Comme la grenouille sur son nénuphar

 

 

Jeudi soir, 5 avril

De retour de Tombouctou

16 h 00

 

Ce jour-là, la Bourse tombe de son lit et se brise la colonne verté­brale : c’est le pire jour de ta vie. Enfin, c’est ce que tu penses. Ce n’est pas le pire jour de ta vie, mais tu penses que ça l’est. Et quand tu exprimes cette pensée, tu le fais avec conviction et sans excès de fioritures rhétoriques.

— C’est le pire jour de ma vie, dis-tu en laissant tomber une cacahuète salée dans ton double Martini dry – les jours où ça va bien, tu bois du vin blanc – et en l’observant tomber au fond du verre.

Elle descend en spirale plus lentement, plus gracieusement que tes espoirs en chute libre et les jolies petites bulles de gin qui viennent se coller à la cacahuète forment un contraste frappant avec les tuméfac­tions, les teignes et toutes les choses douloureuses qui s’agglutinent autour de ton cœur.

Cela fait près de trois heures que le marché s’est mis à dégringoler et la clameur consternée, parfois hystérique, qui avait rempli le Bull & Bear plus tôt dans l’après-midi fait peu à peu place à un vacarme légèrement assourdi dans lequel se mêlent stratégies de survie élaborées et plaisanteries cyniques.

Tu ne participes pas à ces stratagèmes désespérés ni à cette hilarité factice. Tu te prends la tête entre les mains – une tête prématurément grisonnante – et tu répètes :

— C’est le pire jour de ma vie.

— Allons, ma petite, dit Phil Craddock, le marché va rebondir.

— Le marché, peut-être. Mais pas moi. Avec le plongeon que j’ai fait faire à mes clients, il va leur falloir des branchies pour respirer.

La gorgée de Martini dry que tu avales t’arrache la gorge.

— Posner le sait, lui aussi. Je l’ai croisé dans le couloir juste après la fin de la séance et il m’a demandé si je trouvais que le métier d’infirmière était une noble profession.

— Il pensait peut-être à lui.

Tu ris malgré toi.

— Posner, vider les bassins ? Avant que ça arrive, le pape aura joué dans un film porno tourné dans un élevage de visons. Non, Phil, le vieux m’a envoyé un signal qui voulait dire : “Tu peux vendre ta Porsche, ma mignonne, et aller faire la queue à la soupe populaire.” Si ça ne remonte pas en flèche lundi, je vais me retrouver transformée en pâtée pour chiens.

— D’ici lundi, tu as encore quatre jours.

— Merci de me le rappeler. Une journée de plus pour devenir dingue. Mais bon, le Vendredi saint est le jour des exécutions.

— Pas d’affolement, ma petite, dit Phil. Le moment est venu d’enfiler ton soutien-gorge pare-balles.

L’allusion à ta lingerie intime te fait rougir. Cela t’allait bien de plaisanter avec les films porno, tu n’as jamais vu de porno, les pornos te sont complètement étrangers, mais quand un homme – même un homme comme Phil Craddock – te regarde dans les yeux et parle de choses personnelles, intimes et mêlées de grivoiserie, l’agitation que cela provoque inévitablement en toi étale une telle couche de piment rouge sur tes joues olive que l’on pourrait les utiliser pour décorer un Martini dry – en l’occurrence, ton troisième de l’après-midi, et tous des doubles –, et quand tu t’efforces d’empêcher le sang de te monter au visage, cela te fait rougir encore plus. Cette tendance à te sentir facilement gênée, au vu et au su de tous, est l’une des choses qui t’irritent dans la vie, un exemple parmi d’autres de la façon dont les Parques se plaisent à venir cracher dans ton potage. Les personnes avec qui tu es assise en sont un autre.

Phil Craddock fait du négoce de soja et de poitrine de porc et, si l’on excepte la cravate desserrée qu’il a autour du cou, on pourrait penser qu’il les produit aussi. D’ailleurs c’est plutôt une cravate de paysan qu’il porte, du genre rural, comme celles qu’on met pour aller à la messe le dimanche à la campagne, totalement dépourvue d’élégance, large avec le bout qui rebique. (Il n’y a qu’une personne plus négligem­ment habillée que Phil Craddock au Bull & Bear, c’est l’homme sur lequel Ann Louise, ton autre compagne de table, a les yeux rivés.) En fait, Phil est attentionné et sympathique, mais cela t’ennuie d’autant plus car il te rappelle celui qui est censé être ton petit ami, l’ennuyeux Belford Dunn. Phil et Belford ont pas mal de choses en commun, si ce n’est que Belford a dix ans de moins et qu’il est bien sûr difficile d’imaginer Phil partageant son appartement avec un singe régénéré.

Quant à Ann Louise, tu ne la connais pas très bien. Elle a rejoint Posner Lampard McEvoy et Jacobsen il y a environ six mois, après avoir quitté New York où, apparemment, elle faisait des étincelles comme broker tout en donnant libre cours, si l’on en croit les commé­rages, à son penchant immodéré pour la sodomie, qu’elle pratiquait avec toutes les huiles ou presque de Wall Street, certains de ses amants portant même des noms célèbres. Ann Louise est une femme d’âge mûr plutôt trapue mais pas sans charme, et tu as le sentiment qu’elle pourrait t’apprendre deux ou trois trucs – dans le domaine profession­nel, s’entend. Seulement voilà, Ann Louise a une certaine réputation qui lui colle au train et, de plus, c’est tout juste si elle remarque ta présence, ayant passé la dernière demi-heure à fixer le dos de l’inconnu aux cheveux longs (inconnu de toi, convient-il de préciser) qui semble tenir cour au bar. De l’endroit où tu es, avec les yeux que tu as, tu ne peux pas le voir distinctement.

En tout cas, rien d’étonnant à ce que tu sois irritée. De tous les brokers, gérants de portefeuilles et cadres de banques d’investissement présents au Bull & Bear au milieu desquels tu pourrais te sentir soute­nue moralement en cet instant critique, historique même, et devant qui tu pourrais entonner le singspiel de ton échec personnel, pourquoi
a-t-il fallu que tu te retrouves assise à une table en compagnie de ces deux… exclus ? Vraiment c’est injuste, mais cette insulte qui vient s’ajouter à ta blessure n’a rien d’atypique – preuve supplémentaire que c’est bien le pire jour de ta vie.

Le pire jour de ta vie ? Mais peut-être oublies-tu, Gwendolyn, le jour – c’était quand ? il y a huit ans ? – où tu appris au même courrier que tes demandes d’inscription à Stanford, Harvard, Yale et Wharton avaient toutes été rejetées : dans le courrier de ce seul matin-là, tu avais été refusée par toutes les grandes universités placées en tête de ta liste, toi, une jeune femme membre d’une minorité ethnique, à une époque où ces établissements, qui tentaient de façon brouillonne et maladroite de rache­ter les injustices passées, se lançaient dans une course folle pour paraître sociologiquement corrects et se mettaient en quatre pour ajou­ter à leurs effectifs des étudiants ayant précisé­ment ton profil.

Le pire jour de ta vie ? Il faudrait certainement un peu plus que la dégringolade de la Bourse t’entraînant avec elle dans sa chute libre pour éclipser ce jour où ta mère gribouilla un dernier sonnet dans son carnet lavande et mit sa tête dans le four à gaz.

Le pire jour de ta vie ? Mais tu n’as que vingt-neuf ans. Il y aura d’autres jours, d’autres catastrophes. Peut-être même dans un avenir proche. En fait, il est possible que quelque chose soit en train de se tramer à cette minute précise, quelque chose qui ne serait pas sans rapport avec ce singe régénéré – si ce n’est totalement provoqué par lui.