Une question de temps

L’écho la hanterait le restant de ses jours. Rien d’inhabituel dans ce bruit-là – ce n’était pas un hurlement glaçant, ni un pleur déchirant, ni la plainte aiguë d’une sirène d’ambulance – non, rien de tout cela. C’était davantage un son simple et répétitif qui jaillissait de sombres tréfonds ; un son en apparence inoffensif. Comme le clapotis d’une pluie nocturne, ou le bourdonnement d’une climatisation, ou le chant innocent d’un rouge-gorge. Un son qui ne serait qu’un bruit blanc pour certains, un vague agacement pour d’autres, mais Alice ne serait jamais en mesure d’en étouffer le vacarme et l’empreinte fatale qu’il avait imprimés dans sa mémoire…

 

 

 

 

Superman

Septembre 2005

 

Ka-plonk. Ka-plonk. Ka-plonk. Malgré le martèlement régulier de la pluie sur les bardeaux au-dessus d’elle, Alice entendait à travers la maison l’écho sourd qui montait de quelque part, à l’étage du dessous. Les tambourinements ressemblaient à ceux de Jason, sans doute allongé sur le dos à frapper les murs avec ses Keds, en proie à un accès de colère ou s’imaginant faire du karaté. L’un ou l’autre, peu importait – il faisait son sale gosse. À quatre ans, Alice ne s’en serait jamais tirée à si bon compte avec ce genre de comportement, elle. Pas qu’elle ait été un ange non plus, mais si elle s’était avisée de piquer un caprice pareil, elle aurait été mise au coin ou elle se serait pris une bonne fessée. Jason, lui, s’en tirait toujours avec ses crises de colère. Petit Jason, le bébé miracle.

Après sa naissance à elle, le docteur avait prévenu la mère d’Alice qu’elle ne pourrait plus jamais enfanter. Les lésions graves subies par son utérus suite à l’accouchement difficile laissaient à penser qu’une autre grossesse serait impossible. Ses parents avaient fini par accepter de n’avoir qu’une fille unique, concentrant la totalité de leur amour et de leur énergie et de leur attention sur Alice, dix années durant. Et soudain, l’impossible s’était produit – sa mère était tombée enceinte.

Ka-plonk. Ka-plonk. Ka-plonk.

Les martèlements résonnaient depuis un moment – un bruit continu et presque provocant – et Alice en conclut que son petit frère faisait un caprice. Il avait trouvé ses flacons de vernis à ongles un peu plus tôt et avait décidé de décorer le papier peint de sa sœur de gribouillis couleur rouge pomme d’amour. Un Jason Pollock, voilà l’expression qu’employaient ses parents. Que ce soit aux pastels ou au stylo, sur les murs ou le plan de travail, les œuvres de Jason étaient invariablement mignonnes ou impressionnantes aux yeux de ses parents. Oh, regardez le chef-d’œuvre de Jason, disait sa mère, mains sur les hanches, hochant la tête et souriant comme si ces gribouillages étaient la plus belle chose du monde. Ce sera un artiste quand il sera grand. Un peintre. Un créatif, j’en suis certaine.

Jason avait non seulement barbouillé les murs de vernis à ongles mais il avait aussi réussi à en renverser sur le tapis angora et partout sur le couvre-lit – un couvre-lit tout neuf qu’elle avait eu à Noël dernier. La chambre d’Alice était censée être hors du territoire de Jason car il y faisait toujours des bêtises et dévastait ses affaires. Son dernier petit exploit l’en avait banni à jamais. Soi-disant. Il avait rassemblé tous ses bijoux – cadeaux d’anniversaire, de Noël, bracelets qu’elle avait fabriqués aux scouts, une médaille de natation gagnée en classe de 3e aux 200 mètres nage libre des championnats régionaux, un collier hérité de sa grand-mère – et il avait tout jeté aux toilettes. Il avait tiré la chasse et éliminé tous ses souvenirs comme du papier hygiénique usagé.

Malgré tout – malgré les caprices, le besoin constant d’attention, malgré toutes ses figurines de super-héros éparpillées dans la maison et la responsabilité imposée de devoir surveiller son petit frère – Alice adorait Jason. C’était elle qui lui avait appris à nager, et comme sa sœur aînée, Jason se mouvait dans l’eau avec l’aisance d’un poisson. Onze années les séparaient, bien sûr, et leurs centres d’intérêt étaient diamétralement opposés, mais il apportait dans la maison une énergie contagieuse. Et si elle détestait parfois se l’avouer, il fallait pourtant bien admettre que Jason rendait la vie plus intéressante.

Le martèlement à l’étage du dessous continuait, encore et encore, régulier et incessant, répétitif et agaçant. Alice n’avait essuyé que la moitié des gribouillis sur son mur à l’aide d’un dissolvant, ses mains brûlaient sous l’effet de l’alcool et elle n’avait même pas encore attaqué le tapis ni le couvre-lit. Ce dernier était sans doute fichu.

Ka-plonk. Ka-plonk. Ka-plonk.

— Jason ! Ça suffit ! hurla Alice à pleins poumons.

Jason et elle étaient seuls à la maison – c’était seulement la troisième fois que ses parents lui confiaient la garde de Jason. Ils étaient sortis fêter leur anniversaire de mariage. Ils avaient pris un taxi afin de pouvoir boire quelques verres dans un bar à jazz après le dîner – le bar où ils s’étaient rencontrés vingt ans plus tôt, sur le front de mer de Wilmington.

Quelques mois auparavant, Alice avait supplié ses parents de ne plus faire venir la baby-sitter pour les garder tous les deux. Elle avait quatorze ans, elle était bien trop âgée pour avoir encore une nounou. Plus aucun de ses amis n’en avait besoin, et certains d’entre eux commençaient à la charrier à ce sujet. Elle avait fini par convaincre ses parents qu’elle était assez responsable et capable de s’occuper de Jason et d’elle-même, l’espace de quelques heures. Ce serait facile. Pas grand-chose. Et puis ils pouvaient lui verser la moitié du tarif d’une baby-sitter, cet argent de poche supplémentaire lui serait bien utile. Tout le monde était gagnant. Qu’est-ce qui pourrait mal tourner ?

Alice s’était montrée digne de confiance, le soir de leur première sortie en amoureux, bien que son père l’ait appelée sur son portable une demi-douzaine de fois afin de s’assurer que tout se passait bien : La porte d’entrée est-elle bien verrouillée ? Pas de film trop effrayant pour Jason. Assure-toi que Jason mange bien son repas. N’oublie pas que c’est le soir du bain. Oui. D’accord. Jason avait mangé des macaronis au fromage. Pas de bain, mais un gant chaud. Alice avait même réussi à le coucher à sept heures et demie après l’avoir amadoué à l’aide de son livre préféré, Les Pets qu’on fait. Ses parents étaient rentrés et avaient trouvé Jason bordé dans son lit, et Alice attablée à ses devoirs. Impressionnés, sa mère et son père lui avaient même donné dix dollars supplémentaires pour cette soirée. Victoire totale.

Bientôt sept heures et quart, l’heure de mettre Jason en pyjama. Le martèlement propageait toujours son écho à travers la maison, et Baxter se mit à aboyer comme un fou.

— Jason, je vais le dire à papa et maman si tu n’arrêtes pas !

Il n’arrêta pas. Ka-plonk. Ka-plonk. Ka-plonk. Et les aboiements de Baxter se faisaient de plus en plus frénétiques. Alice descendit les marches jusqu’au salon, où le martèlement et les aboiements s’intensifièrent.

— Jason ?

Elle passa la tête par la porte de la cuisine, il n’y était pas. Elle inspecta la salle à manger et le bureau de son père – une autre pièce au-delà des limites autorisées, ce qui semblait encourager encore plus Jason à les franchir. Rien n’était cassé ou abîmé dans ces pièces. Pas la moindre trace de Jason et de son caprice.

Elle vérifia à nouveau dans le salon, puis dans la salle de bains du rez-de-chaussée. Toujours pas de Jason.

C’est alors qu’Alice remarqua la porte entrouverte de la cave. Rien que deux petits centimètres, mais son cœur s’arrêta de battre un instant. La porte devait toujours être verrouillée afin que Jason ne s’aventure pas dans cet escalier très raide et ne fasse pas l’idiot avec l’établi de son père. Des outils pointus, des produits chimiques, tout un tas de choses qui risquaient de le blesser. Elle avait maintes fois eu droit à la leçon de sécurité, si souvent qu’elle aurait pu la réciter dans son sommeil.

Alice était descendue à la cave un peu plus tôt pour y chercher le dissolvant, elle avait dû oublier de refermer la porte à clé derrière elle, et voilà que Jason jouait à présent dans la seule pièce de la maison où il n’aurait jamais dû pouvoir se faufiler, et elle risquait de gros ennuis si on l’apprenait.

— Jason, si maman et papa découvrent que t’es descendu là, ils vont péter un plomb.

Jason ignora ses avertissements et continua à taper. Alice s’attendait à moitié à l’entendre ricaner, excité de voir que son petit jeu avait enfin attiré l’attention de sa sœur. Une part de lui-même estimait qu’avoir des ennuis avec ses parents ou sa sœur aînée n’était qu’un jeu. Comme son autre activité préférée : se cacher quand son père ou sa mère le cherchait. Il était nul pour trouver des cachettes. Incapable de garder le silence, rigolant depuis sa planque dans le placard ou sous un lit ou derrière les rideaux du salon. Mais pas en cet instant. Pas de ricanement ni le léger tapotis de pieds enthousiastes.

Alice repéra Baxter qui courait en cercles au pied de l’escalier et lâchait un flot ininterrompu d’aboiements aigus.

— Où est Jason, Baxter ? Où est-ce qu’il se cache ?

Sans cesser d’aboyer, Baxter se rua à l’autre bout de la cave.

Alice descendit les dernières marches et fouilla la pièce partiellement dissimulée dans la pénombre. Sur sa gauche, l’espace de travail de son père. Un long établi longeait le mur opposé avec sa gamme d’outils méticuleusement rangés et dont Alice se contrefichait, mais que Jason trouvait irrésistiblement attirants. Un pack de jus de fruits était renversé au bord de l’établi et un flot régulier de jus de raisin violet gouttait lentement sur le sol.

— Jason. Papa va flipper si t’as taché le sol.

Ka-plonk. Ka-plonk. Ka-plonk.

Alice scruta l’autre côté de la cave. Le domaine maternel. Le coin buanderie. Des boîtes de détergent, des bouteilles de Javel et d’anti-taches alignées sur une étagère hors de portée des mains curieuses de Jason. Sur une planche à repasser s’entassaient les chemises de travail de leur père, en attente. Des paniers de vêtements sales soigneusement triés entre les blancs et les couleurs avaient été posés devant la machine et le sèche-linge. Baxter, avec ses quatre petits kilos, bondissait sur ses pattes arrière et grattait l’avant du sèche-linge, la source des martèlements. Il grinçait et couinait d’un côté et de l’autre tandis que son contenu faisait brinquebaler l’appareil tout entier. On aurait dit qu’une paire de bottes de sécurité claquaient à l’intérieur mais Alice ne se souvenait pas d’avoir vu sa mère lancer une machine avant leur départ.

Baxter ne cessait d’aboyer et de sauter devant l’appareil remuant, et Alice remarqua que la queue marron et blanche du chien s’était recroquevillée entre ses pattes et tremblait.

— Baxter, arrête. Tais-toi.

Mais Baxter ne se calma pas.

Alice soupira en imaginant ce que Jason avait bien pu fourrer dans le sèche-linge. Balancer des trucs dans les toilettes ou dans n’importe quel endroit hors limites, était un des jeux préférés de Jason. C’est alors qu’elle aperçut le morceau de tissu rouge coincé dans le hublot du sèche-linge. Cela aurait pu être n’importe quoi – une taie d’oreiller ou un pan de chemise – mais Alice savait pertinemment de quoi il s’agissait. Elle avait vu Jason arborer la cape rouge de Superman un millier de fois.

Son cœur fit un bond dans sa poitrine et une boule lui serra la gorge lorsqu’elle tendit la main vers la poignée de la porte, mais elle refusa de s’ouvrir. Elle tira plus fort mais le hublot était verrouillé. Elle chercha d’un geste fébrile le bouton d’alimentation et coupa le sèche-linge. Le tambour métallique s’arrêta avec lenteur, et les martèlements à l’intérieur ralentirent comme un battement de cœur à l’agonie. Elle ouvrit la porte, souleva la cape rouge et porta brutalement les mains à son visage. Ses doigts sentaient encore le dissolvant mais elle ne sembla pas le remarquer.

Et Alice se mit à hurler.

 

 

 

Évaluer

Février 2011

Évaluation de la gueule de bois et de ses dégâts. Alice battit des paupières et entrouvrit les yeux un instant avant de les refermer, et elle attendit. Elle attendit de pouvoir déterminer le degré de sa gueule de bois. C’est ainsi que se déroulaient désormais les matins, un réveil quotidien habité par la même question – quels étaient les dégâts et le contrecoup d’une nouvelle nuit de beuverie ? Elle ne réfléchissait pas au programme de la journée, ni au menu du petit déjeuner. Non, pas du tout. C’était toujours la même chose.

Les souvenirs de la veille tournoyèrent dans un brouillard morne et taché comme un plan de travail gras et grossièrement essuyé à l’aide d’un Sopalin, et Alice abandonna les restes de ses pensées confuses où ils étaient. Elle n’était pas pressée de se remémorer les événements. Pas encore. Les souvenirs finiraient par remonter à la surface comme des bulles, attendant d’être remis en ordre et regrettés. Toujours les mêmes erreurs, seul le contexte changeait. Rincez et recommencez. Elle semblait faire preuve d’un mauvais jugement remarquable quand elle était ivre, ce qui se produisait souvent. Souvent, du genre tous les jours. À dire vrai, elle ne se rappelait plus avoir été sobre un seul jour depuis des années. Voilà ce qu’elle était devenue, en somme. Elle ne s’en réjouissait pas vraiment, mais elle l’acceptait. Qui a bu boira, et tout le reste.

Elle essayait de s’accrocher au sommeil, rien que quelques instants encore. Il lui était plus agréable de vivre dans ses rêves – dans la plupart, du moins. La réalité finirait bien par prendre le dessus de toute façon, et avec elle suivrait invariablement la haine de soi. Comme toujours.

Alice avait conçu un système de notation afin de déterminer les dégâts qu’infligerait à son corps et son esprit la nuit de beuverie ; un système de notation bien à elle. Pas de quoi en tirer une grande fierté mais quand on faisait subir à son corps une tension quotidienne, la moindre des choses était de mettre en place une jauge afin d’en déterminer les effets.

Elle imaginait les autres se réveiller et envisager leur journée à venir, affrontant des décisions fastidieuses et pénibles – quels vêtements porter au travail, les factures à payer, comment réorganiser le garage, peu importe. D’autres se réveillaient probablement habités de visions et de projets à long terme, prêts à accomplir leurs rêves et leurs objectifs – comment gravir plus vite les échelons, caresser le désir de démissionner, de s’installer pour de bon et de se marier. Et d’autres encore, par nécessité et par esprit de responsabilité, s’inquiétaient pour leurs enfants, de savoir s’ils les élevaient correctement, s’ils vaudraient un peu mieux que ces parents qui les avaient eux-mêmes élevés.

Mais pas Alice. Elle ne pensait pas à tout cela. Si seulement elle en était capable, elle pourrait se contenter d’un projet médiocre comme faire des copies et des envois chez Kinko’s, ou changer des couches et moucher des nez toute la journée. L’idée d’en faire trop ou plus que ses capacités n’était même pas envisageable – s’inscrire en master à l’université, par exemple, ou obtenir un emploi qui n’implique pas de verser une tasse de café à un gros porc ou de verser un shot de tequila à un gros porc.

Non, les premières pensées quotidiennes d’Alice étaient essentiellement concentrées sur le degré de sa gueule de bois. Voilà à quoi se résumait sa réalité. Voilà à quoi se résumait son état d’esprit. Et à en croire la situation, ce n’était pas près de changer.

Le système de notation était plutôt simple. Rien de particulièrement compliqué. Le niveau Cinq, c’était l’éclatage de tête ; une migraine totale qui vrillait les tempes. Celle qui commençait par une douleur sourde à la base de la nuque, puis qui élançait et tiraillait et progressait millimètre par millimètre vers le sommet de son crâne, dévorait la chair et circulait à travers ses veines jusqu’à ses tempes. Le moindre mouvement brusque ou une quinte de sa toux de fumeur la mettait aussitôt à l’agonie ; comme si quelqu’un utilisait le côté de sa tête comme punching-ball humain. Dès qu’elle était en mesure d’avaler deux ou trois Advil et de les faire passer avec une gorgée de l’alcool quelconque qui lui restait de la veille, Alice s’étirait sur le sol et attendait que les antalgiques agissent, et tout ce qui lui venait à l’esprit, c’était putain, merde, fait chier.

À Quatre, elle était généralement contrainte de s’accroupir près de la cuvette des toilettes pendant une demi-heure où elle régurgitait une bile amère. Elle ne mangeait pas beaucoup – pas assez pour vomir, du moins. La nourriture n’était que secondaire. Quand son corps se mettait à trembler, alors seulement se rappelait-elle qu’il lui fallait des protéines, quelque chose dans l’estomac autre que de la vodka, du whisky ou de la tequila. Parfois, Quatre n’entraînait qu’un haut-le-cœur, mais c’était pire que de vomir, d’après son opinion experte.

Le niveau Trois engendrait des acidités d’estomac de première classe, qui lui semblaient alors peser dans son ventre comme un pain entier, la bile bouillonnant et tournoyant en elle, avide d’absorber autre chose que de l’alcool de grain. Le lait aidait un peu mais elle en avait rarement à disposition chez elle. Sans doute à cause de l’absence de frigo, ou du manque de prévoyance.

Le Deux provoquait un vague trouble – son cerveau était comme un sachet de coton mouillé qui la laissait chancelante et maladroite. Ce trouble était un état de demi-sommeil – une sensation désincarnée qui la plongeait dans un état second, comme si elle avait pris temporairement possession du corps d’une pauvre femme et l’avait passé à tabac. Se remettre en mémoire les rencontres de la nuit passée était un processus encore plus long. Essayer de se remettre en mémoire ce qu’elle avait bu, où elle avait bu, et avec qui elle avait bu. Ce dernier élément n’avait pas vraiment d’importance car elle buvait souvent seule, elle préférait même boire seule.

Le niveau Un était tout en bas de la liste, la base du totem en termes physiques mais il s’avérait la plupart du temps bien plus brutal que les quatre autres niveaux réunis. Le numéro Un, c’était la gueule de bois culpabilisante, le résultat de n’avoir pas assez bu la veille. Alice abhorrait le sentiment de culpabilité. Ni l’Advil, ni le lait, ni la dernière gorgée – le juste un doigt – ne pouvait soigner cela. Avoir le sentiment d’être une merde, de laisser sa vie partir en vrille et de tenter ainsi de noyer ses soucis dans l’alcool. Boire pour oublier les erreurs en série qu’elle avait commises au fil des ans, surtout la grosse. La grosse erreur qui avait donné naissance à toute cette connerie. L’alcool remplissait son rôle l’espace d’un moment – il l’engourdissait – mais le lendemain matin, les regrets étaient de retour. Ils faisaient leur grand retour. Elle revoyait l’accident, encore et encore, aussi net que s’il s’était produit la veille.

 

X

Alice sentit la présence avant même de la voir. À côté d’elle. Sous la couverture et les draps qui empestaient la sueur et autre chose, pire encore. Elle regarda par-dessus son épaule, remarqua la tignasse noire de cheveux entremêlés qui s’échappait sur l’oreiller. Un gars qui dormait.

Et alors qu’elle s’efforçait de se rappeler ce qui avait pu se produire la veille, ses yeux se posèrent sur le plafond. Un plafond bleu clair. Un plafond différent.

Une ampoule unique suspendue par des fils enroulés à la hâte dans du scotch était fixée au plafond en plâtre taché d’eau. Mais ce n’était pas cette lampe qu’elle avait l’habitude de scruter chaque matin dans le motel merdique où elle logeait ces derniers mois. Cet endroit dégageait une odeur différente, aussi. À la place de l’odeur de renfermé qui émanait du radiateur à chaque fois qu’il se mettait en marche, il régnait ici un parfum d’eau de Cologne bon marché et d’œufs frits, et à l’idée d’œufs frits, son estomac se mit à tanguer. Il se retourna tant qu’il l’obligea à s’asseoir et à chercher un récipient où vomir.

La pièce se mit à tournoyer un moment. Une chambre minuscule. Juste assez de place pour le lit à eau sur lequel elle s’agitait en cet instant, et la sensation de balancement ne faisait qu’empirer la nausée et les vertiges.

Putain.

Elle allait gerber. Aucun doute là-dessus. Au pied du lit, elle trouva un saladier de pop-corn à moitié vide, surtout des grains pas éclatés et quelques miettes marron baignées de beurre. Des mégots de cigarettes avaient été écrasés au fond. Le saladier allait devoir faire l’affaire. Alice renversa les miettes de pop-corn et les mégots sur le sol et se relâcha.

Putain.

Maintenant, la pièce sentait l’eau de Cologne bon marché, les œufs frits et le vomi.

Elle jeta un coup d’œil dans la chambre, heureuse qu’il n’y ait pas de miroir pour lui souhaiter la bienvenue. Elle évitait son reflet autant que possible. Elle détestait le visage qui lui rendait son regard. Elle détestait tout, en lui. Non pas qu’il soit laid. Loin de là. Alice aurait pu être jolie, si elle en avait eu envie. Si seulement elle n’en avait pas rien à foutre. Un visage de garçon manqué où s’attardaient encore quelques taches de rousseur de son adolescence, un nez fin au-dessus de lèvres qui semblaient avoir été gonflées au collagène, bien que ce ne soit pas le cas. Son corps était élancé et ferme malgré tout l’alcool qu’elle absorbait. Mais c’était surtout ses yeux qui frappaient le plus et suscitaient l’intérêt des hommes – et de quelques femmes aussi. Des yeux vert pomme, dignes de son sang irlandais.

Des bouteilles de bière jonchaient le sol. Pabst Blue Ribbon, Miller High Life, Budweiser. Des mégots de cigarettes étaient écrasés dans de petites assiettes, noyés dans des tasses de café, quelques-uns éteints directement sur la moquette. Une bouteille de Jack à moitié vide était perchée sur la petite commode près du lit. Tous les tiroirs étaient entrouverts et débordaient de T-shirts et de jeans. Le matelas d’eau continuait à tanguer sous elle tandis qu’elle contemplait l’enchevêtrement d’habits. Des T-shirts noirs et des Levi’s délavés. Des vêtements d’homme.

Elle se trouvait non seulement dans le logement d’un inconnu, mais surtout dans celui d’un homme.

C’est alors qu’Alice remarqua sa propre nudité – pas le moindre bout de tissu sur la peau. Même pas une paire de chaussettes, alors qu’elle en portait toujours au lit, jusque dans les mois caniculaires d’été. Cela ne la dérangeait pas de dormir nue, elle le faisait souvent, mais elle se sentait vulnérable sans rien aux pieds. Elle avait dû se bourrer la gueule soigneusement la veille, pour accepter de retirer ses chaussettes.

Le type à côté d’elle ne bougea pas d’un pouce. Il dormait comme une souche. Tant mieux. Elle voulait retrouver ses vêtements et s’habiller avant de résoudre le mystère de son compagnon de lit. Son sweat acheté d’occasion dans une friperie, son jean, son soutien-gorge et sa culotte avaient été abandonnés dans un coin de la pièce, jetés en tas à la hâte. Son blouson avait disparu dans la bataille, tout comme le souvenir de s’être déshabillée la nuit précédente. Le blouson devait bien être quelque part. Elle l’avait porté au travail la veille – ça, au moins, elle s’en souvenait. Elle se releva trop vite, de petites étoiles se mirent à étinceler et à clignoter à l’intérieur de son crâne, et elle enfila ses vêtements avec maladresse. Ses mouvements rapides et abrupts mirent en branle dans sa tête un train de vibrations qui rugissait sur ses rails.

Alice gardait un œil sur l’inconnu endormi, fouillait la bouillie confuse de sa mémoire et essayait de comprendre qui cela pouvait bien être. Elle avait bossé derrière le bar du Frisky Pony la veille, une boîte de strip-tease médiocre dans une zone industrielle d’Harrisburg. Un atelier de tuning à sa droite, un terrain vague rempli de métal à sa gauche. Une bretelle de sortie sur l’Interstate 81 se déversait juste à l’arrière du Frisky Pony, si bien que le bourdonnement régulier des pneus se mêlait à la soi-disant musique entraînante. Alice avait de la chance si elle empochait quarante dollars, même lors d’une bonne soirée, mais le Frisky Pony n’était pas dans la ligne de mire des flics, alors c’était un bon plan pour elle. Provisoirement. Elle changerait bientôt. Alice le savait. Elle le sentait dans ses entrailles, une horloge interne lui servait toujours de réveil quand le moment était venu de bouger. Elle était à Harrisburg depuis presque six mois et c’était déjà bien assez long. Le paysage commençait à lui devenir un peu trop familier. Trop personnel. Quelques strip-teaseuses du Frisky Pony – Tia et Naomi, en particulier – voulaient passer du temps avec elle, l’invitaient à des soirées, buvaient avec elle après la fermeture de la boîte. C’était toujours un signal infaillible indiquant le changement nécessaire – quand les gens commençaient à vouloir mieux la connaître.

De la tequila. Elle s’en souvenait, à présent. Elle avait choisi de la tequila, hier soir. Sauza Hornitos. Ce n’était jamais bon signe qu’elle arrive à se souvenir du nom de la tequila qu’elle avait bue, mais pas de celui du mec avec qui elle avait couché. Petit à petit, le brouillard alcoolisé se leva et les souvenirs s’éclaircirent, se révélèrent dans leur lumière affreuse. Tia et Naomi buvaient avec elle, rivalisaient verre pour verre, puis s’étaient mises à se lécher la tronche avant d’inviter Alice à leur appartement pour une nuit entre filles. Merci mais non merci, Alice se rappela leur avoir répondu.

Alice se souvenait que Tia et Naomi avaient dansé sur le comptoir au son d’une musique assourdissante, elles s’étaient lentement effeuillées l’une l’autre et avaient fait de leur mieux pour la séduire. Elle avait résisté. Ce n’était pas la première fois que les deux filles lui offraient une danse particulière. Elles étaient sympas mais connes comme leurs pieds. Alice avait l’impression qu’elles étaient absolument incapables de voir plus loin que le bout de leur nez. Après quelques années, quand leurs petits corps fermes auraient pas mal de kilomètres au compteur, montrer leurs nichons ne leur rapporterait plus assez pour payer le loyer, acheter à manger et prendre soin d’elles. Elles ne voyaient pas tout ça. Elles avaient le même âge qu’elle, certes, mais Alice avait assez de jugeote pour comprendre qu’un cul musclé ne durerait qu’un temps, et puis la réalité les giflerait en pleine figure. Non pas qu’Alice ait planifié son avenir – loin de là – mais elle, au moins, ne se trémoussait pas autour d’un poteau de strip-tease.

Alice se souvenait de tout, jusqu’à ce que les danseuses en arrivent à leur string, et puis plus grand-chose. Elle ne se revoyait pas sortir du Frisky Pony ni arriver dans cette chambre où elle se trouvait actuellement.

Un matelas à eau. Bon Dieu, elle détestait les matelas à eau.

Elle jeta un coup d’œil par la fenêtre. Un parc à caravanes. Il neigeait un peu. Une fine couche fraîche et blanche recouvrait la boue noire qui restait de la dernière neige. Des enfants jetaient des cailloux sur un chat. L’animal lâcha un cri perçant quand une pierre l’atteignit sur le côté du crâne et les morveux poussèrent des hurlements victorieux. Brutes. Elle détestait les brutes, encore plus que les matelas à eau.

Alice remonta la braguette de son jean et fouilla à nouveau la pièce en quête de son sac et de son blouson. Elle pourrait peut-être se barrer d’ici avant que son homme mystère ne se réveille. Peu lui importait de ne pas savoir avec qui elle avait couché – certains mystères gagnaient à ne jamais être résolus. Pas de sac dans la chambre. Pas d’emballage de préservatif non plus. Elle espérait n’avoir pas été ivre au point d’en négliger les protections. Il ne lui manquerait plus que ça, en ce moment. Se retrouver enceinte ou pire encore.

Elle se cogna le gros orteil contre le coin du lit et se mordit le bout de la langue.

— Putain.

Mais l’homme endormi ne bougea pas. Elle consulta sa montre – onze heures et demie. Le type devait être sacrément bourré.

Et puis merde. Il fallait qu’elle retrouve son sac. Elle fit un pas en direction du dormeur mais son visage était enfoui sous les couvertures.

— Hé, mec. Debout là-dedans.

Rien. Personne au bout du fil.

Alice observa la couverture en quête d’un signe de vie mais le gars était totalement immobile. Elle l’observa encore une minute – immobile comme une foutue pierre.

Alice ramassa une bouteille de bière vide. Elle la tendit à bout de bras devant elle, au-dessus d’une autre bouteille vide posée au sol. Elle tourna le regard vers le lit avant de lâcher la bouteille. TINK. SPLAC. La bouteille à terre éclata en une douzaine de morceaux acérés. Le bruit était puissant – assez puissant pour réveiller un mort.

— Hé ho ! C’est plus l’heure du dodo.

Mais le gars ne répondit pas et Alice commença à se douter amèrement de la raison.

Non, non, non.

Ce type ne pouvait pas être mort. Ça n’avait aucun sens. On ne se réveille jamais comme ça toute nue à côté d’un type mort qu’on ne connaît même pas.

Alice continuait à scruter les draps, attendait de les voir s’élever et s’abaisser légèrement. Il avait peut-être simplement le sommeil lourd. Elle attendit de le voir bouger. Tousser. Éternuer. Gémir. N’importe quoi. Mais rien ne se produisit.

Des cheveux noirs. Qui parmi ses connaissances avait une épaisse chevelure noire comme celle-ci ?

Qu’est-ce qu’on s’en fout ? Barre-toi de là. Peu importe.

Alice jeta encore un coup d’œil dans la pièce, à l’affût de son sac, mais la chambre était à peine plus grande qu’un placard, ce n’était pas comme s’il fallait chercher une aiguille dans une botte de foin. Il devait être dans le salon. Ou dans la salle de bains. N’importe où, sauf ici.

Elle ne put pourtant s’en empêcher – ses yeux se posèrent une fois encore sur le dormeur, qu’il fallait sans doute désormais appeler le mort. Les mains d’Alice tremblaient, à l’unisson avec son cœur battant, et la montée d’adrénaline qui s’empara d’elle expulsa brutalement la gueule de bois de son système. Le tremblement de ses mains se propagea à son corps tout entier, jusque dans ses genoux, obligeant Alice à s’asseoir sur le matelas à eau. Il gargouilla comme un estomac vide et l’eau ondula sous le mort, donnant l’impression qu’il avait bougé dans son sommeil. Au bout d’une minute, l’eau se calma et le mort aussi.

Et puis merde.

Elle se leva, tendit le bras et tira les draps d’un coup sec.

L’homme était bel et bien mort. Ça au moins, c’était une certitude. Les yeux entrouverts, une pellicule de mucus gris les recouvrait.

Le cœur d’Alice se mit à battre comme un marteau-piqueur et elle s’écarta soudain du lit, s’emmêlant presque les pieds. Elle sentait les battements effrénés dans sa poitrine tandis qu’elle scrutait le cadavre – la deuxième fois de sa vie qu’elle voyait la mort en face.

 

 

Le mort était plutôt beau. Ou du moins l’était-il avant, dans le style arrogant des rednecks. Alice contempla le visage de cet homme qu’elle connaissait bien – Terry Otis, le propriétaire du Frisky Pony. Ce putain de Terry Otis, ce sniffeur de coke, cet accro au crack, ce macho qui couchait avec toutes ses strip-teaseuses. Ce putain de Terry Otis qui buvait comme un trou et qui paradait dans la boîte comme un coq, qui jetait les ivrognes hors de son bar lorsqu’ils tâtaient la marchandise, et qui les tabassait dans la ruelle à l’arrière du bâtiment. Le grand Terry, le costaud qui conduisait un pick-up Chevy noir aux pneus gigantesques, qui repassait ses Levi’s et qui cirait toujours impeccablement ses santiags.

Terry n’était plus si balèze ni cool, maintenant qu’il était étendu dans une flaque de vomi, nu et mort.

Elle ne pouvait détourner les yeux de son patron décédé, essayant d’extraire de son cerveau imbibé d’alcool un souvenir quelconque de la nuit précédente. Elle se souvenait de Terry au Frisky Pony – il y était en permanence – mais elle n’avait pas bu en sa compagnie et ne lui avait prêté aucune attention. Il était trop occupé à sniffer de la poudre sur le bar et à mater Tia et Naomi qui dansaient l’une contre l’autre.

Elle n’était encore jamais allée chez Terry. Il l’avait pourtant invitée à maintes reprises. La porte t’est ouverte quand tu veux, chérie. Il lui avait adressé un sourire et un regard en coin une bonne demi-douzaine de fois. Son haleine puait à cause de la chique de Skoal qu’il gardait toujours sous sa lèvre inférieure. Toujours à cracher dans une bouteille de bière à moitié pleine de bave brune. On passera un sacré bon moment, quand tu seras prête. L’estomac d’Alice se souleva et elle eut un haut-le-cœur, mais rien ne sortit car son système digestif n’avait plus rien à rendre. Son visage brûlant vira à l’écarlate, ses pores s’ouvrirent et une fine pellicule de sueur aux relents de tequila lui couvrit le visage.

Autour d’elle, la pièce s’assombrit à deux reprises. Une première fois quand le soleil se cacha derrière les nuages orageux qui approchaient, et une deuxième lorsqu’elle frôla dangereusement l’évanouissement.

 

 

Elle ferma les yeux de toutes ses forces et s’enfonça les ongles dans les paumes jusqu’à y imprimer de petits croissants de lune, puis elle attendit que sa tête se vide. Il lui fallut une minute. Peut-être deux. Quand elle rouvrit les yeux, son regard contempla les murs fins et merdiques, la porte pourrie et les fenêtres sans rideaux. C’est alors qu’elle remarqua le sac en toile dans un coin de la pièce, près du lit du côté de Terry.

Du côté de Terry. Quelle débilité de penser un truc pareil. Comme s’ils avaient des habitudes de vieux couple.

Elle scrutait le sac en toile, de ceux qu’on trouve dans les surplus de l’armée. Vert olive, un numéro de série imprimé en noir sur le tissu. Elle jeta un coup d’œil à Terry dont la tête était inclinée sur la gauche et semblait observer le sac, l’air de veiller dessus. Ce devait être la dernière chose qu’il avait vue avant que son cœur ne s’arrête de battre.

Alice posa à nouveau le regard sur le sac, la fermeture éclair bien close. Elle essuya la sueur de sa lèvre supérieure, s’approcha du sac, soudain très curieuse d’en connaître le contenu.

Faut appeler les flics.

Mais Alice n’avait pas particulièrement envie d’appeler les flics, pas encore. Ce n’était vraiment pas le genre d’emmerdes qu’elle voulait subir en ce moment. On lui poserait des questions. On fouillerait dans son passé, et elle n’avait aucune intention de remuer cette mare de boue. Pas maintenant. Jamais, si possible.

Elle ne quittait plus le sac des yeux – hypnotisée comme s’il s’agissait d’une œuvre d’art. Ce sac en toile de l’armée avec sa fermeture éclair semblait supplier qu’on l’ouvre. Elle allait devoir appeler les flics. Alice le savait. Avait-elle le choix ?

Juste un coup d’œil dans le sac, peut-être. Terry s’en contrefoutrait, vu qu’il était mort et tout. Alice s’épongea le visage. Il lui fallait quelques minutes pour reprendre ses esprits, boire un jus d’orange ou n’importe quel truc que Terry avait au frigo, et essayer de recomposer les éléments de cette histoire.

Ah ouais, et inspecter l’intérieur du sac en toile, aussi. Elle allait le faire. Il était là comme un verre de whisky gratuit posé devant un alcoolique, suppliant d’être avalé cul sec. La question n’était pas si, mais quand. Alice replaça une mèche de cheveux derrière son oreille, hissa le sac sur ses genoux et entrouvrit la fermeture éclair. Pas de grosse surprise. Ni chaussettes ni couvertures, ni bottes ni kit de survie. Rien que des sachets de coke. Beaucoup. Alice n’était pas experte en pesée et ne connaissait pas la valeur de la coke dans la rue, mais elle avait suffisamment côtoyé cette substance pour savoir qu’il y avait pour dix à vingt mille dollars de poudre dans le sac en toile.

Mais ce n’était pas tout.

Alice plongea la main plus profond et trouva quelques flacons de cachets. Des amphétamines, du Quaalude, de la Vicodine. Et un flacon de Rohypnol.

— Putain de merde.

Alice n’appréciait pas particulièrement les cachets – l’alcool lui convenait bien – mais elle avait quelques connaissances dans ce domaine. Le Rohypnol. La drogue du violeur. Cet enfoiré de Terry avait dû droguer sa boisson pendant la soirée.

Alice décocha un coup d’œil à Terry, et sa peur se mua en un déferlement de rage sourde, elle se dégoûtait de s’être fait berner. L’idée d’avoir laissé ce connard la pénétrer lui redonna envie de gerber mais son estomac était vide.

De la poudre blanche était encore accrochée aux poils de son nez. Bien fait pour lui, sale accro. Il a eu ce qu’il méritait. Elle remarqua l’écorchure sur la lèvre supérieure de Terry, gonflée et couleur aubergine. Il avait aussi une vilaine ecchymose sous l’œil gauche – une contusion de la taille d’un poing. Malgré son estomac plein de tequila et de Rohypnol, elle avait quand même dû essayer de se débattre. Elle avait déjà pris part à plusieurs bastons par le passé… quand il le fallait. Peut-être que ce gros malade avait fait une overdose avant d’avoir eu le temps de la toucher.

Alice continua à fouiller dans le sac et ses doigts effleurèrent autre chose, tout au fond. Un autre sac – un sac en papier kraft pour les déjeuners des mômes, à l’école – enfoui sous le reste. Elle sortit le sac en papier, de la taille d’une petite boîte à chaussures. Scotché bien comme il faut.

Alice déchira le papier comme un gamin ouvrant un cadeau au matin de Noël, et elle contempla le contenu. Elle lécha ses lèvres qui séchèrent aussitôt, et son cœur sembla sur le point de s’arrêter de battre. Vingt secondes durant, elle demeura figée, et c’est alors qu’elle remarqua le silence de mort qui régnait dans le mobil-home.

Quand un poids vint heurter le flanc métallique de la structure, Alice tressauta enfin. Un autre bong, et un autre encore, suivi de rires puérils.

Alice se leva pour regarder par la fenêtre, serrant fort le sac en papier entre ses mains tremblantes, et elle regarda le groupe de sales mômes lancer des boules de neige gelées contre le mobil-home du mort. L’écho métallique la transperçait de part en part. Elle voulait que tout cela cesse. Il fallait que tout cela cesse. Elle détestait tout particulièrement ce son – il déclenchait les horribles souvenirs du jour où elle avait retrouvé Jason – mais les gamins étaient trop emballés par leur victoire sadique et n’avaient pas l’intention de s’arrêter de sitôt. Le son continua donc, encore et encore, sans le moindre répit à l’horizon.

Bong, bong, bong.