Seuls sont les indomptés

Aux hors-la-loi. À tous les hors-la-loi: les bons et les brutes, les truands et les laids, les beaux, les morts et les vivants.

 

 

 

 

 

 

C’est juste une histoire. Rien de tout cela ne s’est jamais produit. Comment aurait-ce été possible ? Comment de telles personnes pourraient-elles exister ? Le prisonnier est sans doute professeur. Le shérif perd les prochaines élections. Le chauffeur de camion est mort d’un emphysème. Quant au cow-boy, lui, eh bien personne ne sait où il est aujourd’hui. Ni même, pour être honnête, s’il a jamais vécu.

 

 

 

 

Avant-propos
à l’édition de 1971

Quelques mots supplémentaires

 

J’ai écrit ce livre au cours de l’été 1955. Il y a quinze ans de cela ! Mon Dieu, quelle époque étrange c’était que cette Bonne Vieille Ère Eisenhower. Comme je me sentais seul alors – je pensais réellement que Ammon Hennacy, de Salt Lake City, et moi-même étions les deux seuls anarchistes pratiquants et prosélytes vivant dans tous les États-Unis. Et le culte de la nature sauvage était à peine en train d’éclore. Aujourd’hui, ces deux idées prospèrent et s’épanouissent dans les esprits enflammés des plus braves de nos jeunes. C’est une chose que je bénis.

À l’occasion de cette nouvelle édition, j’ai procédé à quelques corrections mineures pour éliminer certaines des erreurs les plus embarrassantes de l’original, en résistant cependant à la tentation de réviser presque chaque ligne. Réécrire ce livre aujourd’hui en ferait un livre différent, un nouveau livre. Or je crois que ce livre ne m’appartient plus. Je crois que je n’ai pas le droit de le changer. Non, Seuls sont les indomptés appartient au jeune gars passionné et assez imbécile qui l’a écrit, ainsi qu’à la petite bande de fans fidèles, dont l’acteur Kirk Douglas, qui ont contribué à le maintenir en vie au fil de toutes ces années de calamité et d’espoir renouvelé.

Paix. Et venceremos!

 

Ed Abbey

Lukeville, Arizona

Mars 1970

 

 

 

 

La ballade
du brave cow-boy

Viens t’asseoir près de moi,

je m’en vais te narrer

l’histoire d’un cow-boy

à l’affreuse destinée.

 

Il se dénommait Burns

et il venait de l’Est ;

il n’en disait pas plus

ni en mots ni en gestes.

 

Il se tuait à la tâche

dans un ranch à bonnes vaches

chaque jour pour un dollar,

du pain, des haricots, du lard.

 

Une vie violente et sale,

la mort pour partenaire ;

dure comme roc pour les reins,

déserte à tout désir ;

l’homme y prend le soleil

sans récolter d’oseille.

 

 

Comme tous les braves cow-boys d’aujourd’hui et d’hier,

il vivait de galops, de bourrasques et d’étoiles

et d’une chanson à lui pour garder son cœur fier.

 

Burns était maigre et sombre

et plutôt solitaire ;

il n’avait qu’un ami,

un jeunot nommé Bone.

 

Ensemble ils chevauchaient

ensemble ils se battaient

quand ils allaient en ville

et qu’ils buvaient beaucoup

ils se chauffaient l’un l’autre

coup et coup après coup.

 

Comme tous les braves cow-boys d’aujourd’hui et d’hier,

ils vivaient de bagarres, de poussière et de sang,

d’un peu de whisky fort pour maintenir l’espoir vivant.

 

Un jour durant l’automne

de combattre on le somme :

d’un côté vingt-cinq hommes,

de l’autre cinq mille longhorns.

 

Le ciel était tout jaune, le soleil

une boule rouge aux dards raides

quand le convoi partit

vers le sud, vers la ville de Mordred.

 

Nous avions lu les signes :

ça s’annonçait costaud :

le vent qui siffle haut,

les chevaux qui trépignent,

quand les cinq mille longhorns

partirent toutes au galop.

 

Comme tous les bêtes cow-boys d’aujourd’hui et d’hier,

ils se nourrissaient de sable, de cactus et de gnons,

et le jour de la paye d’une pute qui sent l’oignon.

 

Le tonnerre tonna, les éclairs claquèrent

quand les bêtes s’ébrouèrent ;

pour les hommes le danger fut partout

pire que s’ils avaient eu chacun la corde au cou.

 

Nous les fîmes tourner

mais en convoi trop long,

elles couraient et couraient

et fermèrent leur grand rond.

 

Le jeune Bone amenant l’arrière-garde

perdu dans la poussière

mit son cheval dans un trou,

brisant sa jambe arrière.

 

Il se releva en titubant,

chercha partout la horde ;

vit dix mille yeux rouge sang

qui lui fonçaient dessus,

vingt mille sabots claquant

qui réclamaient vengeance.

 

Il tenta de courir,

il tenta de ramper ;

rien de ce qu’il pouvait faire

n’allait le secourir.

 

Il eût aimé prier

mais avait oublié

tous les mots que sa mère

voulait lui inculquer ;

il parut alors clair

qu’il était condamné.

 

Ô vous les braves cow-boys, morts et ressuscités,

Dieu seul sait comment diable vous avez survécu,

ou évité l’enfer en sauvant votre cul.

 

Mais Burns faisant une volte

saisit vite le danger,

partit à cent à l’heure

tel un Texas Ranger.

 

Il prit le jeune Bone en croupe,

son cheval se cabra ;

tonnant, martelant tout, le troupeau les frôla,

faisant trembler le sol.

 

Ils tentèrent de passer

mais il était trop tard,

ils étaient encerclés

par la haine mugissante ;

le cheval pris de panique

hâta leur sort funeste.

 

Le cri de cette monture

fut un horrible bruit

quand la horde en furie

les fit tomber tous trois,

les piétina, les écrasa,

les étala à terre.

Comme tant de pauvres cow-boys d’aujourd’hui ou d’hier

ils n’avaient aucune chance de mourir dans leur lit,

ni de dire leurs prières.

 

Lorsque enfin l’on calma le troupeau,

lorsque enfin la poussière retomba,

nous retrouvâmes leurs corps et leurs vieux oripeaux

en bouillie, mélangés à la terre.

 

Le jeune Bone avait un chez-soi

au Texas : un lieu du nom de Blair ;

on y porta et on y enterra

ce qu’il lui restait d’os, ce qu’il lui restait de chair.

Mais le cow-boy Burns

sur place nous mîmes en terre.

 

Comme tous les braves cow-boys d’aujourd’hui ou d’hier,

il vivait de galops et de vent et d’étoiles

et d’une chanson à lui pour garder son cœur fier

et d’une chanson à lui pour garder son cœur fier.

 

 

Prologue

 

Il y a dans l’Ouest une vallée où les fantômes se rendent pour ruminer leurs pensées sombres et pleurer les choses qu’ils ont perdues. Ils sont pâles, ils meurent de nostalgie et d’amertume. On les entend frémir et bavarder dans les feuilles des vieux peupliers de Virginie secs, mortels, sur les berges du fleuve – on les entend murmurer et gémir et feuler dans le vent qui passe sur les cônes noirs des cinq volcans à l’ouest – on les entend au pied des falaises rouges des Sangre lointains à l’autre bout de la vallée, ils geignent, et leur passé s’envole avec les tourterelles et les oiseaux moqueurs – et l’on peut en voir, en toucher un, dans les silences et l’espace et l’effroi muet du désert quand, chevauchant, l’on s’éloigne de ce fleuve qui, sur ces terres arides, est le fleuve de la vie.

Le Rio Bravo descend des montagnes du Colorado et des montagnes de Santa Fe puis coule dans la vallée, glisse entre les volcans éteints à l’ouest et la muraille montagneuse à l’est. Le fleuve longe des champs de maïs et des villages en terre des Indiens, traverse des fourrés de saules rouges et de roseaux et de chênes dorés, traverse les franges de la cité de l’homme blanc, passe sous le pont à quatre voies de sa route étatique, s’éloigne de la ville et du pont, longe d’autres villages en terre, d’autres champs de maïs. Le fleuve continue au-delà de Thieves’ Mountain, coule encore vers le sud pour disparaître enfin dans la brume violacée du lointain, de l’histoire, du Mexique et du golfe marin.

Mais ce fleuve est hanté, la cité est hantée, la vallée et les montagnes et le désert silencieux sont hantés – troublés, blessés par des fantômes, des spectres et des âmes errantes.

On les entend – on les entend depuis les berges du fleuve, ils tremblent et ils susurrent dans les feuilles des vieux peupliers. Si vous allez là-bas, vous les entendrez, vous aussi. Ou bien sur la mesa, à l’ouest, autour des cratères noirs des volcans – ces fantômes qui feulent et gémissent dans le vent. Ou bien là-haut parmi les falaises rouges et les aiguilles rouges, dans ces immenses gouffres de vide entre les à-pics des montagnes, là-haut où l’air est frais et rendu onctueux par l’odeur du genévrier et l’odeur de l’éclair, là-haut où l’oiseau moqueur et le troglodyte des canyons et la tourterelle triste se joignent à leur douleur oiseuse. Et loin dans le désert, et loin du fleuve, et loin de la vallée, loin au-delà des volcans, vous en verrez et en entendrez peut-être un qui tourbillonne en sifflant comme un diable sur quelque arroyo rocailleux, vous le verrez et l’entendrez briser les lames cassantes des yuccas avec la violence de sa haine…

 

 

C’est dans cette vallée de fantômes et de fumée et de chagrins étouffés que sur son cheval le cow-boy s’enfonça, par un matin d’octobre pas si lointain que cela.

 

 

 

Première partie


LE COW-BOY

“… Arrivant à cheval du grand désert de l’ouest,

arrivant de Dieu sait où…”

 

 

1

Il était accroupi dans la froide lumière de l’aube et tirait quelques flammes pâles d’une poignée de brindilles et d’herbe sèche broyée. À côté de lui se trouvait sa réserve de carburant : un genévrier dégénéré, rabougri et tors, recroquevillé sur son lit de sable et de roche volcanique. Un genévrier déshérité, de ceux qui ne vivent pas d’eau et de sol mais de souvenirs et d’espoir. Et presque seul. Vers le nord, sur l’ondulante mesa de lave, se dressaient d’autres genévriers clairsemés, quatre ou cinq par hectare, peut-être. Mais là, à l’endroit où l’homme se tenait accroupi devant son feu, il n’y avait que lui, et au sud et à l’ouest des cinq volcans il n’y en avait aucun, rien d’organique hormis une variété d’herbe rudimentaire et le yucca, rude et piquant.

L’homme qui amadouait son petit bois pour y faire vivre ses flammes ne portait pas grande attention aux terres grillées qui l’entouraient. De temps à autre, il jetait un coup d’œil vers le sud-est, vers la ville qui s’étirait à plusieurs kilomètres de là comme une longue ombre grise de l’autre côté du fleuve, ou bien vers la jument alezane qui boitait entre les rochers noirs, au-delà de l’arroyo, ses jambes avant entravées serrées l’une contre l’autre, ses fers qui raclent la pierre. Mais pour l’essentiel, il concentrait son attention sur son petit feu crépitant, et quand il en détournait les yeux ses mains continuaient leur ouvrage de bris et d’ajout de brindilles.

Au bout d’un moment, lorsque le feu eut grossi pour atteindre à peu près la taille d’une petite poêle à frire et qu’un lit de braises se fut accumulé, il décrocha une gourde d’une des branches de l’arbre, remplit d’eau une petite casserole noircie et la posa à moitié sur les braises, à moitié au-dehors. Il l’observa attentivement pendant plusieurs minutes, attendant de voir le premier globule d’air surchauffé se former sur le fond. Le temps de cette attente, il cassa une branche morte en plusieurs petits bouts qu’il déposa soigneusement sur les braises.

Matin frais, même sous le soleil. Les surfaces exposées aux rayons se réchauffaient, mais l’air était encore froid et tranchant, comme si la lumière du soleil fût passée de la source à l’objet sans chauffer le médium traversé.

La bulle apparut. L’homme tendit un bras vers le genévrier et tira à lui une vieille sacoche de cavalerie cabossée et ridée, déboucla la seule sangle qu’elle possédait encore, sortit une poêle noire, antique et bosselée, puis une boîte cylindrique en fer-blanc frappée d’une étiquette colle et rustines, une conserve de haricots au lard, un ouvre-boîtes et un pavé de mouton salé emballé dans un vieux numéro graisseux du Journal de Duke City.

De l’autre côté de l’arroyo, la jument regardait le fleuve, dilatait, contractait ses narines, agitait les oreilles. Il y avait un subtil parfum de tamaris dans l’atmosphère, et une tension, de l’électricité, dans le sempiternel et douloureux silence.

L’homme s’essuya le nez au revers de sa manche en reniflant un peu, puis déballa son pavé de mouton, ouvrit son couteau de poche et coupa plusieurs tranches de viande dans la poêle, qu’il posa directement sur les flammes. Une petite bosse du fond de l’ustensile inversa sa courbure en un tintement soudain, comme une corde de violon qu’on pince, faisant sauter une des tranches de mouton. Il essuya la lame de son couteau sur son jean, le referma et le remit dans sa poche tandis que la viande grésillait et fumait dans la poêle. Il ouvrit la boîte de haricots et la versa sur la viande. Le contenu visqueux s’étala en fumant autour des tranches de mouton, crachotant au contact du métal chaud.

L’eau frémissait dans la casserole, commençait à se vaporiser en surface. L’homme dévissa le bouchon de son nécessaire pour crevaison et versa dans l’eau une certaine quantité de matière brune granuleuse, mesurant au jugé. Immédiatement, l’arôme du café chaud embellit l’atmosphère et un sourire inconscient se forma sur le visage maigre, affamé, de l’homme.

Tout fut prêt, ou suffisamment prêt, et presque instantanément prêt, en moins de cinq minutes : le café moulu avait chauffé et s’était densément diffusé dans l’eau bouillante, le mouton avait frit, les haricots fumaient. L’homme commença à manger, se servant de ses doigts pour attraper la viande, d’une cuiller à soupe au manche scié pour prendre les haricots, avalant le café brûlant par brèves petites gorgées aspirées au bord de la casserole.

Lorsqu’il eut fini, il se laissa aller en arrière contre le tronc du genévrier tors, s’essuya la bouche du revers de la main et poussa un soupir d’aise. Un temps plus tard, il tira sur la cordelette jaune qui pendait à la poche de sa chemise et pêcha un petit sac en coton contenant du tabac. Il plongea une main au fond de la poche, l’explora du bout du pouce et de l’index, trouva un paquet de papier maïs. Il en prit une feuille – fine, ocre, sans colle – et, la tenant délicatement entre son pouce et son majeur, la façonna en gouttière, puis ouvrit le sac avec son autre main et, le tapotant d’un doigt, fit glisser un peu de son aride tabac pulvérisé bon marché dans le creux de sa feuille. Il referma le sac en serrant la cordelette avec ses dents et une main, et le remit dans la poche de sa chemise. Puis, avec les pouces et index de ses deux mains il roula le papier autour du tabac également réparti, puis il humecta le bord de la feuille avec sa langue, le colla, et ferma une des extrémités du tube vaguement tronconique en le pinçant et en y imprimant un demi-tour de torsion. Sans s’attarder à considérer son œuvre plus que cela, il se cala sa cigarette entre les lèvres, craqua une allumette sur la semelle de sa botte, et l’alluma. Inspirant, savourant, expirant la première bouffée de tabac, il étira ses longues jambes maigres, se détendit, et fixa la ville de l’autre côté du fleuve.

Il la fixait par-dessous le large rebord de son chapeau noir, tête rejetée en arrière contre le tronc de l’arbre, chapeau poussé vers l’avant presque sur ses deux yeux. La posture de sa tête et de son chapeau, le regard jeté le long des ailes du nez par une paire d’yeux plissés, la cigarette sortant de la bouche en un angle bien net lui donnaient un air dédaigneux, involontairement arrogant.

C’était un homme jeune, sûrement pas plus de trente ans. Il avait un long cou maigre, pomme d’Adam anguleuse, tendons saillants. Son nez, qui dépassait sous le rebord élimé du chapeau, était fin, rouge, aquilin et dissymétrique, comme un bec de faucon brisé. Il avait une petite bouche aux lèvres fines et sèches, et un menton pointu comme une bêche. Sous sa barbe d’une semaine, sa peau avait la texture du cactus et la teinte d’une vieille crosse de fusil.

Le jeune homme fumait dans un silence contemplatif, en regardant la ville. Assis là au soleil, avec le genévrier qui poussait hors de son dos, de son cou, il avait l’air de penser. Chaque trait, chaque fibre, chaque os et muscle de son corps disait le repos, la quiétude sûre et inconsciente du loup qui dort. Ses mains, grandes, à longs doigts, comme des mains de flûtiste ou de bon empileur de planches, dures, cuivrées, tannées, reposaient comme deux outils inertes sur ses cuisses, son aine, ses couilles. De temps à autre une bouffée de fumée bleue franchissait le rebord du chapeau, expulsée par une bouche et une gorge d’apparence immobile. Mais malgré l’air de totale somnolence que dégageait le relâchement du corps, il y avait des signes d’activité interne perceptibles en deux endroits : les yeux. Loin au fond de la grotte formée par le chapeau penché et les falaises de l’arête du nez les deux yeux, tels des cadrans de contrôle des mouvements de l’esprit, des émotions, affichaient de la pensée, de la perplexité, une ligne d’anxiété pas plus épaisse qu’un cheveu.

Il cracha ce qu’il restait de sa cigarette.

De l’autre côté du fleuve, à des kilomètres de là, la ville attendait, s’ébrouait doucement et en silence – vagues volutes de fumée et de poussière, éclats d’objets en mouvement renvoyant le soleil, ombres mouvantes – pas complètement réveillée et trop lointaine pour se faire entendre. Dans la lumière du petit matin, vue depuis l’ouest par l’homme adossé à son genévrier, la ville était une flaque d’ombre bleu-gris indistincte, aux marges floues, aux extrémités sud et est invisibles, toutes fondues sous les vastes ailes de l’ombre des Sangre Mountains.

Sinuant au-delà et en contrebas du bord de la coulée de lave, le fleuve était difficile à identifier depuis cette distance et cette altitude. Çà et là, l’homme apercevait des bandes et des plaques d’eau opaque, mais pour l’essentiel il ne voyait rien d’autre que la frange irrégulière de végétation qui foisonnait sur les rives et les îles et les vieux bras du cours d’eau.

Le silence était intense, brûlant, infini. L’homme entendait ce silence, ou ce qui semblait être la musique de ce silence, le chant du sang dans ses oreilles.

Loin dans le sud-est, dans l’azimut de la base militaire géante jouxtant l’Usine, le rugissement d’un avion à réaction fracassa l’atmosphère. Le bruit enfla, perça le ciel comme un coin métallique, stria l’air d’ondes transparentes. Puis se contracta, faiblit, mourut, et le vaste silence se ferma de nouveau, plaqua son dôme parfait sur le désert, sur le fleuve, sur la vallée.

Le jeune homme se pencha en avant, quitta l’appui de son genévrier, replia ses longues jambes et se leva. Il dépassait le mètre quatre-vingts, et environ les trois quarts de cette élévation étaient assurés par ses jambes fines et fuselées. Il étala les braises du feu de camp avec ses bottes, les couvrit de sable à petits coups de semelle, enterra la boîte de haricots sous une pierre et éparpilla le marc de café. La poêle et la cuiller, il les récura avec une poignée de sable, puis les rangea dans sa sacoche. Il roula son léger duvet sarcophage en un paquet bien dense, le ficela et le posa contre la selle, par terre. Puis il chercha sa jument.

Elle le regardait lui, à présent. À une cinquantaine de mètres de là, dans la ravine rocailleuse : oreilles alertes, battant les airs de sa queue noire contre les taons, secouant sa crinière noire hirsute, elle le regardait lui. Trois ans, musclée, puissante, jarrets sveltes et robe alezane luisante. Elle avait de bons yeux, une encolure arquée et s’appelait Whisky.

— Whisky, l’appela-t-il, viens par là ma fille.

Les oreilles de la jument se couchèrent vers l’arrière.

— Allez, viens ma fille, répéta-t-il en attrapant le filet et les rênes pendus à une branche du genévrier.

La jument le regardait d’un air suspicieux. Ne bougeait pas. Il plongea une main au fond d’une des sacoches et trouva une vieille pomme fripée. Il la lui montra, l’agita gentiment dans les airs.

— llez, viens, Whisky, dit-il d’une voix douce, j’ai quelque chose pour toi.

La jument secoua la tête sans le quitter des yeux, balaya une mouche de sa croupe et trépigna dans le sable, mais ne s’appro­cha pas.

Il haussa les épaules d’un air las et se dirigea vers elle en croquant dans sa pomme. Il garda le trognon et lorsqu’il fut à quelques mètres d’elle il tenta à nouveau de l’appâter en le lui présentant.

— Whisky, dit-il doucement, viens, ma fille. Allez, viens.

Cette fois elle réagit, marcha vers lui avec ses jambes avant entravées.

L’homme sourit et fit un pas vers elle, lui offrit le trognon sur sa paume bien ouverte, serra sa tête contre son torse et murmura à ses oreilles tendues.

— C’est bien, ma fille, c’est bien, tu commences à comprendre. (Il lui frotta les joues, le front, tapota son encolure puissante et nerveuse.) T’es une bonne fille, Whisky. T’es pas idiote, fillette. Non monsieur, t’es pas du tout idiote. T’es une chouette fille.

Sans cesser de murmurer à ses oreilles il entreprit, lentement, discrètement, de lui passer le filet. Mais elle résista, rejeta la tête en arrière et tenta de reculer. D’un geste vif, il pressa son pouce dans sa joue, la força à ouvrir la bouche, inséra le mors, passa la têtière derrière ses oreilles et boucla la sous-gorge.

— Calme, fillette, calme, dit-il alors que la jument couchait de nouveau les oreilles vers l’arrière.

Il lui caressa le cou et tapa doucement du poing sur son garrot puissant. Quand le temps fut venu, il mit un genou à terre pour libérer ses jambes avant de leur entrave. La jument frémit mais resta calme lorsque la sangle tomba.

— T’es une bonne fille, murmura-t-il.

Il se releva, tenant l’entrave d’une main, puis lui passa les rênes sur l’encolure et se hissa à cru sur son dos en un mouvement coulé à la fois vif et doux.

L’espace d’une seconde la jument resta raide, figée dans son outrage. Puis, avant que l’homme puisse donner des éperons sur son flanc, elle fit un bond en avant, comme piquée, s’arrêta brutalement, se mit à ruer avec une violence convulsive, puis quitta tout appui sur le sol en un second bond phénoménal, et se réceptionna sur ses quatre jambes raides, choc éreintant pour la bête et pour l’homme. Un souffle s’expulsa du sourire du cavalier. Il secoua la tête, se pencha en avant, attrapa d’une main une grosse touffe de crinière, la serra entre ses doigts, serra encore d’une torsion du poignet.

— Allez, vas-y, sale garce ! cria-t-il en lui fouettant le flanc avec l’entrave de cuir.

Elle sauta de nouveau en avant, se cabra une fois, deux fois, puis céda et partit au galop. Riant, jurant, l’homme la fit tourner en tirant légèrement sur une rêne, la laissa galoper en un cercle serré jusqu’à ce qu’elle se fatigue un peu, puis la fit revenir au trot, l’amena vers le campement, l’arrêta et remit pied à terre en glissant de son dos. Il serra la tête de la jument entre ses deux bras et la calma d’inepties apaisantes prononcées à voix basse, cependant que la poussière qu’ils avaient soulevée allait à la dérive se poser sur d’autres terres.

Lorsqu’elle lui parut suffisamment calme, il posa le tapis puis la selle sur son dos. Une vieille selle tout-terrain à double arçon et troussequin relevé. Il attrapa la boucle qui pendait de l’autre côté, y passa la sangle et serra fort. La jument retenait son souffle : il la dégonfla d’une bonne paire de coups de poing dans le flanc puis serra encore un peu la sangle. Ensuite, il posa et boucla les sacoches, accrocha son duvet à l’arrière du troussequin, puis pendit court au pommeau de la selle sa gourde militaire presque totalement vide. Il lui restait encore du matériel à prendre : une guitare et un fusil posés par terre à l’ombre du genévrier. Le fusil, un calibre 32 à levier de sous-garde, alla dans l’étui accroché sur la droite de la selle ; la guitare, il l’enfila en bandoulière par sa sangle de peau tressée.

À présent tout était prêt. La jument attendait impatiemment sous son raide fardeau de métal et de cuir, attendait l’approche de l’homme et la pression élastique de son long poids sur son dos. Elle dut attendre. Il ne semblait plus guère pressé après avoir fini tous ses préparatifs. Au lieu de monter en selle, il demeurait debout, face à l’est et la ville, le dos confortablement relâché au-dessus du pelvis, colonne vertébrale courbe, pouces fichés dans les poches de son jean, chapeau noir incliné vers l’avant, masquant ses yeux.

Le soleil avait gagné une heure d’altitude et brillait désormais à trois bons mètres au-dessus de la crête violette des montagnes. Les ombres se contractaient, cédaient du terrain, et les premières vibrations miasmatiques des ondes de chaleur commençaient à troubler la netteté des roches et des végétaux. Entre l’homme et le fleuve, une tornade translucide, derviche tourneur d’air et de sable, traversa la plaine avec la grâce flottante, l’absence de pesanteur d’une poursuite de théâtre. À sa base, les buissons roulants tourbillonnaient, rebondissaient comme des petits danseurs de quadrille.

La jument trépigna sur le sable, s’ébroua rageusement et le cuir sur son dos crissa et grinça – il n’est de bruit plus rassurant et plus agréable au monde que ce crissement du vieux cuir patiné et familier. L’homme l’entendit, se retourna, attrapa les rênes, posa une main sur le pommeau, un pied dans l’étrier et sauta en selle. La jument faisait déjà face à l’est, face au fleuve. Il donna un léger coup de talons, et elle s’anima, partant presque immédiatement au trot. Il tira un peu sur les rênes et la garda au pas rapide, mettant le cap non vers le centre de la ville mais vers l’extrémité nord de son tronc allongé.

À cheval et armé, il avançait vers la ville, le flux bas du soleil scintillait sur la plaque de couche de la carabine, sur la boucle du levier argenté, sur les éperons, déposait une touche de feu sur chaque petit nuage de poussière soulevé par les sabots, luisait sur la robe soyeuse des épaules de la jument, de ses cuisses, ses muscles en mouvement. L’homme lui-même, dans ses vieux vêtements poussiéreux, ne renvoyait pas beaucoup de lumière. Sous la pleine puissance du soleil du matin, il dégageait quelque chose d’ombrageux et d’enfumé, quelque chose de passé, quelque chose de brouillé, quelque chose de souvenu.

Il chevauchait le regard fixé droit devant sur rien de particulier, apparemment indifférent à la vastitude du désert alentour, indifférent au ciel qui chantait au-dessus de lui. Au sud, alignés comme d’antiques tombeaux en ruine, les cinq volcans pivotaient lentement sur l’horizon tournant. Chevauchant dans le chaparral de buissons, de mesquites et de chênes, il effaroucha une colonie de cailles. Elles quittèrent à l’unisson le sol du désert, piaillant et volant frénétiquement, prirent un peu de distance, et se posèrent, à l’unisson encore. Lorsqu’il les rejoignit, elles quittèrent de nouveau le sol, reprirent de la distance, se reposèrent dans les buissons, toujours devant lui. Il les ignora. Sous l’ombre de son chapeau, les yeux rivés sur le vague complexe de la ville, il pensait à autre chose.

Son chemin l’amena à un arroyo, dont il suivit le lit sur un kilomètre ou plus, jusqu’à ce que celui-ci oblique trop vers le sud. Au pied des berges de l’arroyo, sur le sable fin naguère lissé par le courant, il remarqua les subtils hiéroglyphes tracés par les souris des cactus, les lézards, les serpents indigo, les lièvres, les cailles et les vautours, mais il ne vit que très peu de reptiles se montrer en pleine lumière du jour, vifs et caoutchouteux, pour observer le passage de l’homme et du cheval.

Lorsque l’arroyo obliqua, il sortit de son lit et reprit sa traversée de la roche volcanique, entre les rares touffes de rabbitbrush et les buissons roulants, jusqu’à finalement arriver à une clôture en barbelé, fils flambant neufs étincelants et parfaitement tendus entre des poteaux d’acier solidement fichés dans le sable et la roche. L’homme chercha un portail mais vit seulement de la clôture qui s’étendait vers le nord et le sud jusqu’à deux points symétriques évanescents dans le lointain, droite continue et rigide d’exactitude géométrique, rythmée avec une étrange précision mécanique, tendue sur la face courbe de la terre. Il descendit de cheval, sortit une pince coupante de sa sacoche et se fraya un chemin à pied entre les buissons roulants amoncelés contre la clôture. Il coupa les fils – torons d’acier qui résistent un moment à la mâchoire de la pince, puis cèdent en lâchant un petit grognement sourd et s’ouvrent en s’enroulant sur eux-mêmes sous l’effet de la tension subitement disparue, effleurant à peine le sol de leurs pointes barbelées – puis retourna vers sa jument, remonta en selle, passa par l’ouverture, suivi par quelques buissons roulants animés.

Il chevauchait, s’approchait du bout de l’ancienne langue de lave, avec le fleuve qui coulait au-delà, les peupliers de Virginie aux feuilles jaune doux qui poussaient le long de ses berges. Le cavalier se détendit sur sa selle, tourna un peu les fesses, leva puis reposa une jambe sur le cou de la jument. Un temps plus tard, il releva le bord de son chapeau, fit passer la guitare de son dos sur son ventre et gratta quelques accords. La jument réagit en secouant les oreilles et en pressant le pas. Il gratta quelques accords de plus, retendit une des cordes, puis se mit à chanter, très doucement, à l’intention de lui seul et de sa jument.

 

Ma décision est prise… je m’en vais dire adieu

À mon ancien chemin… mes amis si joyeux…

 

Son visage dur, aiguisé par le vent, tanné par le soleil, s’adoucit quelque peu sous l’effet de la musique. Devint humain, presque suave.

 

Dire adieu à ma belle, elle qui m’a demandé

D’être son fier mari

Je m’en vais vers le sud… le sud du Rio Grande

 

Les sabots ferrés de la jument claquaient sur la roche noire. Un susurrement de vent faisait bruire les frêles feuilles des buissons. De l’autre côté du fleuve et quinze kilomètres à l’est de la ville, les Sangre Mountains se découpaient avec plus de netteté à mesure que le soleil montait. La muraille d’ombre bleue se dissolvait dans la lumière, exposant les à-pics rouges fissurés, les canyons et les gorges de trois cents mètres de profondeur, les tourelles en saillie des parois verticales, les contreforts secs et stériles comme du vieil os, et au-dessus et au-delà de ces ruines éboulées l’ultime barrière de granit, la gigantesque crête horizontale sur quoi s’achevait la pente, presque deux kilomètres en haut dans le ciel bleu givré, étincelant d’une couche de neige récente. Les montagnes dominaient la vallée comme une présence psychique, une source et un écran d’influences émotives, de sensations, d’aspirations subtiles et innommables. Nul homme ne pouvait ignorer cette présence – dans une cave à poker, dans la salle des coffres de la First National Bank, dans les bureaux secrets de l’Usine, dans l’arrière-salle du promoteur en pleine élaboration d’une escroquerie complexe, au plus chaud d’un coït, l’aura de ces montagnes et de ce ciel imprimait un avatar de leur profonde nature sur l’évolution et le modelé de toute âme.

 

C’est en l’an… 1883

Qu’A.J. Stinson… m’engagea…

 

Le jeune homme poursuivit son chemin, détendu sur sa selle, chantant pour lui et sa jument, sans jamais toutefois quitter des yeux la frange nord de la ville, où les maisons devenaient maisons de terre et mourraient entre les peupliers et les canaux d’irrigation à la frontière du désert tout autour.

Il passa à moins d’un kilomètre d’un camp de berger : un cabanon en carton goudronné, une caravane en contre-plaqué posée sur deux roues crevées, un corral de brousse, un camion à plateau au moteur désossé, un réservoir d’eau et son éolienne aux pales immobiles, un gros amas de boîtes de conserve scintillantes. Nul homme et nul mouton en vue. Un nuage de poussière se rapprochait de ce lieu depuis le nord sur la vague portion de route, progressant en un mouvement qui, à cette distance, semblait d’une opiniâtreté atroce. À la pointe avant du nuage de poussière se trouvait un minuscule objet noir, tremblé dans le jour scintillant, apparemment animé, disparaissant, apparaissant de nouveau, silencieux, affairé, acharné – un camion ou une voiture vibrant à 65 km/h sur une piste rugueuse comme une planche à laver. La distance et le silence, le contraste grotesque entre le petit objet noir frénétique et le continuum d’espace et de silence donnaient à son activité un air absurde, pathétique.

Cheval et cavalier arrivèrent à un nouvel obstacle, durent faire une deuxième halte – devant le gouffre noir, le bord figé de la langue de lave, et le chaotique amas de roches qui plongeait en pente raide jusqu’à la plaine, trente mètres en contrebas. L’homme fit tourner la jument vers le nord et longea l’à-pic jusqu’à un lieu où la descente était possible. Il mit alors pied à terre et marcha sa monture lentement, prudemment, se faufilant entre les rocs noirs éboulés, enchaînant les lacets sur la face de la pente.

Au-dessus de lui, coulant sur la fonte noire calcinée de la mesa, le ciel virait au bleu liquide intense, vif, brûlant, profond : les abysses insondables de l’atmosphère. Le jeune homme s’arrêta une nouvelle fois et leva le regard vers ce ciel, se massa la joue, puis reprit son chemin. La jument le suivait à contrecœur, roulant des yeux, tremblant des genoux avant de plonger et de glisser d’une dalle à la suivante. La roche noire était coupante, chaude, dure comme du corindon. Elle semblait non seulement étrangère, mais encore réfractaire à toute vie. Et malgré cela, sur la face sud de presque chaque rocher, les lichens poussaient, jaunes, brun rouille, jaune-vert, comme des petites flaques de peinture sale barbouillées sur la pierre. Cheval et homme virent d’autres signes et stigmates de la vie : un pétroglyphe représentant un dindon sauvage, deux boîtes de conserve criblées de trous de calibres divers, des douilles de cuivre, une boîte de sardines vide s’évanouissant en rouille. Ils approchaient de la civilisation.

Il leur fallut environ dix minutes pour arriver en bas. Là, entre les dalles de lave éparses, l’homme sauta de nouveau en selle et franchit le dernier kilomètre de sable et de rabbitbrush qui le séparait du fleuve. Il croisa des pistes de jeeps et des traces de motos, se fraya un passage à travers une décharge de vieilles canettes, bouteilles cassées et Kleenex envolés, puis arriva en haut de la rive ouest du fleuve. Là, il s’arrêta de nouveau et se roula une autre cigarette.

Devant lui, le sable descendait sur quinze bons mètres de dénivelé jusqu’aux eaux lentes, brunes, lourdes en sédiments, du Rio Bravo. À cet endroit, son lit faisait une centaine de mètres de large, dont un quart sous le courant, le reste étant constitué de boue, vase et sables mouvants s’asséchant au soleil. Vingt-cinq mètres de large, à peine un mètre de fond, sauf aux endroits où le courant avait creusé le lit un peu plus fort, le plus grand fleuve du Nouveau-Mexique bavait paresseusement en direction du sud, frémissant, gargouillant sous les saules, devant les peupliers, entre les cannes et les roseaux sauvages, vers la désolation du Texas et l’épuisement final dans l’océan à mille trois cents kilomètres de là.

Il tira une taffe et poussa sa jument vers le fleuve d’un petit coup d’éperons.

— op hop, dit-il alors qu’elle tentait de résister. Allez, petite puta.

Elle obtempéra, plia les jambes arrière et descendit la pente de sable mou à moitié en glissant, à moitié en tombant, traînant derrière elle un nuage de poussière, lâchant une invisible mais puissante rafale de pets effrayés. Elle s’ébattit quelques instants dans l’eau, puis baissa la tête en tirant d’un coup sec sur ses rênes pour se désaltérer. Le cavalier la laissa faire. L’eau formait des petits tourbillons autour de ses bottes. Il posa la main sur la toile chaude qui recouvrait sa gourde, la dépendit du pommeau et la plongea dans l’eau pour qu’elle y refroidisse.

Expirant sa fumée, il regarda les volutes bleues s’entrelacer dans le léger courant d’air descendant, puis disparaître dans la fraîcheur au moment de toucher l’eau. D’où il patientait, l’homme ne voyait rien de la ville. Son cœur se trouvait à quatre ou cinq kilomètres au sud, derrière les arbres, les champs, les canaux et les banlieues. Sur la rive d’en face se dressait un dense bosquet de saules, et derrière lui un bois de peupliers aux feuilles d’or. Rien d’autre n’était visible. Mais il était sorti de la zone de silence. S’il ne voyait pas la ville, il l’entendait : rugissement sourd continu, vibrations mêlées de dix mille automobiles, camions, tracteurs, avions, locomotives, bourdonnement, gémissement de cinquante mille radios, téléphones, téléviseurs, vaste murmure de cent mille voix humaines, phénoménale rumeur de friction et d’industrie et d’agitation mécanique. Le cavalier tirait calmement sur sa cigarette, attendant que sa jument se rafraîchisse le ventre.

Lorsqu’elle fut satisfaite, il envoya son mégot dans le fleuve d’une pichenette et ils gagnèrent l’autre rive. Le courant était plus puissant qu’il ne le semblait. Près du milieu, la jument perdit pied et pataugea un moment, poussant l’homme à se hâter de sortir son fusil de l’étui pour le tenir au sec. Puis la jument se mit à nager vers la rive ouest, d’où ils venaient, et l’homme lui cria dessus, lui fit faire demi-tour et la maintint dans la bonne direction jusqu’à ce qu’elle reprenne pied. Elle traversa un banc de sable immergé en soulevant des gerbes d’éclaboussures puis se hissa sur un îlot de boue où poussaient des saules de trois mètres de haut.

Ils s’y arrêtèrent, le temps pour l’homme de vider l’eau de ses bottes et des sacoches et de la caisse de résonance de sa guitare. La jument l’attendit impatiemment, fouettant l’air de sa queue trempée pour faire fuir les nuées insectes découpées par les stries d’ombre et de lumière. Il se dépêcha de finir, écrasa d’une claque un moustique qui venait de se poser sur sa nuque, remonta en selle et traversa les saules.

Maintenant, il y avait la boue, une boue visqueuse et suintante molle comme du gruau tiède, insondable dépôt de sédiments fins qui firent jadis partie du tuf et du sol du Colorado et finiraient un jour par appartenir au golfe du Mexique. Pas de contournement possible, sauf à rebrousser chemin, regagner la rive ouest et marcher encore huit kilomètres vers le sud, jusqu’au pont de la grand-route. Cette option écartée, pas d’autre solution que de traverser la boue.

Ils la traversèrent. La jument s’y enfonçait bien au-dessus des boulets, peinait, titubait de l’avant, produisant à chaque pas gluant un bruit de succion de vase, des explosions de poches d’air. Le cavalier la poussait en pressant ses talons contre ses flancs, la calmait en lui disant des choses douces, repoussant la panique, sans cesser de scruter la surface crémeuse qui s’étendait devant eux pour ne pas s’engager sur d’éventuels sables mouvants.

Ils n’en rencontrèrent pas. Ils finirent par gagner la rive est, trempés et maculés de boue. L’homme mit pied à terre, délesta ses bottes d’une partie de leur boue à coups de pied, urina là sur l’herbe et sur les champignons, à l’ombre fraîche des peupliers. Il remonta en selle une minute plus tard et se remit en marche vers l’est, droit à travers les arbres, jusqu’à atteindre un canal d’irrigation. Il s’arrêta une nouvelle fois, s’aspergea le visage pour le rincer un peu de sa sueur et de sa poussière, se mouilla les cheveux et se les lissa vers l’arrière avec ses mains. Une sturnelle chantait dans le pré de luzerne de l’autre côté du canal, et il y avait aussi le crissement continu des cigales. Le soleil était haut, à présent, proche de son zénith et très chaud.

À pied, il mena la jument par une passerelle de bois étroite, gagna l’autre berge du canal, entra dans le pré par une barrière en grillage. Après l’avoir soigneusement refermée derrière lui, il remonta en selle et s’engagea dans le paisible chemin sablonneux sous une voûte de peupliers aux feuilles ocre embrasées, mourant lentement, dorées et lourdes de poussière. De chaque côté du chemin s’étiraient des clôtures bordant des prés de luzerne et des champs de maïs déjà moissonnés, plants rassemblés en gerbes. Ces clôtures étaient presque entièrement cachées par des jungles de tournesols sauvages de trois mètres de haut, têtes brun rouille ployant sous le poids de leurs graines. L’homme sentait les odeurs de tamaris et de terre labourée et de fumée de bois de cèdre. Il chevauchait, et une colonie de corbeaux s’alarma de son approche, s’envola des branches d’un peuplier à grands coups d’ailes bruyants, croassant de panique, et une fine brume de poussière tomba des frondaisons tremblantes.

Il croisa un homme chaussé de bottes en caoutchouc et coiffé d’un grand chapeau de paille, une bêche entre les mains, qui contemplait le mince filet d’eau coulant au fond du petit fossé qui bordait le chemin. Le cavalier hocha solennellement la tête et l’homme à la bêche lui renvoya son salut d’un geste de la main prudent.

Des chiens commençaient à se montrer, et aussi des enfants, alors que le cavalier passait devant de vieilles maisons d’adobe aux lourds murs érodés et fenêtres secrètes. Les chiens maigres s’amassèrent autour de la jument en jappant, lui taquinèrent le bas des jambes. Elle les fouetta de quelques coups de sabots ferrés et partit au trot. Le cavalier tira sur les rênes, la fit revenir au pas rapide.

— Calme, ma fille, calme, dit-il d’une voix douce.

Les petits enfants mats des fermiers les suivaient en trottinant dans la poussière, les fixant, souriant, faisant des remarques :

— Eh charro, dónde va? Dónde va, miistère cow-boy ?

Les femmes sortaient sur le seuil de leurs portes, s’appuyaient nonchalamment dans l’embrasure des épais murs d’adobe, se grattaient les aisselles en regardant le cavalier passer de leurs yeux sombres, doux, animaux, curieux, jaugeurs, pas inamicaux. L’homme leur souriait, touchait courtoisement son chapeau en passant devant chacune, faisant chaque fois glisser de la poussière du rebord sur son poignet, et quelque chose dans son sourire grave, une qualité ou une question, faisait qu’elles lui souriaient en retour, maladroitement, timidement. Une tentative muette de reconnaissance mutuelle se jouait de part et d’autre, comme si le cavalier n’eût pas été un inconnu, mais quelque chose de plus qu’un inconnu, un personnage sorti d’une histoire de grand-père entendue dans l’enfance, un homme présumé totalement oublié qui serait de retour, chevauchant au vu de tous dans la poussière molle de la rue.

Les femmes touchaient les médaillons qui pendaient entre leurs seins et le regardaient s’éloigner.

Les enfants le suivirent au-delà du village, le fixant, trottinant à côté de la jument, posant des questions :

— Dónde va, don charro? Eh? Dónde va?

— Quien sabe? répondait-il. Qui sait ? Qui veut savoir ?

Le plus grand des garçons, téméraire et sale, mégot collé sur la lèvre inférieure et deux cordes de morve grise pendant sous ses narines, fit preuve de moins de déférence :

— Eh huesudo, d’où tu viens, hein ? Comment tu t’appelles ? Barbudo ? (Quelques-uns des plus petits ricanèrent sans cesser de trottiner.) Comment tu t’appelles, huesudo ? répéta le grand en faisant le fier devant ses camarades. Barbudo? Viego jodido y reculón ? Eh ?

Le cavalier baissa les yeux vers lui.

— Surveille tes manières, mocoso. Quitense.

— Malas cachas !

Le cavalier arrêta sa monture.

— Viens par là, dit-il doucement en détachant sa corde de sa selle et en agitant la boucle du lasso.

Le garçon recula, apeuré.

— Venga! dit le cavalier. Pronto!

Il fit tournoyer la boucle au-dessus de sa tête, pour la tester. Aux autres enfants, il dit, en montrant le peuplier le plus proche :

— On va prendre cet arbre, là.

Le garçon à la cigarette tourna les talons et courut vers le village, piaillant pour appeler son père. Après un instant d’hésitation, les autres l’imitèrent. Le cavalier les regarda partir en souriant, puis poursuivit son chemin à pas vif vers la ville.

Il passa entre des rangées de peupliers dressés comme des torches enflammées, longea encore des champs de maïs, des prés de luzerne et des tournesols morts. Traversa un autre canal d’irrigation, et pénétra dans les marges banlieusardes de la ville. La piste devint une rue, avec nappage de graviers et jolis caniveaux de part et d’autre ; les maisons étaient propres et pimpantes, construites en ciment ou en briques ou en parpaings crépis de stuc. Chacune était bien isolée de ses voisines par des petites barrières. Il semblait n’y avoir aucun enfant dans ce quartier. Très peu de chiens, pas de poules, pas d’oies, pas de corbeaux. Les femmes restaient à l’intérieur et regardaient, pâles et lugubres, l’étrange créature qui arrivait à cheval. Le cavalier entrevoyait brièvement certaines de ces femmes au foyer isolées, leurs visages désincarnés figés dans l’encadrement des fenêtres comme des plantes vertes abandonnées, pas arrosées, pas nourries.

Il pénétra ensuite dans le monde des stations-service, supermarchés, quincailleries, parcmètres, et des premières rues goudronnées. Whisky posa un sabot sur l’asphalte dur, s’ébroua, recula, luttant contre les rênes.

Des automobiles passaient. Leurs conducteurs posaient un regard stupéfait et vide sur l’homme et le cheval.

Pendant que les commerçants et les automobilistes le fixaient, le cavalier attendait un trou dans la circulation. Le moment venu, il éperonna vivement la jument pour qu’elle avance. Elle renifla, secoua la tête, puis s’élança brusquement sur le bitume, fers dérapant, claquant sur la surface dure. Au milieu de la route, elle tenta de faire demi-tour. De grasses automobiles luisantes comme des jouets filaient vers eux en sifflant, klaxons tonnant d’injures, visages blancs sidérés derrière les pare-brise. La jument fit une volte complète, tandis que l’homme lui éperonnait les flancs, la fouettait doucement avec le bout lâche de ses rênes, lui parlait d’une voix calme et pressante. Elle essaya de se retourner une nouvelle fois, yeux affolés roulant dans leurs orbites, narines dilatées. Glissa, faillit tomber, puis parvint à bondir vers l’avant et à rejoindre l’autre rive de la route, la sécurité.

Alors que les voitures passaient en rugissant, le cavalier ôta son chapeau, brossa ses cheveux noirs en arrière, s’essuya le front du revers de la main. Il tapota l’encolure en sueur de la jument, glissa des mots apaisants au creux de ses oreilles tendues. Quand elle eut recouvré suffisamment de confiance, grâce à ses mots, grâce au contact de la terre brute sous ses sabots, il la laissa reprendre le pas sur la suite de la piste qui s’en allait vers l’est entre les champs et les vergers.

Six cents mètres plus loin, ils arrivèrent sur une route importante, le grand axe nord-sud reliant Duke City à Santa Fe puis au reste du nord – quatre larges voies de bitume lisse vibrant sous le fracas perpétuel des voitures, des pick-up, des gros semi-remorques. Le cavalier s’arrêta pour étudier l’obstacle, le revêtement glissant, la dense muraille mouvante d’acier et de caoutchouc dur. Il n’y avait aucun moyen de contourner cette barricade. Il pourrait chevaucher des années, jamais il n’en verrait la fin. Le ruban d’asphalte et de ciment était aussi continu et infini qu’un cercle, ou que les murs d’une cellule. Alors il attendit. Il attendit que le flot des engins s’interrompe suffisamment longtemps pour ménager un gué par lequel un quadrupède pourrait se faufiler.

Alors qu’il attendait, il remarqua une chose étrange aplatie, étalée près du milieu de la route : un bout de fourrure animale, la robe hirsute et jaune d’un chien ou d’un coyote. Cette créature avait tenté de traverser la Route 85 à la sauvage ; sa dépouille était prise dans un coagulum de sang, de chair et de fluides corporels desséchés. Les grosses roues passaient rythmiquement sur ce cadavre en produisant un bruit sourd tout juste perceptible, infime reconnaissance d’une vie qui n’était pas faite pour être amalgamée au bitume et au gravier.

Assis en selle, il attendait, et voilà qu’une occasion se présenta : une centaine de mètres d’espace libre entre deux camions roulant en sens inverse. Il éperonna la jument et la chose se produisit de nouveau : Whisky regimba au contact du bitume, résista aux ordres, aux rênes, aux éperons de son cavalier, tourna sur elle-même en luttant contre le mors, glissant, claquetant sur l’étrange et inflexible surface de la grand-route. Mais de nouveau il parvint à la faire traverser – à coups d’éperons, de rênes et de mots rassurants, il réussit à la faire s’élancer dans la bonne direction, l’empêchant de se figer, l’empêchant de ruer, la poussant par la violence de son verbe et la force de sa volonté en travers de la trajectoire des camions en approche, jusqu’à atteindre la bonne terre souple au-delà du bitume. Les hommes effrayés dans les cabines des camions le fixèrent d’un air hébété en passant, tandis que les hurlements et grognements des freins pneumatiques déchiraient l’atmosphère.