Enfants de poussière

 

 

— Encore deux.

Cady me regarda sans rien dire.

C’était la même phrase depuis une semaine. Nous avions atteint un plateau, et elle était satisfaite des progrès qu’elle avait accomplis. Pas moi. Le kinésithérapeute de l’hôpital de l’université de Pennsylvanie, à Philadelphie, m’avait prévenu que cela pouvait arriver. La raison n’était pas que ma fille était faible ou paresseuse ; c’était bien pire que cela, elle s’ennuyait.

— Encore deux…

— J’ai entendu… (Elle tira sur son short, évitant soi-gneusement mon regard.) Ta voix porte loin.

Je calai un coude sur mon genou, le menton sur mon poing, pris mes aises sur le banc de musculation et jetai un coup d’œil autour de nous. Personne d’autre. Sauf un gamin vêtu d’un T-shirt avec le logo du Durant Quarterback Club qui essayait de donner du relief à ses soixante-cinq kilos sur une des machines Universal. Je ne voyais pas bien pourquoi il était monté ici – il n’y avait aucun écran de télé, et le matériel n’était pas aussi sophistiqué que celui de la salle principale, en bas. Je comprenais le fonctionnement de toutes les machines à cet étage – aucune d’entre elles n’était électrique –, mais sa présence m’intriguait. Peut-être était-il là à cause de Cady.

— Encore deux.

— Va te faire voir.

Le gamin rit sous cape et je me tournai vers lui. Je revins à ma fille. C’était une bonne chose ; parfois, la colère lui faisait terminer la séance, même si cela me coûtait le plaisir de la conversation pendant toute la soirée qui suivait. Mais ce soir, peu importait, car elle sortait dîner, puis elle devait rentrer pour un important rendez-vous téléphonique. Moi, je n’avais rien de prévu. J’avais tout le temps du monde.

Elle avait coupé court ses cheveux auburn pour rendre plus discret l’endroit où ils avaient effectué l’incision en U qui avait permis à son cerveau traumatisé de survivre. Seule une petite cicatrice était visible à la racine des cheveux. Elle était belle, et le plus casse-pieds là-dedans, c’était qu’elle le savait.

Cela lui permettait d’obtenir à peu près tout ce qu’elle voulait. La beauté, c’est le télépéage de la vie. Moi, j’avais la chance de pouvoir emprunter la bande d’arrêt d’urgence.

— Encore deux.

Elle attrapa sa bouteille d’eau, la pressa pour en faire sortir une gorgée et posa son regard froid sur moi. Nous res-tâmes là, à nous fixer, tous les deux vêtus de gris. Elle tendit la main et attrapa l’encolure de mon T-shirt du bout de son index pour la tirer sur le côté. Son ongle suivit le contour de ma clavicule.

— Et celle-ci ?

Ce n’était pas parce qu’elle était belle qu’elle n’était pas intelligente. La diversion était une autre de ses tactiques favorites. J’avais assez de cicatrices pour distraire la première division de marines au grand complet. Elle connaissait l’existence de celle-ci et l’avait vue de multiples fois. Sa question était symptomatique de la perte de mémoire dont avait parlé le Dr Rissman.

Elle continua à tapoter mon épaule du bout de son doigt.

— Et celle-ci ?

— Encore deux.

— Et celle-ci ?

Cady ne renonçait jamais.

C’était un truc de famille et, dans notre minuscule famille, les histoires se bâtissaient et sur des choix créatifs, des négociations mêlant l’esthétique de la révélation et la dyna-mique de l’émotion, alors je lui répondis.

— Têt.

Elle posa sa bouteille d’eau sur le sol recouvert d’un tapis en caoutchouc.

— Quand ?

— Avant ta naissance.

Elle baissa la tête et me regarda, les paupières mi-closes, une fossette creusée en un demi-sourire.

— Il s’est passé des choses avant ma naissance ?

— Ben, en fait, rien de très important.

Elle prit une grande inspiration, saisit les bords du banc et concentra tous ses efforts pour lever la barre chargée à quinze kilos avec ses jambes. Lentement, les poids montèrent jusqu’à la limite horizontale, puis ils redescendirent tout aussi lentement. Au bout d’un moment, elle retrouva sa respiration :

— Tu étais enquêteur dans les marines, c’est ça ?

Je hochai la tête.

— Ouaip.

— Pourquoi les marines ?

— C’était le Vietnam et j’allais être enrôlé de toute façon. C’était par choix.

J’étais constamment soufflé de constater ce que son cer-veau lésé choisissait de se rappeler.

— C’était comment, le Vietnam ?

— Troublant, mais ça m’a donné l’occasion de rencontrer Martha Raye, l’actrice.

Elle ne se contenta pas de ma réponse, elle continua à observer ma cicatrice.

— Tu n’as pas de tatouages.

— Non.

Je soupirai, juste pour lui signaler que sa tactique ne fonc-tionnait pas.

— Moi, j’ai un tatouage.

— Tu en as deux.

Je me raclai la gorge, histoire de signifier que la conver-sation était terminée. Elle remonta la courte manche de son T-shirt Philadelphia City Sports pour découvrir le dessin décoloré de la tortue cheyenne qui était sur son épaule. Elle ne se souvenait probablement plus qu’elle avait tenté de se le faire enlever ; c’était une idée de l’ex-petit ami, bien avant l’accident.

— L’autre est sur ta fesse, mais on n’a pas besoin de le chercher maintenant, tout de suite.

Le gamin rit sous cape à nouveau. Je me tournai et le regardai fixement, avec un peu plus d’insistance, cette fois-ci.

— L’Ours était au Vietnam avec toi, n’est-ce pas ?

Lorsque je la regardai, je la vis sourire. Toutes les femmes de ma vie souriaient lorsqu’elles parlaient de Henry Standing Bear. C’était un peu agaçant, mais Henry était mon meilleur ami, mon ami de toujours, alors je l’acceptais. Il possédait le Red Pony, un bar à la lisière de la réserve des Cheyennes du Nord, à moins de deux kilomètres de ma maison, et c’était lui qui emmenait Cady dîner. Ma fille et lui étaient très complices. Ils étaient complices en gros depuis qu’elle était née.

— Henry avait été enrôlé, dans le groupe d’opérations spéciales ; nous ne servions pas ensemble.

— Il était comment, en ce temps-là ?

Je réfléchis un instant.

— Il s’est adouci, un peu.

C’était effrayant, comme idée.

— Encore deux ?

Ses yeux gris lancèrent des éclairs.

— Encore un.

Je souris.

— Encore un.

Les fines mains de Cady saisirent à nouveau les côtés du banc, et je contemplai les jambes tendues qui se levaient à nouveau, puis redescendaient les quinze kilos. J’attendis un moment avant d’avancer d’un pas lourd pour déposer un baiser sur la cicatrice en forme de fer à cheval et l’aider à se mettre debout. Elle se rétablissait de manière fantastique, essentiellement grâce à sa condition physique exceptionnelle et à son jeune âge, mais les séances lui coûtaient beaucoup et elle était généralement un peu mal assurée lorsque nous finissions.

Je la tins par la main, ramassai la bouteille d’eau et essayai de ne pas m’attarder sur le fait que ma fille était, il y a encore deux mois, une avocate brillante et prometteuse à Philly, et que maintenant, elle était dans le Wyoming et tentait de se souvenir qu’elle avait des tatouages et de réapprendre à marcher sans aide.

Nous avançâmes vers l’escalier pour nous rendre aux douches, au rez-de-chaussée. Lorsque nous passâmes à côté du gamin installé à sa machine, il regarda Cady d’un air admi-ratif, puis se tourna vers moi :

— Hé, shérif ?

Je m’arrêtai un instant et tins le bras de Cady tout contre le mien.

— Ouaip ?

— J.P. a dit qu’un jour vous avez monté six plaques en développé-couché.

Je ne le quittai pas des yeux.

— Quoi ?

Il tendit un bras vers les plaques de fonte posées sur le râtelier contre le mur.

— Jerry Pilch. Le coach de foot. Il a dit que pendant votre dernière année, avant de partir pour USC, vous avez sou-levé six plaques en développé-couché. (Il me regardait avec de grands yeux.) Ça fait plus de cent cinquante kilos.

— Ouais, bon… dis-je en lui faisant un clin d’œil. Jerry a toujours eu tendance à exagérer un peu.

— Je me disais aussi.

J’adressai un dernier hochement de tête au gamin et aidai Cady à descendre les marches. C’était huit plaques, en fait, mais cela faisait un bon bout de temps.

 

 

Ma douche était moins compliquée à prendre que celle de Cady, alors j’étais généralement sorti avant elle et j’attendais sur le banc à côté du pont sur Clear Creek. Je posai mon chapeau d’été en fibre de palme sur ma tête, glissai mes Ray-Ban vieilles de dix ans sur mon nez et remontai la bandoulière du sac de sport sur mon épaule pour qu’elle ne m’enfonce pas l’étoile de shérif dans la poitrine. J’ouvris la porte en verre et fus accueilli par l’éclat glorieux d’une fin d’après-midi d’été dans les Hautes Plaines. C’était la saison des vacances, on approchait du week-end du rodéo et les rues grouillaient de gens venus d’ailleurs.

Je pris à gauche et avançai vers le pont et le banc. Je m’assis à côté du grand homme à la queue-de-cheval et posai le sac de sport entre nous.

— Comment se fait-il que je n’aie pas été invité à dîner ?

La Nation Cheyenne garda la tête en arrière, les yeux fermés, le visage offert aux derniers rayons du chaud soleil de l’après-midi.

— Nous en avons déjà parlé.

— On est samedi, et je n’ai rien de prévu.

— Tu vas trouver quelque chose.

Il prit une grande inspiration, le seul signe qui montrait qu’il n’était pas de bois, et qu’il n’avait rien d’un présentoir à cigares.

— Où est Vic ?

— Requalification des armes à feu à Douglas.

— Bon sang.

Je pensai à mon effrayante adjointe originaire de Philadelphie, au fait qu’elle pouvait tirer, boire et jurer davan--tage que tous les flics que je connaissais, et au fait qu’elle représentait en ce moment même notre comté à l’Académie de police du Wyoming.

— Ouaip, c’est pas le bon week-end pour se rendre à Douglas.

Il hocha la tête, presque imperceptiblement.

— Comment ça va, de ce côté-là ?

Il me fallut un moment pour comprendre ce qu’il pouvait bien entendre par “de ce côté-là”.

— Je ne sais pas très bien.

Il leva une paupière et m’observa d’un regard myope.

— On dirait que nous avons du mal à être synchrones.

La paupière se referma, et nous restâmes là, muets, tandis qu’un ange passait.

— Où allez-vous dîner ?

— Je ne te le dirai pas.

— Allez…

Son visage resta impassible.

— Nous en avons déjà parlé.

Effectivement, c’était vrai. L’Ours avait exprimé l’opinion que, pour notre santé mentale à tous les deux, il vaudrait peut-être mieux que Cady et moi ne passions pas toutes nos heures de veille en compagnie l’un de l’autre. C’était difficile, mais j’allais devoir la laisser quitter mon champ de vision à un moment donné.

— Ici, ou à Sheridan ?

— Je ne te le dirai pas.

Je fus surpris par le flash d’un appareil photo et me tournai à temps pour voir une femme venue d’ailleurs sourire et continuer à marcher sur le trottoir en direction du Busy Bee Café, où j’irais probablement manger, seul. Je me retournai vers le profil saisissant de Henry Standing Bear.

— Tu devrais t’asseoir à côté de moi plus souvent ; je suis photogénique.

— Ils prenaient plus de photos avant que tu n’arrives.

J’ignorai sa remarque.

— Elle est allergique aux prunes.

— Oui.

— Je ne suis pas certain qu’elle s’en souvienne.

— Moi si.

— Pas d’alcool.

— Oui.

Je repensai à ce conseil et décidai de tout avouer.

— Je l’ai laissée boire un verre de vin le week-end dernier.

— Je sais.

Je me tournai et le regardai.

— Elle t’a dit ?

— Oui.

Complices. J’avais l’intuition jalouse que l’Ours était plus performant pour nous ramener Cady que je ne l’étais.

Je tendis les jambes et croisai les chevilles ; mes bottes man-quaient toujours cruellement d’attention. J’ajustai mon ceinturon de manière que le chien de mon .45 ne me perfore pas le flanc.

— Ça tient toujours le truc du Rotary, vendredi ?

— Oui.

Le Rotary sponsorisait un débat entre le procureur Kyle Straub et moi ; nous étions les deux candidats au poste de shérif du comté d’Absaroka. Après cinq mandats et vingt-quatre années de service, j’étais généralement assez bon dans les débats, mais j’avais le sentiment qu’un peu de soutien pure-ment local pourrait être le bienvenu et j’avais demandé à Henry de venir.

— Prends-le comme un service rendu à la communauté. La plupart des membres du Rotary Club n’ont jamais rencontré d’Amérindien.

Cela lui fit ouvrir l’œil à nouveau, et il se tourna vers moi.

— Voudrais-tu que je mette une plume ?

— Non, je me contenterai de te présenter comme un Peau-Rouge.

Cady posa une main sur mon épaule et se pencha pour que la Nation Cheyenne dépose un baiser sur sa joue. Elle por-tait un jean, un débardeur et, par-dessus, pour mon plus grand plaisir, la veste en cuir avec des franges et des coquillages que je lui avais achetée des années auparavant. Il pou-vait faire un peu frais les soirs de juillet sur les contreforts des Bighorn Mountains.

Elle rabattit le chapeau sur ma tête et posa son sac de sport par-dessus le mien. Elle se tourna vers Henry.

— Prêt ?

Il ouvrit son deuxième œil.

— Prêt.

Il se leva sans le moindre effort, et je me dis que si je glissais ma question rapidement, j’obtiendrais peut-être une réponse.

— Vous allez où ?

Elle sourit tandis que l’Ours contournait le banc pour la prendre par le coude.

— Je n’ai pas le droit de te le dire.

L’objet de la convoitise amoureuse de Cady, le plus jeune frère de Vic, était censé arriver en avion de Philadelphie mardi pour des vacances au Far West. Je n’avais toujours pas obtenu de réponse claire à la question de savoir où et chez qui il allait séjourner.

— N’oublie pas que Michael va appeler.

Elle hocha la tête tandis qu’ils passaient devant moi, puis elle marqua une pause pour soulever mon chapeau et déposer un baiser au sommet de ma tête.

— Je sais quand il va appeler, Papa. Je serai rentrée bien avant.

Et elle rabattit mon chapeau, très fort, très bas.

Je le remis en place et les suivis des yeux alors qu’ils tra-ver-saient la rue. Henry aida Cady à monter dans Lola, son cabriolet Thunderbird bleu ciel de 1959. Les dégâts que j’avais causés à la voiture de collection étaient totalement invisibles grâce aux talents des carrossiers de South Philly. Je regardai le soleil du Wyoming caresser les ailes de la belle Ford. J’espérai un instant qu’ils ne parviendraient pas à partir lorsque j’entendis le starter qui continuait à grincer, mais le vieux moteur Y-block démarra et un petit panache de carbone se déroula au-dessus de l’asphalte. L’Ours enclencha une vitesse et ils disparurent.

Comme toujours, j’avais les sacs de sport et il avait la fille.

Je réfléchis à mes options. Le burrito emballé dans du plastique de chez Kum-and-Go, les poivrons farcis de la maison de retraite de Durant, une tourte de la kitchenette de la prison, ou le Busy Bee Café. Je ramassai ma collection de sacs et hâtai le pas sur le pont qui enjambait Clear Creek, avant que Dorothy Caldwell ne change d’avis et ne retourne la pancarte écrite à la main accrochée à sa porte.

 

 

— Pas le menu habituel ?

— Non.

Elle me servit un thé glacé et me regarda, le poing sur la hanche.

— Tu ne l’as pas aimé, la dernière fois ?

Je tentai de me rappeler, mais renonçai.

— Je ne me souviens pas de ce que c’était, la dernière fois.

— L’état de Cady serait-il contagieux ?

J’ignorai son commentaire et entrepris de choisir mon plat.

— Je suis d’humeur expérimentale. Est-ce que tu pro-poses toujours ton menu Cuisines du monde le week-end ?

C’était une tentative de sa part pour élargir les horizons culi-naires des habitants de notre petit coin des Hautes Plaines.

— Oui.

— Et nous sommes dans quelle région du monde ?

— Au Vietnam.

Il ne me fallut pas longtemps pour répondre.

— Je passe.

— C’est vraiment bon.

Je croisai les doigts et posai mes coudes sur le comptoir.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Poulet à la citronnelle.

Elle ne me quittait pas des yeux.

— Le plat de Henry ?

— C’est lui qui m’a donné la recette, en tout cas.

Sous l’effet de son regard appuyé, je cédai.

— D’accord.

Elle commença à s’affairer à la préparation de mon dîner, et je sirotai mon thé. Je jetai un coup d’œil vers les cinq autres clients qui se trouvaient dans l’accueillant café, mais je ne reconnus personne. Regarder Cady faire ses exercices avait dû me donner soif ; un tiers du verre descendit en deux gor-gées. Je le reposai sur le formica et Dorothy le remplit immédiatement.

— Tu n’en parles pas beaucoup.

— De quoi ?

— De la guerre.

Je hochai la tête tandis qu’elle posait le pichet en plastique de couleur ambrée sur le comptoir à côté de moi. Je tournai le verre sur la marque circulaire que la condensation avait laissée.

— C’est drôle, mais le sujet a été abordé cet après-midi, un peu plus tôt.

Je vis ses yeux derrière la frange de cheveux gris.

— Cady m’a interrogé sur la cicatrice que j’avais sur la clavicule, celle du Têt.

Elle hocha imperceptiblement la tête.

— Elle l’a sûrement déjà vue auparavant ?

— Ouaip.

Dorothy prit une grande inspiration.

— Ça va aller, elle progresse chaque jour un peu plus. (Elle tendit la main et serra mon épaule juste à l’endroit de ladite cicatrice.) Mais, fais attention…

Elle paraissait soucieuse. Je levai les yeux.

— Pourquoi ?

— Les réminiscences de ce genre vont souvent par trois.

Je la regardai saisir le pichet de thé glacé et aller resservir certains des autres clients. Je pensai au Vietnam, à l’odeur, à la chaleur et aux morts.