Cry Father

Pour mes enfants, avec toutes mes excuses.

Pour mes parents aussi, avec aussi toutes mes excuses.

Et pour Max Moody et Grace Roselee, qui avaient un des meilleurs pères que j’aie jamais connus.

 

Et c’est pourquoi je dis au fils ou à la fille qui ne trouve pas de plaisir dans le nom du Père: Vous devez interpréter ce mot à la lumière de tout ce dont vous avez manqué dans votre vie. Chaque fois qu’un homme aurait pu être pour vous un abri contre le vent, un refuge dans la tempête, l’ombre d’un grand roc sur une terre aride, fut une fois où un père aurait pu être authentiquement un père.

george macdonald

 

 

 

 

1


Bouteilles

 

 

Patterson Wells pousse la porte d’entrée et trouve Chase au travail devant un tas de crystal meth gros comme son crâne réduit.

 Assieds-toi, fils de pute, dit Chase, accroupi, perché comme un oiseau sur le canapé, les yeux fumants comme s’il s’était injecté cette merde directement dans les conduits lacrymaux.

Patterson s’assied à la seule autre place libre de la pièce, un fauteuil de cuir blanc qui penche d’un côté comme un tas de linge sale, pendant que Chase coupe une ligne de meth et fait signe à Patterson de se joindre à lui.

Ça ne fait que deux semaines que Patterson ne l’a pas vu, mais Chase a perdu une bonne dizaine de kilos, et Patterson est à peu près certain qu’il porte le même débardeur crasseux que celui qu’il avait le jour où il est parti du chantier.

 T’as pas autre chose? demande-t-il.

 Qu’est-ce que tu veux? demande Patterson.

Patterson se frotte les yeux. La route a été vraiment longue.

 Une bière, je ne dirais pas non.

 J’ai du soda, si tu veux.

La table basse est jonchée de bouteilles en plastique. L’une d’entre elles au moins a viré au gazeux, mais le liquide qui suinte sous le bouchon ne ressemble pas du tout à du soda.

 Laisse-moi d’abord y jeter un œil, ceci dit, poursuit-il. Certaines sont pleines de pisse.

 Ça ira, j’ai pas soif, dit Patterson.

 Je parie que ça pue aussi la pisse, ici. (Chase hume l’atmosphère.) Tu trouves que ça pue la pisse?

Patterson fait oui de la tête en regardant les bouteilles. Des larmes lui montent aux yeux sous l’effet de l’odeur. Puis il fait non de la tête.

 On va toujours à la pêche? demande-t-il.

Chase s’allume une cigarette et jette l’allumette dans un gros cendrier déjà plus que rempli de mégots, sur la table basse. Il reprend sa posture accroupie, ricane, expulse de la fumée par la bouche et le nez.

 J’ai des putains d’irritations, dit-il en crachotant et en se grattant des plaques rouges sur l’avant-bras.

 Non.

Patterson claque ses mains sur ses cuisses et se lève.

 Attends. (Chase cesse brusquement de rire.) T’es pas obligé de t’en aller. J’ai d’autres trucs. (Il soulève un des coussins du canapé, sort une flasque d’Evan Williams, la jette à Patterson.) Je la garde pour quand je redescends. (Il lâche de nouveau un rire rauque.) Mais en général, je préfère remonter.

Patterson boit une gorgée de bourbon et se rassoit.

 Depuis quand tu deales de la meth?

Les yeux de Chase s’exorbitent. Le gauche plus que le droit.

 T’es un putain de flic?

 Non, je ne suis pas un putain de flic, dit Patterson. Mais quand je t’ai vu, il y a deux semaines, toi t’étais pas un seigneur de la meth.

 C’est ma pute qu’a monté le truc, dit Chase. Ça me gratte, bordel de merde. Je rentre chez moi et je trouve la cuisine transformée en labo de production de meth, et elle en train de se faire sauter sur le carrelage par un putain de biker. Il est là, dehors, derrière la maison.

Patterson resserre le bouchon vissé sur la flasque de whiskey.

 T’es vraiment con, ou quoi? (Chase lâche un éclat de rire qui part comme une rafale d’automatique. Ses pommettes saillent sous sa peau jaune.) T’as vraiment cru que j’avais planté un couteau dans le cou de je sais pas quel bâtard avant de l’enterrer dans le jardin? Et de tout te raconter? T’es vraiment con.

Patterson dit:

 Les toilettes?

Chase fait un petit geste de la tête en direction du couloir de la cuisine.

 Première porte.

 

 

Patterson pisse dans le chiotte. Il s’appuie contre le mur, sa vue patauge. Il est si fatigué que sa nuque lui fait mal, et ses jambes peinent à le soutenir. Il finit de pisser, enlève sa vieille casquette de base-ball Avrilla, puis fait couler de l’eau pour s’en passer sur le visage. Dans le miroir, il a l’air épuisé, lessivé. Il a l’air de ne pas être loin d’avoir lui aussi besoin d’une dose de crystal meth, et l’idée de pourquoi pas se faire une ligne ou deux juste pour se réveiller lui clignote un instant dans la tête. C’est alors qu’il entend le bruit. Comme une respiration. Respiration ou pas, ça vient de derrière, tout près. Ça vient de la baignoire.

Patterson pose la main sur la crosse du .45 qui dépasse du holster à port caché fixé au creux de sa hanche droite, puis ferme le robinet.

C’est une respiration. Et c’est de plus en plus fort. Ça gronde. Ça grogne, ça racle, c’est comme s’il y avait une sorte de cochon miniature qui courrait comme un fou en se cognant la tête contre les parois de la baignoire.

Patterson approche lentement la main du bord du rideau de douche. Il serre sa prise sur la crosse de son arme et tire le rideau juste assez pour glisser un œil à l’intérieur.

Elle est nue, ligotée avec une fine corde en nylon, une bande de gros ruban adhésif noir collée sur la bouche. Ses yeux bleus implorent Patterson, ses joues sont striées de coulures de mascara noir.

Patterson flageole sur ses jambes, elles menacent de flancher. Il se force à s’agenouiller et libère la fille de son bâillon.

Elle lâche une sorte de croassement.

Patterson ouvre son cran d’arrêt et lui libère les mains. Puis il se penche sur son corps nu, blanc, plat, tout veinulé de bleu, et coupe la corde qui lui lie les chevilles. Elle sanglote, étouffe ses sanglots.

 Je reviens, dit-il. Ne bougez pas.

Elle fait oui de la tête, se masse les poignets.

Patterson se relève, dégaine son .45, épuisé. Il retourne vers le salon, s’arrête sur le seuil de la porte, tenant son pistolet derrière sa cuisse droite.

 Alors, t’as vu ma pute? (Télécommande en main, Chase zappe d’une chaîne à l’autre sur une petite télé fixée au mur.) Elle s’appelle Mel. Mel, je te présente Patterson. Patterson, je te présente Mel. C’est à cause d’elle que je pisse dans ces bouteilles. Dès que j’ouvre la porte, elle pète les plombs. Et moi je peux pas pisser si y a quelqu’un qui regarde, surtout quand la personne en question fait un raffut de merde.

lle est dans la baignoire depuis que tu l’as trouvée avec le biker, c’est ça? demande Patterson.

La main de Chase se glisse sous les coussins du canapé et n’en ressort pas. Le coude de Patterson frémit, mais le .45 reste collé derrière sa cuisse.

 D’où tu connais cette histoire de biker, putain? dit Chase les yeux exorbités, prêts à exploser comme les bouchons des bouteilles de soda sur la table basse.

 Du calme, dit Patterson. Je sais ce que tu m’as dit, c’est tout.

Chase retire sa main des coussins, vide.

 T’as envie de la sauter?

Patterson fait non de la tête.

 Même pas un tout petit peu, dit-il.

 Cinquante dollars. Elle est déjà ligotée, en plus.

 Je ne veux pas la sauter.

 Vingt dollars.

Patterson ne se donne pas la peine de répondre.

Le son de la télé est coupé, les programmes défilent en flashes rapides. Sport, infos, dessins animés. Ça fait longtemps que Patterson n’a pas vu de télé.

 Si tu avais dit oui, je t’aurais buté, dit Chase.

 Je sais, dit Patterson. (Il fait un pas en arrière, met de l’espace entre lui et Chase. Puis brandit son .45.) T’amuse pas à fouiller sous les coussins.

Chase le regarde.

 Qu’est-ce tu fous, putain?

 Je ne peux pas la laisser comme ça.

 Tu peux pas la laisser comme ça? Tu connais pas cette pute.

 Allez, dit Patterson.

 Allez? Où tu veux qu’on aille?

 Là où tu ranges ta corde, dit Patterson. C’est ton tour.

Chase se lève.

 Tu sortiras pas d’ici vivant, sale bâtard de sauveur héroïque de mes deux. (Il passe sa langue sur ses lèvres.) Je vais lui trancher la gorge, à cette pute, et tu me regarderas faire. C’est ça qui va se passer. (Il se lève, s’avance en plastronnant. Arrive dans le couloir.) Toi aussi, t’es qu’une petite pute.

Elle le cueille en pleine face d’un coup de batte de base-ball. Chase titube en arrière, nez écrasé qui pisse le sang. Elle était là derrière le coin, juste assez loin dans le couloir pour qu’ils ne la voient pas. Les paupières folles, Chase fait de grands gestes comme pour chasser une mouche. Elle décoche un swing horizontal à hauteur d’épaules, le fût de la batte fait un bruit sourd en s’écrasant contre sa tempe. Il tombe face contre terre, globes oculaires pulsant sous ses paupières.

Elle se tient au-dessus de lui, batte armée. Toujours nue. Épilation intégrale, petite poitrine, peau flasque sur les os comme un vêtement trop grand. Le genou gauche de Chase tressaille. Tressaille encore. Puis se met à trembler violemment. Elle lui crache au visage, tourne les talons et s’éloigne dans le couloir d’un pas furieux.

Patterson rengaine son .45 et parvient à extraire une cigarette de son paquet. Puis parvient, se servant de ses deux mains pour stabiliser la flamme, à se l’allumer. La jambe de Chase continue à trembler, le sang coule de son nez et de ses oreilles, forme une flaque sous sa tête. Patterson fume sa cigarette, il aimerait plus qu’un peu que la jambe de Chase cesse de bouger.

Elle revient vêtue d’une paire de jeans et d’un T-shirt Steve Earle, le visage nettoyé, la peau maladivement translucide sans maquillage. Elle porte un sac de toile.

 Vous voulez que je vous dépose quelque part? demande Patterson.

 Où vous avez eu cette cigarette?

Patterson lui en offre une. Elle l’allume et son regard devient blanc de plaisir.

 Mon Dieu, ça fait du bien.

 Vous étiez là depuis combien de temps? demande Patterson.

 Un jour. Je sais pas.

Elle fait un pas en avant et donne un coup de pied dans le flanc de Chase. Violemment. Un souffle sort de sa bouche en sifflant:

 Ça ira pour lui.

 Est-ce qu’il y a un biker mort enterré dans le jardin? demande Patterson.

Elle renifle.

 Il a sorti ça d’un de ses trucs de télé à la con. Ça fait six putains de jours qu’il a pas dormi.

 Bon, dit Patterson. Je ne vous dépose pas, alors?

Elle fait non de la tête.

 Je prendrai sa voiture, cet enculé de bâtard.

Patterson ferme la porte derrière lui, doucement. Laisse la fille avec ça.

 

 

 

 

Justin

 

 

Ça serait un mensonge que de dire que c’est pas dur de me remettre à t’écrire. Je t’écris pas du tout quand je suis sur le chantier. Quand je passe douzeheures par jour à grimper aux arbres, j’ai pas besoin de me poser des questions sur ce qui pourrait être une manière correcte de faire avec mes souvenirs. Dès le deuxième jour de boulot, je suis de toute façon trop claqué pour prendre la plume. Et même si j’arrivais à lutter contre le sommeil, je peux pas emmerder mon équipe en laissant une lumière allumée juste pour pouvoir noter ce que je ressens dans un carnet. J’aurais de la chance de pas me retrouver le lendemain avec mon baudrier saboté. Les gars qui travaillent avec moi, ils pleurent pas. Ils boivent, et après ils explosent.

Cette année, j’ai fait ma saison de boulot la plus dure depuis pas mal de temps. Il y a eu un cyclone au Texas au mois d’août, ça a coupé le réseau électrique sur quasiment toute la moitié sud du pays. Ils offraient double salaire pour dégager les lignes, je pouvais pas laisser passer ça, mais c’était horrible comme boulot. Dix-huit heures par jour, avec six heures de pause pour essayer de prendre un peu de sommeil dans le village de tentes qu’ils avaient monté pour nous, sans autres repas chauds que ceux qu’on pouvait se faire sur des feux de camp. Mais je me disais que comme je m’y étais mis tôt j’en aurais peut-être fini en mars. Évidemment, les choses ont pas tourné comme je pensais. Elles tournent jamais comme on pense. Je me suis retrouvé dans le Missouri, dans le Dakota du Sud, en Virginie, et puis après ça je suis descendu en Floride suite à un cyclone de printemps hors normes. Voilà pourquoi on est en mai et je me libère seulement maintenant.

Je suis pas encore prêt pour descendre à la mesa, je préfère te le dire. J’ai besoin de respirer avant de faire cette route-là. Il y a des années où il me faut des semaines avant de pouvoir rentrer. Tirer des étapes de mille cinq cents kilomètres, dormir dans les campings, trouver quoi faire de moi quand y a pas le boulot qui m’empêche de penser à toi. Cette année, j’étais censé aller camper deux semaines dans les Ozarks avec un pote, mais le truc a foiré dans les grandes largeurs. En fait, j’écris tout ça dans la cabine de mon camion à East St. Louis, à environ deux kilomètres de chez lui. J’ai tellement maigri que tu pourrais me transpercer le corps en y pressant ton doigt comme à travers un mouchoir en papier.

Le problème, c’est que le plus dur dans tout ça, c’est sans doute de rouler. Sachant que je devrais rentrer te voir. Sachant que je ne rentre pas. Je sais pas comment ta mère fait, pour vivre encore comme ça dans la maison où tu es mort, pour manger à la table de la cuisine où on te donnait à manger. Je ne peux même plus écouter la musique que j’écoutais à l’époque. Chase a passé toute la saison à se moquer de moi, à cause de ces vieilles cassettes de country qu’il a trouvées dans mon camion. Je lui ai pas dit que c’était juste le seul truc que j’ai pas écouté une seule fois de tout ton vivant.

C’est ça, la route, pour moi. C’est comme si toutes les chansons qu’on écoutait ensemble, toi et moi, défilaient en même temps. Toutes celles que je te chantais pour t’endormir. Ma vieille douleur tripale a disparu, et j’ai plus besoin de me garer sur le bord de la route parce que je tremble trop pour conduire, mais je me sens encore comme si on m’avait entièrement écorché de deux ou trois couches de peau. Je ne prends même plus la peine d’essayer de m’arrêter pour dormir ou manger. Je serre les poings sur le volant et je roule, c’est tout.