Wilderness

 

 

Faire revenir ces hommes

1899

 

À l’automne de cette année, un vieil homme partit à pied et s’enfonça plus profondément dans la forêt et plus haut dans les collines qu’il ne l’avait fait depuis sa jeunesse, quand sa vie était encore teintée de rouge et remplie de violence. Il marcha plus longtemps et plus loin qu’il ne l’avait fait depuis l’époque où il était soldat, participant aux campagnes de l’armée de Virginie du Nord, dans la grande guerre de la Rébellion, quand le monde n’avait pas encore basculé et que son corps n’était pas encore brisé.

Il commença son voyage tard dans l’année, alors que le ciel semblait refléter l’océan : plat, gris et s’étendant jusqu’à un horizon où régnait l’obscurité. Le vieil homme ne savait pas qu’il allait partir, jusqu’au moment où il se leva un matin, rassembla ses affaires – la vieille Winchester qui l’avait si bien servi tout au long de ces années d’exil, sa canne, sa couverture roulée et son havresac – et prit la direction du sud sur la plage sombre, humide, froide et balayée par le vent.

Il vivait près de la mer, là-haut, dans le coin nord-ouest de ces États-Unis, et lors des soirées précédant son départ, il s’était assis devant sa minuscule cabane pour observer l’océan sous le ciel bleu nuit. Les joncs de mer qui se balançaient d’un côté et de l’autre bruissaient dans le vent frais et salé. Une petite pluie tombait sur son visage, mouillant sa barbe et grésillant doucement dans le feu. Ces quelques gouttes n’étaient que les dernières manifestations de la tempête de la nuit précédente, ou peut-être étaient-elles annonciatrices de précipitations encore plus violentes à venir. Le vent faisait grincer doucement la cabane tandis que les vagues sifflaient le long du rivage sombre et rocheux. Une lune pleine luisait au milieu des nuages de pluie, répandant une lumière crue qui glissait comme de la graisse à la surface de l’eau. Le vieil homme regardait vers la haute mer, où des rouleaux d’ivoire s’élevaient puis s’affaissaient. Dans le périmètre de sa petite crique se dressaient des formations rocheuses auxquelles le vent et les vagues avaient donné des inclinaisons étranges. Vestiges d’îles antédiluviennes rongés par la mer et promontoires érodés, les hauts piliers de pierre monolithiques et redoutables, accumulant les ombres et lançant de doux reflets violets, se dressaient, d’un bleu spectral dans l’obscurité teintée de lune et d’océan. Les rochers étaient hérissés d’herbes et de pins rachitiques tordus par le vent, et sur les pierres plus petites et plus plates tournées vers le large, des phoques couchés ressemblaient à des touches de peinture terreuse sur la toile plus sombre de la nuit. De cette obscurité humide de l’autre côté de la baie parvenait parfois le claquement d’une nageoire sur l’eau qui se répercutait dans la coupe arrondie de la crique, et le chien, comme à son habitude, dressait ses oreilles informes et balafrées.

Leur cabane était située au bord de la forêt obscure, juste au-dessus de la ligne de marée haute et à côté d’un cours d’eau paresseux et coloré par les tanins. La porte, une simple ouverture dans une cloison, masquée par un morceau de vieille couverture défraîchie, donnait sur l’océan gris. La minuscule maison du vieil homme ne comportait qu’une seule pièce au sol de terre battue et les murs étaient constitués de fragments de bois flotté séché par le vent, de formes et d’épaisseurs variées. Elle était blanc d’os et argentée et totalement ina­dap­tée, que ce fût comme maison ou comme abri. Le toit, qui n’était pas étanche, était en partie fabriqué avec des chutes de planches qu’il avait récupérées à la scierie, près de Forks – il les avait remorquées derrière son bateau en suivant la côte vers le nord, à l’époque où son bateau était encore en bon état, et, avec la boue de la rivière, il avait teinté son toit en un rouge qui s’était depuis fort longtemps transformé en une couleur rouille uniforme. La porte, quand il y en avait eu une, n’avait été rien de plus que de longs morceaux de bois flotté et d’écorce attachés avec un enchevêtrement de fil de fer.

Autrefois, il y avait eu un appentis adossé sur un côté et construit avec les mêmes planches, mais un soir, avant la venue du chien, le vieil homme s’était affalé dessus alors qu’il était ivre d’alcool et de chagrin. En tombant de tout son poids, il avait fait s’écrouler l’abri puis, dans sa colère, il l’avait complètement démoli, et ses compétences en menuiserie étaient telles qu’il avait ensuite été incapable de le rebâtir. Les planches qu’il avait gardées étaient maintenant rassemblées et disposées comme des tuiles au bord de la rivière et le vieil homme s’en servait en quelque sorte comme d’un quai, où il pouvait nettoyer son poisson et éviter de patauger dans la boue quand il se lavait.

Le fauteuil à bascule dans lequel il était assis était un objet trouvé, rejeté sur le rivage par une belle journée de printemps, cinq ans auparavant, et dont le cannage aurait nécessité de petites réparations. Le vieil homme s’y asseyait tous les soirs, face à l’horizon sur la mer, pour observer le soleil s’enfoncer, quand la pluie ne l’empêchait pas de le voir, et écouter la forêt devenir silencieuse derrière lui à mesure que le couchant se vidait de sa lumière.

Tout le long du rivage, derrière la cabane et sur les bords de la rivière, s’élevait la forêt sombre qui cascadait jusqu’à la grève en une vague de jade. Au cours d’innombrables siècles de tempêtes et de marées, d’énormes rondins étaient venus s’échouer, s’empilant contre les arbres debout, et avaient formé d’immenses amas. Il y avait là d’étranges citadelles silen­­cieuses de bois, de sable et de pierre – reliquaires naturels qui enchâssaient les os séchés des oiseaux et des pois­sons, des ratons laveurs et des phoques, ainsi que les malheureux restes des marins disparus en mer, apportés par les courants et les marées d’aussi loin que l’Asie. Des saisons de soleil durant de longues années fatigantes avaient argenté puis blanchi les gros rondins. Les interminables rangées de bois constituaient un brise-vent naturel pour la maison du vieil homme pendant les tempêtes, et il restait souvent éveillé la nuit, écoutant la plainte mélancolique du vent dans les enchevêtrements.

La nuit précédant son départ, un feu brûlait dans le petit trou bordé de pierres devant la cabane. Des flammes jaunes dansaient dans l’obscurité ; le bois frémissait et crépitait sur les braises qui brillaient tels de petits cœurs palpitants vivement éclairés. Tandis qu’il se balançait dans son fauteuil et qu’il observait les flammes s’activer, le vieil homme ne savait pas encore qu’il allait partir, et pourtant, penché devant son feu, il sentait quelque chose changer en lui. À ses côtés, le chien percevait son désespoir et savait ce que le vieil homme ignorait, il savait qu’il allait bientôt tenter quelque chose et qu’il échouerait, et qu’ils se mettraient en route peu après. Le chien savait aussi qu’ils ne reviendraient pas. Il savait ces choses de la même façon qu’un chien connaît bien le cœur de l’homme qu’il aime et comprend ce cœur au-delà de ce que l’homme pourrait jamais espérer. Le vieil homme caressa la tête du chien, l’air absent, et l’animal leva les yeux vers lui un instant avant de poser le menton sur ses pattes de devant et de fermer les paupières.

Le vieil homme était assis et se balançait, et il essayait de ne pas se rappeler sa jeunesse, quand il était marié et qu’il était loin de s’imaginer qu’il s’engagerait dans l’armée un jour. Il s’efforçait de ne pas revoir l’image de sa femme, ni celle de sa fille qui venait de naître. Au bout d’un moment, le souffle qui s’échappait de ses lèvres barbues se fit plus chaud et il se couvrit les yeux de sa paume droite et il resta ainsi jusqu’à ce que tout fût passé.

Tout au fond de l’occident, où la nuit était ancrée sur le bord de l’océan, les nuages avaient été repoussés par le vent et le vieil homme pouvait voir les étoiles qui luisaient sur l’eau. Il respirait au rythme de son balancement devant le feu. Ses pensées échappant à son contrôle, il passait des dou­loureux souvenirs de femmes et de famille à des évo­cations de la guerre encore plus déchirantes, parce que, comme il en avait fait l’expérience, les uns menaient souvent aux autres, alimentant leurs feux de telle sorte qu’aucun homme n’eût été capable de résister et, en fin de compte, d’en sortir indemne.

Le vieil homme se mit à trembler, bien que le vent fût encore doux et la pluie encore tiède. Il ne pouvait pas s’empêcher de revoir, une fois de plus, les images de la guerre, d’entendre les bruits de la guerre, et de prendre conscience, une fois de plus, des cadeaux empoisonnés que fait la guerre et avec lesquels il est si difficile de vivre une fois qu’elle est finie. Le vieil homme ferma à nouveau ses yeux embués et pensa à la porte bleue qu’il avait trouvée ce matin-là au nord de la plage.