Corrosion

Première partie :
Joseph Downs (2010)

 

 

Quand je découvrirai qui je suis, je serai libre.

 

Ralph Ellison, 

Homme invisible, pour qui chantes-tu ?

 

Chapitre 1

 

 

J’étais à moins de trente kilomètres de la Montagne quand le moteur lâcha, des volutes de fumée commencèrent à s’échapper du capot et Red Sovine s’arrêta de chanter. Je poussai le vieux pick-up un moment, mais peine perdue. Il m’avait laissé tomber pour de bon, cette fois. Je le rangeai sur le bord de l’autoroute, ouvris la porte d’un coup de pied et pestai contre le vent. J’observai l’autoroute craquelée ; un bled paumé se trouvait juste un peu plus loin, entouré de derricks et de silos à céréales. Je pris mon sac en toile de l’armée dans le coffre, enfilai ma veste de camouflage, et me mis à clopiner sur l’asphalte.

La ville s’appelait Stratton, et n’avait rien de spécial. Juste des bâtiments en brique et des bungalows décrépis et des bicoques de pauvres, le tout posé au hasard par Dieu après deux semaines de beuverie. La vieille université se raccrochait désespérément à la vie. Supérette abandonnée, station-service abandonnée, motel abandonné. Des panneaux rouillés et des fenêtres condamnées.

Le vent soufflait rudement fort ; je remontai le col de ma veste et enfonçai mes mains dans mes poches. J’aperçus mon reflet dans une fenêtre plongée dans l’obscurité et j’eus un frisson. C’était un visage que je ne reconnaissais toujours pas. Un visage qui semblait avoir été modelé par le diable lui-même.

Douze heures sur la route et j’avais salement besoin d’un verre. Au coin de la rue se trouvait un bâtiment blanc en stuc avec les mots del’s lounge peints en rouge à la main, une enseigne Budweiser au néon brillant dans un hublot de sous-marin. J’entrai.

Le sol était en béton et les tables en bois. Il y avait une table de billard recouverte de feutre bleu déchiré, et un juke-box vieux d’au moins vingt ans. Un type baraqué avec une moustache en guidon rousse était assis au comptoir, à boire une canette de Coors, la salopette recouverte de peinture ou de sang, tandis qu’un vieil homme au nez rosacé était installé dans un box en skaï, les bras entourant tendrement un verre de bourbon. Le barman – un homme maigre aux cheveux jaune terne et aux mains recouvertes de taches brunes – sifflotait un air quelconque et essuyait le comptoir avec lassitude. Tête baissée, mes pas résonnant sur le sol, je traversai la pièce et m’assis à une table en coin, dos au bar. Je posai mon sac par terre et calai une chique de tabac entre ma gencive et ma lèvre inférieure. Après quelques minutes, j’entendis des bruits de pas. Je ne me retournai pas. Le barman se planta juste derrière moi et me demanda ce que je voulais, sa voix toute pleine de fil barbelé.

Une bière en bouteille. Fraîche.

Vous voulez pas manger quelque chose ? On fait des hamburgers et des hot dogs et le meilleur porc au barbecue de la ville.

Tout ce que je voulais, c’était une bière, mais il se déplaçait de telle sorte qu’il se retrouva en face de moi et me tendit un menu, et puis il vit mon visage et dit, ah merde. C’était une réaction involontaire.

Juste une bière.

Il marmonna une excuse et retourna au bar, tout le monde regardait – les mêmes badauds curieux qui s’arrêtent pour regarder avec une joie dissimulée chaque fois qu’il y a un accident de voiture sur l’autoroute ou une fusillade devant une boîte de nuit. Je fixais un point droit devant moi en tapotant la table avec mes doigts. Le juke-box s’activa dans un craquement et Merle Haggard commença à chanter, mais les enceintes étaient déglinguées et sa voix semblait indistincte, ivre.

Le barman revint quelques minutes plus tard avec ma bière. Il aurait pu me laisser tranquille, mais il voulait prouver qu’il n’avait pas peur de moi. Il était juste planté là, bouche bée. Il avait toutes ses dents du bas, mais rien en haut. Je sentais son haleine, une combinaison étrange de bourbon et de sucre d’orge. Alors, euh, qu’est-ce qui vous amène ici, à Stratton ?

Je m’éclaircis la voix. Rien. Combien je vous dois ?

Vous me devez pas un penny. C’est la maison qui offre.

J’avais l’habitude. Je gagnais ma vie grâce à la pitié des autres. Ils m’auraient jeté dans la fosse commune.

Je bus une longue gorgée et m’essuyai la bouche avec la manche. Je cherche un endroit où dormir. Un truc pas cher.

Le barman eut un sourire narquois. Rien n’est cher dans cette ville, mais l’hôtel Paisano, c’est un des moins chers. Juste à quelques rues d’ici, sur la 3e.

Bien aimable à vous, dis-je.

Je bus ma bière, et puis une autre et une autre, et j’entendis une voiture s’arrêter dehors, le moteur rugissant. La porte claqua et j’entendis un homme et une femme se disputer à l’extérieur, et le bruit d’une bouteille se fracassant sur l’asphalte. L’homme hurlant, une sale pute, voilà ce que t’es !

Un moment plus tard, la porte s’ouvrit et une femme entra. Elle n’était pas très jolie, mais je n’ai jamais vraiment fait attention à ce genre de choses. Elle était grande et maigre avec des cheveux d’un roux éclatant ramenés en l’air en une sorte de choucroute. Son visage était pâle et son nez tordu. Elle avait un piercing à la lèvre et Bettie Page tatouée sur le bras. Elle portait des bottes rouges, un short en jean découpé et un T-shirt Misfits.

Elle avança vers le bar d’un pas lourd et s’affala sur un tabouret. Vous avez du Maker’s Mark ? demanda-t‑elle au barman.

Il essuya la sueur de son front et hocha la tête. Oui, m’dame. Comment vous le buvez ?

Vite. Et donnez-moi aussi une Michelob.

Le barman sortit un verre à l’air imposant, il versa une bonne quantité de whiskey et il décapsula une bouteille de bière. Elle leva son verre et porta un toast à tous les connards du monde avant de le descendre d’une traite. Puis elle toussa et grimaça et tendit la main vers la bière. J’étais mordu.

Pas même un instant après, l’homme revint à la charge. Il portait des bottes de cow-boy, un jean serré et une épaisse chemise en flanelle. Son visage était bouffi et rouge, sa moustache épaisse et grise. Il avait deux fois l’âge de la fille, facile.

Il voulait que la fille sorte du bar et le faisait savoir, mais elle voulait rien entendre. Va te faire foutre. T’es pas mon gardien.

Le type s’avança vers le comptoir à grandes enjambées d’un air plus que décidé. Il arracha la bière des mains de la fille et la fracassa sur le comptoir. Le gars avec la salopette tachée de sang se leva et fit deux pas prudents en arrière. Le barman dit, ouh là, du calme, jeune homme. On veut pas d’ennuis ici. Moi, j’observais de loin, attendant de voir comment tout ça allait évoluer, parce que je n’étais pas un homme violent sauf quand je n’avais pas le choix.

Allez, on sort d’ici, sale pute, dit l’homme, et on voyait qu’il rigolait pas. Elle essaya de se dégager, et c’est là qu’il commença à la jouer brutale avec elle. Il saisit une poignée de cheveux et l’arracha du tabouret. La fille hurla. Il lâcha ses cheveux mais lui agrippa le bras en le tordant derrière son dos. Elle gigotait dans tous les sens comme une poupée de chiffon.

Je me levai de mon siège et traversai le bar sans me presser. Le vieux ne faisait pas attention à moi, il continuait juste à lui tordre le bras de plus en plus fort. Je sentais le sang couler dans mes veines.

Lâchez-la, dis-je, ma voix à peine plus forte qu’un murmure.

Il leva les yeux. De voir mon visage déformé, ça détourna son attention, et il relâcha la pression sur le bras de la fille. Elle réussit à se dégager un instant, mais il se reprit et la poussa contre le mur. J’attrapai la bouteille de bière sur le comptoir, arrivai par-derrière et la lui éclatai sur l’arrière de la tête. Il tituba pendant quelques instants avant que ses jambes ne cèdent et qu’il ne s’écroule par terre.

Pendant un bon gros moment, il ne fit rien d’autre que gémir et grogner. Puis il commença à bouger, à se traîner sur le sol, mais sans réelle conviction dans ses mouvements. Chaque fois qu’il essayait de se lever, je lui donnais un bon gros coup de pied à l’estomac ou au visage. Je voulais lui faire comprendre deux ou trois choses. Sa copine me suppliait d’arrêter, mais je savais qu’elle ne le pensait pas, que c’était juste pour la galerie. Quand j’en eus fini avec lui, il était recroquevillé en boule, à tousser du sang, son visage en bouillie.

Je retournai à ma table, bus la dernière gorgée de ma bière et balançai mon sac sur l’épaule. Tout le monde me regardait. J’avançai lentement vers l’entrée du bar, mes bottes résonnant sur le ciment. J’enjambai le type et je fis un signe de tête au barman. Le Paisano, c’est ça ?

Oui, m’sieur. C’est pas un palace, mais ils vous traiteront bien, ça oui.

Je saluai la fille de la tête et poussai la porte.

Attendez ! l’entendis-je dire. Je me retournai. Elle eut un sourire crispé, ses yeux noirs remplis d’admiration. Qui vous êtes ? Comment vous vous appelez ?

Je m’appelle Joseph Downs, et j’ai servi mon pays avec fierté.

 

Chapitre 2

 

 

Je me baladai pendant un moment, le vent faisant voler la poussière, jusqu’à arriver devant un petit bâtiment en brique décrépi avec le paisano peint sur le côté. Je montai l’escalier croulant et ouvris la porte. À l’intérieur, tout sentait le bois pourri et le formaldéhyde. Une tête de cerf était accrochée sur le mur du fond. Un quart-de-queue était placé dans un coin de la pièce, inutilisable. Derrière le comptoir se tenait une femme minuscule portant une robe à fleurs et arborant des cheveux bleus arrangés dans une coiffure bouffante passée de mode. Elle avait la peau blafarde, des joues de bambin et un cou de dindon. Elle prit la flasque qu’elle était en train de siroter et la cala derrière le comptoir. Puis elle leva les yeux vers moi et me sourit, les dents serrées, le dégoût dissimulé. Qu’est-ce que je peux faire pour vous, monsieur ?

Je veux une chambre.

Juste une chambre ? Ou est-ce qu’il vous faut autre chose ? dit-elle sans entrain.

Juste une chambre.

OK. Je peux vous donner une chambre. Elle tendit la main derrière le comptoir et attrapa une clé.

Je la suivis dans une étroite volée de marches, l’ampoule qui pendouillait du plafond créant des ombres menaçantes.

Le deuxième étage était en mauvais état. De la peinture écaillée au plafond rebiquant sur elle-même, des lumières vacillantes, des murs couverts de graffitis tout en charabia. À l’intérieur de l’une des chambres, je pouvais entendre quelqu’un gémir. Contre un mur, il y avait un banc en bois et, assise sur le banc, se trouvait une jeune femme qui portait des bottes rouges, une perruque rouge et une robe de mariage salement abîmée. Une cigarette pendouillait de sa bouche tartinée de rouge à lèvres. Elle me fit un clin d’œil et je détournai les yeux. Sale gueule, dit-elle. M’est égal. J’te sucerai la bite.

Toi, tu fermes ton clapet, dit la propriétaire de l’hôtel. Maintenant rentre dans ta chambre. Allez, dégage !

La fille leva les yeux au ciel et se releva. Elle réajusta ses sous-vêtements et s’éclipsa dans le couloir. Avec un sourire ou un rictus, elle ouvrit une porte et disparut dans la lumière grise et terne d’une série télé.

Faites pas attention à elle, dit la femme aux cheveux bleus. D’un geste brutal, elle ouvrit la porte récalcitrante d’une chambre et me tendit la clé. Bon, ben j’espère que vous apprécierez votre séjour. Elle étudia mes traits corrodés pendant un moment, son œil amblyope dérivant vers son crâne. Et si vous avez besoin de quoi que ce soit, hésitez pas à demander.

J’aurai besoin de rien, dis-je.

 

 

La chambre était comme on pouvait s’y attendre. Des murs tapissés de crasse. Un lit fait avec négligence. Un vieux réfrigérateur Kelvinator avec le bas de travers. Une fenêtre crasseuse donnant sur une ville crasseuse.

Je m’assis sur le lit et enlevai ma veste et mes bottes. J’ouvris la fermeture Éclair de mon sac et en sortis une boîte de tabac à priser George W. Helme, une bouteille d’eau-de-vie de prunes, une baïonnette de l’armée et ma vieille Bible du roi Jacques reliée cuir, les pages commençant à jaunir.

Je sniffai un peu de tabac, bus une longue gorgée d’eau-de-vie et ouvris la Bible : Et Gédéon lui dit : Oh mon Seigneur, si le SEIGNEUR est avec nous, pourquoi donc toutes ces choses nous sont-elles arrivées ? Et où sont tous ses miracles que nos pères nous ont racontés, disant : Le SEIGNEUR ne nous a-t-il pas fait monter hors d’Égypte ? Mais maintenant le SEIGNEUR nous a abandonnés, et nous a livrés aux mains des Madianites…

La puissance du passage m’émut, et je m’effondrai sur le lit, fermant les yeux très fort. Je commençais à penser qu’il n’y avait pas une seule personne vertueuse dans le monde. Je commençais à penser que tout le monde avait des secrets, d’horribles secrets.

 

 

Cette nuit-là, j’étais allongé dans mon lit, les ressorts Bonnell s’enfonçaient dans ma peau, et je fixais le plafond moisi. Il y avait une longue fissure en dents de scie. Je l’observais s’agrandir. Des gouttes d’eau tombaient de la fissure dans un pot rouillé. Goutte, goutte, goutte. Torture chinoise. À travers de  minces fentes, je regardais par la fenêtre. La lune avait la couleur de la jaunisse.

Je n’arrivais pas du tout à dormir. Les souris et les rats avaient pris le contrôle de la maison. Je les entendais détaler sur le parquet, escalader les murs, ronger les meubles. Et puis j’entendis quelque chose d’autre. L’écho lointain de bruits de pas sur le trottoir en bas. Je sortis du lit et m’approchai de la fenêtre pour observer. Un homme marchait lentement dans la rue, juste à l’écart de la lumière des lampadaires. Il portait un costume en lambeaux, une cravate bleue pendant de son cou comme un nœud coulant. Il avait des cheveux gris acier, salement ébouriffés, un corps squelettique et un visage hanté, émacié. Quand il vit ma silhouette, il s’immobilisa et me dévisagea. Je me mis à trembler involontairement. Un sourire dément s’afficha lentement sur son visage. Je fis un ou deux pas en arrière, la respiration bloquée dans la trachée.

 

 

Une heure passa, ou plus. De temps à autre, je jetais un coup d’œil dehors. Il n’avait pas bougé ; il se tenait là, simplement, à attendre. Le vent soufflait, la pluie tombait, et une porte moustiquaire s’ouvrait et se fermait en claquant.

 

 

0 h 05, et j’entendis frapper à la porte. Trois coups brefs. J’agrippai ma baïonnette fermement. Je traversai lentement la chambre, les nerfs tendus d’effroi. Je déverrouillai la porte et l’ouvris. Une lumière blafarde inonda le parquet, et je me protégeai les yeux avec la main. Mais ce n’était pas l’inconnu. C’était la rousse du bar, son visage complètement flou, un pare-brise trempé de pluie.

Je sais qu’il est tard, dit-elle avec une voix de petite fille.

Je dormais pas.

Est-ce que je peux entrer ?

Je vais pas vous en empêcher.

Elle esquissa un sourire du coin des lèvres et fit un pas dans la chambre, la porte claqua derrière elle. Elle portait un imper rouge à la Alice Roy attaché serré à la taille. Je portais un caleçon avec des ours dessus et un débardeur. Elle me regarda de haut en bas. T’es bien foutu. Je m’en fiche du visage. J’ai vu pire.

Peut-être. Vous voulez boire quelque chose ? J’ai de l’eau-de-vie de prunes. J’ai pas de verres, par contre.

Eh bien, ça fera tout à fait l’affaire. Ça te dérange si j’enlève ma veste ?

Non, m’dame.

Elle portait pas grand-chose en dessous. Juste une petite robe argentée à l’aspect futuriste et les mêmes bottes rouges qu’avant. Je lui passai la bouteille d’eau-de-vie et elle but une bonne grosse gorgée en m’observant du coin de l’œil. C’était une ivrogne, une mauvaise fille, mais elle me rappelait quelqu’un d’un passé lointain.

Je voulais te remercier, dit-elle, pour m’avoir aidée cet après-midi. La plupart des hommes se seraient défilés.

Je haussai les épaules. On m’a élevé comme ça, un type est pas censé porter la main sur une femme. Et s’il le fait, vous êtes censé réagir. C’était qui ?

Elle but une nouvelle gorgée, celle-là plus longue que la première, et elle s’essuya la bouche du revers de la main.

Mon mari.

Je hochai la tête. Et vous allez rester avec lui ?

Sans doute.

Je dis : Un type qui vous frappe une fois vous frappera deux fois.

Oh, il m’a frappée plus de deux fois, crois-moi. T’as rien vu aujourd’hui. Elle me fixa pendant un long moment, puis retroussa sa manche et me montra les traces d’une ou deux brûlures de cigare.

Je serrai les dents et secouai la tête. Vous devriez le quitter, dis-je.

C’est pas si simple.

Bien sûr que si. Vous faites vos valises. Et vous partez. Simple.

Elle ne dit rien pendant un moment. Puis : Cette eau-de-vie est vraiment bonne. J’avais jamais bu d’eau-de-vie avant.

Ouais. Je la trouve pas mal.

L’heure ou plus qui suivit fut passée à boire de l’eau-de-vie et à fumer des cigarettes. J’avais arrêté de penser à l’inconnu, arrêté de penser à la Montagne. On entendait un orgue à vapeur au loin. La fille toucha ma jambe avec sa main. Sa peau était douce, ses ongles crasseux. Elle se lécha le coin de la bouche, dit : Eh, Joseph ? Tu trouves que je suis jolie, rien qu’un peu ?

Oui, mentis-je. Je trouve que vous êtes très jolie.

Et ben alors ?

Elle se rapprocha sur le lit. Son visage était un peu flou. Peau boutonneuse. Yeux injectés de sang. Charmante, non. Mais j’étais amoureux. Ça arrive trop facilement pour moi.

Elle posa sa main sur la mienne et l’attira sous sa robe. Le son de l’orgue à vapeur s’amplifia. Je me sentais sacrément nerveux. Il y avait des choses que je voulais faire. Je voulais hurler à la lune, je voulais lui taper dessus. Mais j’étais paralysé. Elle se pencha plus près. Je sentais les effluves de parfum et de sueur et d’eau-de-vie. Sa bouche souriait contre ma peau.

Je l’attirai contre moi. Un chien aboyait frénétiquement. Je mis ma main entre ses cuisses. Elle gémit. Un dégoût familier se répandit dans mes veines. J’avais l’impression que j’allais me sentir mal. Peut-être qu’on devrait pas faire ça, dis-je. Peut-être que c’est pas bien.

Elle sourit, montrant les crocs. Depuis quand tu t’inquiètes du bien et du mal ?

Je réfléchis à ça un moment. Puis je l’attrapai par la main et la fis se relever. D’un mouvement brusque, je la poussai contre le mur. Elle eut un sursaut, mais le sourire ne quitta jamais son visage. J’étudiai ses yeux. J’aurais pu trouver la vérité, peut-être, mais je ne voulais pas. Au lieu de ça, je pris mon élan et la giflai au visage pour capter son attention. Puis je l’embrassai sauvagement en mordant sa lèvre inférieure jusqu’à la faire saigner.

 

 

Il n’y a pas grand-chose à dire de plus. Elle me laissa faire des choses. Je ne pouvais pas m’arrêter. Quand on eut fini, elle me dit qu’on risquait de tomber amoureux.

Je connais même pas ton nom, dis-je.

Lilith. Créée de l’argile…

Après ça on resta au lit un moment sans parler. Dehors, le vent faisait valser une boîte de conserve sur le trottoir et je me sentais sacrément vide. Je fermai les yeux et m’endormis. Je fis ce vieux rêve familier : une volée de corbeaux, tournant autour d’une cabane de mineur, croassant d’excitation, et moi me faisant coincer par des démons sans visage…

Quand je m’éveillai, le soleil se levait et le ciel était un carnage sanglant. Mon corps était trempé d’une sueur éthylique. Je me relevai, mal au crâne mais bien. Lilith était allongée sur le côté, la tête lovée dans la paume de sa main. Un sourire malicieux sur le visage.

Alors ? Tu t’es bien amusé, Joseph ?

Ben, oui.

Juste pour que tu saches, je fais pas ce genre de truc d’habitude.

Non. Je suis sûr que non.

Je suis pas ce genre de fille. Pas d’habitude.

Elle alluma une cigarette et aspira la fumée sans ciller. Et puis la question. Implicite d’habitude. Pas avec Lilith. Pas même de transition. Ton visage, Joseph. Les cicatrices. Qu’est-ce qui s’est passé ? Je sais que je devrais pas demander, mais…

Je croisai son regard un moment puis secouai la tête. C’est pas grave, dis-je. Je tendis la main par-dessus son corps et pris le paquet de cigarettes. J’en glissai une dans ma bouche mais ne l’allumai pas. Elle rebondissait de haut en bas pendant que je parlais. Je lui racontai l’histoire. Je connaissais bien l’histoire.

J’étais dans le corps des Marines. 1er bataillon, 7e régiment, 1re division. Stationné à Mossoul. Bords du Tigre. Terre de Jonas. Terre de Nahum. Pour moi, c’était l’enfer sur terre. Ça faisait pas longtemps que j’étais là, pas plus de deux mois. J’étais avec mon unité à bord d’un Humvee. On essayait de sécuriser la zone ou de chasser des insurgés ou de construire une nation. Ça n’a pas d’importance. Bref, on roulait sur ce chemin de terre et il faisait nuit noire et nos phares étaient éteints. On portait des lunettes de vision nocturne, pour réussir à y voir. On est arrivés à un pont minuscule au-dessus d’un canal. Personne n’était inquiet, les soldats faisaient des blagues, parlaient des putes qu’ils avaient baisées et des enturbannés qu’ils avaient butés. On a traversé le pont et tout à coup j’ai eu un mauvais pressentiment. Je ne sais pas pourquoi, je peux pas l’expliquer. Pas même un instant plus tard, on a touché le fil de détente. Ils nous avaient eus bien comme il faut. Mes tympans ont explosé et le monde est parti en flammes.

Le Humvee a fini par s’arrêter. Je me rendais compte que j’étais salement amoché mais je ne sentais aucune douleur. Les flammes étaient partout. Puis j’ai entendu mon chef de section crier : Je crois que j’ai perdu une jambe ! Oh putain, je crois que j’ai perdu une jambe ! Et mon meilleur ami, Dan, était sur le siège passager où la bombe avait explosé et il criait : Où sont les renforts ? Où sont les renforts, bordel ? Et puis tout est revenu au calme.

Le temps a passé comme dans un rêve. Tout était détraqué et mélangé. J’ai vu des camions apparaître à travers la poussière et les flammes. Et puis un soldat avec un masque à gaz. Sa tête bougeait dans tous les sens dans une lumière stroboscopique. Il a disparu et les flammes sont devenues plus vives, plus brûlantes. Puis il a réapparu et je l’ai vu ramper dans le Humvee, la main tendue. J’imagine qu’il m’a sauvé. Je ne l’ai plus jamais revu.

Quand j’ai repris mes esprits, j’étais allongé dans la terre et tout mon corps brûlait et palpitait et j’ai essayé de crier mais je ne pouvais pas. J’ai tendu la main vers mon visage et il était tout gonflé d’un côté, et quand je l’ai touché, mon majeur s’est enfoncé loin dans ma tempe. Tout a commencé à se brouiller. J’ai fermé les yeux.

J’ai entendu des voix sonores et paniquées et incohérentes. Ils croyaient que j’allais y passer. J’ai voulu ouvrir les yeux, voulu dire quelque chose, mais je n’avais aucun contrôle.

Le monde s’est arrêté pendant un moment. La première chose dont je me souviens après ça, c’est d’être dans un hélico, survolant le désert brûlant, sans savoir si je suis mort ou pas et en priant Dieu pour que ce soit le cas. Et puis j’ai perdu connaissance de nouveau et je ne me rappelle plus rien jusqu’à mon arrivée à l’hôpital.

Je m’arrêtai de parler et lançai un regard à Lilith. Ses épaules tremblaient et ses yeux étaient humides. Elle me toucha la joue avec ce qui aurait bien pu être de la tendresse.

J’imagine que je racontais bien l’histoire.