Jambes fluettes, etc.

 

 

C’était une journée de début de printemps, pleine de chatons de saules discolores, ensoleillée et dégivrée, et les jeunes mariés traversaient le pays à bord d’une grosse dinde rôtie.

Cette dinde était étendue sur le dos, comme toutes les dindes rôties ; soumise et consentante, offrant sa poitrine au couteau à découper, les cuisses dodues dressées bien droites dans une position un peu raide mais désinvolte, comme s’il pouvait lui prendre à tout instant l’envie de bondir et de retomber sur ses pattes, mais bien sûr, elle n’avait plus de pattes, ce qui rendait cette impression dénuée de sens, voire ridicule, et ne faisait qu’ajouter à l’aura de vulnérabilité loufoque qui nimbait cette dinde.

Toutefois, en dépit de l’absence de pattes, nonobstant cette pathé-tique privation d’attributs ambulatoires, la dinde rôtie en question – ou sa reproduction géante – filait sur l’autoroute à plus de 100 km/h, et elle était bien partie pour aller ainsi sur le dos plus loin et plus vite que beaucoup de petites starlettes ambitieuses.

Cette dinde qui luisait dans la lumière crue d’un mois de mars était un cadeau de mariage offert par le marié à sa jeune épouse, bien que le titre de propriété fût toujours à son nom à lui, et d’ailleurs, il ne devait jamais se dessaisir de son bien. À dire vrai, son présent à la mariée était la fabrication même de la dinde, le phénomène par lequel elle avait vu le jour. Plus important encore, c’était la concrétisation de la dinde, la surprise (suscitant couinements et pâmoison) qu’avait constitué sa création, qui avait hâté le mariage : Boomer Petway, le marié, s’était servi de la dinde pour embobiner la mariée, Ellen Cherry Charles, et la convaincre de l’épouser. En tout cas, c’était ce que se disait Ellen Cherry à cet instant précis, moins d’une semaine après la cérémonie, pensant, alors qu’elle regardait la dinde aspirer dans son pare-brise la campagne en train de dégeler avant de la régurgiter par son rétroviseur, qu’elle s’était bien fait embobiner. Moins d’une semaine après la cérémonie, cela ne laissait pas vraiment présager des décennies de bonheur conjugal à venir.

Certains mariages se font au ciel, se dit Ellen Cherry. Le mien a été fait à Hong Kong. Par les mêmes personnes qui fabriquent ces petites côtes de porc en caoutchouc en vente au rayon des animaux domestiques dans les supermarchés.

 

 
Au royaume des oiseaux, les vrais artistes sont les moqueurs. En effet, s’ils naissent avec un chant bien à eux, un motif musical inné qui se trouve être l’un des plus variés de tous les modes d’expression ornithologiques, les moqueurs ne se contentent pas de jouer la partition qui leur est attribuée d’office. Comme tous les artistes, ils se donnent pour but de remodeler la réalité. Novateur, obstiné et audacieux, ignorant les règles auxquelles d’autres se conforment aveuglément, le moqueur recueille des bribes de chants d’oiseaux, ici dans un arbre, là dans un champ, il se les approprie, les replace dans des contextes différents et inattendus : prenant le monde comme matériau, il recrée le monde. Par exemple, en Caroline du Sud, on a entendu un moqueur mélanger les chants de trente-deux sortes d’oiseaux différents dans un récital d’une dizaine de minutes ; cette performance de virtuose n’avait aucune utilité pratique et relève, par conséquent, du domaine de l’art pur.

Et c’est ainsi que dans les branches des cornouillers à grandes fleurs et les massifs de lilas autour de la Troisième Église Baptiste de Colonial Pines, les moqueurs étaient en pleine effervescence artistique, “poussant vers l’Éternel leurs cris de joie”, tandis qu’à l’intérieur de l’édifice, un rectangle de style georgien en briques friables aux parements blancs impeccables, plusieurs centaines d’individus, bien proprets et bien nourris, s’intéressaient non pas à la création, mais à la destruction. La destruction finale.

Dans la partie orientale du centre de la Virginie, où était situé Colonial Pines, le printemps se réveillait plus tôt que dans le Far West où filaient maintenant Boomer et Ellen Cherry dans leur dinde rôtie, direction plein est. En Virginie, la floraison des saules discolores était déjà terminée et les fleurs des cornouillers, dont l’allure maladive faisait penser à des elfes constipés, s’efforçaient de les remplacer. Depuis leurs silos souterrains, les bulbes des jonquilles tiraient salve sur salve de tiges couronnées de beurre, des bourgeons de toutes sortes enflaient et éclataient, des oiseaux (et pas seulement des moqueurs) tendaient des guirlandes de trilles entre les cimes des arbres et les piquets de clôtures, les abeilles et bien d’autres insectes étaient tirés de leur sommeil par l’étrange sonnerie de leur propre bourdonnement incertain : partout le monde naturel se réchauffait et entamait son processus de renaissance et de renouveau, un peu comme s’il tenait à jeter quelque doute sur la justesse du sermon qui touchait à sa conclusion à l’intérieur de l’église.

— Dieu nous a envoyé ce signe, dit le pasteur depuis son pupitre en chêne vernis. Le Seigneur nous a envoyé un signe ! Oui, un signe ! Un avertissement, si vous préférez. À bon entendeur… Il a envoyé à ses enfants un signe clair et facile à lire, écrit en grandes lettres noires, ou peut-être en lettres d’or – peut-être même que c’était un signe au néon. En tout cas, on ne peut pas se tromper sur son contenu. Le Seigneur a placé ce signe sous les yeux de Jean, son disciple bien-aimé, et Jean, en homme vertueux, Jean en homme sage, n’a pas cligné des paupières, il ne s’est pas gratté la tête, il n’a pas demandé d’explications. Saint Jean n’a pas pris son téléphone pour appeler un avocat et solliciter une interprétation juridique, non, Jean a lu ce signe, il l’a recopié et il l’a communiqué à l’humanité tout entière. À vous et moi.

La voix du pasteur faisait penser à un saxophone. Pas au saxophone calme, raffiné et tout en retenue de Lester Young, mais au son plein, riche et explosif d’un Charlie Barnet. Sa voix était empreinte d’un extraordinaire lyrisme sombre, le genre de défi qui trouve son origine dans une profonde solitude. Son visage grêlé et maigre avait l’air affamé ; c’était un visage défait, gâté par des furoncles et le liquide fétide qui s’écoulait de ses dents cariées. Pourtant, la voix qui se déversait de cette bouche, sous la tignasse juvénile, brune et humide, était une voix ardente, ronde et d’une mélancolie toute romantique. Dans l’assemblée, les femmes étaient particulièrement sensibles à la voix du pasteur et n’envisageaient pas un seul instant que sa formidable combustion pût être alimentée par un flot de pus brûlant.

— Voici ce que le Père Tout-Puissant dit à Jean : quand les Juifs auront retrouvé leur patrie – oui ! lorsque les Juifs seront de retour chez eux, au pays d’Is-ra-ël – la fin du monde sera proche !

Le pasteur marqua une pause. Il regarda longuement l’assemblée de ses yeux voraces. Plus tard, Verlin Charles devait dire :

— Il y a des moments, quand il nous regarde comme ça, j’ai l’impres-sion qu’il a envie de dévorer la fleur que j’ai à la boutonnière.

— Hmm-hmm, répliqua sa femme Patsy. Et moi, il me donne l’impression d’avoir envie d’arracher l’élastique de ma petite culotte avec les dents.