Goat Mountain

 

 

La poussière comme une poudre recouvrant l’air, faisant du jour une apparition rougeâtre. L’odeur de cette poussière et l’odeur de pin, l’odeur du sumac vénéneux. Le pick-up, une créature segmentée, sa tête tour-nant à l’opposé de son corps. Un virage serré et je faillis dégringoler par-dessus bord. Agenouillé sur un matelas attaché sur le plateau du pick-up, tout le matériel de camping en dessous. Nord de la Californie, 1978. Agrippé dans les virages et les embardées, le métal chaud même en pleine matinée. Une route en lacets grimpant dans la montagne. J’avais une boîte à chaussures pleine de cailloux et, quand nous parcourions des lignes droites, j’attrapais un caillou et le jetais au passage sur un arbre. Le lancer et la courbe, le caillou projeté sur le côté, un vrombissement tournant et fendant l’air épais mais balayé par l’élan. Arraché à sa trajectoire, courbé en arc, balayé bien au-delà de son but. Je ressentais déjà l’arc, le préfigurais, visais bien loin derrière. Assénant un coup de poing dans l’air chaque fois que le caillou mordait le bois. Le bruit sourd supplantant le grondement du moteur, peut-être la vision momentanée d’un morceau d’écorce arraché.

Le ciel descendant plus près, la journée qui se réchauffait, l’air qui se doublait et se doublait encore, pressant le parfum de toute chose. Métal, gaz d’échappement, huile, poussière, chiendent, pins et, à présent, une longue étendue d’herbe jaune desséchée, une vallée de pins à sucre, une vallée qui annonçait l’entrée sur une nouvelle terre, loin du lac. Chaque automne, cette chasse, chaque automne, ce retour.

Nous nous arrêtâmes à la source chaude de Bartlett. Figé dans le crépuscule momentané de notre propre poussière, mon père n’attendant pas que l’air se dégage, ouvrant aussitôt sa portière pour descendre du véhicule, une ombre grande et mince, glissant sa carabine à l’épaule. Mon père saillant et lumineux même dans l’ombre, une chose à l’écart du reste du monde, trop présent. S’éloignant maintenant sur le sentier qui grimpait vers la source.

De l’autre côté de l’habitacle, mon grand-père descendit à son tour en portant les citrons, puis le meilleur ami de mon père, Tom, qui s’était trouvé tassé au milieu, toujours là jusque dans mes plus lointains souvenirs, un membre de la famille. Portant des lunettes qui reflétèrent un éclat de lumière lorsqu’il leva la tête, même dans ce néant de poussière. On est arrivés, dit-il.

Je sautai au bas du pick-up du côté mon père. Je plongeai le bras dans l’habitacle, derrière la banquette, attrapai mon arme, une carabine à levier Winchester .30-.30 équipée d’un œilleton, le métal froid, pas encore réchauffé par la journée. Sans bandoulière, aussi la portai-je à la main lorsque je remontai vers la source. Comme je l’avais toujours fait et comme je le ferais toujours, pensai-je en marchant avec l’arme basse dans la main droite, le canon dirigé vers le sol. L’inclinaison d’une aiguille, cette carabine, l’inclinaison de la planète elle-même, m’entraînant de l’avant.

La source chaude de Bartlett, fermée depuis longtemps, des décennies plus tôt, condamnée, clôturée et abandonnée. Une relique d’un temps ancien. Le sentier y accédant par l’arrière, un chemin étroit à travers des rochers gris embossés de lichen noir, orange, vert et blanc, de petites roues, des engrenages et des rosaces pour prédire les avenirs et archiver le passé. Le monde estampé sur le monde, se répétant à l’infini.

Des branches basses, mortes, se brisant contre nous. À l’affût des crotales. Mais le sentier assez court, et bientôt nous nous trouvâmes sur une sorte de terrasse. Un vieux gazon gagné par le chiendent et l’herbe, du vieux ciment fissuré en morceaux distincts, de vastes espaces envahis. Un endroit enchanté pour moi, et seulement pour moi, car j’étais trop jeune pour me souvenir et donc, dans mon esprit, cet endroit pouvait devenir bien davantage encore.

Des femmes en chapeaux de soleil, dentelles et jabots, des hommes en manteaux de multiples épaisseurs, montres et cannes. Venus dans ce havre pour se baigner à la source et y boire. C’est ainsi que je l’imaginais, et ma famille y prenait part à sa manière, plus ancienne, plus majestueuse. Il y aurait de la musique, un orchestre dans un pavillon, des lampions accrochés aux branches le soir. De vieux chênes ici, épais et rongés, mais créant un espace ouvert au centre. On aurait dansé.

Mon grand-père s’assit lourdement contre un muret en ciment submergé de végétation et presque invisible. Un petit robinet couvert d’une couche minérale blanche. Prêt à goûter ? me demanda-t-il.

Mes lèvres se pincèrent involontairement. L’eau aurait goût de soufre. Ouaip, dis-je. Mon grand-père énorme, un large gonflement de ventre sous une chemise et une veste de chasse marron. Arborant toujours cette veste, même dans la chaleur.

Il avait apporté un verre, il coupa les citrons et pressa deux quartiers sous mes yeux, ouvrit le robinet qu’il laissa couler, une rouille brune puis transparente. J’étais toujours le premier à goûter et je me demandai si quelque chose avait pu changer depuis notre dernier passage, l’eau devenue toxique, et pas seulement d’un point de vue gustatif.

Le champagne Bartlett, dit mon père, un coin de ses lèvres recourbé en un sourire. Des joues tombantes, comme mon grand-père.

Tous les trois à me regarder, amusés mais essayant de ne rien laisser paraître. Le verre rempli et étincelant dans la lumière, l’eau bougeant d’elle-même, les zestes de citron se dissolvant. Son odeur dans l’air. Le soufre des replis profonds de la terre.

Je pris le verre, frais dans ma main alors que je m’atten-dais à le sentir chaud, radioactif, j’en reniflai le dessus, toussai et le regrettai aussitôt quand les hommes ricanèrent doucement. Puis j’avalai tout d’une traite. Un pet de la terre, un gaz retenu et concentré à travers des kilomètres d’écorce terrestre pourrissante et caverneuse.

Leurs yeux humides de larmes à force de retenir leurs rires, mais je le voyais très bien. Allez-y, rigolez, dis-je. Je sais que ça vous fait rigoler.

Mon père n’en pouvant plus, les yeux fermés, les lèvres retroussées, mais je voyais son torse et son ventre pris de convulsions sous son T-shirt blanc sale. Le couinement du rire que Tom retenait, le visage détourné. Pardon, finit-il par dire. Mais c’est juste ton expression.

Mon père leva la main à sa bouche.

Comme une grenouille qui essaierait d’avaler un cheval, dit Tom, et il leva le visage vers les cieux, sa lèvre inférieure étirée en une grimace.

Mon grand-père perdit le contrôle et laissa échapper un renâclement, son ventre tressautant tandis qu’il refermait le sac plastique des citrons.

Qu’est-ce que tu fais avec les citrons ? demandai-je. Vous devez encore y passer chacun votre tour.

Mon père, les yeux fermés de toutes ses forces tant la situation était comique, et je compris que personne d’autre ne boirait. Très bien, dis-je, et j’attrapai ma carabine avant de retourner au pick-up.

Je grimpai sur le matelas et gardai mon arme avec moi car, à partir de cet instant, chaque cerf aperçu était une cible légitime et je me sentais prêt à tirer sur n’importe quoi.

J’entendais leurs rires là-haut, mais ils s’arrêtèrent en s’approchant, grimpèrent en silence dans l’habitacle et nous repartîmes. Le vent frais car j’étais moite de sueur, mon T-shirt humide. Les paumes à plat sur le toit, la carabine coincée sous une jambe.

 

À l’affût des cerfs, à présent. Leurs bois courbés au milieu des branches mortes et sèches sur un flanc de colline broussailleuse, une tache brune de fourrure debout sous un pin à sucre ou étendue à l’ombre. Un cervidé ne pouvait prendre que quelques formes et quelques couleurs, le reste n’était qu’arrière-plan. Les yeux entraînés à laisser s’effacer l’arrière-plan, les yeux entraînés à faire disparaître le monde et à ne laisser qu’une cible. À onze ans, je tirais avec cette carabine depuis déjà deux ans, à l’affût des cerfs d’aussi loin que remontaient mes souvenirs, mais cette chasse serait la première où je serais autorisé à tuer. Encore légalement trop jeune, mais enfin assez âgé d’après les lois familiales.