Exécutions à Victory

 

1
Ça coince dans les tuyaux

 

 

Le pigeon mort vola dans la nuit, frappa Doggie au visage et retomba sur le sol, où ses griffes rigides raclèrent bruyamment l’asphalte tandis qu’il roulait sur le trottoir vers l’est. Des yeux qui ressemblaient à des huîtres rouges se levèrent pour regarder au fond de la ruelle.

Quatre hommes vêtus de costumes bien taillés soutinrent le regard du clochard, l’observant à travers le nuage de buée créé par leur respiration. Le premier du groupe était un grand type noir, celui qui avait fait voler le pigeon d’un coup de pied comme s’il s’était agi d’un ballon de foot.

— Foutez-moi la paix, dit Doggie, bien installé sur un bon morceau de carton.

Les yeux de l’individu le plus proche brillèrent d’un coup, et les narines béantes de son large nez qui ressemblait à celui d’un taureau émirent un jet de buée. À hauteur de son épaule gauche se tenait un Asiatique très mince dont le visage grêlé semblait ne pas être doté des muscles nécessaires à la produc- tion d’un sourire.

— Où est Sebastian? demanda le buteur, dont le pied gauche produisit un autre cadavre emplumé.

Doggie colla son dos au fond de la ruelle.
— Je connais personne qui s’appelle Sebastian.

— N’importe quoi.

Le grand Noir shoota dans le pigeon. Doggie se cacha le visage dans ses mains et une griffe lui entailla la paume de la main droite. Des plumes se détachèrent et voletèrent en tous sens comme des aiguilles transperçant un tissu.

— À Victory, tout le monde connaît Sebastian.

Une idée se mit à parcourir le contenu humide et furieux du crâne du clochard et arriva à la zone de la pensée.

— Z’êtes flics ?
Personne ne répondit à la question.
— En voilà un autre.
Le grand Noir se tourna vers celui qui avait parlé, un rouquin empâté avec des yeux verts très tristes et des vêtements froissés. Devant son mocassin droit se trouvait un pigeon écartelé, on aurait dit un martyr.

— Beau spécimen, fit le buteur.
— Je fais de mon mieux.
Avec les années, Doggie avait vu beaucoup de pigeons morts dans les rues de Victory.
Le grand Noir enfila des gants sur ses énormes battoirs, se pencha et attrapa l’oiseau mort par la tête.
— T’as faim ? demanda-t-il en contemplant le clochard.

— J’t’emmerde, négro.
Des armes apparurent comme par enchantement dans les mains des deux hommes qui se tenaient derrière l’Asiatique marqué de petite vérole, et le grand Noir s’avança vers Doggie, sans lâcher le cadavre du pigeon. Tout au fond de la ruelle on apercevait une rue sombre, silencieuse.

— Les clodos blancs, c’est les pires, fit remarquer le rouquin tout en examinant une petite peau sur son doigt. J’ai toujours préféré les noirs.

— Moi aussi, approuva l’Asiatique au visage grêlé. Pourquoi, à ton avis ?

— Ben... un Noir qui est SDF, il l’accepte. Il peut faire référence à son histoire et dire : “Ce pays a forcé mon peuple à quitter sa terre, il nous a enchaînés et nous a forcés à travailler. Maintenant, je suis libre et je refuse de travailler. Ce pays a une dette envers moi pour les années de l’esclavage, les putains de places assises dans les bus, et des tas d’autres injustices. Et je vais passer ma vie à me faire rembourser.”

— De la compensation ?

— Exactement. La compensation. Mais un Blanc qui est SDF, c’est différent. Il n’y a pas de compensation. Ses parents pensaient qu’il allait faire des études, et lui aussi. À la fac, peut-être. Alors, il reste vautré dans la rue, à se bourrer la gueule et à se chier dessus, tout en se disant : Comment ça se fait que je me retrouve coincé avec tous ces négros ?

Le grand Noir s’arrêta juste devant Doggie. Suspendu en l’air se trouvait le pigeon mort, avec son ventre gonflé par les gaz émis par la putréfaction. Des plumes hérissées pointaient dans tous les sens.

— Où est Sebastian ?

Le buteur fit un moulinet du poignet et le cadavre se balança comme un pendule.

— Dis-moi, sinon, ça va être “Thanksgiving – le retour”.

Doggie n’aimait pas les Noirs, et ils ne l’aimaient pas. Chaque fois que c’était possible, il s’isolait de ses pairs à la peau noire en se vautrant dans les quartiers de la périphérie de Victory, où il pouvait altérer sa composition chimique intérieure et mendier en paix.

— Où ?
Les yeux du grand Noir étaient petits et impitoyables.

Doggie n’avait pas d’amis, mais il avait une connaissance, un homme qui lui donnait de l’alcool pour livrer des paquets, espionner des gens et jouer les guetteurs. Le nom de ce généreux facilitateur était Sebastian Ramirez, et le clochard n’avait aucune intention de dire quoi que ce soit sur cet admirable hombre à un Noir fraîchement débarqué en costard.

— Je ne sais pas de qui...

Une rotule vint écraser le sternum de Doggie, qui laissa échapper un cri. L’oiseau lui remplit la bouche.

— Menteur, dit le grand Noir.

Le vagabond sentit le goût de la saleté et des plumes, un bec entailla l’avant de son palais. En vain, il tapa sur les énormes mains de son assaillant. Le grand Noir sortit le pigeon. La bouche de Doggie se remplit de sang, qui s’écoula sur son menton en une fine ligne cramoisie qui ressemblait à une langue de serpent. Effrayé, écœuré, Doggie jaugea son tortionnaire.

— La prochaine fois, il ira plus profond.
— Tu devrais le croire, fit observer le rouquin. L’Asiatique au visage grêlé et le quatrième homme regardaient la scène avec ce qui semblait être un intérêt tout à fait éphémère.

Doggie cracha du sang.
— L’est pas là.
— Où est-il allé ?
Le clochard ne pouvait pas prendre le risque de s’aliéner

Sebastian, même si cela impliquait de devoir sucer la tête d’un oiseau mort.

— J’t’emmerde, négro.
— Le voilà qui recommence, commenta le rouquin.

Un haussement d’épaules incurva le dos de l’Asiatique au visage grêlé.

Avec un froncement de sourcils, le grand Noir enfonça un genou dans le sternum de Doggie et appuya de tout son poids. Le vagabond hurla et fut à nouveau réduit au silence par le pigeon. Une bille salée – le globe oculaire gauche de l’oiseau – glissa sur sa langue, et tandis que la pression sur sa poitrine augmentait, une côte qui avait été brisée par un groupe d’adolescents noirs jacassants se brisa pour la troisième fois en quelques années. Il essaya de crier, mais ne put que cracher quelques plumes en gargouillant.

Tout en bâillant, le rouquin regarda l’Asiatique au visage grêlé.

— Quel genre d’accompagnement va bien avec la dinde ?

— Les abattis.
— Je crois qu’il va bientôt nous en faire.
— Pas sur mes chaussures, fit le grand Noir en ressortant l’oiseau.
Doggie tourna la tête et expulsa une bouillie bilieuse de pop-corn au sucre sur l’asphalte.
Le rouquin jeta un coup d’œil à son copain asiatique.
— Me suis toujours demandé qui mangeait de ce truc.

— Le mystère est éclairci.
— La prochaine fois, l’oiseau descend jusqu’au fond, avertit le grand Noir. Où est Sebastian ?
Doggie cracha de la bile aigre et essuya les résidus qui constellaient sa barbe.
— Il est allé à...
Un éclair jaillit.
Le rouquin pivota de quatre-vingt-dix degrés et tomba, la main crispée sur son épaule gauche, tandis qu’un tir résonnait. L’Asiatique au visage grêlé traîna son partenaire blessé derrière une poubelle métallique, et le grand Noir et le quatrième type se plaquèrent contre le mur opposé, en position de tir.

Le silence se répandit dans la ruelle.
Tout en rampant vers une porte cochère, Doggie cria :
— Ils sont quatre! C’est des flics! Y en a deux cachés derrière...
Un éclair blanc fusa. Une balle perfora le larynx du vagabond, et son crâne alla s’écraser contre les vieilles briques. Un froid mordant s’engouffra dans son cou béant, et un batte- ment de cœur plus tard, le trottoir s’écrasa contre son visage. Les coups de feu crépitèrent autour de lui, de moins en moins fort, jusqu’à ce que l’échange ne fasse pas plus de bruit qu’un jeu de cartes qu’on bat avant une partie de poker.

— Je me demande s’il réalise combien il y a de Noirs en Enfer, demanda quelqu’un au fond d’une ruelle qui était maintenant loin, très loin.

Doggie imagina des Noirs gloussants affublés de cornes, d’yeux rouges, de dents pointues, de pantalons baggy et de grosses radios. C’était cette version de l’Enfer qui se trouvait dans sa tête lorsque son cœur cessa de battre.

— Il avait l’air d’un athée.

Un tir de fusil éclata, et le grand Noir qui shootait dans les pigeons poussa un hurlement.

 

 

2

Oublieux de l’oubli

 

On était en décembre, mais le soleil chaud qui régnait dans le ciel au-dessus de l’ouest de l’Arizona ne tenait aucun compte du calendrier. Les yeux plissés, W. Robert Fellburn par- courut des yeux le site du commissariat de police et colla la flasque qu’il tenait à la main droite contre ses lèvres. Puis il jeta le reste du liquide chaud, laissa tomber le contenant et se mit en marche à pas lourds, traînant son ombre derrière lui sur les lignes presque effacées du parking.

Sa paume se posa sur le panneau en verre d’une porte tam- bour, et là, il vit un homme d’affaires de quarante-sept ans qui avait les yeux bouffis, des cheveux blonds clairsemés et un costume bleu marine froissé avec des auréoles foncées autour des aisselles. Les yeux rivés sur son reflet contrarié, Robert arrangea les mèches rebelles sur le dessus de sa tête et ajusta sa cravate. Ces gestes, il les effectuait par habitude, machinalement, comme s’il était un four autonettoyant.

Une jolie femme surgit dans son esprit, et Robert écrasa sa main sur son visage pâle et triste.

La porte tambour tourna, propulsant l’homme d’affaires dans le hall d’accueil du commissariat de police, où une odeur – soit du désinfectant, soit de la limonade – lui remplit les narines. Actionnant ses jambes de marionnette, il avança sur le lino en direction du comptoir où se tenait un jeune homme d’origine hispanique qui portait un uniforme de policier et une moustache qui ressemblait à un sourcil.

— Êtes-vous ivre ?

— Non, répondit Robert. On m’a dit de me présenter et de m’adresser à... (Il regarda le nom qu’il avait écrit sur sa manchette gauche au marqueur permanent noir.)... à l’ins- pecteur Jules Bettinger.

— Quel est votre nom ?

— W. Robert Fellburn.

— Attendez ici.
— OK.

Le réceptionniste composa un numéro, parla à voix basse dans le combiné, reposa l’écouteur sur son socle, leva les yeux et planta son index dans l’air.

— Là-bas.
Robert contempla le doigt tendu.
— Regardez dans la direction que je vous montre. L’homme d’affaires traça la ligne invisible qui allait du

doigt de l’Hispanique à une corbeille à papier voisine.

— Je ne comprends pas.
— Prenez-la et emportez-la avec vous.
— Pourquoi?

— Au cas où votre petit déjeuner déciderait de partir en balade.

Au lieu de contredire cette reconnaissance brutale de son état, Robert alla jusqu’à l’endroit et ramassa le récipient. L’Hispanique lui indiqua ensuite le couloir parallèle à la façade du bâtiment, et l’homme d’affaires amorça son voyage sur le linoléum, sans lâcher la corbeille. Dans son esprit, il voyait le visage de la jolie femme, dont les yeux retenaient le temps.

— Monsieur Fellburn ?

L’homme d’affaires leva les yeux. Debout sur le seuil de la porte qui donnait sur la salle principale du commissariat, se tenait un homme noir et mince vêtu d’un costume vert olive et qui devait mesurer un peu moins d’un mètre quatre- vingts. L’homme avait le front haut, des yeux endormis et une peau d’une couleur extrêmement noire, qui absorbait la lumière.

— Vous êtes Bettinger ?

— L’inspecteur Bettinger. (Le policier fit signe au visiteur.) Par ici.

— Est-ce qu’il faut que j’apporte ça ?
Robert brandit la corbeille.
— Ça vaut mieux.
Ensemble les deux hommes descendirent l’allée centrale entre les bureaux, les agents, les analystes, les tasses de café fumant et les écrans d’ordinateurs. Deux hommes jouaient aux échecs avec des pièces déclinant des personnages canins, et pour une raison obscure, la vue des chiens couronnés troubla Robert.

Le coin d’un bureau s’enfonça brusquement dans sa hanche, le faisant dévier de sa trajectoire.

— Restez concentré, fit remarquer Bettinger.
L’homme d’affaires hocha la tête.
Devant eux se trouvait une cloison en contreplaqué percée de huit portes marron, qui toutes étaient ornées d’une plaque bleu-vert. L’inspecteur indiqua l’extrémité droite et suivit son visiteur dans la pièce indiquée. Le soleil matinal envahissait le bureau, vrillant le cerveau de Robert comme des doigts d’enfants.

Bettinger referma la porte.

— Asseyez-vous.

L’homme d’affaires s’assit sur un petit canapé, posa la corbeille à papier à côté de ses mocassins à six cents dollars et leva les yeux.

— Ils disent que c’est à vous que je suis censé parler. C’est vous qui vous occupez des personnes disparues.

L’inspecteur s’installa à la table et tira un crayon gris d’un pot en céramique décoré sur le flanc d’un soleil souriant.

— Comment s’appelle-t-elle ?
— Traci Johnson.
Le croc de graphite fit quatre mouvements.
— Avec un i ou un y ?
— Un i.
Bettinger traça une ligne, lui ajouta un point et continua à écrire.
Robert se souvint de cette manière qu’avait Traci de dessiner un rond chaque fois qu’elle signait son nom, comme si elle avait dix ans. Quelle affectation charmante.

— Quand l’avez-vous vue pour la dernière fois ? L’homme d’affaires se crispa.
— On m’a dit que je n’étais pas obligé d’attendre quarante-huit heures.
— Il n’y a pas de règle.
— Pas hier, le soir précédent. Aux environs de minuit.

Bettinger écrivit : samedi 6, minuit.
— Vous ne mettez pas ça dans un ordinateur ?
— Un agent fait ça par la suite.
— Oh.
— Est-ce que Traci est noire ?
— Afro-américaine, oui.
— Son âge exact ? Vingt ?

Robert contempla le visage noir carré de Bettinger, qui était un masque insondable.

— Je vous demande pardon ?
— Son âge exact ?
— Vingt-deux, admit l’homme d’affaires.
— Comment décririez-vous votre relation avec cette femme ?
Envahissant l’esprit de Robert, le corps nu, couleur caramel, de Traci, allongé sur un lit tendu de soie marron, ses fesses rebondies, ses cuisses et ses seins dans les lueurs chaudes d’une rangée de bougies qui diffusaient un parfum d’Orient. Une étincelle brillait dans les yeux de la femme au regard magnétique et sur les innombrables facettes du diamant qui ornait sa main gauche.

— Nous sommes fiancés.
— Elle vit avec vous ?
— La plupart du temps.
— Avez-vous remarque ́quelquechose d’inhabituel samedi? Le cœur de Robert se mit à battre la chamade tandis qu’il rassemblait ses souvenirs de la soirée.
— Elle avait peur – son frère avait des ennuis et... et elle avait besoin d’aide. Elle ne voulait pas me demander mais... Sa gorge se serra, devint toute sèche.
— Comment s’appelle-t-il ?
— Larry.

Bettinger prit des notes.
— Quel genre d’ennuis Larry avait-il ?
— Il devait de l’argent à des gens, beaucoup d’argent. Il avait un souci d’addiction au jeu.
— Était-ce la première fois que Traci vous demandait de sortir son frère du pétrin ?

— Non. (Robert regarda ses mains.) C’était déjà arrivé.

— Combien de fois ?
— Trois fois, je crois. (L’homme d’affaires laissa échapper un soupir tremblant.) Elle pensait qu’il avait arrêté de jouer après la dernière fois, il l’avait promis, il avait juré que c’était le cas, mais... bref... il n’avait pas arrêté.

Bettinger rangea son crayon dans la tasse à café. Robert en fut troublé.
— Vous ne prenez plus de notes ?
— Combien ?

— Pardon ?
— Combien d’argent lui avez-vous donné samedi ?
— Soixante-quinze. (L’homme d’affaires s’éclaircit la voix.) Soixante-quinze mille.
— Et les deux autres fois, les sommes étaient moins importantes, entre deux et cinq mille.
Cette phrase n’avait rien d’une question, mais Robert fit malgré tout un signe de tête affirmatif. Une impression affreuse se répandit dans son estomac, dans les moindres recoins de ses entrailles. Il pensa à son ex-femme, à ses deux enfants, à la maison qu’ils partageaient tous dans le bonheur avant sa rencontre avec Traci à la soirée VIP en mars dernier.

— Les gars  à qui son frère devait de l’argent appartenaient à la mafia, dit l’homme d’affaires. Elle m’a dit que... qu’ils le tueraient, qu’ils s’en prendraient peut-être à elle, lui lacére- raient le visage si...

— Vous voulez quelque chose au distributeur automatique ? demanda Bettinger en se levant. J’ai un faible pour les gâteaux à la cannelle mais on m’a dit...

— Hé ! C’est une affaire sérieuse !

— Non, pas du tout. Et si vous criez encore une fois, notre conversation est terminée.

— Je suis... désolé. (La voix de Robert était ténue, distante.) C’est ma fiancée.

— Une fois que j’aurai été chercher mes gâteaux, je vous sortirai des classeurs de photos et vous les regarderez. On verra si vous arrivez à l’identifier.

— Quel genre de photos ?
— Des prostituées.
L’homme d’affaires fourra sa tête dans la corbeille à papier et le contenu mousseux de ses entrailles se déversa au fond du récipient. Son tube digestif était agité de convulsions similaires à des orgasmes.

— Merci d’avoir pris cette précaution, fit remarquer Bettinger. Vous voulez revenir un autre jour ?

La tête dégouttant dans la corbeille, Robert ne répondit rien.

— Laissez-moi vous apprendre deux ou trois petites choses, monsieur Fellburn, dit l’inspecteur. Traci a probablement quitté la ville à l’heure qu’il est. Elle a l’argent que vous lui avez donné – spontanément –, ce qui n’est pas le genre de chose qui déclenche une chasse à l’homme au niveau national. Et si par hasard nous arrivions à mettre la main sur elle, l’affaire serait jugée et vous seriez dans l’obligation d’expliquer à un juge, peut-être à un jury, comment vous vous êtes fait balader comme une jolie petite voiturette de golf par une pute noire qui a la moitié de votre âge.

Robert fut effaré à l’idée de provoquer encore plus d’embarras pour son ex-femme et ses enfants.

— Traci est belle ?
Dans la poubelle, l’homme d’affaires hocha la tête.

— Et ça, c’est la touche glamour cheap – le prédateur blanc et riche approchant la cinquantaine, et une jolie jeune fille noire. Je ne crois pas que soixante-quinze bâtons et une bague en diamants vaillent la peine de monter sur scène pour jouer ce genre de pièce.

Robert leva la tête et s’essuya la bouche tandis que Bettinger traversait le bureau.

— Vous pensiez vraiment que vous alliez épouser Traci avec un i ?

L’homme d’affaires s’éclaircit la voix.

— Nous sommes des gens très différents... mais ça pouvait arriver. Ça arrive tout le temps, des choses comme ça.

— Pas vraiment, vraiment pas.

Un silence pesant remplit la pièce et l’inspecteur ouvrit la porte.

— On a fini?
Robert hocha sa tête pathétique.
— Prenez la corbeille. (Bettinger lui fit signe de sortir.)Et cessez d’être aussi bêtement abruti.
Achevé, l’homme d’affaires se leva du canapé, franchit la porte, traversa la salle principale. Il n’était plus qu’un célibataire de quarante-sept ans qui avait perdu sa famille, son argent et sa dignité non pas à cause d’une jeune et belle prostituée, mais à cause de ses propres faiblesses, de son ingratitude, de sa lubricité et de son incroyable capacité à se raconter des histoires. Robert s’imagina debout devant un prêtre, les yeux rivés sur ceux de Traci, en train d’échanger leurs vœux, et en un instant, il sut qu’il était un idiot trompé et ridicule, en rien différent d’une des pièces du jeu d’échecs qu’il avait vu sur le bureau du policier – le chien qui portait une couronne sur sa tête et pensait qu’il était le roi.

Heureusement, l’homme d’affaires savait comment mettre un terme à son humiliation. Résolu, il s’approcha du comptoir de l’accueil, retourna brusquement la corbeille à papier sur la tête du réceptionniste et attrapa le semi-automatique du gars. Un cri d’avertissement résonna à l’intérieur de la corbeille lorsque l’agent tomba à la renverse, aveuglé par le vomi.

W. Robert Fellburn mit le canon d’acier dans sa bouche, ôta la sécurité et appuya sur la détente jusqu’à ce que sa honte s’éparpille en amas gris et rouges sur le plafond.