Meurtres à Willow Pond

Prologue

 

À 6 h 30, un matin de juillet particulièrement ensoleillé, dans les camps de pêche McCorkle situés au bord de Winsokkett Pond, dans le Maine, dans le troisième camp au nord en remontant le chemin est-ouest qui serpentait sur quatre cents mètres jusqu’à la grande route, à l’intérieur d’une maison où le vrombissement nerveux d’un moulin à café rivalisait avec le concerto matutinal des pinsons, fauvettes, moineaux, geais, roitelets et mésanges qui peuplaient les bois épais environnants, Alicia Godwin, professeur de littérature anglaise retraitée, preuve d’un mètre quatre-vingt-huit que l’âge mûr ne diminue pas nécessairement le charme physique, se tenait nue dans la cuisine aux proportions modestes, savourant l’arôme d’un café du Costa Rica fraîchement moulu, tout en regardant Six Godwin, professeur d’histoire retraité, également nu, sortir en souriant de la chambre et se diriger vers elle en passant devant la grande cheminée de pierre et les chaises longues.

— Ahh, articula Six d’un ton professoral, Orphée frappant sa lyre s’éveilla-t-il jamais face à une vision surpassant la tienne ?

— Frappant sa quoi ?

— Sa lyre.

— Je me demandais si j’avais bien entendu.

Six entra dans la cuisine, prit son épouse dans ses bras et contempla le visage qu’il adorait encore après toutes ces années. Peu d’hommes étaient physiquement capables de baisser les yeux vers Alicia, mais il mesurait un mètre quatre-vingt-dix-huit, soit six pieds et six pouces, taille que les amis des Godwin jugeaient exceptionnellement appropriée pour un homme prénommé Six. À peine quinze minutes plus tôt, ils s’étaient étreints de façon plus soutenue. Cela n’empêcha pas le câlin de la cuisine de susciter chez cet Orphée dégingandé une réaction physiologique qui poussa son Eurydice à glousser et à baisser les yeux pour admirer cette ardeur soudaine.

— Doux Jésus, s’exclama-t-elle, n’as-tu pas été rassasié dans notre lit de stupre ?

— La bête sort du bois.

— Ça m’en a tout l’air.

— Reviens-t’en dans notre antre, douce amie.

— Tu ne veux pas un petit café, d’abord ?

— Excellente suggestion. C’est quoi, aujourd’hui : Éthiopie, Kenya ou Guatemala ?

— Costa Rica.

— Tout droit venu du flanc des montagnes ?

— Cueilli et emballé avant-hier.

Alicia sourit à Six et pinça une des pommettes qu’il avait saillantes. En elle aussi, la bête ressortait du bois, pour ainsi dire.

La vie de plein air avait maintenu en forme leur corps long et musclé, désormais embelli par un bronzage intense, fruit de journées au soleil à bord de leur bateau de pêche sur Winsokkett Pond, ainsi que sur d’autres eaux voisines, comme North Pond, Great Pond, Willow Pond, Lake Salmon et McGrath Pond. Les cheveux d’Alicia avaient prématurément blanchi alors qu’elle venait d’atteindre la quarantaine, et depuis, ceux de Six étaient également devenus blancs. Comme la plupart des amateurs de grand air, ils les portaient tous deux très courts, parachevant l’image d’un couple bien assorti.

Trente ans auparavant, Six et Alicia étaient de jeunes maîtres de conférences récemment nommés – elle enseignait la littérature anglaise, lui, l’histoire – dans la même petite université du Massachusetts. Leurs regards s’étaient croisés pour la première fois alors qu’ils traversaient le campus, et chacun avait aussitôt apprécié ce qu’il avait vu. Rien d’étonnant à cela, puisqu’ils étaient physiquement si semblables. Comme on pouvait s’y attendre de deux jeunes gens d’une telle stature, ils étaient remarquablement élancés, tout en jambes, en bras et en coudes ; leur visage oblong, dont la beauté n’était certes pas classique, était éclairé par de grands yeux marron et par une large bouche au sourire charmant.

Leurs deux premières rencontres sur le campus les avaient rendus tous deux muets tant d’embarras que de désir. À la troisième occasion, Alicia décida qu’il fallait agir ; elle s’arrêta devant Six, lui barrant le passage, lui sourit et le dévisagea, l’air de dire : Mais qu’est-ce que tu attends, à la fin ?

Après avoir appris qu’ils étaient apparentés à quelques-unes des mêmes vieilles familles de Nouvelle-Angleterre, Six procéda à des recherches frénétiques et apprit, à leur grand soulagement mutuel, qu’ils n’étaient que cousins au troisième degré. Une fois ce point établi, ils tombèrent très raisonnablement amoureux. Quand Six découvrit qu’Alicia était aussi férue de pêche, il sut qu’il existait un Dieu.

Tous deux continuèrent à enseigner, et Alicia mit au monde deux filles qu’ils chérirent et élevèrent pour en faire des adultes équilibrées (en théorie, car on n’en est jamais sûr). Quand celles-ci purent voler de leurs propres ailes, Six et Alicia prirent un énorme risque financier en partant à la retraite après seulement vingt années d’enseignement et ouvrirent un commerce de vente par correspondance de livres anciens. Leurs parents respectifs – eux aussi universitaires aux ressources limitées – purent les aider un peu, mais surtout, une de leurs nombreuses cousines – à la tête d’une fortune impressionnante – leur consentit un prêt colossal à intérêt zéro. Les bénéfices de la vente de livres et les aquarelles d’Alicia, qui se vendaient comme des petits pains dans trois galeries d’art de la côte, finançaient leur camp de Winsokkett Pond et leur laissaient assez de temps libre pour pêcher tout leur soûl.

À 8 h 15, après le petit déjeuner, une nouvelle tournée de café et une nouvelle fournée de sexe, Six et Alicia allèrent au bout de leur ponton en forme de T, s’assirent dans des fauteuils de metteur en scène au tissu décoloré et distendu dont le bois fendu blanchi au soleil grinça et craqua sous la tension, et admirèrent la journée chaude et tranquille qui s’étendait devant eux.

— Un été, faudra peut-être s’acheter de nouveaux fauteuils, annonça Six.

— Ah oui. Peut-être bien.

Alicia n’avait pas envie d’y penser. Une fois habituée à un siège, elle ne voulait plus jamais s’en débarrasser.

Sur la rive opposée, à l’ouest, d’autres camps semblables à celui de McCorkle, nichés dans les épaisses forêts encerclant tout Winsokkett, étaient à peine visibles sans jumelles. Des collines boisées s’élevaient derrière les rives sud et ouest ; au nord-ouest et au nord, des chaînes de collines puis de montagnes, de diverses nuances de vert, ondulaient jusqu’à l’horizon. En dehors du moteur Evinrude 50 chevaux d’un noir luisant sur le bateau de pêche de cinq mètres cinquante des Godwin, rien n’indiquait à l’œil que l’on n’était pas en 1946 plutôt qu’en 2010.

La tenue de pêche de Six et d’Alicia ne gâtait pas cette illusion. Ils portaient une vieille casquette à longue visière effilochée, un jean délavé, rapiécé aux genoux, retenu par une ceinture de cuir craquelé, une chemise kaki élimée, constellée de taches d’huile et de poisson, et des chaussures bateau dans un état avancé de biodégradation, raccommodées au fil de pêche. Les jeunes payaient des prix considérables pour ce genre de vêtements “usés” dans des magasins comme Old Navy ou Gap, à une importante différence près : les habits qu’ils achetaient étaient neufs ; le couple Godwin avait fatigué les siens à force de les porter constamment pendant des années. Dès lors que Six et Alicia s’étaient habitués à pêcher dans une certaine tenue, ils détestaient s’en dessaisir, et quand une chemise, un jean ou une paire de mocassins finissaient par ne plus être mettables, ils les accrochaient à une patère dans leur chambre et les y laissaient, tout comme d’autres suspendent au-dessus d’une cheminée des trophées de chasse ou de pêche.

Le labrador sable des Godwin, Rudolph, s’avança jusqu’au bout du ponton, choisit un endroit près du fauteuil d’Alicia, tourna trois fois sur lui-même, se coucha avec un profond soupir et se mit à examiner ses parties intimes. Leur chat roux – appelé Rouquin, avec bon sens – suivit bientôt, mais de manière plus aléatoire, marquant plusieurs arrêts afin d’observer fixement les hirondelles qui descendaient des branches en piqué pour aller boire à la surface de l’eau.

— J’ai une idée, proclama vivement Six.

— Qui a besoin d’idées d’aussi bonne heure ?

— Prenons de l’avance aujourd’hui et demain en pêchant un peu le matin et le soir, puis accordons-nous deux jours et une nuit chez Gene. On n’a pas encore pêché dans Willow Pond cet été.

C’était grâce à la générosité d’Iphigene Seldon – cousine au deuxième degré de Six, au troisième d’Alicia – que les Godwin avaient pu lancer Winsokkett Antiquarian Books. Elle était propriétaire d’une célèbre demeure historique, Cedar Lodge, bâtie au bord de Willow Pond, un immense lac d’une beauté sauvage, immédiatement à l’ouest de North Pond. Cedar Lodge était le principal camp de chasse et de pêche dans le centre du Maine.

— Je me trompais, reconnut Alicia. Il n’est absolument pas trop tôt pour avoir de bonnes idées. C’est d’accord. Si toutes les chambres sont occupées, on pourra au moins pêcher là-bas.

— On n’aura besoin que de nos lignes. Gene a des tas de bateaux à louer.

— Génial, dit Alicia en souriant à Six. Une dernière tasse de Costa Rica, et on prépare notre programme de ministres.

Ainsi commença une nouvelle journée de splendeur paisible pour les professeurs Godwin, dans la région paradisiaque des lacs du Maine rural.

Hélas, comme nous le signale la mythologie de diverses religions, les ennuis finissent toujours par éclater au paradis. Alors que Six et Alicia, assis sur leur ponton, considéraient avec une placidité taoïste la journée qui s’offrait à eux, le mal assassin, condition humaine étrangère au vécu des Godwin, était tapi, inerte mais prêt à bondir, sous la surface inoffensive de Cedar Lodge. Six et Alicia ne pouvaient le savoir, bien sûr, mais en quelques jours, ce mal, une fois surgi, les envelopperait dans sa terreur.

Un orage meurtrier se préparait à l’ouest et il progressait vers eux.

 

 

 

1

Au bout du ponton, Brad Seldon regardait Sam, leur employé, présenter un de leurs bateaux – trois chaises de pêche, moteur de traîne à l’avant et à l’arrière – à ses clients, un couple qui était arrivé tard la veille et qui s’était couché épuisé. Brad imaginait déjà à quoi ressemblerait cette ravissante femme blonde, étendue dans le plus simple appareil sur son lit à lui. Tout doux, l’étalon, songea-t-il en se moquant de lui-même. Aucune chance. Elle est venue avec son mari. À supposer qu’il soit bien son mari, du moins. Ni l’un ni l’autre ne portait d’alliance.

Mariés ou pas, Brad remarqua – comment ce détail aurait-il pu lui échapper ? – que la femme – Terry ? C’était bien son prénom ? – lui adressait déjà de grandes œillades et un large sourire. Ils étaient arrivés à Cedar Lodge en disant qu’ils adoraient pêcher le black-bass et qu’ils cherchaient un site de premier choix. Paaarfait, décida Brad, je vais leur en mettre plein la vue avec des black-bass à petite bouche qui sautent, se battent, dansent, et des grandes bouches qui feront plier leur canne. Et peut-être un brochet ou deux pour le fun. Histoire d’exciter la petite dame. Comme Brad l’avait découvert au cours de ses vingt-deux années en tant que guide dans le Maine, la pêche avait souvent un effet délicieusement stimulant sur les femmes.

Sur certaines femmes. Celles qui apprécient les vrais mâles. Les chemises à carreaux, les idylles devant le feu de camp où l’on fait frire les prises du jour. Tout droit sorti d’un catalogue L.L. Bean des années 1950. Eh ouais, songea Brad, les vrais mâles et les rêveries autour d’un feu de bois.

Brad Seldon savait pertinemment qu’il se ruinait la santé à force de boire, mais il était un mâle viril, aucun doute là-dessus. Il ricana quand lui revint à l’esprit une chanson paillarde apprise à l’université : Nous on est les vrais mâles, on saute toutes les… Gloups ! Le couple repartait vers le lodge. Qu’est-ce qu’ils avaient ? Il s’approcha de Sam et dit :

— C’est quoi, le problème, Sam ?

Sam, jeune étudiant embauché pour le deuxième été consécutif, roula des yeux.

— Leur panier pique-nique et leurs thermos.

— Leur panier… Oh merde.

— Ils ont l’air sympa, pourtant.

Brad fusilla Sam du regard et dit :

— Je retourne sous le porche.

L’employé savait que cette phrase codée signifiait : “J’ai besoin d’un verre”. Dix heures trente du matin et Brad avait déjà envie d’une réconfortante rasade de bourbon. Eh bien, c’était la faute des clients, décida-t-il – Terry ? Et… comment s’appelait le type ? Un prénom abominable comme Jason – parce qu’ils avaient refusé la proposition d’une sortie au lever du soleil. Boire n’affecta cependant pas son objectif immédiat, car même rond comme une pelle, il pouvait tirer un plein bateau de poisson de n’importe quelle eau. Du bassin d’un jardin public. D’une baignoire.

Brad contempla Willow Pond, deuxième lac du centre du Maine en termes de superficie. Sur sa rive ouest et dans la partie de la rive est la plus proche de Cedar Lodge, à la pointe sud, il y avait beaucoup de camps privés, certains nouveaux, d’autres très anciens, remontant aux années 1910 ou 1920 ; les maisons en bois les plus récentes étaient en général construites dans le style traditionnel, avec de grands porches grillagés ou bien ouverts, et un ou deux étages sous un toit pentu. Ces derniers temps, même les lodges historiques avaient été rénovés pour qu’on y installe le chauffage. Il y avait trois îles au milieu du lac, toutes couvertes d’énormes saules pleureurs qui surplombaient les ruines desséchées d’anciens camps et pontons.

Le lac était calme à présent, mais il était sujet à des changements brusques et tumultueux quand de terribles orages ou des vents brutaux rugissaient par-dessus les montagnes à l’ouest et au nord, ou soulevaient dans l’eau des vaguelettes écumantes. C’est ici que s’étaient déroulées son enfance et son adolescence, sur ce gigantesque lac solitaire et hanté, où ses parents avaient connu une mort violente, où la seule femme – ce n’était qu’une jeune fille, à l’époque, en réalité – qu’il ait jamais aimée s’était noyée. C’est ici… oh, bon sang, il avait vraiment besoin d’un verre.

Aux yeux d’un observateur extérieur le voyant remonter le ponton jusqu’à la cachette où il dissimulait son whisky, sous l’énorme porche du rez-de-chaussée, il n’avait pas l’air d’une épave alcoolique, mais d’un bel homme qui marchait avec une assurance sportive. Il n’était pas excessivement grand, environ un mètre quatre-vingt, avait de larges épaules, et était svelte, même si son ventre s’amollissait à force de consommer du bourbon de qualité. Différentes vieilles lignées de Nouvelle-Angleterre avaient fusionné pour lui donner des traits rappelant le jeune Errol Flynn (lui aussi gâté par l’alcool) et peut-être un peu Ronald Coleman. Le hasard génétique avait gratifié Brad d’une épaisse tignasse frisée, d’un brun fauve. Cette combinaison était fatale pour les femmes qui, premièrement, préféraient le brio des stars de cinéma de l’âge d’or à la beauté boudeuse des morveux actuels d’Hollywood, et deuxièmement, dont le sonar personnel était dépourvu de la fonction détecteur de requins.

Il monta les larges marches menant au porche et s’approcha du bac à fleurs glissé entre les fauteuils en osier ou en bois qui abritait sa bouteille de George Dickel et un petit verre. Dans ces moments-là, Brad suivait la mise en garde catégorique de son père : “Un gentleman ne boit jamais de bon whisky au goulot”. Alors qu’il se servait son premier verre de “soutien spirituel”, comme il disait, une voix sonore retentit :

— Sam ! Quand ils seront partis, tu iras chercher trois canots et tu les prépareras.

— Bien, madame !

La propriétaire de cette voix exubérante parcourut d’un pas décidé le long porche jusqu’à Brad. Iphigene Seldon, sa tante, maîtresse de Cedar Lodge ; il l’appelait le Duce, la réincarnation de Benito Mussolini dans le corps d’une vieille femme. Un corps encore ferme, néanmoins, Brad devait le concéder. Elle avait les cheveux blancs coupés courts, elle était bronzée comme un surfeur du Pacifique sud, et la peau de son visage ressemblait à une noix de coco. Aujourd’hui, remarqua-t-il, elle arborait l’un de ses ensembles caractéristiques, que Merrill, la sœur de Brad, surnommait “le Hemingway” : une chemise de pêche blanche et ample, avec quatre poches et des accroches pour suspendre le matériel, un short kaki aux multiples poches et des chaussures bateau. La chemise était retroussée au-dessus des coudes, dévoilant des avant-bras musculeux et noircis par le soleil. Soixante-dix ans et encore capable de soulever un moteur 20 chevaux du tableau arrière d’un bateau pour le porter jusqu’au ponton. “Je pourrais arracher ses couilles à un lynx”, sa formule préférée, exprimait bien l’admiration qu’elle avait pour elle-même.

Chose étonnante pour Brad, surtout alors qu’il l’observait fonçant vers lui, elle était encore sexuellement active. Chaque saison, elle réussissait à séduire au moins un des vieux pêcheurs sans attaches qui venaient au lodge en quantité appréciable entre fin avril et début octobre. Un vieux beau était arrivé la veille vers midi et, dès le soir, Gene lui offrait des verres au bar. En visualisant ce que cela pourrait donner au lit, Brad en avait le vertige.

Comme toujours, Amos, le chien de Saint-Hubert aux yeux tristes, se traînait derrière sa maîtresse. Dix étés auparavant, un autre vieux beau, un riche célibataire de Géorgie, était descendu à Cedar Lodge et avait craqué pour le romantisme rugueux de Gene ; il lui avait dit qu’elle lui rappelait les fermières du village de son enfance, qui faisaient ça contre le mur derrière la grange. Gene avait été charmée par la comparaison, lui avait mis une claque sur son postérieur nu et lui avait dit de venir la voir l’été suivant. Il avait obéi. Et il lui avait apporté un chiot. Toute femme digne de ce nom, avait-il déclaré, devait avoir un gros chien à ses pieds.

Ce jour-là, neuf ans plus tard, c’était précisément où se trouvait Amos. Il suivait Gene qui, les poings sur les hanches et le menton en avant, marchait à grands pas vers Brad.

— Mais qu’est-ce qui se passe, bon Dieu ? Je croyais que tu avais déjà commencé.

Brad se pencha pour caresser Amos. Il détestait sa tante, mais il aimait son chien.

— Panier pique-nique.

— Pardon ? Tu es déjà ivre ?

— Je ne suis pas ivre, mais ils vont se chercher un panier pique-nique.

— Merde.

— J’ai eu la même réaction.

— Remplis-moi le bateau de black-bass. Ils sont importants, ces deux-là.

— Je rapporte toujours du poisson, tu le sais bien. Et pourquoi ils sont importants ?

— Investisseurs potentiels.

Brad haussa les sourcils.

— Ah bon ? On a besoin d’investisseurs ?

— J’ai des projets.

— Tu as toujours des projets.

— Je les entends dans l’escalier. Tu as tout ce qu’il te faut ? Ta bouteille, ta bite… Ton cerveau, tu peux t’en passer.

Brad dévisagea Gene et se rendit compte pour la énième fois qu’il aurait adoré voir sa tante tomber raide morte.

— Va te faire foutre, répliqua-t-il.

Gene sourit, savourant cet instant, savourant leur haine mutuelle. Elle aurait tant adoré lui mettre son poing dans la gueule. Et à Merrill aussi. Ils étaient exactement comme leurs parents, Reg et Annice, si beaux, si prétentieux, si cruels dans leur mépris pour tous ceux qui ne leur ressemblaient pas. Elle rêvait de se débarrasser d’eux, mais ils étaient bien trop précieux. Comme guides de pêche, personne ne leur arrivait à la cheville dans cette partie du Maine, ni probablement dans tout l’État.

Ils connaissaient mieux que quiconque Willow Pond, vaste étendue d’eau parfois meurtrière, tout comme les lacs plus petits et les rivières des environs. Ils étaient devenus l’image de Cedar Lodge. On les voyait sourire sur les publicités en pleine page de tous les magazines sportifs chic diffusés aux États-Unis, au Canada et en Europe, leur épaisse chevelure brune agitée par le vent, leur visage bronzé et moucheté de taches de rousseur, photographiés en train de brandir un black-bass, une truite ou un brochet scintillant d’une taille record. “Venez pêcher avec Brad Seldon et Merrill Beauchamp, les meilleurs guides de pêche en eau douce du Maine !” Les pêcheurs du monde entier visitaient le site Internet de Cedar Lodge ou décrochaient leur téléphone pour mordre à l’hameçon.

Quand le couple de Brad reparut sous le porche, l’homme tenant un panier en osier, Gene alla à leur rencontre, radieuse et cordiale.

— Rebonjour, les amis. Je sais que vous allez passer un moment formidable. Brad est le meilleur.

— Oh, j’en suis certaine, dit la femme.

Le sourire de Gene s’élargit :

— Vous êtes pressés ? Il y a une chose que je veux vous montrer. Nous nous agrandissons et je suis assez fière de ma dernière acquisition.

Ils l’assurèrent qu’ils n’étaient pas pressés, puis suivirent Gene et Amos vers le nouveau ponton qui venait d’être terminé. Deux voiliers de cinq mètres quatre-vingt, flambants neufs, avaient été mis à l’eau la veille. Quand le trio s’éloigna, la femme se retourna pour lancer à Brad un sourire éclatant.

Brad lui sourit à son tour, puis adressa un regard noir à la silhouette rapide de sa tante en murmurant “Putain de vieille fouine. C’est le moment, Seigneur, c’est le moment idéal pour la faire mourir, non ?” Sauf qu’il ne croyait plus en Dieu. Il avait cessé d’y croire le jour où il avait vu la foudre frire son père et sa mère dans leur bateau alors qu’ils accostaient. Dix-huit ans auparavant. Il avait alors trente ans, et depuis, il était alcoolique.

Tandis qu’il se versait une autre rasade de félicité, Brad entendit le pas léger d’espadrilles de marque sur les marches du porche et, en se retournant, il vit Renee, sa femme, la deuxième- personne qu’il détestait le plus après sa tante. Deux fois par mois, elle quittait son appartement de Bar Harbor, sur la côte du Maine, pour venir en personne chercher son chèque, conformément à leur accord de séparation, et voir si Gene montrait des signes de fatigue ou, selon son plus cher désir, était mourante. Elle souhaitait désespérément que Brad hérite de sa part du lodge ainsi elle pourrait empocher une somme coquette du butin en lui accordant le divorce.

— Bonjour, ma fleur empoisonnée, dit Brad. Tu veux divorcer ?

— Lui. Tu as deux millions ?

— Je les aurai un de ces jours.

— Rene respire la santé, c’est immonde. Qu’est-ce que tu attends pour la tuer ?

— Et toi ?

C’était leur échange habituel de plaisanteries, sauf que Brad commençait à ne plus le trouver aussi drôle. Depuis peu, il était en proie à de sombres méditations, au cours desquelles il imaginait comment tuer sa tante. Tuer. Mon Dieu, ça ne lui ressemblait pas. Ça ne ressemblait pas à l’homme qu’il voyait dans la glace. À moins que… Qu’était-il en train de se passer ? Son âme se décomposait.

Renee s’assit à côté de lui et garda un moment le silence, les yeux tournés vers le lac, balançant une jambe élégante.

— Écoute, Brad, finit-elle par dire. Je suis désolée qu’on ait été pris au piège. Il faut qu’on se libère, toi et moi. Mais j’ai besoin d’argent. Je veux de l’argent. Hors de question pour moi de croupir dans les bars à touristes de Bar Harbor.

— Tu n’as qu’à épouser un de ces vieux salauds pleins aux as qui vivent sur la côte et me foutre la paix.

— Tu sais très bien que je ne me remarierai pas, Brad. Surtout pas pour l’argent, même si j’en ai besoin. Je veux de l’argent à moi. Je veux aller où je veux quand je veux, faire ce que je veux. J’ai trente-huit ans. Je veux fréquenter les endroits chic et être entourée de gens riches et beaux. C’est ma place. J’ai envie d’être vue.

— Ouais. T’as raison, Renee. Je ne t’aime pas, mais je dois admettre que tu es encore très séduisante.

— Je ne t’aime pas non plus. C’est marrant qu’on se soit mariés.

— Ouais, je suis pété de rire.

— Ça devait être pour le cul.

— Ouais, c’était pour le cul. Je te sers un verre ?

— Avant midi ? Mon Dieu, non. Je t’en prie, ne meurs pas d’une cirrhose avant d’avoir hérité.

— Et après avoir hérité ?

— Fais comme chez toi.

— Tu es mon ange gardien.

— À  propos d’anges, tu vas tringler la petite blonde que tu emmènes à la pêche ?

Le visage de Brad se chiffonna et il se tourna vers Renee.

— Si je vais la tringler ? La tringler ? Mais qu’est-ce que c’est que ce langage ?

— Les Anglais disent ça. Plutôt évocateur, non ?

— Oh là là, tu fréquentes encore des Anglais ?

— J’ai quelques amis britanniques, oui. Je les trouve certainement plus attirants que le crétin américain moyen.

— Super. Je dois te laisser.

Brad se leva, vacilla légèrement, puis descendit les marches d’un pas lourd pour se diriger vers le bateau. Indifférente, Renee tira un roman policier de son sac. La couverture, sur laquelle figuraient une imposante vieille demeure avec de grandes fenêtres effrayantes et le titre Mort à Broadmoor Manor, était de celles qui la poussaient le plus souvent à acheter un livre. Meurtre et anglophilie, délicieux cocktail. Et cela ramena son esprit, rapide mais pas particulièrement profond, sur une voie familière : ne serait-il pas formidable si quelqu’un pouvait éliminer – “éliminer” était un euphémisme dont usaient ses amis britanniques – cette vieille horreur d’Iphigene Seldon ?

Renee commençait à perdre espoir. Dans un an ou deux, son corps et son visage se mettraient à s’affaisser sous l’effet de la pesanteur. Il lui fallait ce foutu fric.