Le Dernier des Mohicans

Balzac parle de Bas-de-Cuir (Œil-de-Faucon)[1]

 

Je ne me prononce pas légèrement, j’ai lu et relu les œuvres du romancier, disons le mot vrai, de l’historien américain ; j’éprouve, pour ses deux facultés, l’admiration qu’elles avaient excitée chez Walter-Scott et que méritent encore la grandeur, l’originalité de Bas-de-Cuir, ce sublime personnage qui lie entre eux les Pionniers et les Mohicans, le Lac Ontario[2] et la Prairie. Bas-de-Cuir est une statue, un magnifique hermaphrodite moral né de l’état sauvage et de la civilisation, qui vivra autant que les littératures. Je ne sais pas si l’œuvre extraordinaire de Walter-Scott fournit une création aussi grandiose que ce héros des savanes et des forêts. Gurth, dans Ivanhoë, avoisine Bas-de-Cuir. On sent que si le grand Écossais avait vu l’Amérique, il eût pu créer Bas-de-Cuir. C’est surtout par cet homme demi-indien, demi-civilisé que Cooper s’est élevé jusqu’à Walter-Scott.

 

 

 

 

 

 

Ne me rejette pas en raison de mon teint,

La livrée sombre que m’a donnée le soleil cuivré.

Shakespeare, Le Marchand de Venise, Acte II, scène 1

 

 

 

Préface
de
James Fenimore Cooper
à la première édition
(1826)

 

Le lecteur qui espère trouver dans ce volume la description romanesque et imaginaire d’événements qui n’ont jamais existé risque fort d’être déçu et de s’en détourner. Cet ouvrage n’est rien d’autre que ce qui est annoncé sur la page de titre : un récit. Cependant, comme il traite de domaines qui ne sont peut-être pas connus de tous, en particulier des lectrices, plus sensibles aux élans de l’imagination, et dont certaines pourraient être tentées de lire ce livre, persuadées qu’il s’agit là d’une fiction, il est de l’intérêt de l’auteur d’apporter quelques éclaircissements sur certaines allusions historiques obscures. L’expérience l’incite à s’acquitter de cette tâche car il a souvent constaté à ses dépens que les lecteurs, aussi ignorants fussent-ils d’un sujet donné avant qu’il ne leur soit exposé, se révèlent, à l’instant même où ledit sujet est soumis à leur jugement terrible, en savoir plus individuellement, collectivement et, pourrait-on ajouter, intuitivement, que celui qui le leur a fait découvrir ; mais il a également constaté, en contradiction flagrante avec ce fait indiscutable, qu’il est de la plus grande imprudence pour un écrivain de compter sur les facultés imaginatives de toute autre personne que lui-même. Par conséquent, rien de ce que l’on peut bien expliquer ne doit rester mystérieux. S’en abstenir serait une solution de facilité qui satisferait essentiellement ceux des lecteurs qui se délectent de consacrer plus de temps au déchiffrage des livres que d’argent à leur achat. Après cette exposition préliminaire des raisons qui le poussent à mentionner tant de mots inintelligibles au seuil de son ouvrage, l’auteur va maintenant s’atteler à sa tâche. Bien évidemment, rien ne sera dit (il n’en est nul besoin) que ne sache déjà le lecteur le moins versé du monde dans la connaissance de l’ancienne culture indienne.

La première difficulté que doit affronter quiconque désire étudier l’histoire des Indiens, c’est la confusion la plus totale qui entoure les noms. Toutefois, que l’on se souvienne des libertés propres aux conquérants – et prises en la matière par les Hollandais, les Anglais et les Français – et que les Indiens eux-mêmes non seulement parlent différentes langues, voire différents dialectes dérivés de ces langues, mais aussi qu’ils se plaisent à multiplier les appellations, et cette difficulté, si elle n’en reste pas moins regrettable, apparaîtra moins surprenante. L’auteur espère que le lecteur ne cherchera pas ailleurs que dans cette confusion la cause des autres imperfections qui pourraient entacher les pages suivantes.

À leur arrivée, les Européens découvrirent que cette immense région qui s’étend entre le Penobscot et le Potomac d’une part, et l’océan Atlantique et le Mississippi d’autre part, appartenait à un peuple provenant d’une seule et même souche. Il est possible qu’en un ou deux endroits de ce vaste périmètre, leurs frontières aient été quelque peu déplacées dans un sens ou dans un autre par les nations environnantes, mais globalement, c’est ainsi que se présentait leur territoire. Ce peuple portait le nom générique de Wapanachkis. Cependant, ils aimaient se désigner eux-mêmes sous celui de “Lenni Lenapes”, qui signifie “peuple non mélangé”. Les connaissances de l’auteur ne sont pas suffisamment étendues pour lui permettre d’énumérer ne serait-ce que la moitié des communautés ou tribus en lesquelles cette race s’était subdivisée. Chacune de ces tribus avait son nom, ses chefs, ses terrains de chasse et, souvent, son propre dialecte. Telles les principautés féodales de l’ancien monde, elles se faisaient la guerre et exerçaient les autres privilèges marquants de la souveraineté. Pourtant, elles se reconnaissaient une origine commune, une langue identique et un même attachement à une morale qui se transmettait avec une remarquable fidélité dans leurs traditions. Une branche de ce peuple multiple était installée sur les rives d’un beau fleuve, connu sous le nom de “Lenapewihittuck”, et il est généralement admis que c’était en cet endroit qu’était située la “longue maison”, ou le Feu du Grand Conseil de la nation tout entière.

La tribu possédant les terres qui correspondent aujourd’hui au sud-ouest de la Nouvelle-Angleterre, la partie de l’État de New York qui s’étend à l’est de l’Hudson, ainsi que les contrées se prolongeant beaucoup plus loin au sud, était un peuple puissant, appelé “Mahicanni”, ou, plus communément, les “Mohicans” – un terme altéré depuis par les Anglais en “Mohegan”.

Les Mohicans étaient eux-mêmes subdivisés en clans. Collectivement, ils revendiquaient une ancienneté plus grande que celle de leurs voisins qui possédaient la “longue maison”, mais on leur accordait sans conteste le titre de “fils aîné” de leur “grand-père”. C’est, bien entendu, cette fraction des propriétaires originels du sol qui en fut, la première, dépossédée par les Blancs. Le petit nombre d’entre eux qui subsiste aujourd’hui s’est dispersé parmi d’autres tribus et il ne leur reste de leur puissance et de leur grandeur passées que quelques souvenirs mélancoliques.

La tribu gardienne des lieux sacrés de la maison du conseil fut longtemps honorée de l’appellation flatteuse de “Lenape”, mais après que les Anglais eurent changé celle de leur beau fleuve en “Delaware”, ils en vinrent progressivement à porter le même nom. Il convient toutefois de préciser que dans l’utilisation de ces termes, les Indiens entre eux faisaient preuve d’une grande délicatesse de perception. Leur langue est riche de nuances dans l’expression, qui tempèrent tous leurs échanges et communiquent souvent à leur éloquence l’emphase ou l’énergie de leur langage.

Sur des centaines de milles, le long des frontières septentrionales des Lenapes, vivait un autre peuple qui présentait les mêmes particularités concernant les subdivisions, l’origine et la langue. Ses voisins les appelaient les “Mengwes”. Mais ces sauvages du nord avaient été, pendant un certain temps, moins puissants et moins unis que les Lenapes. Pour remédier à cette situation désavantageuse, cinq de leurs tribus les plus importantes et les plus belliqueuses, installées à proximité de la maison du conseil de leurs ennemis, s’unirent afin de pouvoir mieux se défendre ; ce faisant, elles constituèrent les plus anciennes républiques unies dont on peut retrouver trace dans l’histoire de l’Amérique du Nord. Il s’agissait des Mohawks, des Oneidas, des Senecas, des Cayugas et des Onondagas. Par la suite, un peuple errant appartenant à leur race et qui avait “approché le soleil d’un peu plus près” fut récupéré et admis à jouir sans restriction des mêmes droits politiques. Cette tribu, les Tuscaroras, augmenta leur population de telle manière que les Anglais modifièrent le nom par lequel ils désignaient la confédération et les appelèrent non plus les Cinq, mais les Six Nations. Il apparaîtra dans le cours du récit que le mot nation s’applique parfois à une communauté et parfois au peuple au sens le plus large. Les Mengwes étaient souvent appelés “Maquas” par leurs voisins indiens, et fréquemment, de manière plus méprisante, “Mingos”. Les Français, eux, les nommaient les “Iroquois” – vraisemblablement une altération de l’un des termes utilisés par les Indiens eux-mêmes.

D’aucuns ont établi l’authenticité de la lamentable histoire des stratagèmes par lesquels les Hollandais d’un côté et les Mengwes de l’autre parvinrent à persuader les Lenapes de déposer leurs armes et de s’en remettre totalement à eux pour leur défense, en un mot de n’être plus, dans le langage imagé des naturels, que des “femmes”. La démarche des Hollandais n’était peut-être pas totalement dépourvue de générosité, mais ils pensaient surtout à leur propre sécurité. C’est de ce moment que date l’effondrement de la plus grande et de la plus civilisée des nations indiennes qui ait jamais existé sur le territoire de ce que l’on appelle aujourd’hui les États-Unis. Spoliés par les Blancs, opprimés et massacrés par les sauvages, ils s’attardèrent un temps près de la maison de leur conseil, puis ils finirent par se disperser en bandes pour chercher refuge dans les terres inhabitées de l’ouest. Telle la lueur de la lampe sur le point de s’éteindre, c’est au moment où ils allaient disparaître que leur gloire brilla avec le plus d’éclat.

Il y aurait encore bien des choses à dire sur ce peuple digne d’intérêt, en particulier sur son histoire récente, mais cela ne nous paraît pas indispensable au projet du présent ouvrage. Avec la mort de l’honorable Heckewelder, ce missionnaire pieux et expérimenté, s’est tarie une incomparable source d’informations et il est à craindre qu’aucun individu ne puisse jamais, à lui seul, la remplacer. Longtemps il a œuvré avec ferveur dans l’intérêt de cette tribu, non seulement pour améliorer sa condition morale, mais aussi pour faire valoir sa renommée.

Après avoir ainsi brièvement présenté son sujet, l’auteur confie son livre au lecteur. Toutefois, comme la franchise, voire la justice, exige de lui une telle annonce, il invite toutes les jeunes dames, dont les idées sont généralement limitées par les quatre murs de leur confortable salon, tous les hommes seuls d’un certain âge, sensibles aux changements de temps, et tous les membres du clergé, au cas où ces personnes tiendraient ce livre entre les mains et auraient l’intention de le lire, à renoncer à ce projet. Il donne ce conseil à ces jeunes dames parce qu’après avoir lu cet ouvrage elles risquent de le juger choquant, à ces célibataires car ils pourraient en avoir le sommeil troublé, et aux vénérables membres du clergé, parce qu’ils ont sûrement mieux à faire.

 

 

 

 

Introduction
de
James Fenimore Cooper
à l’édition de 1831

 

La scène où se déroule ce récit de même que la plupart des informations nécessaires à en comprendre les allusions sont supposées apparaître au lecteur de manière suffisamment claire dans le texte lui-même ou dans les notes qui l’accompagnent. Cependant, il y a tant d’opacité dans les traditions indiennes, et tant de confusion dans leurs noms, que quelques explications ne sont peut-être pas inutiles.

Peu d’hommes présentent une plus grande diversité, ou, si l’on peut ainsi s’exprimer, de plus grandes antithèses dans leur caractère que le guerrier indigène d’Amérique du Nord. Au combat, il est téméraire, vantard, rusé, impitoyable, dévoué et rempli d’abnégation ; en temps de paix, il est juste, généreux, hospitalier, vindicatif, superstitieux, pudique et communément chaste. Ces qualités, il est vrai, ne les caractérisent pas tous de manière égale, mais elles constituent les traits dominants de ces individus remarquables au point d’en être des signes distinctifs.

Il est généralement admis que les aborigènes du continent américain sont d’origine asiatique. Si de nombreux détails physiques aussi bien que moraux corroborent cette opinion, il en existe quelques autres qui semblent la réfuter.

L’auteur pense que l’Indien a une couleur de peau qui lui est propre, et si ses pommettes témoignent clairement d’une origine tartare, il n’en va pas de même pour ses yeux. Il se peut que le climat ait eu une grande influence sur le premier point, mais on voit difficilement comment il aurait pu provoquer la différence importante qui existe entre les deux traits suivants. Les images qu’utilise l’Indien, dans sa poésie comme dans son discours, sont d’inspiration orientale – circonscrites, et peut-être améliorées, par la portée réduite de ses connaissances pratiques. Il emprunte ses métaphores aux nuages, aux saisons, aux oiseaux, aux bêtes sauvages et au monde végétal. En cela, il ne fait pas plus, peut-être, que ne ferait n’importe quelle autre race énergique et imaginative et dont la fantaisie serait obligatoirement limitée par une expérience restreinte ; mais l’Indien d’Amérique du Nord habille ses idées d’une manière qui diffère de celle de l’Africain et qui est tout orientale. Son langage est aussi riche et aussi empreint d’un caractère sentencieux que celui des Chinois. Il n’a besoin que d’un mot pour dire toute une expression et il peut modifier le sens d’une phrase entière par une seule syllabe ; il a même la possibilité de communiquer différentes significations par de simples inflexions de la voix.

Des philologues ont affirmé qu’il n’y avait que deux ou trois langues différentes à proprement parler pour toutes les tribus réparties autrefois sur le territoire qui constitue aujourd’hui les États-Unis. Selon eux, la difficulté notoire qu’éprouve un peuple à en comprendre un autre est due aux altérations et aux dialectes. L’auteur se souvient d’avoir assisté à une entrevue entre deux chefs des Grandes Prairies, à l’ouest du Mississippi, en présence d’un interprète qui parlait leurs langues respectives. Les deux guerriers donnaient l’impression d’être en très bons termes et semblaient converser sans retenue ; pourtant, à en croire le compte rendu de l’interprète, aucun des deux chefs n’avait la moindre idée de ce que l’autre racontait. Ils appartenaient à des tribus hostiles et ils étaient réunis à l’instigation du gouvernement américain ; il est intéressant de remarquer qu’une démarche commune les amena à aborder le même sujet. Ils s’exhortèrent réciproquement à se venir en aide au cas où les hasards de la guerre les mettraient à la merci de leurs ennemis. Quelle que soit la vérité concernant les racines et le génie des langues indiennes, il est certain qu’elles sont désormais si différentes par leur vocabulaire qu’elles présentent tous les inconvénients des langues étrangères : c’est ce qui explique en grande partie les difficultés rencontrées lorsque l’on étudie l’histoire de ces tribus, ainsi que les incertitudes qui entourent leurs traditions.

Comme les nations qui ont de plus hautes prétentions, les Indiens d’Amérique dressent de leur propre tribu, ou de leur race, un tableau bien différent de celui qu’en font les autres peuples. Ils sont fortement enclins à surestimer leurs qualités et à dénigrer celles de leurs rivaux ou ennemis – une caractéristique qui, pourrait-on penser, n’est pas sans rappeler le récit que fait Moïse de la Création.

Les Blancs ont largement contribué à rendre les traditions des aborigènes plus confuses par cette façon qu’ils ont de déformer les noms. Ainsi, le terme utilisé dans le titre de ce livre a-t-il été modifié, passant de Mahicanni à Mohicans, puis à Mohegans ; ce dernier étant celui qui est généralement employé par les Blancs. Si l’on se souvient que les Hollandais (qui se sont établis les premiers dans l’État de New York), les Anglais et les Français ont tous attribué des noms différents aux tribus qui vivaient dans le pays où se déroule cette histoire, et que les Indiens donnaient des noms différents, non seulement à leurs ennemis mais aussi à eux-mêmes, on comprendra aisément la cause de toute cette confusion.

Dans les pages qui suivent, les appellations Lenni-Lenape, Lenope, Delawares, Wapanachkis et Mohicans désignent toutes le même peuple ou des tribus d’une même souche. Les Mengwes, les Maquas, les Mingos et les Iroquois, bien que n’étant pas, au sens strict, un seul peuple, sont fréquemment confondus par les personnages dans la mesure où ils sont politiquement confédérés et luttent contre ceux précédemment mentionnés. Mingo était un terme fortement péjoratif, comme l’étaient, dans une moindre mesure, Mengwe et Maqua.

Les Mohicans possédaient le pays que les Européens occupèrent en premier dans cette partie du continent. Ils furent donc les premiers Indiens dépossédés de leurs terres, et le triste sort qui semble inévitablement promis à tous ces peuples qui disparaissent devant les incursions – peut-être pourrait-on dire l’invasion – de la civilisation, comme le feuillage de leurs forêts tombe à l’approche des gelées, est déjà accompli quand débute l’action ici racontée. Le tableau que dresse l’auteur contient suffisamment de vérité historique pour justifier l’usage qui en est fait.

Avant d’arriver au terme de cette introduction, peut-être convient-il de dire un mot sur un personnage important de cette légende, personnage qui joue également un rôle de premier plan dans deux autres volumes du même auteur. Représenter un individu sous les traits d’un éclaireur dans la guerre que l’Angleterre et la France se livrèrent pour la possession du continent américain, puis sous ceux d’un chasseur au cours de la période qui suivit immédiatement la paix de 1783, et enfin ceux d’un trappeur solitaire dans la Prairie après que la politique suivie par la république eut ouvert ces immenses étendues désolées aux initiatives hardies de ces individus frustes, suspendus entre la société et la nature sauvage, constitue une manière poétique de citer un témoin capable d’attester la vérité de tous ces changements extraordinaires qui montrent que la nation américaine a progressé dans une mesure jusque-là inouïe, et dont pourraient aussi témoigner des centaines de personnes bien vivantes. En cela, cette fiction n’a pas le mérite de l’invention.

Du personnage en question, l’auteur ne dira rien de plus, si ce n’est qu’il a voulu dépeindre un homme naturellement bon, éloigné des tentations de la civilisation sans en avoir totalement oublié les préjugés ni les leçons, désormais exposé aux coutumes de la vie sauvage, mais ayant peut-être tiré profit plutôt que pâti de cette combinaison, et faisant montre des défauts autant que des vertus se rapportant à la fois à sa situation actuelle et à sa naissance. La fidélité à la réalité aurait peut-être été plus grande si on lui avait attribué une élévation morale moindre, mais le portrait aurait été moins séduisant et la tâche de l’écrivain de fiction est de s’approcher de la poésie d’aussi près que son talent le lui permet. Après cet aveu, il semble presque superflu d’ajouter que des traits de caractère spécifiques n’ont guère influé sur la conception ou l’étoffement de ce personnage imaginaire. L’auteur a estimé qu’il avait suffisamment accordé de place à la vérité en préservant sa manière de parler et l’esprit dramatique nécessaire au rôle qui est le sien.

À vrai dire, depuis que les événements historiques mentionnés ont eu lieu, le pays qui sert de décor à l’histoire suivante a aussi peu changé que toute autre région d’étendue comparable à l’intérieur des frontières des États-Unis. Il y a des stations thermales à la mode et bien fréquentées dans les environs et à l’endroit même de la source à laquelle Œil-de-Faucon s’arrêtait pour se désaltérer, des routes traversent les forêts là où ses compagnons et lui devaient se déplacer sans trouver le moindre sentier. Un grand village a été construit près de Glenn’s Falls, et si le fort William-Henry ainsi qu’une forteresse édifiée plus tard ne sont plus aujourd’hui que des ruines, un autre village s’élève sur les rives du lac Horican. Mais en dehors de cela, le caractère entreprenant et l’énergie qui ont poussé un peuple à accomplir tant de choses en d’autres lieux n’ont guère eu d’effet ici. Tout le territoire sauvage où se déroulent les derniers incidents de cette légende est pratiquement resté à l’état naturel, bien que les Peaux-Rouges aient entièrement déserté cette partie de la province. De toutes les tribus mentionnées dans ces pages, il ne subsiste plus que quelques Oneidas à moitié civilisés, dans les réserves attribuées à leur peuple dans l’État de New York. Les autres ont disparu de la région où vivaient leurs pères, ou même de la surface de la terre.

 

 

Il est encore un point sur lequel nous souhaiterions dire un mot avant de clore cette introduction. Œil-de-Faucon appelle le Lac du Saint-Sacrement[4] le lac “Horican”. Comme il semble s’approprier un nom à l’origine duquel nous nous trouvons, peut-être le temps est-il venu de l’admettre franchement. Alors que nous écrivions ce livre, il y a de cela un bon quart de siècle, il nous est apparu que le nom français de ce lac était trop compliqué, le nom américain trop banal et le nom indien trop difficile à prononcer pour que l’un ou l’autre soit utilisé couramment dans une œuvre de fiction. En consultant une ancienne carte, nous avons relevé l’existence d’une tribu, appelée “Les Horicans” par les Français, dans les environs de cette belle pièce d’eau. Comme tout ce que dit Natty Bumppo ne doit pas nécessairement être perçu comme étant la stricte vérité, nous avons pris la liberté de mettre le nom “Horican” dans sa bouche en lieu et place de “Lac George”. Cette appellation a semblé être favorablement accueillie et, tout bien considéré, il est possible que ce soit une assez bonne idée de le garder plutôt que de recourir à la Maison de Hanovre pour désigner notre plus beau lac. En tout cas, cette confession soulage notre conscience, et nous la laissons remplir la fonction qu’il lui plaira.

 

[1] Revue parisienne, juillet 1840, pp. 69-70.

[2] The Pathfinder.

 

[3] Le dernier paragraphe a été ajouté en 1850.

 

[4] En français dans le texte. (Note du Traducteur. Sauf indication contraire, toutes les notes sont de l’Auteur.)