Lucy in the sky

Lui tenir ouverte la portière de son camion, c’était ma mission, je restais là à attendre que Maman et lui aient ter­miné. L’hiver, il faisait toujours noir, on n’avait que la lumière des phares, l’ultime effort de l’ampoule du porche sur le point de rendre l’âme, le gaz d’échappement comme une brume épaisse en volutes autour de nous. À présent, c’était l’été, l’air était lourd et sentait la verdure, le soleil était presque à la verticale des Highwoods, le ciel en était tout blanchi, mais Papa n’était toujours pas parti.

Quand ils se faufilèrent enfin hors de la maison, j’étais encore suspendue à sa portière comme un genre de décoration. Même si Maman riait, appuyée à lui, ses jambes comme des éclairs meur­triers à travers la fente de sa jupe courte, Papa me regar­dait, son habituel sourire signifiant “Qu’est-ce qui va bien pouvoir nous tomber dessus après ça ?” disparu. Il sou­riait à peine, l’air presque triste, et je sus que Maman avait cafté.

Il se détacha d’elle, et je vis qu’elle plissait les yeux, tournée vers les montagnes, soudain intéressée par l’avancement de la journée.

— Salut, Luce, dit Papa en se penchant pour être à ma hauteur.

Je laissai la main sur sa portière et regardai en direction des montagnes, comme Maman.

Il me caressa les joues avec son pouce et son index, s’arrêta à mon menton et fit doucement revenir mon visage vers lui.

— Pourquoi tu fais la tête ?

Je levai les yeux au ciel.

Il lâcha mon menton pour ébouriffer ma coupe bidasse, les cheveux fraîchement coupés se hérissant, raides sous sa main.

— Mame dit que tu voudrais que je reste.

Je fusillai Maman du regard.

Papa me reprit la tête pour m’obliger à lui faire face.

— C’est mon métier, Luce.

— De partir ?

Il hocha la tête.

— Des fois. Il faut bien gagner ses épinards, non ? Mais chaque fois que je pars, qu’est-ce que ça signifie ? (Il attendit, mais je refusai de parler.) Ça signifie que je reviens, non ? Ça signi­fie qu’on peut se faire nos super-moments en famille.

Nos virées sur le motif du “qu’est-ce qu’on est bien tous ensemble”.

— On pourrait se faire ça tous les jours si tu restais, dis-je.

Papa se redressa, fouilla dans sa poche et en tira une poignée de monnaie. Il fit le tri des pièces jaunes dans sa paume, en écartant quelques-unes ternies, jusqu’à ce qu’il en trouve une toute neuve, luisante comme, euh, un sou neuf.

— Tu vois ça ? dit-il en lançant la pièce en l’air d’une piche­nette. Ça c’est nous, toujours neuf, toujours frais, toujours fun.

Il rattrapa la pièce et me la tendit.

— Les autres, poursuivit-il en fouillant dans la masse bigarrée des vétérans de cuivre, ils ne vont jamais nulle part, ils se contentent de rester ensemble tout le temps. (Il les plaça contre mon oreille.) Tu les entends ? Ils bâillent, ils ronflent, ça fait des années qu’ils n’ont rien de nouveau à se raconter.

Je lui pris la pièce brillante.

— Garde-la, dit-il. Enferme-la dans ton tiroir secret. Tu verras ce qui se passe.

— Toi, personne ne t’enferme, marmonnai-je.

— Oh oh, ricana-t-il en m’ébouriffant à nouveau le sommet du crâne. Mais c’est qu’elle a inventé l’eau chaude, notre fille, Mame.

Je ne pus m’empêcher de sourire.

— Tu vas au Canada, et j’ai juste droit à une pièce minable ?

Il ouvrit son portefeuille et le secoua. Deux billets d’un dollar en sortirent et chutèrent gracieusement. Je les ramassai. Il partait pour plusieurs mois, il allait parcourir des centaines, des milliers de kilomètres, pour aller dans un endroit que per­sonne n’étudierait jamais dans aucun cours de géographie, et il avait deux dollars.

— Tu nous en as fait une artiste du hold-up, Mame, dit-il. Vous devriez vous attaquer aux diligences et aux banques, toutes les deux.

Alors que j’examinais les billets usés, Papa se jeta sur moi, me prit sous son bras et m’étreignit avec la force du désespoir.

— Ne tirez pas ! hurla-t-il, ou c’est la gamine qui y passe !

— Chuck, dit Maman.

Rien qu’à sa manière de prononcer son prénom, j’entendais que j’étais désormais trop grande pour qu’il me balance comme ça. Elle est aussi grande que moi, bon sang. Elle a autant de formes qu’un serpent, mais quand même.

Papa marcha jusqu’au côté passager du camion, ouvrit grand la portière derrière son dos et se retourna pour me jeter à l’inté­rieur. J’allais permettre au criminel de s’évader.

Je durcis mon corps pour en faire une torpille, les bras plaqués contre les côtés, les jambes fusionnant en une queue de sirène, sans rien qui dépassait et qui aurait pu me retenir à l’extérieur. Jamais de ma vie je n’avais été aussi excitée que durant cette seconde où je crus qu’il allait m’emmener.

Mais au dernier instant possible, Papa me redressa et m’éloigna.

— C’est un piège ! cria-t-il. Elle transporte une bombe ! Tu croyais m’avoir, pas vrai ?

Il fonça vers Maman et, sans un mot d’avertissement, me jeta sur elle en hurlant :

— Il faudra te lever de bonne heure pour me rouler dans la farine !

Maman, que personne ne qualifierait de forte, même dans ses plus mauvais jours, n’eut d’autre choix que de me saisir au vol. Elle recula en titubant, lâchant à nouveau un “Chuck !”.

Il était déjà là pour nous rattraper, nous envelopper dans ses bras, nous empêcher de percuter le sol. Il nous agita d’avant en arrière, comme quand nous dansions au ralenti dans le salon. Il avait le souffle court, et je sentis son haleine chaude et humide me chatouiller le sommet du crâne lorsqu’il dit :

— Ce que tu dois te rappeler, Luce, ce sont les retours. C’est tout ce qui compte. Le départ, ce n’est rien. Le temps que je passe loin d’ici, ce n’est rien. Rappelle-toi seulement les retours à la maison.

On aurait dit un hypnotiseur. Un magicien plein d’espoir.

Je me débattis, aplatie comme une crêpe entre eux deux. Il était loin d’en savoir autant qu’il croyait. Il devait partir, voir le vaste monde, des endroits dont nous pouvions seulement rêver. Pendant qu’il se promenait dans la géographie, nous restions là, toujours les mêmes. À attendre.

— Il faut que je prenne la piste, dit-il en nous relâchant avant une ultime étreinte étouffante. Que je la prenne avant qu’elle ne me prenne.

Puis il nous libéra. Il me pinça le menton.

— Souviens-toi, Luce. Tu dois toujours frapper la première.

Il empoigna les joues de Maman comme Pépé le Putois quand il embrasse Pénélope la Chatte et il tendit la bouche pour un gros bisou. Ils restèrent ainsi une seconde, comme dans les dessins animés, puis ils se détendirent, collés l’un à l’autre, et se mirent à se rouler des pelles. En pleine rue. Papa et Maman étaient les seuls parents au monde qui se bécotaient comme ça. C’était dégueulasse, mais c’était marrant à regarder.

Je me glissai contre Papa et je fourrai les deux dollars dans sa poche arrière. Toujours retenu par le baiser-aspirateur de Maman, il me frotta le sommet du crâne. Puis il s’éloigna de nous deux et sauta dans son camion. Il alluma le moteur et appuya deux ou trois fois sur l’accélérateur. Il passa le bras à la fenêtre, mais pas la tête, et partit sans regarder en arrière.

— À  plus tard, Balthazar ! hurla-t-il.

Je le poursuivis jusqu’au milieu de la rue, il me voyait dans son rétroviseur et roulait juste assez vite pour que je sois toujours à cinquante centimètres du pare-chocs alors que je courais de toutes mes forces.

—  À la prochaine, Germaine !

— Arrivée d’air chaud !

— Sayonara, bon débarras !

Il remonta son avant-bras à quatre-vingt-dix degrés, mettant son clignotant droit à l’instant où il tournait à gauche au coin de la rue, en direction de l’autoroute. Les deux vieux billets d’un dollar s’envolèrent, puis il accéléra, klaxonna, agita la main et disparut, me laissant à bout de souffle. Me laissant derrière lui.

Je restai plantée au milieu de la chaussée, les mains sur les genoux, l’air entrant dans mes poumons et en ressortant avec un bruit râpeux, jusqu’à ce que j’entende Maman m’appeler depuis notre jardin.

— Lucy, bouge-toi de là, tu bloques la circulation.

Une voiture était à l’arrêt devant moi, le Dr Ivers faisait sa tournée à une heure anormalement matinale, Dieu sait pour­quoi. Je ramassai l’argent de Papa, puis m’écartai. Le Dr Ivers sourit, me fit signe et s’éloigna lui aussi.

Je me retournai et marchai lentement vers Maman.

— Dans cette famille, c’est toi qui bloques la circulation, marmonnai-je quand je fus assez près pour ne pas avoir à crier.

Je ne pouvais pas croire qu’elle lui ait répété ce que j’avais dit. En infraction à notre règle tacite numéro un.

Elle posa le bras sur mes épaules.

— Tu nous vois un peu, toutes les deux ? Sur notre trente et un, sans nulle part où aller.

Je portais un sweat-shirt gris uni dont on avait coupé les manches. Un jean. Des baskets.

Elle me serra doucement dans ses bras.

— On va faire un tour en ville, toi et moi. Une grande virée.

Elle s’engagea dans l’allée aux dalles cassées qui menait à notre vieux garage étroit, puis se pencha en grognant lorsqu’elle dut se baisser pour remonter la porte. Plaquées aux murs, nous longeâmes les côtés de la Corvair d’un bleu terni par le soleil que Papa nous avait dégotée (“Épelle ce nom, c’est presque une Corvette !”).

Maman s’encastra à l’intérieur, et quand j’en eus fait autant de mon côté, elle avait déjà baissé son pare-soleil et s’admirait dans le miroir qu’elle y avait fixé avec des pinces à linge. Elle fit claquer ses lèvres, la bouche en cul-de-poule, puis renonça et plongea la main dans son sac pour en extraire son rouge à lèvres. Tandis qu’elle l’appliquait d’une main experte, j’imitai ses contorsions avec mes lèvres.

— Il n’y a pas l’ombre d’un doute, dit-elle, cet homme embrasse comme une ventouse.

— On va où, Maman ? demandai-je.

Une grande virée ? On habitait à Great Falls, Montana, ce que Maman appelait le dernier bastion des années 1950. Il n’était pas tout à fait 6 heures du matin.

— Tracy’s, peut-être, dit Maman. Ils ouvrent 24 heures sur 24.

C’était un restaurant minuscule avec un juke-box nickelé sur chaque table. Les serveuses portaient des chapeaux en papier et fumaient des cigarettes qu’elles laissaient allumées sur le comptoir avant de vous apporter vos plats.

— On devrait peut-être s’habiller mieux, dis-je.

Maman sourit.

— Des cochons pour les perles, dit-elle.

Elle sortit en marche arrière du garage obscur, en veillant à ne pas casser le rétroviseur une fois de plus.

— Commande tout ce que tu voudras, s’exclama-t-elle en agitant les bras. Absolument tout.

Puis, comme en aparté, elle ajouta dans un murmure :

— Tu as son argent, non ?

— Jusqu’au dernier enzyme, répondis-je.

Toutes les deux, nous jouions déjà les doublures de Papa, proférant tous les jeux de mots qu’il aurait faits s’il avait été là.

— Je l’ai épouillé de tout ce qu’il avait.

 

2

Chez Tracy’s, Maman poussa la porte pour moi, m’invitant à entrer avec un geste théâtral de tout le bras. Je savais sans la regar­­­der qu’elle faisait son numéro de froncement de nez, faisant le geste de repousser la fumée jusqu’à ce qu’elle soit sûre que tous les clients et toutes les serveuses l’aient vue. Je courus vers une table, gênée comme un mouton fraîchement tondu.

La semaine dernière, le premier matin après le retour de Papa, je lui avais raconté, assise sur ses genoux, tout ce qui s’était passé depuis son départ. Nous attendions tous les deux Maman, et il s’était mis à me caresser les cheveux, dérangeant les quelques centimètres que j’avais réussi à laisser pousser depuis son dernier séjour avec nous. Comme toujours, je m’étais mise à parler plus vite, pour essayer de le retenir, mais quand j’avais dû choisir entre reprendre ma respiration et m’asphyxier, il avait dit :

— Luce, tu commences à avoir l’air d’un teckel à poil long. Ça te tombe dans les yeux, non ?

— Ju viens juste d’arriver, Papa !

Maman était arrivée, et je l’avais vue lui adresser un clin d’œil tandis qu’il faisait le geste de me retailler les cheveux, ses doigts en guise de ciseaux.

— Où est le hors-bord, Mame ?

C’est ainsi qu’il appelait la tondeuse électrique, avec sa proue dentée qui maintenait ma coupe à une longueur régulière de cinq millimètres. Comme si, en réussissant à me raser le crâne d’assez près, il parviendrait à supprimer le jambage de mon second chromosome X pour le réduire à un Y. Garçon manqué. J’avais passé toute mon enfance à ressembler à l’unique photo de lui enfant qu’il possédait, un visage perdu au milieu d’une armée d’enfants tondus, une équipe de quelque chose, un troupeau de réfugiés, il n’avait jamais précisé.

Quand il me coupait les cheveux, il appelait ça faire du ski nau­tique, il faisait le clown en bondissant par-dessus mes oreilles, il prenait des virages autour de mon crâne, tout en imi­tant le bruit d’un canot à moteur. Parfois je ne pouvais m’empêcher de glousser, même si c’était ma tête, mes cheveux.

Chez Tracy’s, je m’assis donc en rentrant la tête dans les épaules, les yeux baissés, comme réfugiée loin de ma propre image – une silhouette qu’on voit à travers des barbelés – et je me mis à tripoter le bouton du juke-box, parcourant la sélection de chan­sons dans le cli­quetis des pages métalliques. Maman s’en prendrait bientôt à moi pour avoir pleurniché lors du départ de Papa, et j’imaginais que si je trou­vais la bonne musique, ça la ferait fredonner un air, ça remettrait le sermon à plus tard.

Quand Maman s’attabla en face de moi, elle posa une poignée de pièces de monnaie.

— Choisis la chanson que tu voudras, ma puce, du moment que ça ne parle pas d’adieux ou d’autoroutes solitaires. Tout, sauf des couinements nostalgiques.

Après avoir lu le titre de chaque vieille rengaine, je dus reconnaître :

— J’ai l’impression qu’il n’y a pas grand-chose d’autre, Maman. Que des chansons d’amour tristes.

— L’amour triste, soupira Maman. On dirait un truc que ton père pourrait dire. Ils n’ont pas changé les chansons depuis l’époque où j’avais ton âge. (Parcourant elle-même les titres, elle commenta :) Ils vont être rudement surpris le jour où ils entendront les Beatles, dans ce patelin.

— Le leur dis pas que la moitié d’entre eux sont déjà morts, ajouta-t-elle avant que la serveuse arrive.

— Morts ? Qui ?

— Les Beatles. Café, s’il vous plaît, lança-t-elle à l’adresse de la serveuse.

— Deux, ajoutai-je.

La serveuse lorgna vers moi. J’avais quatorze ans, mais je mesurais un mètre soixante-quinze, j’étais squelettique et je venais d’être tondue, alors elle dut croire que j’avais un genre de maladie et que je ne passerais pas l’hiver.

— C’est ma sœur, lâcha ma mère.

La serveuse partit chercher le café en murmurant “Sa sœur, mon cul” assez bas pour que nous puissions faire comme si nous n’étions pas censées l’entendre. Quand elle revint, elle jeta bruyamment deux lourdes tasses blanches sur la table et les remplit avec sa cruche en verre.

— Du lait et du sucre, aussi, ma petite. Plein. Et du vrai lait, s’il vous plaît. Pas du sabot de cheval en poudre ou je ne sais quoi.

La serveuse regarda Maman d’un drôle d’air, la lèvre à moitié retroussée. Elle devait avoir le double de son âge et était moche comme un clou. Elle n’avait sûrement aucune envie que quelqu’un comme Maman l’appelle “ma petite”.

Lorsqu’elle posa sur notre table un minuscule pot à lait en inox, l’acier terni par le givre, Maman lui fit un clin d’œil.

— Merci, dit-elle en poussant le pot vers moi. Ça fait trente ans qu’on essaye de maintenir son apport en calories. Sans ça (Maman claqua des doigts), pouf ! Elle aurait disparu sous nos yeux.

— Comme mes cheveux, murmurai-je.

La serveuse m’examina. Personne n’aurait pu me prendre pour autre chose qu’une gamine maigrelette.

Au moment où elle allait s’éloigner, Maman haussa la voix.

— J’aimerais avoir un œuf, sur le plat, pas trop cuit mais pas baveux. Que le blanc ne soit pas marron sur les bords. Et un toast, s’il vous plaît, sans beurre.

La serveuse se retourna :

— Et votre sœur ?

— Une pile de toasts, répondis-je.

— Avec beaucoup de sirop d’érable, ajouta Maman.

Dès que la serveuse eut tourné les talons, j’avalai mon eau et vidai les trois quarts de mon café dans le verre, après quoi je remplis ma tasse de lait. Maman fit semblant de se voiler la face et me tendit le sucre. Je plaçai le bec verseur au-dessus de la tasse jusqu’à ce que le mélange menace de déborder. Maman ferma les yeux et se mit un doigt dans la gorge. Elle appelait mon rituel “faire de la crème glacée”.

Quand j’eus terminé, Maman me tendit sa tasse, contre laquelle je fis tinter la mienne, non sans répandre un peu de son contenu.

— C’est reparti pour notre tête-à-tête, chérie, dit Maman.

Elle prit une gorgée de café, fit une grimace et reposa sa tasse, l’entourant de ses mains. Puis elle me regarda d’un air très sérieux ; le traité de paix était sur le point d’être rompu.

— Tu commences à en avoir marre de son numéro de disparition, pas vrai ?

Hier, dans l’une de ces rares secondes où ils se trouvaient à plus de cinquante centimètres l’un de l’autre, quand Papa était dans la salle de bain ou quelque part, j’avais été assez stupide pour dire : “Je déteste quand il s’en va, Maman. Pourquoi il ne se trouve pas un vrai métier ? Un où il pourrait travailler ici ?”

Elle était aussitôt allée tout lui répéter. Notre conversation privée.

Et encore maintenant, je ne pouvais m’empêcher de revenir là-dessus, comme sur une cicatrice qu’on gratte malgré soi.

— Eh bien, pourquoi c’est si impossible qu’il reste ?

Elle me dévisagea comme si nous n’avions jamais été pré­sentées, mais je secouai la tête, je ne voulais pas jouer à ce jeu-là.

— Je sais que tu détestes ça, toi aussi. Pourquoi il ne peut pas être comme tous les autres pères ?

Maman me fixa si longuement que je fus obligé de détourner les yeux.

— C’est ça que tu veux ? Que Chuck soit comme tous les autres pères ?

— Euh… non.

— Il est bûcheron, Lucy. Comment voudrais-tu qu’il reste à Great Falls ? On ne peut pas dire que ça grouille d’arbres à abattre, ici.

— Mais…

— Tu sais à quel point c’est dur pour lui ? De nous quitter ? Tu t’es déjà posé la question ? (Elle secoua la tête.) Après tout ce qu’il a fait, il fallait que tu lui fasses une scène, c’était plus fort que toi ?

— C’est pas moi, Maman. Moi, je lui ai rien dit. C’est pas moi, le corbeau, ici.

Elle me brandit son poing sous le nez.

— Continue comme ça, sœurette, et tu vas regretter de ne pas avoir d’ailes.

Puis elle ouvrit la main et soupira, se pencha pour me frotter le sommet du crâne, sentir mes cheveux se hérisser.

— Il fait ce qu’il a à faire, Lucy. S’il existait un État plus pauvre que le Montana, j’imagine qu’on y habiterait. Il suit les arbres, c’est tout.

Il suivait les arbres. Sacrément difficiles à rattraper à la course, les arbres. Papa tout craché.

— Pour mettre du beurre dans la marmite.

— Gagner ses épinards.

— Faire bouillir sa croûte.

— S’en mettre plein les manches.

On aurait pu continuer pendant des heures.