jeune fille phénomène, et les possibilités que cela ouvrait du côté des affiches étaient simplement somptueuses. Et puis de nouveau je me dis, non, non… elle ne peut tout de même…

— Ce que votre Papa ne savait pas, c’était que j’avais regardé le phénomène faire son numéro plusieurs fois, et aussi, bien sûr, que j’avais souvent aidé Minna, notre cuisinière, chez nous, quand elle tuait une volaille pour le dîner. Je tenais votre Papa. Il n’avait pas le choix. Il allait bien devoir me donner ma chance.

— Ah, mais la peur me nouait le ventre quand son tour est venu pour sa première représentation de l’après-midi ! J’avais peur que le dégoût la submerge et qu’elle rentre chez elle à Boston. Peur qu’elle plaque tout là comme ça avec la foule qui hurle et veut qu’on la rembourse. Peur qu’elle se blesse… Un coup de patte ou de bec de poulet dans l’œil est vite arrivé.

— J'avais moi-même pas mal le trac, disait Maman en hochant la tête.

— Le public était venu nombreux. C’était un samedi vraiment chaud, et le 4 Juillet tombait le dimanche. J’avais moi-même passé ma journée à courir partout comme une poule phénoménalisée, et j’ai eu juste le temps de me cacher une seconde derrière la fosse avant d’aller m’occuper de l’entrée du public. Elle était là, comme un papillon…

— Je portais des haillons, en fait, des haillons blancs, parce que ça met le sang bien en valeur même dans l’obscurité de la fosse.

— Mais quels magnifiques haillons ! Quels magnifiques haillons à décolleté, à jupe fendue haut sur la cuisse ! Quels magnifiques haillons soyeux ! Alors j’ai pris une longue inspiration, et j’y suis allé, je leur ai fait mon boniment. Et ils sont entrés. Y avait plein de soldats dans la foule. J’étais encore à vendre des tickets quand les sifflets et les bravos ont commencé à retentir à l’intérieur, et les applaudissements et les battements de pieds sur nos vieux gradins de bois ont attiré encore plus de monde. J’ai fini par attraper un petit vendeur de pop-corn pour qu’il finisse de vendre les tickets, et je suis entré voir tout ça de mes propres yeux.

Papa lançait un petit sourire à Maman et se tripotait la moustache.

— Je n’oublierai jamais, disait-il en rigolant.

— Je ne pouvais pas rugir, vous comprenez. Je ne pouvais ni rugir ni montrer les crocs de manière convaincante. Alors à la place, j’ai chanté, expliquait Maman.

— De joyeuses petites chansons allemandes ! D’une voix très haute, très fine !

— Du Schubert, mes petits chéris.

— Elle papillonnait sur scène comme un oiseau délicat, et quand elle attrapait ces affreuses poules braillardes, personne n’aurait jamais pensé qu’elle leur ferait quoi que ce soit. Alors quand elle s’est mise sans se démonter à les phénoménaliser, c’est tout notre joyeux public qui est passé de la joie au délire. Jamais on n’avait vu une si belle prise en main, un si joli tour de poignet, un tel jeu de mâchoires vampiriques sur un cou de volaille, ni une telle délectation lorsque le sang jaillissait comme du champagne. Elle secouait ses cheveux blanc-étoile et la tête de poulet arrachée d’un coup de dents valsait sur le côté pendant qu’elle enfonçait ses petits ongles roses dans les flancs de la volaille et qu’elle hissait la carcasse frétillante comme une coupe d’or, pour s’abreuver de sang ! Elle s’abreuvait littéralement au col de ces tripes tressaillantes ! Elle était magnifique ! Une princesse, une Cléopâtre, une reine des elfes ! Telle était votre Maman dans la fosse aux phénomènes.

“Son spectacle a été pris d’assaut. On a construit d’autres gradins, on l’a fait jouer dans le plus grand de tous nos chapiteaux, une jauge de onze cents personnes, et il était toujours bondé.

— C’était amusant, disait Lil en hochant la tête. Mais je me suis dit que ce n’était pas ma vraie vocation.

— Ouais, disait Papa en fronçant à moitié les sourcils et en baissant le regard vers ses mains, soudain réduit au silence.

Sentant l’atmosphère de conte s’évaporer, l’un de nous, les enfants, disait d’une voix cajoleuse :

— Qu’est-ce qui t’a poussé à arrêter, Maman ?

Alors elle soupirait et jetait par-dessous ses sourcils de verre filé un petit regard en direction de Papa, puis elle se tournait vers la partie du sol où nous formions un tas et disait d’une voix douce :

—J’avais toujours rêvé de voler. Les Antifermo, la tribu de trapézistes italiens, avaient rejoint le cirque à Abilene, et je les ai suppliés de m’apprendre le métier. (Puis ce n’était plus à nous qu’elle s’adressait mais à Papa.) Et, Al, tu sais que tu n’aurais jamais eu le cran de demander ma main si je n’étais pas tombée et ne m’étais pas cassée comme ça. Où serions-nous aujourd’hui si je n’étais pas tombée ?

Papa acquiesçait.

— Oui, oui, et je t’ai fait remarcher bien comme il faut, pas vrai ?

Mais son visage s’aplatissait et perdait son sourire et ses yeux erraient jusqu’à l’affiche accrochée sur la porte coulissante de leur chambre. C’était du vieux papier argent, bien cher, avec la seule silhouette splendide de Maman en paillettes et sourire, faisant des pointes les bras levés de telle sorte que ses doigts, dans des gants rouges qui montaient jusqu’au coude, venaient toucher le nom de crystal lil écrit en arche d’or au-dessus d’elle.