Un parfum de jitterbug

Le problème spécifique des hommes a été, de temps immémorial, ce besoin de spiritualiser la vie, de l’élever jusqu’à un plan immortel particulier, au-delà des cycles de vie et de mort qui caractérisent tous les autres organismes.

Ernest Becker

 

 

L’histoire de la civilisation n’est autre que l’histoire de l’émancipation des hommes d’une vie qui était dure, bestiale et courte. Chaque étape de cette ascension vers un mode d’existence plus raffiné a été accompagnée d’une avancée équivalente dans l’art du parfum.

Eric Maple

 

 

Rager et s’enrager contre la mort de la lumière.

Dylan Thomas

 

 

(Et) toujours sentir aussi bon que possible.

Lynda Harry

 

Plat du jour

 

La betterave est le plus profond de tous les légumes. Le radis, convenons-en, est plus fiévreux, mais le feu du radis est un feu froid, ce n’est pas le feu de la passion, c’est celui du mécon--tentement. Les tomates ne manquent pas de vigueur ; toutefois, il court en elles une veine de frivolité. Les betteraves, elles, sont terriblement sérieuses.

Les peuples slaves doivent leurs caractéristiques physiques aux pommes de terre, leur inquiétude sourde aux radis, et leur sérieux aux betteraves.

La betterave, légume mélancolique par excellence, est le plus disposé à souffrir. Essayez donc de faire couler du sang en pressant un navet

La betterave, c’est l’assassin qui retourne sur les lieux de son crime. La betterave, c’est ce qui arrive lorsque la cerise finit avec la carotte. La betterave, c’est l’ancienne ancêtre de la lune d’automne, barbue, enterrée, presque fossilisée, les voiles vert foncé du bateau lunaire échoué, cousues de veines où coule un plasma primitif ; la ficelle du cerf-volant qui reliait autre-fois la Lune à la Terre ; barbe boueuse, désormais, forant désespérément le sol à la recherche de rubis.

La betterave était le légume préféré de Raspoutine. Ça se voyait dans ses yeux.

En Europe, on cultive beaucoup une grosse betterave appe-lée bette-rave fourragère. Peut-être que c’est cette betterave four-ragère que l’on voit chez Raspoutine. À n’en pas douter, il y a de la betterave fourragère dans la musique de Wagner, même si c’est le nom d’un autre compositeur qui commence par B-e-t-, pardon, B-e-e-t…

Bien sûr, il y a des betteraves blanches, desquelles suinte du jus sucré et non du sang, mais celle qui nous intéresse, c’est la betterave rouge ; la variété qui s’empourpre et enfle comme une hémorroïde, une hémorroïde contre laquelle il n’existe aucun remède.

(En fait, il y a bien un remède : demandez à un potier de vous faire un anus en céramique – et quand vous ne serez pas assis dessus, vous pourrez toujours l’utiliser comme bol pour déguster votre bortsch.)

Un vieux proverbe ukrainien nous met en garde : “Une histoire qui commence avec une betterave finit toujours avec le diable.”

Voilà un risque qu’il nous faut prendre.

 

 

Seattle

Priscilla vivait dans un studio. On appelait ça un “studio” parce que l’art est censé donner du prestige et que les pro-prié-taires ont un intérêt personnel à nous faire croire que les artistes préfèrent dormir dans leur atelier. Les vrais artistes ne vivent presque jamais dans des studios. Il n’y a pas assez d’espace et la lumière n’y est pas bonne du tout. Ce sont les employés qui vivent dans des studios. Employés de bureau, ven-deuses, greffiers, étudiants de petites facs, veuves, ou serveuses célibataires, comme Priscilla.

L’immeuble dans lequel ce studio-là arborait son faux béret d’artiste avait été construit pendant la Grande Dépression. À Seattle, on trouve beaucoup d’immeubles comme celui-ci, offrant leurs briques à l’onction de la pluie sur les flancs de collines populeux entre le lac Washington et Elliott Bay. Du point de vue de l’architecture, sa façade sobre et ses lignes droites n’étaient pas sans rappeler la robe que portait Eleanor Roosevelt pour le bal de l’investiture, tandis que les murs intérieurs repro-duisaient avec toujours autant de fidélité les teintes de la bouillie de pois cassés alors servie dans des cen-taines de soupes populaires. Au fil des années, des tas de locataires étaient venus vivre dans cet immeuble, et il avait fini par se faire une vie bien à lui. Les toilettes dans chaque appartement faisaient le même bruit qu’un ténor italien qui se gargarise avec du Lavoris, et la nuit les réfrigérateurs faisaient penser à des bisons en train de brouter.

La plupart des vieux studios – ceux qui se trouvaient dans ces immeubles de briques du New Deal – recélaient des odeurs tout aussi définitives que leurs couleurs et leurs bruits, des odeurs qui provenaient de générations et de générations de gâteaux au saumon que l’on fait frire et de brocoli en train de bouillir. C’était précisément en cela que l’appartement de Priscilla différait des autres. Le sien sentait les produits chi-miques – non pas méphitiques, mais bien agréables –, et ce fut cette odeur qui l’accueillit tel un clébard enfermé lui sautant aux narines quand elle rentra chez elle ce soir-là, épuisée, sur le coup de minuit.

La première chose qu’elle fit, après avoir allumé le plafonnier, fut de se débarrasser d’un coup de pied de ses chaussures de serveuse à talons plats. La deuxième chose qu’elle fit fut de se cogner un orteil contre le pied de la table. La table, à laquelle d’innombrables veuves s’étaient assises pour jouer à la canasta, partit d’un tremblement paroxystique, bousculant et faisant tinter des petits vases à bec remplis de substances chimiques. Fort heureusement, seules quelques gouttes de leur contenu furent perdues.

Priscilla s’affala sur le canapé qui lui servait également de lit et se massa les pieds, accordant une attention particulière à l’orteil offensé.

— Bon sang, se plaignit-elle, quelle empotée je fais ! Je ne mérite pas de vivre dans ce monde. On devrait m’expédier sur une de ces planètes où la gravité n’existe pas.

Plus tôt dans la soirée, au restaurant, elle avait laissé tomber tout un plateau chargé de cocktails.

À l’intérieur de son collant, ses pieds étaient aussi rouges que des souris qui viennent de naître. Il semblait s’en dégager de la vapeur. Du gaz de souris. Elle se frotta les pieds jusqu’à ce qu’ils se sentent récon-fortés, puis elle se frotta les yeux. Poussant un soupir ensommeillé, elle se laissa basculer sur son canapé… et fit un bond, surprise par une pluie de pièces argentées. Les pourboires de la soirée étaient tombés en cascade de ses poches et s’étaient éparpillés autour de sa tête, de son corps, et partout sur le divan et sur le sol. Elle suivit du regard une pièce de dix cents qui roulait sur la moquette usée comme si elle se précipitait vers la sortie.

— C’est ça qu’ils veulent dire quand ils parlent d’inflation galo-pante ? Reviens ici, espèce de lâche !

Poussant un autre soupir, elle se leva pour ramasser son argent. Elle fourra les quelques billets froissés dans son sac à main ; les pièces, elle les laissa couler de sa main dans un bocal à poisson rouge poussiéreux sur la commode. Le bocal était plein à ras bord.

— Demain, j’ouvre un compte en banque, se promit-elle.

Ce n’était pas la première fois qu’elle se le jurait.

Elle enleva son uniforme, une robe de style marin, bleue avec des fanfreluches rouge et blanche, qu’elle balança dans un coin. En collant et soutien-gorge, elle se lava les cheveux dans le lavabo. Elle se sentait trop lasse pour se laver les che-veux, mais ils puaient tellement la friture et la fumée de ciga-rette qu’ils faisaient concurrence à l’odeur permanente de l’appartement, et ça, il n’en était pas question. Il n’y avait pas de bouchon pour le flacon de shampooing. En fait, elle ne se souvenait pas quand elle avait vu pour la dernière fois un bouchon pour le shampooing – ou pour le dentifrice.

— J’aurais juré qu’il y avait un bouchon sur ce flacon quand je l’ai acheté, dit-elle.

Quelques poils courts et bouclés étaient restés collés au savon. Elle fit la grimace. Ces poils lui rappelèrent un inci-dent qui avait eu lieu au travail. Ricki et elle prenaient généralement leur pause ensemble. Elles s’enfermaient dans les toilettes des employés pour y fumer un joint ou se faire une ligne de coke. N’importe quoi, pourvu que ça rende les plateaux plus légers à porter. Inévitablement, Ricki lui faisait des propositions obscènes. Parfois, l’air de rien, elle posait les mains sur Priscilla. Celle-ci ne s’en offensait pas vraiment. Ricki était une des rares personnes employées au restaurant capables de lire un texte plus exi-geant sur le plan intellectuel qu’un simple menu. De plus, elle était jolie, à sa façon, un peu froide et humide et légèrement moustachue. Peut-être qu’indi-rectement les avances de Ricki titillaient Priscilla. D’ordinaire, celle-ci les repoussait d’une manière qui les faisait rire toutes les deux. Mais ce soir-là, lorsque sous prétexte de lisser un pli qui formait une protubérance dans le collant de Priscilla, Ricki avait entrepris de lui frotter l’arrière de la cuisse, laissant sa main s’attarder et s’éga-rer de plus en plus, Priscilla lui avait parlé sèchement et donné un bon coup de poing sur le bras. Plus tard, avant de quitter le restaurant, Priscilla s’était excusée. “Je suis fatiguée, tu sais, avait-elle dit. Je te jure, je suis complètement vidée.” Ricki avait répondu que ce n’était rien, mais elle l’avait dit d’un ton qui laissait entendre que les dégâts se situaient sous la ligne de flottaison de leur amitié. Voilà à quoi songeait Priscilla en décollant quelques poils pubiens de la savonnette.

La fonction secondaire d’un miroir de salle de bains est de mesurer l’intensité des murmures dans le bourbier mental. Priscilla jeta un coup d’œil à son “sismographe” ; l’indication qu’elle put y lire ne lui plut guère. Elle était aussi blafarde qu’un Coton-Tige et tout aussi prête à se défaire. Laissant tomber le savon dans le lavabo, elle imposa un sourire à son reflet. D’un doigt couvert de mousse, elle poussa sur l’extrémité triangulaire du corn chip bien ferme qui lui servait de nez. Elle cligna d’un œil, puis de l’autre. Ses deux yeux étaient aussi énormes l’un que l’autre et tout aussi violets, mais tandis que le gauche clignait en douceur, le droit l’obligeait à faire un effort et à contracter ses muscles. Elle tira sur ses cheveux mouillés couleur d’automne comme si elle tirait sur le cordon pour demander l’arrêt du tramway.

— Tu es toujours jolie comme un cœur, se dit-elle. Bon, c’est vrai, je n’ai jamais vu de cœur joli, mais je ne vais tout de même pas remettre en cause la sagesse ancestrale.

Elle plissa sa bouche chewing-gum, lui donnant une sen-sualité qui détourna son attention des croissants bleu sang qu’elle avait sous les yeux.

— J’ai peut-être des valises, mais je n’ai pas encore fait mes adieux. Rien d’étonnant à ce que Ricki me trouve irrésistible. Ce n’est qu’un être humain.

Posant le front sur le bord crasseux du lavabo, Priscilla se mit tout à coup à sangloter. Elle sanglota ainsi jusqu’à ce que la chaleur de ses larmes, la vélocité même de leur flot, finisse par obscurcir complètement les circonstances déjà vagues de leur origine. Et puis, tandis que l’un après l’autre les souvenirs abandonnaient toute forme de netteté et que même l’épuisement et la solitude s’avéraient solubles dans l’eau, elle ferma ses canaux lacrymaux avec une détermination presque audible. Elle se moucha dans un gant de toilette (cela faisait une semaine qu’elle était à court de mouchoirs en papier), secoua ses cheveux tout collants, enfila une blouse blanche par-dessus ses sous-vêtements et retourna dans la salle de séjour-chambre-laboratoire où, penchée sur un assor-timent de brûleurs, de petits vases à bec et de tubes en verre glougloutants, elle allait se forcer à travailler avec une méti-culosité peu commune jusqu’à l’aube.

Dans la vie de Priscilla, la géniale serveuse, cette nuit fut plu-tôt fidèle à sa routine habituelle. Elle ne différa vraiment de toutes les autres nuits de l’année que sur un seul point : vers 5 heures du matin, estima Priscilla (son réveil s’était arrêté et elle n’avait pas trouvé le temps de le remonter), elle enten-dit frapper tout doucement à sa porte. Comme Capitol Hill, son quartier, se distinguait par un taux de criminalité parti-culièrement élevé et comme elle n’avait aucune envie d’être dérangée par Ricki ou par un type quelconque avec lequel, par nécessité, il lui était arrivé de coucher avant de bien vite l’oublier, elle préféra ne pas répondre. Toutefois, au lever du jour, juste avant de se retirer pour prendre ses six heures de repos quotidiennes et insuffisantes, elle entrebâilla la porte pour voir si son visiteur avait laissé un mot. Elle fut fort intri-guée de trouver sur le pas de sa porte une masse informe et solitaire qu’elle identifia, après un minutieux examen, comme une betterave.