Les Oiseaux de malheur

Chapitre 1

 

J’étais en train de rêver d’un grand singe nu vivant seul dans une cage. Son problème était qu’il était constamment harcelé par des gens qui cherchaient à entrer, et cela le maintenait dans un état de tension nerveuse perpétuel. Je me réveillai en sueur, conscient qu’il y avait quelqu’un à ma porte. Non pas à la porte d’entrée, mais à la porte de la cuisine qui donnait sur le garage. Traversant pieds nus le linoléum froid de la cuisine, je vis les premières lueurs de l’aube par la fenêtre de l’évier. Qui que ce pût être, la personne qui se trouvait de l’autre côté de la porte était maintenant en train d’y frapper, doucement et continûment. J’allumai la lumière du dehors, déverrouillai la porte et l’ouvris.

Un jeune homme très massif vêtu d’une salopette fit mala­droitement un pas en arrière sous l’ampoule crue du garage. Il avait le visage sale et mal rasé. Il leva la tête et, sans ciller, d’un air étrangement pathétique, il fixa l’ampoule de ses deux yeux bleu clair.

— Vous pouvez éteindre ça ?

— J’aime bien être en mesure d’y voir.

— C’est tout le problème. (Il jeta un coup d’œil furtif vers la porte du garage et la rue grise et silencieuse sur laquelle elle donnait.) Je ne veux pas qu’on me voie.

— Il est encore temps de vous en aller.

Puis je le regardai de nouveau et regrettai mon ton revêche. Sa peau luisait d’une sorte de reflet huileux jaunâtre qui était plus qu’un effet d’éclairage. Cet homme était peut-être dans de sales draps.

Il regarda une nouvelle fois la rue hostile.

— Je peux entrer ? Vous êtes monsieur Archer, c’est bien ça ?

— C’est un peu tôt pour les visites. Je ne sais pas qui vous êtes.

— Je m’appelle Carl Hallman. Je sais qu’il est très tôt. Je n’ai pas dormi de la nuit.

Il vacilla et s’appuya au chambranle de la porte. Sa main était noire de crasse et arborait sur le revers des éraflures sanglantes.

— Vous avez eu un accident, Hallman ?

— Non. (Il hésita un instant, puis poursuivit plus douce­ment.) Il y a eu un accident. Mais je n’y étais pas. Pas de la manière dont vous pensez.

— Qui y était ?

— Mon père. Mon père est mort.

— Cette nuit ?

— Il y a six mois. C’est une des choses que je veux vous demander. Enfin, dont je veux parler avec vous. Pouvez-vous m’accorder quelques instants ?

Un client d’avant petit déjeuner était la dernière chose dont j’avais besoin ce matin-là. Mais c’était un de ces cas où vous devez tran­cher entre votre propre confort et l’ampleur inconnue des ennuis de votre prochain. Par ailleurs, il y avait quelque chose qui ne collait pas entre la manière de parler de ce prochain-ci et ses vêtements piteux, ses chaussures de chantier pleines de boue. J’étais curieux.

— Entrez.

Il ne sembla pas m’entendre. Ses yeux vitreux restèrent trop longuement fixés sur moi.

— Entrez, Hallman. J’ai froid, en pyjama.

— Oh, pardonnez-moi. (Il entra dans la cuisine. Il était presque aussi large que la porte.) C’est odieux de ma part de vous déranger ainsi.

— Si c’est pour une urgence, ça va.

Je refermai la porte et branchai la cafetière. Carl Hallman resta planté debout au milieu de la cuisine. Je lui tirai une chaise. Il sentait la campagne.

— Asseyez-vous et racontez-moi ça.

— C’est bien le problème. Je ne sais rien. Je ne sais même pas s’il s’agit d’une urgence.

— Non, à quoi doit-on tout ce raffut ?

— Pardonnez-moi. Je suis très confus, n’est-ce pas ? J’ai passé la moitié de la nuit à m’enfuir.

— À vous enfuir d’où ?

— De quelque part. Peu importe où.

Son visage demeura hermétiquement inexpressif, comme sidéré. Il était en train de se rappeler l’endroit en question.

Une pensée que je repoussais jusqu’alors se força un pas­sage. Les vêtements que Carl Hallman portait étaient du genre que l’on vous donne à porter en prison. Il avait l’humilité pataude que les hommes y acquièrent. Et il avait quelque chose d’étrange en lui, quelque chose de plus étrange que la peur, quelque chose qui pouvait être une des formes que prend ce caméléon qu’est la culpabilité. Je changeai mon approche :

— Est-ce que quelqu’un vous a dit de venir me voir ?

— Oui. Un ami m’a donné votre nom. Vous êtes bien détec­tive privé, n’est-ce pas ?

Je hochai la tête.

— Cet ami, il a un nom ?

— Je ne sais pas si vous vous souviendrez de lui. (Carl Hallman était gêné. Il fit craquer les phalanges de ses doigts sales et baissa les yeux au sol.) Je ne sais pas si mon ami accepterait que je vous cite son nom.

— Qui vous a cité le mien.

— C’est un peu différent, vous ne croyez pas ? Vous faites un métier, disons, public.

— Alors comme ça, je suis un homme public, hein ? Bon, ne jouons pas aux devinettes, Carl.

L’eau commença à bouillir dans la cafetière. Elle me rappela combien j’étais frigorifié. Je m’éclipsai pour aller enfiler une robe de chambre et une paire de pantoufles. Dans le placard de ma chambre, mon pistolet accrocha mon regard. Je m’abstins de le prendre. Lorsque je revins dans la cuisine, Carl Hallman était assis dans la même position.

— Qu’est-ce que vous allez faire ? me demanda-t-il d’une voix morne.

— Prendre un café. Et vous ?

— Non, merci. Je n’ai envie de rien.

Je lui servis une tasse malgré tout, et il la but goulûment.

— Vous avez faim ?

— C’est très aimable à vous, mais je ne saurais décem­ment…

— Je vais faire des œufs au plat.

— Non ! S’il vous plaît, non. (Sa voix était soudain montée dans les aigus, hors de contrôle. Elle sortait de son torse puissant d’une manière étrange, comme la voix d’un petit garçon criant du fond de sa cachette.) Vous êtes en colère contre moi.

Je m’adressai au petit garçon :

— Je ne m’emporte pas si facilement. Je vous ai demandé un nom, vous n’avez pas voulu me le donner. Vous avez vos raisons. Tout va bien. Maintenant dites-moi, Carl, qu’est-ce qu’il y a ?

— Je ne sais pas. Quand vous m’avez tancé, là, j’ai pensé à mon père et à rien d’autre. Il était constamment en colère. Cette dernière nuit…

J’attendis, mais rien d’autre ne vint. Sa gorge fit un bruit qui pouvait être un sanglot ou bien un grognement de douleur. Il détourna le regard et le posa sur la cafetière. Dans sa moitié supérieure, le café moulu semblait une poudre noire dans un sablier statique qui empêcherait le temps de s’écouler. Je cassai six œufs dans la poêle et fis griller des toasts. Carl dévora son assiette. Je dévorai la mienne, puis partageai le reste du café.

— Vous me traitez très bien, dit-il au-dessus de sa tasse. Mieux que je ne le mérite.

— C’est un petit service que nous offrons à notre clientèle. Vous vous sentez mieux ?

— Physiquement, oui. Mentalement… (Il sembla perdre le fil. Ne le retrouva pas.) Votre café est très bon. À l’hôpital, il était imbuvable. Plein de chicorée.

— Vous sortez d’un hôpital ?

— Oui. De l’hôpital public. (Il ajouta, sur un ton de défiance : ) Je n’en ai pas honte.

Mais il guetta ma réaction.

— Qu’est-ce que vous aviez ?

— ls m’ont déclaré maniaco-dépressif. Je ne crois pas l’être vraiment. Je sais que je n’allais pas bien. Mais tout ça, c’est du passé.

— ls vous ont laissé sortir ?

Il baissa la tête sur sa tasse de café et me regarda par en dessous, de biais.

— Vous vous êtes échappé ?

— Oui. (Les mots lui venaient difficilement.) Mais ce n’est pas ce que vous croyez. J’étais quasiment guéri, prêt à sortir, mais mon frère les empêchait de me libérer. Il veut me tenir enfermé. (Sa voix prit des tonalités de psalmodie.) En ce qui concerne Jerry, je pouvais bien rester pourrir à l’hôpital.

La mélodie m’était familière. Les personnes détenues ont toujours besoin d’accuser quelqu’un d’autre, et si possible un proche. Je dis :

— Etes-vous certain que votre frère vous gardait enfermé ?

— Absolument. C’est lui qui m’a fait interner. Lui et le Dr Grantland, ils ont forcé Mildred à signer le formulaire. Une fois que j’ai été interné, il m’a coupé du monde. Il n’est jamais venu me voir. Il leur a fait censurer mon courrier, pour que je ne puisse même pas écrire de lettres.

Les mots sortaient de sa bouche de plus en plus vite, casca­daient, trébuchaient les uns sur les autres. Il se tut et déglutit. Sa pomme d’Adam monta puis descendit comme un clapet à bille sous la peau de sa gorge.

— Vous ne pouvez pas comprendre ce que c’est que d’être coupé du monde comme ça, sans rien savoir de ce qui se passe. Oh, bien sûr, Mildred venait me voir aussi souvent qu’elle pouvait, mais elle non plus, elle ne savait pas ce qui se passait. Et nous ne pouvions pas parler librement à propos des histoires de famille. Ils lui interdisaient de me voir ailleurs que dans la salle commune, et il y avait toujours un infirmier ou une infirmière qui pouvait nous entendre. Comme si on ne pouvait pas me laisser seul avec ma propre femme.

— Pourquoi, Carl ? Étiez-vous violent ?

Brusquement, et lourdement, comme si je lui avais porté un coup sur la nuque, sa tête s’enfonça profondément dans ses épaules. Je l’observai en songeant à la puissance qui devait être la sienne en cas d’humeur violente. La superposition de muscles qui lui servait d’épaules était suffisamment large pour asservir deux bœufs.

— Durant les premiers jours, je me suis conduit comme un imbécile – j’ai démoli deux ou trois matelas, ce genre de choses. J’ai eu droit à la camisole et aux jets d’eau froide. Mais je n’ai jamais fait de mal à personne. Du moins, je ne me souviens pas d’avoir jamais fait de mal à personne. (Sa voix s’était effilée jusqu’à devenir presque inaudible. Il se reprit, et releva la tête.) Quoi qu’il en soit, après ça, je me suis toujours bien conduit. Toujours. Je ne voulais pas leur fournir la moindre raison de me garder enfermé. C’est pourtant ce qu’ils ont fait. Ils n’avaient pas le droit.

— Et c’est pour cela que vous avez fait le mur.

Il me regarda d’un air surpris, ses yeux bleu pâle écarquillés.

— Comment savez-vous que nous avons fait le mur ?

Je ne pris pas la peine de lui expliquer que ce n’était qu’une expression qui semblait avoir touché un sens littéral.

— Vous étiez plusieurs à vous échapper ?

Il ne répondit pas. Toujours posés sur mon visage, ses yeux se plissèrent d’un air suspicieux.

— Où sont les autres, Carl ?

— Il n’y en a qu’un seul, dit-il d’une voix hésitante. Peu importe son nom. Vous le lirez dans les journaux de toute façon.

— Pas forcément. Les journaux ne parlent de ce genre d’affaires que si les fugitifs sont dangereux.

 

 

Chapitre 2

 

Je laissai ce dernier mot voleter de-ci, de-là en silence, à la fois question, menace et requête. Carl Hallman regardait par la fenêtre de l’évier, où le soleil brillait sans entraves. Des bruits de circulation sporadique nous parvenaient de la rue. Il se tourna pour regarder la porte par laquelle il était entré. Tous ses muscles étaient bandés et les tendons saillaient sous la peau de son cou. Son visage arborait une expression songeuse.

Soudain, il se leva en un mouvement brusque qui fit basculer sa chaise à la renverse, puis il gagna la porte en traversant la cuisine en deux pas. Je lui dis d’un ton sec :

— Ramassez-moi cette chaise.

La main sur le bouton de la porte, il se figea. La tension faisait vibrer son corps.

— Ne me donnez pas d’ordre. Je n’ai aucun ordre à recevoir de vous.

— C’est une suggestion, petit.

— Je ne suis pas petit.

— Pour moi, vous l’êtes. J’ai quarante ans. Et vous ?

— Ça ne vous reg… (Il se tut, en conflit avec lui-même.) J’ai vingt-quatre ans.

— Dans ce cas, comportez-vous comme une personne de vingt-quatre ans. Ramassez cette chaise, asseyez-vous et tirons tout ça au clair. Vous ne pouvez pas fuir éternellement.

— Ce n’est pas mon intention. Cela n’a jamais été mon inten­tion. Je dois juste… Je dois juste rentrer chez moi et tout remettre en ordre. Après, il pourra m’arriver n’importe quoi, ça m’est égal.

— Ça ne devrait pas. Vous êtes jeune. Vous avez une femme et un avenir.

— Mildred mérite de vivre avec quelqu’un de plus bon que moi. De meilleur que moi, je veux dire. Mon avenir appartient au passé.

Mais il se détourna de la porte, du matin clair et effrayant qui se trouvait de l’autre côté, et il ramassa la chaise et s’y assit. Je m’assis quant à moi sur la table de la cuisine et le regardai d’en haut. Essoré, tordu par la tension, il était en nage. La sueur formait des gouttelettes sur son visage et assombrissait le devant de sa chemise. Il dit d’une voix très jeune :

— Vous me croyez fou, n’est-ce pas ?

— Ce que je crois n’a aucune importance. Je ne suis pas votre psy. Mais si vous êtes fou, vous avez besoin de l’hôpital. Et si vous ne l’êtes pas, vous vous y prenez sacrément mal pour le montrer. Vous devriez y retourner et en sortir dans les règles.

—  Y retourner ? Vous devez être f…

Il s’interrompit.

Je lui ris au visage, en partie parce que je le trouvai drôle et en partie parce que je me dis que ça lui ferait du bien.

— Je dois être fou ? Allez-y, dites-le. Je ne suis pas fier. J’ai un ami qui travaille en psychiatrie qui m’a dit qu’on devrait construire des asiles avec des coins articulés. De temps à autre, on pourrait en inverser complètement les murs, de manière à ce que les gens qui sont dehors se retrouvent dedans et les gens qui sont dedans se retrouvent dehors. Je crois qu’il a vu juste.

— Vous vous moquez de moi.

— Et quand bien même, qu’est-ce que ça change ? Nous vivons dans un pays libre.

— Oui, nous vivons dans un pays libre. Et vous ne pouvez pas me forcer à retourner là-bas.

— Je crois que c’est ce que vous devriez faire. Sinon, vous ne ferez qu’aggraver vos ennuis.

— Je ne peux pas y retourner. Ils ne me laisseraient plus jamais sortir, maintenant.

— Ils vous laisseront sortir quand vous y serez prêt. Si vous y retournez de votre plein gré, votre escapade ne devrait pas trop vous faire de tort. Quand vous êtes-vous échappé ?

— Hier soir. Assez tôt, après le dîner. Nous avons empilé les bancs contre le mur de la cour. J’ai fait la courte échelle à l’autre gars pour qu’il grimpe sur le mur, puis il m’a hissé en haut à l’aide d’un drap noué. On a réussi à filer sans se faire voir, je crois. Tom – c’est l’autre gars – avait une voiture qui l’attendait. Ils m’ont fait faire un bout de chemin. Et puis j’ai continué à pied.

— Avez-vous un médecin attitré que vous pourriez voir là-bas si vous y retournez ?

— Un médecin ! (C’était un mot grossier dans son voca­bulaire.) J’ai vu bien trop de médecins. Ce sont tous des vendus et le Dr Grantland est bien le pire d’entre eux. Il ne devrait même pas avoir le droit de pratiquer.

— D’accord, on fera sauter son autorisation d’exercice de la médecine.

Il leva les yeux vers moi, étonné. Il était facile à étonner. Puis la colère monta en lui.

— Vous ne me prenez pas au sérieux. Je suis venu vous voir pour que vous m’aidiez dans une affaire sérieuse, et tout ce que vous me donnez, ce sont des petites blagues minables. Ça me rend fou.

— Fort bien. Nous vivons dans un pays libre.

— Allez au diable.

Je ne relevai pas. Il resta assis la tête basse, immobile, pendant plusieurs minutes. Enfin, il dit :

— Mon père était le sénateur Hallman, de Purissima. Ce nom vous dit-il quelque chose ?

— J’ai lu dans le journal qu’il est mort au printemps.

Il hocha la tête d’un mouvement saccadé.

— Ils m’ont enfermé le lendemain et ne m’ont même pas autorisé à sortir pour assister à ses obsèques. Je sais que j’ai grillé un fusible, mais ils n’avaient pas le droit de me faire ça. Ils l’ont fait pour m’empêcher de fouiner.

— Qui ça, “ils” ?

— Jerry et Zinnie. Zinnie, c’est ma belle-sœur. Elle m’a toujours haï et elle mène Jerry par le bout du nez. Ils veulent me garder enfermé jusqu’à la fin de leurs jours, pour pouvoir avoir la propriété rien qu’à eux.

— Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

— J’ai eu tout le temps d’y réfléchir. Ça fait six mois que je rassemble les pièces du puzzle. Je me suis renseigné sur le Dr Grantland. Ils l’ont payé pour me faire interner, c’est évident. Si ça se trouve, ils l’ont peut-être même payé pour tuer mon père.

— Je croyais que sa mort était accidentelle.

— Oui, d’après le Dr Grantland. (Carl avait le regard torve et brûlant. Ça ne me plaisait pas.) C’était peut-être vraiment un accident. Mais il se trouve que je sais que le Dr Grantland a un passé louche. Je l’ai découvert la semaine dernière.

J’avais du mal à dire s’il délirait. Comme n’importe quel détec­tive privé, j’avais déjà eu affaire à mon lot d’individus menta­lement dérangés, mais je n’avais rien d’un expert. Et même les experts ont parfois du mal à faire le tri entre des soupçons justifiés et des symptômes paranoïaques. Je m’efforçai de rester neutre :

— Comment avez-vous fait pour vous renseigner sur le Dr Grantland ?

— J’ai promis de ne jamais le dire à personne. Il y a… Il y a d’autres gens impliqués.

— Avez-vous parlé de vos soupçons à qui que ce soit d’autre ?

— J’en ai parlé à Mildred, la dernière fois qu’elle est venue me voir. Dimanche. Je n’ai pas pu lui dire grand-chose, avec tous ces espions de l’hôpital qui rôdaient autour de nous. Je ne sais pas grand-chose. C’est pour ça que j’ai dû faire quelque chose.

La tension le gagnait de nouveau.

— Détendez-vous, Carl. Me permettrez-vous de parler à votre femme ?

— Parler de quoi ?

— De choses en général. De votre famille. De vous.

— Si elle ne s’y oppose pas, je ne m’y oppose pas.

— Où habite-t-elle ?

— Au ranch, près de Purissima. Enfin, non, pardon, elle n’habite plus là-bas. Du jour où je suis parti à l’hôpital, Mildred n’a plus pu continuer à partager la maison avec Jerry et Zinnie. Alors elle est retournée s’installer dans le centre de Purissima, avec sa mère. Elles vivent dans Grant Street, au 220. Mais je vous montrerai, je vous accompagne.

— Je ne crois pas.

— Il le faut. Il y a tant de choses que je dois éclaircir. Je ne peux pas attendre davantage.

— Vous allez devoir attendre si vous voulez mon aide. Je vais vous faire une proposition, Carl. Laissez-moi vous ramener à l’hôpital. C’est plus ou moins sur la route de Purissima. Ensuite, je parlerai à votre femme, pour voir ce qu’elle pense de ces soupçons que vous avez…

— Elle non plus, elle ne me prend pas au sérieux.

— Eh bien moi, si. Dans une certaine mesure. Je vais me renseigner un peu, on verra ce que ça donne. Si je trouve le moindre indice pouvant laisser penser que votre frère cherche à vous léser ou que le Dr Grantland a fait des coups tordus, je vous défendrai. Au fait, je prends cinquante dollars par jour, plus les frais.

— Je n’ai pas d’argent en ce moment. J’en aurai plein quand je toucherai ce qui m’est dû.

— Alors marché conclu ? Vous retournez à l’hôpital, et moi, je me charge de l’enquête ?

Il accepta à contrecœur. Il était clair que mon plan ne lui plaisait pas, mais il était trop fatigué et trop perdu pour discuter.