Landfall

Comme toutes les bonnes choses dans ma vie, ce livre est un cadeau de et pour ma mère, que j’adore.

Sans oublier mon père, qui chaque jour donne tout ce qu’il a pour sa famille.

 

 

Nous sommes pris dans un inextricable réseau de réciprocité, sous la chape d’une destinée unique […]

À la montagne du désespoir, nous arracherons le joyau de l’espérance.

– martin luther king jr.

 

1

Rose Aikens

J’ai les pieds gelés

 

Pendant près de dix-neuf ans, Rose vécut avec une femme qu’elle connaissait à peine. Elles s’acquittaient de toutes les tâches parallèles qu’on peut attendre d’une vie partagée : Rose faisait la lessive en utilisant le détergent acheté par Gertrude à Walmart avec le coupon du dimanche. Gertrude déposait tous les quignons de pain durci dans une soucoupe ébréchée à côté de l’évier ; Rose rassemblait les restes rassis et les donnait aux oiseaux. Rose discutait souvent avec le facteur (pour qui elle laissait des sachets cadeaux remplis de cacahuètes bouillies et de noix de pécan caramélisées dans la boîte aux lettres cadenassée à Noël) et rapportait le courrier du jour ; Gertrude l’ouvrait. “Tu as encore gagné un million de dollars”, annonçait Rose en laissant tomber le tas d’enveloppes sur la table de la cuisine, l’enveloppe plus épaisse de la cagnotte Prize Patrol placée bien en évidence sur le dessus, ce à quoi Gertrude répondait : “Aussi vrai que la Terre est ronde, je ne comprends pas comment font ces gens pour toujours avoir mes coordonnées. Jette-le à la poubelle, c’est de la pub.” Tard dans la nuit – après avoir fait sa toilette et s’être autorisée sa seule coquetterie en arrachant tout intrus gris de ses cheveux blond cendré, après s’être arrêtée pour écouter les ronflements de Rose s’échappant de la deuxième chambre à coucher – Gertrude récupérerait le formulaire Prize Patrol dans la poubelle, le compléterait selon les instructions qu’elle parcourrait deux fois et le glisserait dans son sac à main pour le poster depuis son bureau le lendemain.

Elles dînaient ensemble la plupart des soirs, toujours à table. Gertrude cuisinait ; Rose débarrassait et rangeait. Elles utilisaient des sets de table. Chacune comprenait et respectait les préférences alimentaires de l’autre, si bien que ni anchois ni fromage à pâte persillée ne pénétraient jamais l’appartement, et l’une comme l’autre pouvait commander la pizza du dimanche soir chez Alabama Al sans poser de questions sur la garniture souhaitée. Si l’accompagnement ne variait jamais, dernièrement Rose et Gertrude avaient résolu de remplacer la pâte épaisse par une pâte fine dans un effort commun pour surveiller leur ligne.

Elles partageaient une salle de bain. Parfois un rasoir.

Aucune des deux femmes n’entrait ou ne sortait sans saluer l’autre. “Au revoir” était suivi de “Je t’aime” aussi souvent qu’il ne l’était pas, et elles échangeaient un baiser tous les soirs avant de se coucher. Les voisins suintaient la jalousie, tant ils étaient avides d’une telle tendresse dans leurs propres relations.

“Bon sang, c’est pas le truc le plus mignon que vous ayez jamais vu ?” faisait remarquer la femme de l’autre côté de l’allée quand elle jetait un œil à travers ses stores et voyait Gertrude proposer à Rose une bouchée du porridge au maïs plein de beurre qui mijotait sur la gazinière, ou Rose poser un plaid sur les pieds nus de Gertrude tandis que la lumière de Leno mouchetait le mur du salon. J’en veux bien de cette vie-là ! pensait-elle alors qu’elle s’interposait entre ses deux cadets pour la troisième fois de la journée et cognait son cul nu à celui de son mari dans leur précipitation commune pour sortir du tiroir à sous-vêtements, elle ses collants, lui ses lainages. Elle concevait l’amour comme quelque chose de serein et le percevait dans la manière déterminée qu’avait Gertrude de lisser les cheveux de Rose lorsqu’elles descendaient ensemble l’escalier menant à l’allée et dans la façon langoureuse qu’avait Rose de se pencher au-dessus du siège passager pour déverrouiller la portière de Gertrude.

Épiant entre les lamelles du store vénitien tout en tressant les cheveux de sa petite fille, ce que la femme envieuse ne pouvait voir, c’était le pourquoi caché derrière les délicates attentions de ses voisines. Elles ne se disputaient jamais avec fracas ni ne se bousculaient, parce que de telles interactions supposaient une intimité qu’elles ne partageaient pas. Certes, le soir venu, elles se pelotonnaient dans le même canapé, mais chacune à une extrémité : Gertrude, une oreille distraitement tendue vers Entertainement Tonight, les yeux parcourant les pages d’un roman Harlequin ; Rose, le nez plongé dans un Neruda ou un Nabokov. Elles avaient chacune leur commode dans une chambre séparée, elles ne partageaient ni vêtements ni rêves. Elles lisaient le même journal, mais des sections différentes, et leurs conversations ressemblaient aux gros titres : rien que des faits, succincts, sans commentaire. Elles ne se voyaient jamais nues.

Plus maintenant.

Il fut un temps, bien sûr, où Rose s’était retrouvée nue devant Gertrude avec une régularité quotidienne et Gertrude, aussi, avait retiré ses habits sans la moindre gêne. D’ailleurs, la toute première fois qu’elle avait essayé de donner un bain à sa fille, quand Rose était âgée de quelques jours seulement, Gertrude n’avait pas su comment jongler entre le gant de toilette, le savon et le bébé sans personne pour l’aider, sans une main supplémentaire à passer derrière la tête de Rose et s’assurer que le nouveau-né ne glisserait pas sous l’eau pendant qu’elle le savonnait. Elle avait alors tout simplement grimpé dans la baignoire avec Rose et tenu l’enfant sur ses cuisses pendant qu’elle lui chantait des berceuses et lavait leurs deux corps en même temps. Elles se baignèrent ainsi tous les soirs durant des années, brassant l’eau avec leurs pieds, s’éclaboussant l’une l’autre, se berçant ensemble dans les plis des serviettes blanches. Mais cela ne dura pas. Les serviettes finirent par être sanglées au plus près de leurs corps nus, puis des peignoirs apparurent sur les patères des portes. Des douches prises à la va-vite remplacèrent le paisible bain du soir. Toutes portes fermées.

Bien que Rose eût depuis longtemps oublié les contours du corps de Gertrude, elle soutenait, comme le font beaucoup de filles à dix-huit ans, qu’elle savait tout ce qu’il y avait à savoir sur sa mère. “Tu es tellement prévisible !” lâchait-elle avec mépris lorsqu’elle était agacée, reprochant avant tout à Gertrude d’être aussi immuable. Rose voyait sa mère à trente-sept ans, en mocassins, au volant d’une berline, attendant avec impatience le traditionnel meatloaf du vendredi soir au restaurant Luby’s, et supposait à tort qu’adolescente elle avait fait exactement les mêmes choses. N’ayant connu qu’une Gertrude avec enfant, indifférente au fait qu’elle avait débarqué tardivement dans la vie de sa mère, Rose ne pouvait imaginer qu’un jour le mot “insouciante” ait été adéquat, ne pouvait voir Gertrude comme quelqu’un qui ait jamais mâchonné ses cheveux ou marché d’un pas alerte.

Gertrude cachait bien sa jeunesse passée. Quand Rose portait encore des couches, elle avait brûlé ses albums de promo, mis sa chevalière au clou et pris un travail chez Kinko’s parce que c’était le premier endroit à dire oui et que ça payait le loyer, même un peu plus. Quand Rose fut en âge de marcher, Gertrude se mouvait avec lenteur et sentait le vieux. Un curieux mélange de produits chimiques et de fleurs en décomposition flottait constamment autour d’elle, résultat d’une giclée quotidienne de Beautiful sur des poignets imprégnés d’encre pour imprimante. Mais elle s’en fichait ; elle ne le remarquait même pas. Cela faisait longtemps que son attention s’était détournée de sa propre personne.

Les rares fois où son passé avait fait irruption – quand Rose âgée de cinq ans avait déambulé au pied du lit vêtue d’un voile de mariée jaunissant dégoté dans une boîte à chaussures tout au fond de la penderie, ou quand la recette pour un plat appelé canya, griffonnée par une main étrangère dans une langue inconnue, avait glissé de la page 207 de The Joy of Cooking et voleté jusqu’au sol –, Gertrude avait refusé de se laisser aller au moindre rappel de sa jeunesse. Elle préférait se tourner vers l’avenir, imaginant une Rose adolescente au bal de début d’année, couronnée reine, ou une Rose adulte bras dessus bras dessous avec son futur mari, un membre des Capstone ou un sénateur. Elle n’attendait pas seulement de Rose que celle-ci s’en sorte, elle attendait que sa fille vive ses propres rêves avortés.

Ainsi, tous les soirs, quand elles se brossaient les dents ensemble au-dessus de l’unique lavabo, gargouillant en chœur, recrachant à tour de rôle, elles s’observaient dans le miroir impeccable et y voyaient un reflet déformé l’une de l’autre.

Qu’est-ce qui pouvait bien changer, maintenant ? Avec Gertrude morte à un stade si précoce, les perceptions erronées de Rose ne seraient pas facilement rectifiées, et celles de Gertrude croupiraient dans sa tombe.

 

 

Les éloges funèbres ne trouvèrent pas d’écho en Rose. D’abord, elle avait été incapable d’identifier ne serait-ce que la première personne à prendre la parole ; c’est seulement après coup que l’étrangère s’était présentée comme étant la première cousine de Gertrude du côté de son père, venue d’Atlanta pour l’événement. Elle appelait ça comme ça – un événement –, comme si c’était moins un enterrement qu’une exposition.

— Ça fait un p’tit moment depuis la dernière fois que ta mère et moi on s’est parlé, déclara la femme à un côté de la tête de Rose, qui ne se tourna pas pour l’écouter.

Les yeux de Rose s’étaient posés sur le rebord du cercueil dès qu’elle avait pénétré dans la pièce, et ils n’étaient pas près de se désengager. Leur bleu profond était la seule tache de couleur empêchant sa peau nue et son austère queue-de-cheval blonde de disparaître complètement dans la robe noire de matrone qui avalait son corps. Rose détestait porter des robes ; n’en possédait pas ; avait récupéré celle-ci dans la penderie de sa mère. Elle faisait deux tailles de trop. Aux épaules, la couture flottait sur sa silhouette rigide, qui ne daigna pas réagir quand la femme s’installa sur le banc d’église à côté du sien. Pas même un pâle sourire ou une moue de ses lèvres gercées.

— Bon d’accord, on pourrait dire que j’ai pas cassé les oreilles de Gertrude depuis le déluge, ajouta la femme, comme si Rose lui avait demandé des précisions.

Les mots furent suivis de cinq claquements brefs de la deuxième rangée de phalanges sur la main droite de Rose.

Dès l’instant où elle s’était assise seule au premier rang, et tout au long de la durée de l’office, Rose avait fait craquer et recraquer ses articulations, commençant par replier ses doigts dans ses paumes pour presser les grosses phalanges, puis tirant chaque doigt sur le côté pour faire claquer la deuxième rangée, enfin tortillant les extrémités d’avant en arrière pour délier l’articulation juste au-dessous de la naissance des ongles. Chaque doigt crépitait trois fois, bruyamment, avant qu’elle ne reprenne tout le processus à zéro. Sa manie créait l’illusion que des rafales d’arme automatique ricochaient contre le cercueil puis dans l’abside ; elle faisait sursauter les endeuillés.

— Doux Jésus ! s’exclama la femme d’un ton brusque en plaquant une main sur celles de Rose. Dieu m’est témoin, ça fait presque vingt ans que Gertrude m’a pas appelée, mais Seigneur, tu vas me rendre folle ! C’est comme essayer de prier dans une usine à pop-corn ! (Elle baissa la voix.) Tu vas te ruiner les mains si tu continues. Elles vont devenir laides. Et c’est tellement vulgaire ! Je veux dire, ta mère, elle en mourrait si… Oups ! Oh, chérie, je suis désolée. Je voulais dire que si elle était encore en vie, ça la tuerait de te voir… Et puis zut, à la fin !

L’inconnue s’écarta précipitamment de Rose, se couvrit vivement la bouche et se leva.

— Je prierai pour toi, souffla-t-elle en s’éloignant pour de bon.

Rose ne lui prêta pas attention. C’était quand elle faisait craquer ses doigts qu’elle réfléchissait le mieux. Elle pouvait les pétrir pendant plus d’une heure si elle était confrontée à un vrai casse-tête, et elle passait à ses orteils lorsque le fluide dans les jointures de ses doigts venait à manquer. Toutes les décisions importantes que prenait Rose, chaque pensée créative, débarquaient dans son esprit par voie d’appendice trituré. Gertrude avait toujours détesté cette habitude.

“Ce n’est pas poli (… digne d’une dame… de bon goût) !”

“Tu vas te donner de l’arthrite (… l’ostéoporose… le cancer des os) !”

“On va te prendre pour une sauvage (… une détraquée… une idiote) !”

Avant même d’être cuites à point, les meilleures idées de Rose mijotaient dans le jus des remontrances maternelles.

Dans les jours qui suivirent la mort de Gertrude, Rose continua d’entendre résonner tout aussi fort les réprimandes de sa mère tandis qu’elle faisait craquer et recraquer ses doigts, se demandant quoi dire lors de l’éloge funèbre. Elle les fit craquer si longtemps que ses mains lui faisaient mal lorsqu’elle finit par composer le numéro du prêtre pour lui demander s’il voulait bien organiser la cérémonie à sa place. Prononcerait-elle quelques mots ? “Non.” Souhaitait-elle sélectionner les textes, la musique ? “Non, non.” Et que pensait-elle de… “Vraiment, l’interrompit-elle, je vous serais extrêmement reconnaissante de bien vouloir tout prendre en charge.”

Il n’eut d’autre choix que de passer tous les appels, prit les dispositions nécessaires et fit de la désertion de Rose un exercice de tolérance chrétienne. “Elle est tout simplement dévastée”, murmurait-il pour justifier son détachement tandis qu’on défilait devant le cercueil aux côtés duquel la fille ne se tenait pas.

En fait, elle n’avait pas la plus petite idée de ce qu’elle pouvait dire. La répétition d’une journée – se lever, manger, travailler, dormir – ne suffisant pas à remplir un éloge funèbre, elle se trouvait à court de matière. Après tout, sa mère n’avait jamais rien accompli de remarquable, et Rose n’avait pas l’intention de se mettre à broder devant toute l’assemblée. C’était la directrice adjointe de Kinko’s, le sous-fifre de Gertrude, qui s’en chargeait. Gertrude n’avait jamais apprécié son adjointe. D’ailleurs, moins d’une semaine avant sa mort, elle était rentrée un soir, excédée par l’incompétence de la femme. “Je jure par tous les saints”, avait-elle dit, “cette femme est bête à manger du foin ! Aujourd’hui elle m’a tellement poussée à bout que si sa tête avait pris feu je ne me serais même pas arrêtée pour pisser dessus !”

Et maintenant l’assistante était là, une femme qui n’avait jamais franchi le seuil de la maison de Gertrude, qui était incapable de nommer sa couleur préférée ou de citer sa date de naissance ou d’avoir un commencement d’idée sur la façon dont Gertrude prenait ses œufs, et elle disait des choses telles que : “En votre nom à tous, les amis… inconsolable perte… a touché si profondément ma vie… dans nos cœurs pour toujours.” Lorsqu’elle renifla dans son mouchoir, le geste ajouta foi à ses paroles, comme si, durant la semaine qui avait séparé la mort de Gertrude de son enterrement, elles étaient devenues intimes, et qu’elle était authentiquement peinée.

La mort déguisait en intimité nombre d’interactions banales.

Elles étaient toutes là. Toutes ces personnes dont les vies avaient à peine effleuré celle de Gertrude, toutes ces personnes qui, dans le courant d’une semaine de travail, avaient pris l’habitude, lorsqu’elles levaient la tête de leur tâche, de voir son visage familier, avec son sourire familier et sa robe familière. Au fil d’années qui s’étaient étirées en décennies, ces personnes en étaient venues à reconnaître sa silhouette, son pas régulier, ses goûts vestimentaires neutres – tout repassé, pans bien rentrés, chaussures confortables cirées –, si bien que même en l’apercevant de dos, quelqu’un pouvait lancer un “Salut, Gertrude !” avec assurance et ne jamais douter que ce serait bien elle qui se retournerait.

Le gérant du Rite Aid était assis au troisième rang, sa barbe blanche soigneusement taillée et peignée. Tous les lundis matins Gertrude lui avait souhaité “Bonne semaine !” en passant acheter le dernier numéro du magazine People. Il aurait pu se permettre de ne pas travailler, elle en était certaine, puisqu’il avait vendu six ans plus tôt au conglomérat Rite Aid le magasin que son grand-père avait construit et où son père s’était formé. Il était pourtant là tous les jours, ce qui faisait de lui un homme honnête et travailleur.

Derrière le gérant était assise la coiffeuse, seule personne à porter du rose, les pieds saucissonnés dans des souliers ouverts au talon égratigné, trop petits d’une pointure, mais une bonne affaire. Toutes les six semaines pendant huit ans, la femme en rose avait coupé les cheveux de Gertrude dans leur style habituel : ras, raides, ne nécessitant ni produits ni outils de coiffage. “Si on essayait quelque chose d’un peu différent”, disait Gertrude toutes les trois visites environ, mais au fur et à mesure que la femme en rose coupait, avec Gertrude aux commandes (“un peu plus courts sur le dessus… un peu plus dégradés derrière…”), elles finissaient par donner à ses cheveux une forme qui n’était en rien plus radicale qu’une version moins longue de la coupe avec laquelle elle était entrée. “Ça m’plaît bien, ça” déclarait la femme en rose tandis qu’elle s’activait. “Vous êtes mignonne comme tout !” Ce à quoi Gertrude répondait, s’observant dans le miroir sous des angles variés : “Oui, oui, ça me plaît. C’est rafraîchissant, ce changement.”

À l’extrême droite de la femme en rose, le long de l’allée centrale, étaient assis les collègues de Gertrude, pour la plupart de jeunes ados à l’air perdu, peu accoutumés à la bienséance catholique, jugeant quand il fallait s’asseoir ou se lever selon les mouvements de l’assemblée, mais excités d’être là. Une fille aux yeux maculés de noir se mit même à pleurer de grosses larmes striées de mascara qui coulaient sur son collier de chien, et quand elle se pencha en avant d’un air gêné pour essuyer les traces, ses cheveux coiffés en crête piquèrent la femme âgée devant elle, la réceptionniste du médecin de Gertrude, qui laissa échapper un cri surpris à l’instant même où on entamait le Psaume responsorial.

Toutes ces personnes pensaient connaître Gertrude et inversement, toutes prenaient leurs existences parallèles pour des vies partagées. Pourtant elle ignorait que la femme du pharmacien l’avait trompé quatre fois en trente-huit ans de mariage, chaque amourette durant au minimum un an, elle ne savait pas qu’il menaçait chaque fois de partir mais ne le faisait jamais parce qu’il ne se souvenait pas d’un seul jour où il n’avait pas été marié et qu’il ne savait pas cuisiner et qu’il ne savait pas pourquoi ni comment trier son linge. Elle ignorait que la femme en rose s’était fait avorter trois fois et votait démocrate afin de se réserver le droit de recommencer, mais participait au rassemblement annuel contre l’avortement et balançait des œufs sur la clinique qu’elle fréquentait parce que ça soulageait sa conscience. Elle ne connaissait même pas le prénom de la réceptionniste du médecin. Ainsi en est-il dans les villes qui sont petites sans l’être suffisamment.

Et si l’assemblée en deuil avait été honnête, elle n’aurait rien pu attester d’autre que les faits suivants : Gertrude se tenait au courant de la vie des célébrités, elle donnait un pourboire d’un dollar cinquante pour chaque coupe de cheveux à treize dollars et programmait son frottis annuel le premier jour ouvré après le Nouvel An. Il n’empêche, cela les reliait davantage à la cérémonie que les inconnus qui rôdaient, regardant bêtement, s’imaginant familiers du désastre et de ses participants parce que l’histoire s’était déroulée dans leurs propres foyers par le biais des actualités du soir. Après tout, Gertrude et Rose étaient apparues sur les écrans télé des habitants de la ville tous les jours pendant une semaine, à l’heure du dîner puis à celle du coucher – tandis que les téléspectateurs se déshabillaient, posaient les questions d’usage quant à la nature de leurs journées respectives et caressaient distraitement leurs conjoints sous les couvertures. Si bien que le jour des funérailles, toute la communauté s’habilla en noir et prit place derrière la fille, pauvre petite, pleurant avec elle, se retenant de lisser ses cheveux en l’absence de sa mère.

Mais lorsque ce fut terminé, Rose marcha seule jusque chez elle. Il n’y avait pas de courrier à rapporter. Pas de fleurs attendant sur le perron. La lumière du répondeur ne clignotait pas. Le jour des funérailles de sa mère, personne n’appela. La lumière éteinte cimenta ce fait. Des années après, bien qu’elle en ait eu l’idée lorsqu’elle faisait craquer ses articulations à l’enterrement de sa mère, elle visualiserait ce répondeur vide chaque fois qu’on lui demanderait ce qui avait bien pu lui passer par la tête pour faire ce qu’elle avait fait.

“Elle était tout ce qui me restait”, murmurait-elle.

Ainsi démarra sa quête pour retrouver l’identité de la fille que sa mère avait tuée, avec une lumière qui refusait de clignoter.