Trouver une victime

 

 

C’était l’auto-stoppeur le plus épouvantable qui m’eût jamais fait signe. Il s’était redressé à genoux dans le fossé, avait levé un bras. Ses yeux étaient des trous noirs dans son visage jaune, sa bouche une brillante tache de rouge comme un sourire de clown. Son bras tendu le déséquilibra. Il retomba face contre terre.

J’écrasai la pédale de frein et reculai sur une centaine de mètres jusqu’à l’endroit où il gisait. C’était un homme aux cheveux sombres, vêtu d’une paire de jeans et d’une chemise de travail grise, étendu dans la stramoine. Il était maintenant figé comme la mort. Mais, m’accroupissant à côté de lui, je perçus le soupir gargouillant de sa respiration.

Soutenant ses hanches avec mon genou et sa nuque molle dans le creux de mon bras, je le retournai sur le dos. Le sang éclatait en petites bulles au coin de sa bouche. Le devant de sa chemise grise était sombre et humide. En la déboutonnant, je vis parmi les poils trempés de son torse le trou rond qui continuait à cracher des petites bavures luisantes.

J’enlevai ma veste et déchirai ma propre chemise pour en faire une compresse. Je l’appliquai sur le trou et l’y maintins en place à l’aide de ma cravate. L’homme blessé remua et poussa un soupir. Ses paupières tressautèrent sur ses yeux noir poussière. Il était jeune, et il était en train de mourir.

Je tournai la tête vers le sud, d’où je venais, puis vers le nord. Aucune voiture, aucune maison, rien. J’avais dépassé un caillot de circulation quelque part au nord de Bakersfield et je n’en avais pas rattrapé depuis. C’était une de ces stases du temps où vous pouvez entendre votre cœur battre le décompte de vos jours, et rien d’autre. Le soleil s’était couché der­rière la crête de la chaîne côtière, et la vallée s’emplissait de pénombre. Soufflant, fouettant, un vol de merles traversa le ciel comme un vent tangible.

Je soulevai l’homme, tête flasque contre mon torse, et le portai à ma voiture. Il n’était ni grand ni lourd, mais d’une mollesse affreuse qui le rendait pénible à manipuler. Je par­vins à l’allonger sur la banquette arrière, la nuque posée sur mon petit sac de voyage pour qu’il ne s’étouffe pas, puis je le couvris avec le plaid.

Il passa dix ou douze kilomètres dans cette position. J’avais orienté mon rétroviseur de manière à pouvoir garder un œil sur lui. Son visage s’effaça presque totalement avec la fin du crépuscule.

Un panneau apparut : camp fremont, u.s. marine corps base. Une clôture en grillage jaillit le long de la route. De l’autre côté, parfaitement alignées, des casernes défraî­chies défilaient dans la vallée jusqu’à l’horizon bossu. Il n’y avait aucune trace de vie. Les hangars d’aviation au toit semi-circulaire de la base aérienne adjacente semblaient avoir été bâtis par une race de géants disparue.

Puis il y eut une enseigne sur le bord de la route, et une ville de lumière derrière elle. kerrigan’s court – deluxe motor hotel : les néons maculaient l’atmosphère de plus en plus épaisse de leurs éclats verts et jaunes. L’éclairage artificiel inondait le hall d’accueil et tous les bungalows. Je me garai devant la porte et entrai.