Lune comanche

Pour Susan Sontag

She’s rangered long…

She’s rangered far…

 

 

 

LIVRE I

 

 

 

1

Le capitaine Inish Scull aimait se vanter de n’avoir jamais été mis en échec dans la poursuite d’un ennemi félon – comme il se plaisait à le formuler – qu’il soit espagnol, sauvage ou blanc.

— Je ne compte pas faire exception dans le cas présent, dit-il à ses douze rangers. Si vous avez des sacs en toile, attachez-les sur la tête de votre cheval. J’ai déjà connu ce genre de tempêtes de neige qui peuvent geler les paupières des montures, et ça n’augure rien de bon. Ces chevaux vont avoir grand besoin de leurs paupières demain, quand le soleil se lèvera et qu’on écrasera ces sales voleurs de Comanches.

Le capitaine Scull était un homme petit mais puissant. Certains le surnommaient Old Nails en référence à cette habitude qu’il avait de se curer nonchalamment les dents à l’aide d’un clou de fer à cheval – il arrivait parfois, quand sa colère éclatait brusquement, qu’il crache le clou au visage de son interlocuteur.

— Ça va être bien, dit Augustus à son ami Woodrow Call.

Le froid était intense et la neige tombait sans discontinuer, leur giflant le visage tandis qu’ils avançaient vers le nord. Les barbes des rangers étaient gelées ; certains se plaignaient de ne plus sentir leurs mains ou leurs pieds, ou les deux. Mais sur le llano, l’obscurité n’était pas encore totale ; au cours de la nuit, la température allait sans nul doute chuter encore, impossible d’imaginer les conséquences sur les hommes et leur moral. Un officier normal aurait fait installer le campement et ordonné qu’on allume un feu rugissant, mais Inish Scull n’était pas un officier normal.

— Je suis un Texas Ranger et, Dieu m’en est témoin, je patrouille comme un ranger, disait-il souvent. Je méprise ces voleurs peaux-rouges comme le diable méprise la vertu. Si je dois patrouiller jour et nuit pour surveiller leur disposition pour le vol, alors je patrouillerai jour et nuit. La Bible et l’épée, ajoutait-il souvent. La Bible et l’épée.

En cet instant, aucun voleur peau-rouge n’était visible dans les parages ; il n’y avait rien d’autre en vue que la neige cinglant la plaine informe. Woodrow Call, Augustus McCrae et la troupe de rangers frigorifiés, fatigués et découragés avaient douloureusement conscience de marcher à quelques mètres à peine du bord occidental du canyon de Palo Duro. Call était convaincu que Kicking Wolf, le voleur de chevaux comanche qu’ils traquaient, s’était faufilé dans le canyon en empruntant un vieux sentier. Inish Scull était peut-être en train de poursuivre des Indiens qui se trouvaient en contrebas ou derrière lui, auquel cas les rangers chevaucheraient en vain toute la nuit dans la neige glaciale.

— Qu’est-ce qui va être bien, Gus ? demanda Woodrow Call à son ami Augustus.

Ils chevauchaient tous deux l’un à côté de l’autre comme ils l’avaient toujours fait au cours de leurs années de rangers.

Augustus McCrae ne craignait pas simplement la nuit froide qui s’annonçait, il la redoutait comme le ferait n’importe quel homme enclin à un niveau de confort normal. Le vent froid venu des prairies du nord leur giflait le visage depuis deux jours, leur sifflait aux oreilles. Gus aurait apprécié un peu de repos mais il connaissait trop bien le capitaine Scull et savait qu’il n’en serait rien tant que leur ennemi félon courait encore devant eux.

— Qu’est-ce qui va être bien ? demanda à nouveau Call.

Gus McCrae émettait souvent des commentaires déconcertants et oubliait ensuite de fournir la moindre explication.

— Kicking Wolf a jamais été capturé et personne a jamais échappé au capitaine, dit Gus. Va y avoir du changement pour l’un d’entre eux. Tu parierais sur qui, Woodrow, si on devait miser ? Sur Old Nails ou sur Kicking Wolf ?

— Je parierais jamais contre le capitaine, même si je pensais qu’il avait tort, dit Call. C’est le capitaine.

— Je sais, mais il a aucune notion du climat ni du temps, fit remarquer Augustus. Regarde-le. Sa foutue barbe ressemble à rien, c’est plus qu’une couche de gel marron, mais ce crétin continue à cracher son jus de tabac dans le vent.

Woodrow Call ne réagit pas à la remarque. Gus était trop bavard, il l’avait toujours été. S’ils n’étaient pas plongés dans un violent combat, il restait rarement silencieux plus de deux minutes d’affilée et se sentait libre de tout critiquer, des manières de chiquer du capitaine jusqu’à la coupe de cheveux de Call.

C’était pourtant vrai que le capitaine Scull avait tendance à cracher son jus de tabac juste devant lui, en dépit de l’orientation et de la force du vent, avec pour conséquence des vêtements souvent tachés au point de choquer les dames et même d’offusquer certains hommes. L’épouse du gouverneur E. M. Pease avait récemment fait scandale en refusant l’entrée au capitaine Scull juste avant un banquet, en raison de sa piètre apparence.

— Inish, vous allez baver sur ma nappe en dentelle. Allez vous laver, avait dit Mme Pease au capitaine – propos forts audacieux adressés à l’homme que l’on considérait généralement comme le Texas Ranger le plus compétent jamais rencontré sur le terrain.

— M’dame, je suis un pauvre voyou, j’ai bien peur de ne pas être coutumier des dentelles, avait rétorqué Inish Scull, un mensonge sans aucun doute car il était de notoriété publique qu’il avait quitté l’oisiveté d’une existence fortunée à Boston afin de rejoindre les rangers à l’ouest sur la Frontière.

On disait même qu’il était diplômé d’Harvard ; Woodrow le croyait volontiers car le capitaine avait une élocution bien particulière et il lisait toujours un livre près du feu de camp, les soirs où il était d’humeur à autoriser un feu de camp. Son épouse, Inez, une beauté de Birmingham, était si magnifique à quarante ans qu’aucun membre de la troupe, ni aucun homme à Austin, d’ailleurs, ne pouvait refréner quelques coups d’œil en douce.

Le crépuscule était désormais tombé. Call ne voyait presque plus Augustus, qui ne se trouvait qu’à un ou deux mètres, à peine. Il ne distinguait plus du tout le capitaine Scull, bien qu’il eût essayé de le suivre au plus près. Fort heureusement, il entendait son grand cheval de bataille, Hector, un animal qui atteignait un mètre quatre-vingts au garrot et pesait plus que deux montures de la troupe réunies. Juste devant, Hector se frayait un chemin avec régularité à travers la neige. En hiver, la robe d’Hector devenait si longue et hirsute que les Indiens l’appelaient Buffalo Horse, le Cheval Bison, en raison de son pelage épais et de sa grande force. Pour ce qu’en savait Call, Hector était l’animal le plus puissant du Texas, rivalisant avec les taureaux, les ours ou les bisons. Le climat n’avait aucun effet sur lui : dans les gelées matinales, ils voyaient souvent le capitaine Scull se frotter les mains devant les naseaux d’Hector et se réchauffer au contact de son souffle tiède. Hector était lent et lourd, bien sûr – la plupart des chevaux pouvaient se lancer au galop et le semer. Même les mules étaient plus rapides que lui – mais tôt ou tard, les mules ou les mustangs se fatiguaient et Hector poursuivait sa route, ses grandes pattes écrasant l’herbe ou pataugeant dans la boue, ou soulevant des nuages de neige. Lors de longues traques, les hommes changeaient deux ou trois fois de monture, mais Hector était l’unique cheval du capitaine. À deux reprises, il avait été atteint par une flèche ; une balle l’avait touché au flanc, tirée par Ahumado, un ennemi sournois que le capitaine Scull haïssait plus que Kicking Wolf ou Buffalo Hump. Ahumado, surnommé Black Vaquero, était expert en embuscades ; il avait tiré sur le capitaine depuis une minuscule grotte dans une falaise à pic du Mexique. Bien qu’Ahumado l’ait atteint à l’épaule, provoquant un saignement abondant, le capitaine Scull avait pourtant demandé à ce qu’on soigne Hector avant lui. Quand il s’était remis, Inish Scull était si furieux qu’il avait essayé de persuader le gouverneur Pease de redéclarer la guerre au Mexique ; ou du moins de l’autoriser à tracter plusieurs canons sur mille cinq cents kilomètres de désert afin d’éjecter Ahumado de sa place forte dans les Yellow Cliffs.

— Des canons… Vous voulez transporter des canons à travers la moitié du Mexique ? avait demandé le gouverneur, abasourdi. Pour traquer un seul et unique bandit ? Mais enfin, ce serait une sacrée dépense. Le corps législatif ne l’approuvera jamais, monsieur.

— Alors je démissionne et j’emmerde le foutu corps législatif ! avait rétorqué Inish Scull. On ne me refusera pas ma vengeance contre ce scélérat noir qui a tiré sur mon cheval !

Le gouverneur avait tenu bon, cependant. Au bout d’une semaine d’ivrognerie intense, le capitaine – au soulagement de tous – avait repris ses fonctions. Il était de notoriété publique, au Texas, que la Frontière aurait été perdue dans son intégralité si le capitaine Inish Scull avait maintenu sa démission.

Tandis que la neige se calmait un peu, Call distinguait à présent les nuages blancs soufflés par la respiration d’Hector.

— Restez groupés, dit-il en se tournant vers les rangers fatigués. Gus et moi, on va talonner Hector, mais vous avez intérêt à nous talonner, vous. Ne déviez pas vers la droite, quoi qu’il arrive. Le canyon est juste là et la chute est vertigineuse.

— Vertigineuse, ça veut dire à pic vers la mort, dit Augustus aux hommes.

Il se souvenait de la première fois où Woodrow et lui avaient arpenté le Palo Duro après s’être bêtement engagés dans une expédition mal préparée visant à prendre d’assaut Santa Fe et annexer le Nuevo Mexico. Cette fois-là, la troupe tout entière, plus d’une centaine hommes, avait dû se masser au bord du canyon afin d’échapper à un cercle d’herbe embrasé par les Comanches de Buffalo Hump. Beaucoup d’hommes et la plupart des chevaux avaient fait une chute mortelle. Mais au moins, cette fois-là, quand ils avaient couru pour échapper au brasier, il faisait jour et la prairie était praticable. Le crépuscule était désormais tombé en cette nuit d’hiver, sans couverture, sans grande visibilité, et en terrain si glissant qu’il était difficile de voyager à une allure régulière. Un faux pas au bord du canyon enverrait n’importe quel homme dans le vide.

— Tu m’as pas prêté de sac, t’en as pas ? demanda Augustus.

— J’ai le mien. Il est où, le tien ? demanda Call. Je suis pas sûr qu’on puisse étirer le mien et le mettre sur deux chevaux.

Augustus ne répondit pas. Il se trouvait dans la tente d’une putain près de Fort Belknap quand la nouvelle était tombée que Kicking Wolf avait volé vingt chevaux d’un ranch non loin d’Albany. Gus avait à peine eu le temps de remonter son pantalon que les rangers s’élançaient. La journée était tiède, et il était en nage après tant d’efforts avec la putain – l’idée ne lui avait jamais traversé l’esprit que, quatre jours plus tard, il serait au beau milieu d’une tempête de neige au crépuscule sur le Palo Duro, une tempête si terrible que les paupières de son cheval risquaient de geler. La plupart des traques de Comanches ou de Kiowas ne duraient jamais plus d’un jour ou deux – souvent, les Indiens s’arrêtaient pour festoyer de la chair des chevaux volés et se rendaient vulnérables.

Kicking Wolf, bien entendu, avait toujours eu un cran d’avance quand il s’agissait de s’emparer des chevaux texans. Lors de l’expédition hasardeuse vers Santa Fe, quand Call et Augustus n’avaient pas encore vingt ans et n’étaient que des bleus au sein des rangers, Kicking Wolf avait volé un nombre considérable de chevaux sous leur nez, juste avant que les Comanches n’incendient l’herbe de la prairie qui avait piégé la troupe entière et les avait retranchés dans ce canyon qu’ils longeaient actuellement.

— J’ai complètement oublié mon sac, admit Gus, sans évoquer la putain.

— Tu peux prendre le mien, dit Call. Je compte pas monter un cheval qui voit rien, neige ou pas neige.

Les chevaux pouvaient glisser ou poser la patte dans un trou même quand ils voyaient clair devant eux. Monter un cheval aveugle en terrain glissant au bord d’un canyon semblait plus dangereux que des paupières gelées.

Tandis qu’Augustus ajustait le sac rugueux de Call sur les yeux de son cheval, Long Bill Coleman arriva au trot à leurs côtés. Long Bill était avec eux depuis l’expédition de Santa Fe, au cours de laquelle il avait enduré tant de rigueurs lors de leur marche à travers le Jornada del Muerto comme captifs, qu’il avait abandonné sa carrière de ranger au profit de la charpenterie. Ce changement de profession n’avait duré que quelques mois à peine, tant son incompétence à enfoncer un clou droit ou à scier une planche correctement était totale. Au terme de six mois de clous tordus et de planches mal sciées, Long Bill avait tiré un trait définitif sur ses activités en ville et s’était joint une fois encore à la troupe des rangers.

— Il fait nuit. On s’arrête pas, Gus ? demanda Long Bill.

— Est-ce qu’on a l’air de s’être arrêtés ? rétorqua Gus un peu sèchement. (Long Bill avait la fâcheuse habitude de poser des questions aux réponses évidentes.) Si on s’était arrêtés, il y aurait un feu de camp, ajouta-t-il, de plus en plus agacé par les manières inconsidérées de Long Bill. Et t’en vois un, de feu de camp, monsieur ?

— Non, et arrête de me donner du monsieur, espèce de grande gueule, dit Long Bill. Je demandais juste combien de temps ça allait prendre avant qu’on ait l’occasion de se réchauffer un peu.

— Chut, dit Call. Vous vous disputerez plus tard. J’ai entendu quelque chose.

Il tira sur ses rênes et Gus l’imita. Derrière eux, les rangers se rassemblèrent. Ils entendirent bientôt ce qu’avait perçu Call : les échos d’un cri de guerre sauvage quelque part dans l’obscurité du canyon enneigé, en contrebas. Le cri de guerre se répéta, et se répéta encore. Il n’y eut d’abord qu’une seule voix, puis d’autres s’y joignirent – Call, qui aimait être précis dans ce genre d’affaires, pensa en compter au moins sept qui se répercutaient depuis le fond du canyon. Il n’en était cependant pas certain – le canyon regorgeait d’échos et les rafales du vent du nord emportaient les cris de guerre, en étouffaient certains, en rapprochaient d’autres.

— Ils se moquent de nous, dit Call. Ils savent qu’on peut pas les traquer au pied d’une falaise dans le noir. Pas par le temps qu’il fait. Ils se moquent de nous, les gars.

— On est toujours dans les extrêmes autour de ce foutu canyon de Palo Duro, fit remarquer Long Bill. La dernière fois qu’on était ici, on a failli rôtir et ce coup-ci, on est à moitié gelés.

— Je dirais que ta bouche est pas gelée, elle, vu que tu poses toujours tes questions débiles, observa Gus.

— Je me demande si le capitaine a entendu, lui aussi, lâcha Call. Il est un peu sourd.

— Pas si sourd que ça, dit Gus. Quand il a envie d’entendre quelque chose, il l’entend. Quand il a pas envie d’entendre, autant économiser ta salive.

— Qu’est-ce que t’as dit au capitaine qu’il ait pas envie d’entendre ? demanda Call en mettant pied à terre.

Il comptait s’approcher du bord du canyon avec prudence et voir s’il pouvait repérer des feux de camp en contrebas. S’il y avait des indices de présence d’une large troupe comanche, le capitaine Scull se laisserait peut-être convaincre d’arrêter le mouvement, de monter le campement et d’attendre l’occasion d’attaquer.

— Une fois, je lui ai demandé une avance de cinq dollars sur ma solde, dit Augustus. Il aurait pu répondre non, mais il a rien dit. Il a juste fait comme si j’étais pas là.

— T’aurais pas dû lui demander, de toute façon, dit Call. Les soldes, c’est censé te tenir jusqu’au jour de paie suivant.

— J’avais eu des frais, dit Gus, sachant qu’il était inutile de débattre de problèmes financiers avec son ami si frugal.

Woodrow Call dépensait rarement la totalité de sa solde en un mois alors que Gus en dépensait chaque penny, et même parfois quelques dollars en plus de son dernier penny. Il était toujours tenté par quelque chose : si ce n’était pas une jolie putain, c’était un nouveau six coups, un beau gilet ou parfois juste un whiskey de meilleure qualité, ce qui, dans les endroits où il l’achetait, signifiait un alcool juste assez fort pour ne pas arracher la peau à une mouffette.

Avant qu’ils aient pu discuter davantage, ils entendirent la neige crisser juste devant eux et soudain, Hector, le cheval massif, les surplomba, sa robe ébouriffée dégoulinante. Le capitaine Inish Scull ne s’était pas arrêté, mais il avait au moins fait demi-tour.

— Pourquoi a-t-on fait halte, monsieur Call ? demanda-t-il. Je n’ai ordonné aucune halte.

— Non, capitaine, mais on a entendu un paquet de hurlements au fond du canyon, dit Call. Je pensais jeter un coup d’œil, des fois que je repère le campement comanche.

— Bien évidemment qu’il y a un campement, monsieur Call, mais ce ne sont pas les bons Comanches, dit le capitaine Scull. C’est Buffalo Hump, en bas, et je vous rappelle que nous traquons Kicking Wolf. C’est lui, notre voleur de chevaux.

Comme d’habitude, le capitaine Scull s’exprimait avec une assurance totale. Ils se trouvaient au bord du Palo Duro depuis quelques minutes à peine, il faisait trop noir pour voir, même si la neige offrait une maigre visibilité. Buffalo Hump et Kicking Wolf, bien que rivaux, lançaient souvent des attaques ensemble : comment le capitaine pouvait-il savoir que l’un d’eux avait établi son campement dans le canyon et que l’autre chevauchait ailleurs ?

Ils avaient un éclaireur talentueux, c’était certain, un Kickapoo du nom de Famous Shoes, mais il était parti depuis deux jours et n’était pas encore revenu faire son rapport.

— C’est le campement principal de Buffalo Hump en bas, monsieur Call, répéta Inish Scull. Nous ne sommes pas de taille contre lui. Nous ne sommes que treize, et c’est Kicking Wolf que je veux. Je compte bien le prendre par surprise à la Canadian River au lever du soleil après-demain, si le soleil se lève après-demain.

— Enfin, capitaine, le soleil se lève toujours, dit Long Bill Coleman.

Il était quelque peu secoué par la remarque du capitaine, et s’il était secoué, c’était parce que son épouse rondouillarde, Pearl – l’unique lien qu’il n’avait pas rompu avec la ville –, était religieusement convaincue que la fin du monde surviendrait dans un avenir proche. Selon Pearl, le Seigneur allait déverser de la lave brûlante pour punir les hommes de leur méchanceté. Ils se trouvaient à présent au bord du canyon Palo Duro, un trou immense et mystérieux dans le sol : et s’il venait à se remplir soudain de lave brûlante qui inonderait le monde ? Long Bill avait beau être frigorifié, la perspective de voir le monde se terminer en une inondation de lave brûlante ne lui plaisait pas. Le fait que le capitaine Scull ait remis en question l’éventualité d’un lever de soleil le rendait nerveux. Il n’avait jamais croisé un homme aussi érudit que le capitaine Scull – si le capitaine avait une raison de douter des levers de soleil à venir, alors les appréhensions de Pearl avaient peut-être un fond de vérité, après tout.

— Oh, je suis certain que le soleil accomplira sa tâche, ainsi que les planètes, dit le capitaine Scull. Le soleil sera au rendez-vous, à la même place. Mais le verrons-nous se lever, c’est une autre question, monsieur Coleman.

Gus McCrae trouva la remarque curieuse. Si le soleil était à sa place, alors évidemment qu’ils le verraient.

— Capitaine, si le soleil est à sa place, alors pourquoi on le verrait pas ? demanda-t-il.

— Eh bien, le temps  pourrait bien être nuageux, répondit le capitaine Scull. Voilà une raison qui nous empêcherait de voir le lever du soleil. Ou bien nous serons tous morts, voilà une autre raison. Prenez garde au cheval pâle, dit la Bible.

Inish Scull laissa la remarque faire son effet – il s’amusait à tenir de tels propos à ses hommes incultes et à l’esprit lent. Puis il fit tourner sa monture.

— N’allez pas regarder dans les canyons sans que je ne vous en aie donné l’ordre, monsieur Call. Le sol est gelé et il fait trop sombre pour bien voir, de toute façon.

Call fut agacé par le ton du capitaine. Il savait que le sol était gelé, bien sûr. Mais il n’en dit rien – Inish Scull avait déjà fait tourner son grand cheval et s’était éloigné d’un pas lourd dans la nuit. Call n’avait personne d’autre à qui parler qu’Augustus et Long Bill. Après un dernier coup d’œil dans le canyon assombri, il remonta en selle et suivit son capitaine vers le nord.

 

 

2

— Gun-in-the-Water est avec eux, dit Blue Duck. Gun-in-the-Water et l’autre, Silver Hair McCrae.

Buffalo Hump était assis sur une peau de cerf près de son feu de camp. Il était installé sous une roche en surplomb qui retenait la chaleur du feu et le protégeait de la neige qui tombait à l’oblique. Il cassait un os de jarret de bison. Il était très attentif et prudent lorsqu’il cassait un os – il ne voulait pas perdre la moindre goutte de moelle onctueuse. La plupart des hommes étaient impatients, surtout les jeunes. Quand ils s’essayaient aux tâches ancestrales, ils montraient peu de précision. Blue Duck, son fils, cassait rarement un os et lorsqu’il le faisait, il laissait s’échapper la moitié de la moelle. Buffalo Hump avait eu ce garçon avec une captive mexicaine, Rosa, une femme belle mais pénible qui persistait à essayer de s’enfuir. Buffalo Hump l’avait rattrapée trois fois et l’avait battue ; puis ses épouses l’avaient battue plus fort encore, mais Rosa était têtue et continuait à s’échapper. L’hiver suivant la naissance du garçon, elle s’était encore évadée, emportant le bébé avec elle. Buffalo Hump menait une attaque à cette époque – à son retour, il était parti lui-même à la poursuite de Rosa, mais un grand vent s’était mis à souffler, projetant la neige au-dessus de la prairie en nuages si denses que même les bisons lui tournaient le dos. Quand il avait enfin retrouvé Rosa sous la berge concave de la Washita, elle était morte de froid mais le garçon, Blue Duck, était en vie et tétait encore au sein gelé.

C’était bon signe, avait pensé Buffalo Hump à l’époque, que le garçon soit assez solide pour survivre à un tel froid ; mais en grandissant, il s’était avéré encore plus pénible que sa mère. Blue Duck volait, tuait et combattait avec bravoure mais toujours sans jugeote. Il ne manifestait aucun intérêt pour les armes d’antan et ne convoitait que les fusils de l’homme blanc. Il avait un terrible caractère et pas un seul ami. Il était capable de tuer un Comanche ou un allié Kiowa aussi vite qu’il tuerait un Texan. Les anciens de la tribu avaient fini par aller voir Buffalo Hump et lui parler du garçon. Ils lui avaient rappelé qu’il était à moitié mexicain. Ils pensaient que les Mexicains avaient peut-être jeté un sort sur Blue Duck à la mort de sa mère. Après tout, le bébé avait tété le sein d’une femme morte ; la mort s’était peut-être insinuée en lui à ce moment. Les vieillards voulaient tuer Blue Duck ou le bannir de la tribu.

— Je le tuerai le moment venu, avait répliqué Buffalo Hump.

Il n’aimait pas trop Blue Duck, mais il ne l’avait pas tué ni ne l’avait chassé. Il avait retardé l’échéance dans l’espoir que le garçon s’améliore avec l’âge. Deux de ses épouses étaient stériles et son seul autre fils avait été tué des années plus tôt dans le Brazos par le ranger blanc, Call, que les Comanches appelaient Gun-in-the-Water. Blue Duck n’avait rien de bon en lui, il le voyait bien, mais il n’avait pas d’autre fils en vie et il voulait éviter de le tuer s’il le pouvait. Blue Duck avait peut-être le mal en lui, un mal qui le poussait à tuer trop vite ; mais le mal était peut-être là pour une raison particulière. Blue Duck était peut-être si mauvais qu’il deviendrait le chef qui repousserait les Blancs, eux qui grouillaient comme des vers dans les rivières et en terres comanches. Buffalo Hump était indécis. Il savait qu’il serait peut-être obligé de tuer Blue Duck afin de conserver l’harmonie au sein de la tribu. Mais pour l’instant, il attendait.

Il ne leva pas les yeux vers son fils avant d’avoir brisé l’os d’une main experte, mettant à nu la moelle riche qu’il aspira jusqu’à la dernière goutte. À mesure que Buffalo Hump prenait de l’âge, ses goûts changeaient. Lorsqu’ils abattaient un bison, il ne mangeait que le foie et, parfois, la bosse. Mais il insistait pour avoir le premier choix des os afin d’y puiser la moelle. Il tuait des tétras des prairies à la moindre occasion et avait développé un attrait pour la viande d’opossum, d’écureuil, de chien de prairie et de tatou. Quand une de ses épouses voulait lui faire plaisir, elle capturait un tétras des prairies bien gras ou parfois un jeune opossum. Les anciens de la tribu trouvaient étrange que leur grand chef n’ait plus faim de viande de cheval ou de bison. Buffalo Hump se fichait de ce qu’ils pensaient dans ce domaine. Il avait entendu tant de prophéties venant de tant d’anciens, et peu d’entre elles s’étaient réalisées ; pire encore, les seules prophéties qui s’étaient réalisées étaient les mauvaises. Les Blancs étaient plus nombreux que jamais, et mieux armés. Une simple attaque de ferme – rien qu’un couple et ses enfants – se terminait rarement sans qu’un guerrier ou deux ne tombent sous le feu de l’homme blanc. Même les Mexicains des villages pauvres étaient mieux armés, à présent. Jadis, la simple vue d’un guerrier comanche suscitait une telle panique dans les villages du Mexique que ses braves pouvaient galoper sans obstacle dans la ville et capturer des prisonniers à l’envi ; à présent les villages les plus petits et les plus pauvres étaient en mesure d’opposer une résistance farouche.

Désormais, les Texans venaient accompagnés par des tuniques bleues et des agents qui expliquaient aux anciens et aux chefs de son Peuple les avantages à vivre dans une réserve. Certains, fatigués de fuir et de se battre, s’étaient mis à écouter les agents texans. Pour l’instant, les Comanches étaient encore libres, mais Buffalo Hump savait, tout comme le savaient les anciens, qu’ils ne pourraient pas effrayer longtemps les Blancs ni les tenir à distance par la seule crainte d’éventuels meurtres ou tortures, ni en faisant quelques prisonniers de temps à autre. Les Texans étaient trop nombreux – bien trop nombreux. Cette seule idée le rendait las et triste.

Quand il eut fini son os à moelle, il le jeta et leva les yeux vers Blue Duck. Le garçon était grand et fort, mais brusque, impatient et irrespectueux.

— Si tu as vu Gun-in-the-Water, pourquoi tu ne l’as pas tué en mon nom ? demanda-t-il à son fils. Tu aurais dû me rapporter son scalp.

Blue Duck fut agacé – il était venu porter la nouvelle à son père et ne s’était pas attendu à cette critique.

— Il était avec Big Horse Scull. Il avait des hommes avec lui.

Il s’interrompit, indécis. Son père ne pouvait pas s’attendre à ce qu’il abatte une troupe entière de rangers par une journée où la neige était si drue qu’un cheval ne pouvait galoper sans glisser.

Buffalo Hump se contenta de regarder Blue Duck. Il s’était émacié, sa grande bosse était devenue un fardeau qu’il était las de porter. Jadis elle l’avait à peine ralenti, mais il devait prendre garde à présent s’il voulait éviter d’être couvert de honte.

— Tu peux le tuer. Je te le donne, dit-il à Blue Duck. Tu crois pouvoir le tuer demain ?

— Je t’ai dit qu’il était avec Big Horse, répondit Blue Duck.

Le vieil homme l’agaçait. Son père avait été le plus grand chef comanche à chevaucher les plaines, il le savait – depuis l’âge de dix ans, Blue Duck avait été autorisé à l’accompagner dans les attaques et il avait vu sa colère terrible contre les Mexicains et les Blancs. Personne, dans la tribu, ne pouvait envoyer la lance aussi loin et avec autant de précision que Buffalo Hump – et seul Kicking Wolf était aussi vif et meurtrier à l’arc. Si son père lançait moins d’attaques ces derniers temps, il n’en demeurait pas moins un homme à craindre. Il avait cependant vieilli ; il n’avait plus la force d’un ours, et cette affreuse bosse, qui effrayait peut-être les Texans, n’était qu’un vilain tas de tendons sur le dos du vieillard. Des poils blancs en jaillissaient. Bientôt, son père ne serait plus qu’un vieux chef, épuisé, incapable de mener des attaques ; les jeunes guerriers cesseraient rapidement de le suivre. Il ne serait plus qu’un vieil homme assis sur ses peaux de daim à suçoter des os luisants de graisse.

— Si tu ne peux pas tuer Gun-in-the-Water, alors tue l’autre. Tue McCrae, suggéra Buffalo Hump. Ou si tu es trop paresseux pour tuer un combattant puissant, alors tue Buffalo Horse.

— Tuer Buffalo Horse ? demanda Blue Duck.

Il se savait insulté mais essaya de contrôler sa colère. Buffalo Hump avait sa lance à proximité et il la maniait encore avec rapidité. Le ranger qu’ils appelaient Big Horse – Scull, le grand capitaine – chevauchait Buffalo Horse. Alors pourquoi lui demander de tuer le cheval ? Pourquoi ne pas lui demander de tuer Scull ?

— Je tuerai Scull, dit Blue Duck. On tuera Buffalo Horse plus tard – il est tellement grand qu’il suffira à nous nourrir tout un hiver.

Buffalo Hump regrettait que son fils soit si vantard. Blue Duck pensait pouvoir tuer n’importe qui. Il n’avait pas encore appris que certains hommes pouvaient être plus difficiles à abattre que les puissants grizzlys. Les grands ours vivaient jadis dans le Palo Duro et le long des précipices escarpés que les Blancs appelaient promontoires. Dans sa jeunesse, Buffalo Hump en avait tué trois. Cela n’avait pas été une mince affaire. Il arborait sur une jambe la cicatrice des griffes du dernier ours – et quand il partait au combat, il portait un collier orné de ses dents et de ses griffes.

Il n’y avait désormais plus de grands ours dans le Palo Duro ni sur les promontoires. Ils étaient tous partis vers le nord, vers les hautes montagnes afin d’échapper aux fusils des Texans. Et voilà que son vantard de fils se dressait devant lui, un enfant dépourvu de la sagesse des grands ours. Blue Duck pensait pouvoir tuer Scull, mais Buffalo Hump n’était pas dupe. Big Horse Scull était un petit homme mais un féroce combattant – même à mains nues, il vaincrait Blue Duck. Il déchirerait la gorge de Blue Duck à coups de dents, si besoin. Scull serait peut-être blessé, mais il sortirait vainqueur.

— Tu ne peux pas tuer Big Horse, dit Buffalo Hump au garçon, sans ménagement.

Blue Duck était grand et costaud, mais il était maladroit. Il n’avait pas encore appris à courir lestement. Il était trop paresseux pour maîtriser le maniement des armes anciennes – il ne savait pas jeter une lance avec précision, ni atteindre un animal d’une flèche. Il portait un grand couteau qu’il avait arraché à un soldat mort, mais il ne savait pas se battre au couteau. Sans son fusil, il était impuissant, et il était trop écervelé pour s’imaginer qu’il risquait de le perdre, ou qu’il pourrait s’enrayer. Buffalo Hump aimait les armes qu’il avait fabriquées lui-même, sur lesquelles il pouvait compter. Il sélectionnait le bois de ses flèches ; il ponçait et lissait la tige, il insérait les pointes lui-même. Il choisissait le bois de son arc, s’assurait que les cordes étaient faites de tendons solides. Chaque soir avant de se consacrer à ses épouses, il contrôlait ses armes, les tâtait, les testait. Il vérifiait que sa lance était correctement fixée. S’il se voyait contraint de combattre en pleine nuit, il voulait être prêt. Il ne voulait pas se lancer au combat et découvrir qu’il avait égaré ses armes ou qu’elles n’étaient pas en bon état.

La seule chose que Blue Duck connaissait au sujet des armes, c’était comment charger les munitions d’un fusil ou d’un revolver. Il n’était qu’un gamin, trop mal préparé à livrer bataille contre un guerrier aussi féroce que Big Horse Scull. À moins d’un coup de chance, il n’arriverait même pas à abattre Gun-in-the-Water, qui avait été trop rapide contre son premier fils, son meilleur fils, lorsqu’il l’avait croisé dans le Brazos, des années plus tôt.

— Je ne t’ai pas donné Big Horse, je t’ai donné Gun-in-the-Water, dit Buffalo Hump. Va le tuer si tu peux.

— Il n’y a que douze Texans et Big Horse, rétorqua Blue Duck. On a beaucoup de guerriers. On pourrait les tuer tous.

— Pourquoi sont-ils venus ? demanda Buffalo Hump. Je n’ai attaqué personne. Je n’ai tué que des bisons.

— Ils traquent Kicking Wolf, dit Blue Duck. Il a volé beaucoup de chevaux.

Buffalo Hump s’en trouva agacé – Kicking Wolf avait mené des attaques sans même lui demander s’il souhaitait l’accompagner. De plus, il ne se sentait pas bien. Par mauvais temps, il éprouvait une douleur lancinante dans les os – la douleur semblait partir de sa bosse. Ses os vibraient comme si on les frappait avec un gourdin. Le froid et la neige ne duraient jamais – il avait vécu dans le climat des plaines toute sa vie. Mais au cours des dernières années, la douleur dans ses os s’était déclarée et l’avait obligé à se préoccuper davantage du froid. Il devait désormais s’assurer qu’il fasse chaud dans ses wigwams.

— Pourquoi tu me parles de tuer ces Texans ? demanda-t-il à Blue Duck. S’ils sont après Kicking Wolf, alors qu’ils le tuent.

Blue Duck était dégoûté par l’attitude du vieil homme. Les Blancs n’étaient qu’à quelques kilomètres. Avec à peine la moitié des guerriers du campement, ils pourraient les tuer sans mal. Ils pourraient peut-être capturer Gun-in-the-Water et le torturer. C’était facile d’estropier un homme quand le terrain était si accidenté. Son père obtiendrait enfin sa vengeance et ils pourraient se vanter d’avoir eu raison de Big Horse Scull, un ranger qui tuait des Comanches depuis presque aussi longtemps que Buffalo Hump, son père, tuait des Blancs.

Mais Buffalo Hump restait assis là, incliné de côté sous le poids de son affreuse bosse, suçant la moelle des os de bison. Blue Duck savait que son père n’aimait pas Kicking Wolf. Ils s’étaient souvent disputés : à propos des femmes, à propos des chevaux, à propos des meilleures routes à prendre vers le Mexique, à propos des villages à attaquer, à propos des prisonniers. Pourquoi laisser à Kicking Wolf les honneurs de tuer Big Horse et ses rangers ?

Blue Duck l’avait sur le bout de la langue, il voulait traiter le vieil homme de lâche, lui dire que le temps était venu pour lui de rester avec les vieillards, que le temps était venu pour les jeunes guerriers de décider quand attaquer, et qui attaquer.

Mais alors que Blue Duck s’apprêtait à parler, Buffalo Hump leva les yeux vers lui. Le vieil homme jouait avec le couteau qui lui avait servi à briser les os de bison – soudain, son regard fut aussi glacial que celui d’un serpent. Blue Duck n’avait jamais pu refréner sa peur quand les yeux de son père devenaient des yeux de serpent. Il ravala son insulte – s’il prenait la parole, il risquait de se retrouver à lutter contre Buffalo Hump, il le savait. Il l’avait déjà vu auparavant, avec d’autres guerriers. Quelqu’un prononçait un mot de trop, ne voyait pas le regard de serpent dans les yeux de son père et, en un instant, Buffalo Hump retirait son long couteau ensanglanté d’entre les côtes du guerrier.

Blue Duck patienta. Ce n’était pas un jour pour combattre son père, il le savait.

— Pourquoi tu restes planté là ? demanda Buffalo Hump. Je veux réfléchir. Je t’ai donné Gun-in-the-Water. Si tu as envie de te battre dans la neige, va te battre.

— Je peux emmener d’autres guerriers avec moi ? demanda Blue Duck. Peut-être qu’on pourrait le capturer et le ramener vivant.

— Non, rétorqua Buffalo Hump. Tue-le si tu en es capable, mais je ne te laisserai pas emmener d’autres guerriers.

Furieux, Blue Duck fit volte-face. Il pensait que le vieillard essayait de le provoquer – son père cherchait peut-être la bagarre. Mais Buffalo Hump ne le regardait même plus, il avait rengainé son couteau.

— Attends, dit Buffalo Hump alors que Blue Duck s’apprêtait à partir. Tu croiseras peut-être Kicking Wolf pendant ton voyage.

— Peut-être.

— Il me doit six chevaux, dit Buffalo Hump. S’il a volé beaucoup de chevaux aux Texans, il est temps qu’il me les rende. Dis-lui de me les amener au plus vite.

— Il ne te les amènera jamais, il est trop avide quand il s’agit de chevaux, lâcha Blue Duck.

Buffalo Hump ne répondit pas. Une rafale de vent souffla des échardes de neige dans la chaleur de son petit abri sous la roche. Buffalo Hump épousseta les flocons de sa couverture et plongea le regard dans le feu.

 

 

3

Le matin venu, Augustus McCrae était si fatigué qu’il n’était plus capable de distinguer le haut du bas. L’aube était d’un gris hivernal, et la plaine aussi. Il n’y avait pas le moindre élément où fixer le regard dans le paysage : pas d’arbre, de crête, de tertre, de colline, de déclivité, d’animal ni d’oiseau. Augustus ne voyait absolument rien et il était pourtant connu pour avoir la meilleure vue de toute la troupe. La plaine était si vaste qu’on pouvait voir jusqu’à l’horizon infini et cependant, dans toute cette étendue, il n’y avait rien. Augustus, comme les autres rangers, était en selle depuis trente-six heures. Avant le début de la traque, il avait passé la nuit à boire et à voir les putains ; il était désormais si fatigué qu’il se sentait sur le point de perdre la tête. Certains de ses camarades pensaient que les excès d’alcool et de putains avaient fait blanchir ses cheveux presque du jour au lendemain ; mais de son point de vue, c’étaient les patrouilles trop longues qui avaient épuisé ses cheveux et leur avaient fait perdre leur couleur.

À présent qu’il levait les yeux, l’horizon semblait rouler. Comme si la plaine se retournait, telle une assiette. L’estomac d’Augustus, qui ne contenait pas grand-chose, se mit à tourner aussi. L’espace d’un instant, il eut la sensation que le ciel était sous lui et la terre, au-dessus. Il avait besoin de voir quelque chose de concret – une antilope, un arbre, n’importe quoi – pour se débarrasser de l’impression nauséeuse qui se déclenchait lorsqu’il sentait la terre pencher. Ce fut bientôt si atroce, ces roulements, qu’il crut un moment que son cheval se trouvait au-dessus de lui, les pattes rivées au ciel.

Plus Gus y pensait et plus il était furieux contre le capitaine Scull.

— S’il s’arrête pas pour le petit déjeuner, je vais mettre pied à terre ici et mourir, dit Gus. Je suis tellement fatigué que je confonds le haut et le bas.

— Je pense qu’il s’arrêtera quand on arrivera à la Canadian, dit Call. À mon avis, c’est plus très loin.

— Non, et à mon avis, le pôle Nord est pas très loin non plus, dit Gus. Pourquoi il nous a emmenés ici ? Y a rien, ici.

Call était épuisé, lui aussi. Tous les hommes étaient épuisés. Certains dormaient sur leurs selles malgré le froid. Dans la situation actuelle, Call voulait juste se concentrer afin que personne ne prenne du retard, ne s’éloigne ni ne se perde. Si la plaine semblait parfaitement plate, ce n’était pourtant pas le cas. Il y avait des déclivités si peu profondes qu’elles ne ressemblaient pas à des déclivités, et des élévations de terrain si graduelles qu’elles ne ressemblaient pas à des élévations. Un ranger pouvait s’éloigner de la troupe afin d’assouvir un besoin naturel et découvrir, quand il en avait terminé, qu’il avait traversé une déclivité ou franchi un tertre, et qu’il était totalement perdu. La troupe aurait disparu en quelques minutes, à peine. Un homme perdu sur le llano errerait jusqu’à mourir de faim – ou jusqu’à ce que les Comanches mettent la main sur lui.

Call voulait consacrer toute son énergie à s’assurer que personne ne se perde. Il était agaçant de devoir détourner son attention de cette tâche capitale pour répondre aux questions de Gus – surtout quand Gus en connaissait forcément déjà les réponses.

— Il nous a emmenés ici pour capturer Kicking Wolf et récupérer les chevaux, dit Call. Tu crois qu’il nous aurait entraînés jusqu’ici pour dégourdir les pattes de nos chevaux ?

Devant eux, ils voyaient Inish Scull, son manteau blanc de neige, avançant à la même allure régulière qu’il maintenait depuis le début. Des nuages de vapeur s’élevaient de la neige couvrant la robe ébouriffée d’Hector. Une question traversa l’esprit de Call : combien de temps Hector était-il capable de voyager sans se reposer ? Cent cinquante kilomètres, ou peut-être plus de trois cents ? Le capitaine était largement devant sa troupe. De loin, il paraissait tout petit comparé à son imposante monture. Mais de près, cette perception changeait. Inish Scull ne semblait plus aussi petit quand il posait son regard perçant sur son interlocuteur tandis qu’il lui adressait un ordre ou un reproche. Dans ces moments, on ne se souvenait que d’une chose, qu’il était capitaine des Texas Rangers – la taille ne jouait plus aucun rôle.

Les vertiges d’Augustus n’avaient pas cessé. L’horizon tanguait toujours mais parler à Woodrow l’aidait un peu. Woodrow Call avait la tête trop dure pour confondre le haut et le bas ; il ne risquait pas de mélanger le ciel et la terre.

— Il ne capturera jamais Kicking Wolf, dit Gus. Je parie que si personne n’échappe jamais au capitaine, c’est parce qu’il choisit bien ceux qu’il traque. Si tu veux mon avis, il ne traque que les gars qu’il est certain de capturer.

Call pensait la même chose mais ne comptait pas le dire à voix haute devant les hommes. Il n’aimait pas douter de son capitaine, mais il lui semblait effectivement que le capitaine Scull venait enfin de trouver un adversaire à sa hauteur dans ce jeu du chat et de la souris. Kicking Wolf avait presque un jour d’avance et le climat changeant rendait la traque difficile. Inish Scull n’aimait pas voir sa troupe rebrousser chemin, tout comme il n’aimait pas tourner la tête pour cracher son tabac. Il semblait convaincu de sa capacité à maintenir un ennemi devant lui, par sa simple force de caractère, et à le traquer jusqu’à l’épuisement. Mais Kicking Wolf l’avait attiré sur le llano, son territoire. L’Indien ne se pliait à la volonté de personne – pas même à celle de Buffalo Hump, si l’on en croyait les rumeurs.

Puis Augustus repéra un mouvement dans le ciel, le premier indice du moindre signe de vie alentour.

— Regarde, Woodrow, je crois bien que c’est une oie, dit-il en montrant le point noir dans le ciel gris. Si elle passe à portée, j’essaierai de l’abattre. Une oie bien grasse, ça ferait un bon petit déjeuner.

— Les oies volent en groupe, lui rappela Call. Pourquoi y aurait une seule oie qui se baladerait dans le coin ?

— Eh bien, elle s’est peut-être perdue, suggéra Gus.

— Non, les oiseaux se perdent jamais.

— Un oiseau assez débile pour survoler ce coin, il pourrait très bien s’être perdu, rétorqua Gus. C’est tellement désert qu’un éléphant pourrait s’y perdre.

Quand il fut en vue, l’oiseau s’avéra être un grand héron. Il vola juste au-dessus de la troupe ; plusieurs hommes levèrent la tête et éprouvèrent un soulagement. Ils étaient tous oppressés par la vaste étendue grise qu’ils traversaient. La vue d’un être vivant, même d’un oiseau, leur redonnait un peu d’espoir.

— Je vois autre chose, dit Gus, le doigt pointé vers l’ouest.

Il apercevait un point mobile, très flou, qui avançait néanmoins dans leur direction, il en était certain.

Call regarda mais ne vit rien, ce qui l’agaça. Encore et toujours, il lui fallait accepter d’être inférieur à Augustus McCrae quand il s’agissait de voir au loin. Gus voyait bien mieux que Call – c’était l’évidence même.

— Je pense que c’est Famous Shoes, dit Gus. Il est temps qu’il revienne, ce vaurien.

— C’est pas un vaurien, c’est notre éclaireur, dit Call. Qu’est-ce qui fait de lui un vaurien ?

— Eh bien, il est indépendant, commenta Augustus. C’est quoi, l’intérêt d’un éclaireur qui s’en va et revient pas te faire un rapport avant deux ou trois jours ? En plus, il m’a battu aux cartes.

— Un Indien qui peut battre un Blanc aux cartes, c’est forcément un vaurien, affirma Long Bill.

— Je parie qu’il lui a fallu tout ce temps pour repérer la piste de Kicking Wolf, dit Call.

Quelques minutes plus tard, ils aperçurent la Canadian River, un étroit cours d’eau traversant une vallée peu encaissée. Aucun arbre ne poussait sur ses berges.

— En voilà, une sacrée déception, dit Augustus. On arrive à la rivière et pas le moindre foutu morceau de bois. On va devoir brûler nos étriers si on veut faire du feu.

C’est alors que Call aperçut Famous Shoes – Inish Scull s’était arrêté pour écouter son rapport. Ce qui épata Call, ce fut de voir Famous Shoes arriver si vite. Quelques instants plus tôt, semblait-il, l’éclaireur se trouvait si loin que Call n’avait même pas réussi à le distinguer ; et voilà qu’il était déjà là.

— Je vais quitter les rangers, si c’est pour venir dans des endroits où on reconnaît même plus le haut du bas, dit Augustus, frustré par la faible probabilité d’un bon feu rugissant en bordure de la Canadian.

Call avait déjà entendu Augustus proférer de telles menaces par le passé – il l’entendait, à vrai dire, chaque fois que Gus était contrarié – et il ne les prenait jamais au sérieux.

— Tu sais rien faire d’autre que monter à cheval et tirer au fusil, lui dit Call. Si tu quittes les rangers, tu mourras de faim.

— Non, je sais rameuter les femmes, figure-toi, lâcha Augustus. Je me trouverai une grosse femme riche, je l’épouserai et je vivrai à l’abri du besoin le restant de mes jours.

— En voilà, des âneries, dit Call. Si t’es si doué pour le mariage, pourquoi t’as pas épousé Clara ?

— Il fait bien trop froid pour parler d’un truc pareil, rétorqua Augustus, vexé que son ami aborde le sujet de Clara Forsythe, une femme beaucoup trop indépendante pour son bien, ou pour le bien de quiconque, d’ailleurs – le bien de Gus en particulier.

Il avait fait sa demande en mariage à Clara le jour de leur première rencontre dans la boutique de son père à Austin, des années plus tôt, mais elle avait hésité et hésitait encore, malgré le fait qu’il lui ait fait la cour avec ardeur et persistance tout ce temps-là. Clara admettait qu’elle l’aimait – elle n’était pas du genre à le repousser –, mais elle n’acceptait jamais de l’épouser, chose qui le peinait grandement ; malgré tous les efforts qu’il avait faits, et qu’il pouvait encore faire, Clara s’estimait pourtant libre d’accueillir d’autres prétendants. Et si elle en épousait un ? Que pourrait-il faire alors, sinon finir sa vie le cœur brisé ?

Ce n’était pas un sujet auquel il avait envie de penser par un matin si froid qu’il n’était plus capable de différencier le haut du bas – et il en voulait particulièrement à Woodrow Call de le lui avoir remis en tête, cet homme si malhabile avec les femmes qu’il n’arrivait même plus à se dépêtrer d’une putain. Maggie Tilton, la putain en question, était sacrément assez jolie pour qu’on l’épouse, mais Woodrow n’en avait pas encore manifesté la moindre envie.

— T’es pas en position de me parler de ça, alors ferme-la avant que je te rosse, dit Gus.

C’était une impertinence intolérable venant de Woodrow Call, de mentionner le nom de Clara, surtout en cet instant où ils devaient lutter pour simplement éviter de mourir de froid.

Call ignora la menace. La moindre évocation de Clara Forsythe donnait à Augustus l’envie d’en découdre et de jouer des poings ; invariablement. Call lui-même évitait Clara dès que possible. Il n’entrait dans la boutique des Forsythe que lorsqu’il avait besoin de munitions ou d’autres articles de première nécessité. Si elle était bien plus jolie que la moyenne, Clara Forsythe était si franche dans ses propos qu’un homme sensé planifiait sa journée entière afin de ne pas la croiser. Quand elle ne vendait à Call qu’une boîte de cartouches ou un outil quelconque, Clara trouvait toujours le moyen de lui adresser quelques mots directement, même si – d’après lui – aucune conversation n’était nécessaire, à l’exception d’un remerciement poli. Au lieu de lui tendre sa monnaie et d’emballer ses achats, Clara lâchait toujours un commentaire, en apparence innocent, qui le laissait pourtant avec l’impression de s’être mal conduit. Il ne comprenait jamais ce qu’il faisait pour agacer ainsi Clara, mais le ton qu’elle employait avec lui portait toujours une touche d’énervement ; une touche si évidente, même, qu’il essayait de venir plutôt l’après-midi quand le père de la jeune femme s’occupait de la boutique.

Maggie Tilton, la putain qu’il aimait fréquenter, ne lui donnait jamais l’impression de s’être mal conduit – à dire vrai, Maggie allait dans l’excès inverse. Elle ne lui voyait absolument aucun défaut, ce qui le mettait tout aussi mal à l’aise que les critiques acerbes de Clara. Peut-être le fait que l’une soit une putain et l’autre, une femme respectable, expliquait les choses – quoi qu’il en soit, s’il y avait bien une opinion dont il n’avait cure, c’était celle d’Augustus McCrae. L’humeur de Gus montait et baissait comme un ressort, suivant que Clara s’était montrée gentille ou méchante envers lui, douce ou brutale, amicale ou distante. D’après Call, aucun homme, surtout un Texas Ranger, ne devait se laisser manipuler ainsi par une femme. Ce n’était pas bien, point final.

Long Bill était assez près pour avoir entendu Gus menacer Call, une menace qu’il l’avait déjà entendu proférer.

— Qu’est-ce qui l’a encore mis en rogne, celui-là ? demanda Long Bill.

— C’est pas tes affaires. Dégage, imbécile ! rétorqua Gus.

— T’as avalé un blaireau ou quoi, Gus ? T’es sacrément renfrogné, dit Long Bill. Je me demande si Famous Shoes a vu du bois pour faire un bon feu, pendant qu’on continuait à errer.

Avant qu’on ait pu lui répondre, Inish Scull lâcha un hurlement de rage, fit tourner Hector et l’éperonna, le lançant vers l’ouest dans un lourd galop. La neige se soulevait en un nuage derrière lui. Inish Scull ne fit pas signe à la troupe de lui emboîter le pas, ne donna aucune indication qu’il souhaitait voir les douze rangers l’accompagner. Il s’éloignait au grand galop, laissant Famous Shoes debout, seul, près d’un gros tas de crottin fumant qu’Hector venait de déposer sur le sol de la prairie.

— Bon, voilà que le capitaine Scull s’en va. Je parie qu’il a repéré sa proie, dit Long Bill en dégainant son fusil de son étui. On ferait mieux de foncer ou on va le perdre.

Menée par Gus, la troupe s’élança aussitôt à grand bruit derrière le capitaine Scull, mais Call ne les suivit pas immédiatement. Il ne craignait pas de perdre contact avec le capitaine tant que celui-ci chevauchait Hector – un éléphant n’aurait pas laissé d’empreintes plus visibles. Il voulait savoir ce qu’avait dit Famous Shoes pour provoquer une telle charge.

— C’est Kicking Wolf ? demanda-t-il au Kickapoo. Il va y avoir un combat ?

Famous Shoes était un homme mince à la démarche trompeuse. Il ne semblait jamais se presser, mais il n’avait aucun mal à suivre l’allure d’une troupe de cavaliers. Même si les cavaliers chargeaient, comme venaient de le faire Inish Scull et les autres, Famous Shoes parvenait généralement à les rattraper quand le feu avait été allumé dans le campement et que le café bouillait. Il avançait vite, mais personne ne le voyait jamais avancer vite, ce qui émerveillait Call. Parfois, il répondait aux questions, et parfois non – mais s’il choisissait de répondre, sa réponse était toujours un peu à côté de la question.

En cet instant, il observait de près le tas fumant et vert du crottin d’Hector.

— Buffalo Horse a mangé du figuier de Barbarie, dit-il. Je pense qu’il n’aime pas l’herbe gelée.

— Kicking Wolf, répéta Call. Ils sont partis à la poursuite de Kicking Wolf ?

Famous Shoes regarda Call avec une certaine surprise, son expression habituelle lorsqu’il répondait aux questions directes. Cette expression donna à Call l’impression qu’il avait raté quelque chose. Quoi, il l’ignorait.

— Non, Kicking Wolf est du côté du Rio Pecos, répondit Famous Shoes. Le capitaine devra trouver un cheval plus rapide s’il veut capturer Kicking Wolf. Buffalo Horse est trop lent.

C’était aussi l’avis de Call, mais il n’en dit rien.

Famous Shoes se détourna alors du tas de crottin et fit un geste vers l’ouest.

— Kicking Wolf ne voulait pas vraiment ces chevaux – pas les hongres, dit-il. Il voulait juste les trois étalons pour amener à ses juments. Ce sont des bons étalons, jeunes. Ils lui donneront des beaux poulains.

— S’il en a gardé que trois, qu’est-ce qu’il a fait des autres ?

— Il les a abattus, répondit Famous Shoes. Sa tribu a récupéré la viande, mais les femmes n’ont pas bien fait leur travail en dépeçant tous ces chevaux. Il reste encore beaucoup de viande. On peut la prendre, si on veut.

— Si on capture pas Kicking Wolf aujourd’hui, peut-être que le capitaine autorisera Deets à faire cuire un peu de viande, dit Call. On a tous faim.

Deets était un jeune Noir qui effectuait sa deuxième mission avec la troupe. On l’avait trouvé endormi dans l’écurie un matin, couvert de poussière et de paille. Il s’était enfui d’un important groupe d’esclaves volés, acheminés vers le Mexique par le célèbre chef Wildcat, un Indien Lipan qui avait peaufiné la manière de vendre des esclaves volés à de riches exploitants mexicains. Call avait été sur le point de chasser le garçon qui était entré sur une propriété des rangers sans autorisation, mais Inish Scull aimait les allures de Deets, aussi l’avait-il gardé et mis au travail dans l’écurie. On le nomma cuisinier le jour où le capitaine goûta par hasard un ragoût qu’il avait préparé pour plusieurs familles noires chargées de construire les logements des magistrats de la ville.

Famous Shoes ne répondit pas quand Call parla de nourriture. Il semblait vivre de café, mangeait rarement avec les rangers bien qu’on lui connaisse un faible pour les pommes de terre. Il glissait souvent deux ou trois patates crues dans son sac avant de partir en éclaireur. Des patates crues et de la viande séchée, voilà de quoi il semblait vivre.

Call devait se hâter de retrouver la troupe, il le savait, mais il ne pouvait résister à l’envie de s’attarder un instant avec Famous Shoes, dans l’espoir d’en apprendre un peu plus en matière de pistage et de repérage. Famous Shoes n’avait pas l’air intelligent et pourtant, il traversait le llano aussi facilement que Call aurait traversé une rue. Le capitaine Scull était exigeant avec les éclaireurs, comme avec tout d’ailleurs. Il ne faisait confiance à personne – pas même à son épouse, d’après les rumeurs – mais il autorisait pourtant Famous Shoes à s’absenter des jours durant, même quand ils se trouvaient en terrain hostile. Call savait peu de choses sur la tribu des Kickapoos – ils étaient soi-disant ennemis des Comanches, mais si c’était faux ? Si, au lieu d’aider les rangers à trouver les Indiens, Famous Shoes aidait en réalité les Indiens à trouver les rangers ?

Call pensa tenter une dernière question, juste pour voir si Famous Shoes allait consentir à répondre.

— Je croyais qu’il y avait beaucoup d’antilopes dans les plaines, dit-il. J’ai déjà mangé de la viande d’antilope et c’est bien meilleur que le cheval. Mais on a pas vu la moindre antilope de tout notre voyage. Elles sont parties où ?

— Vous feriez mieux de vous remplir le ventre de viande fraîche de cheval, dit Famous Shoes avec un regard amusé. Les antilopes sont au bord de la Purgatory River, maintenant. Cette année, il y a une bonne herbe douce qui pousse sur les berges.

— Je vois pas pourquoi l’herbe d’ici est pas assez douce à leur goût, dit Call. Je sais que tout est gelé pour l’instant, mais la neige va fondre d’ici un jour ou deux.

Famous Shoes s’amusait de l’insistance du jeune ranger. Ce n’était pas le rôle du jeune homme de remettre en question le choix des antilopes. Elles étaient libres de choisir l’herbe qu’elles préféraient – elles n’étaient pas obligées de vivre près du Palo Duro, où l’herbe était connue pour être amère, simplement parce qu’une poignée de Texans préféraient la viande d’antilope à celle des chevaux. C’était pourtant si typique des Blancs. Dix-sept chevaux étaient morts, il restait quantité de viande goûteuse sur leurs carcasses. Ces chevaux ne brouteraient plus jamais d’herbe, douce ou amère ; seuls les trois étalons qu’avait gardés Kicking Wolf connaîtraient le parfum de l’herbe. Et pourtant, ce jeune homme, le dénommé Call, voulait voir des antilopes prêtes à se laisser abattre. Seuls les bisons étaient assez étranges pour rester sur place à attendre d’être abattus par les Blancs, raison pour laquelle leur nombre diminuait. Il y avait encore beaucoup d’antilopes – elles vivaient là où l’herbe était la plus tendre, le long de la Purgatory ou de la Canadian, ou de la Washita ou encore du Rio Pecos.

— Je ne crois pas qu’on verra d’antilopes aujourd’hui, dit Famous Shoes, puis il partit.

Les rangers s’étaient lancés au galop vers l’ouest, mais Famous Shoes tourna vers le nord. Ce qui agaça un peu Call. C’était leur éclaireur, mais il ne voyageait jamais dans la même direction que la troupe.

— Je serais curieux de savoir où tu vas, demanda-t-il d’un ton poli en trottant à la suite de l’éclaireur.

Après tout, cet homme n’avait rien fait de mal – il faisait juste des choses qui pouvaient sembler étranges.

Famous Shoes trottinait quand Call le suivit et lui posa sa question. Famous Shoes leva les yeux vers Call mais ne ralentit pas pour autant.

— Je vais rendre visite à ma grand-mère, dit-il. Elle vit près de la Washita avec une de mes sœurs. Je pense qu’elles y sont encore, si elles n’ont pas bougé.

— Je vois, dit Call.

Il se sentait idiot d’avoir posé la question.

— Ma grand-mère est vieille, dit Famous Shoes. Elle voudra peut-être me raconter quelques histoires avant de mourir.

— Alors, c’est bien, dit Call, mais Famous Shoes ne l’entendit pas.

Il s’était mis à chanter une ritournelle tandis qu’il trottinait vers le nord. Il avait une voix douce et le vent soufflait encore. Call n’entendit qu’un passage ou deux du chant avant que Famous Shoes s’éloigne et que la chanson se perde dans le vent.

Quelque peu déconcerté, habité du sentiment qu’il avait peut-être eu des propos déplacés, Call fit tourner son cheval et le lança au galop vers l’ouest, à la poursuite de la troupe. La piste laissée par Hector, Buffalo Horse, était aussi simple à suivre qu’une route. Tandis qu’il chevauchait dans la plaine froide, il se demanda pourquoi les Indiens ressemblaient tant aux femmes. Les sentiments que suscitait chez lui Famous Shoes quand il lui posait une question n’étaient pas sans lui rappeler ceux que Clara Forsythe provoquait lorsqu’il s’aventurait dans sa boutique. Avec cet Indien comme avec les femmes, il avait toujours la sensation d’avoir commis une erreur malgré lui.

Avant de pouvoir s’en inquiéter davantage, il vit un cavalier approcher sur la piste qu’avait tracée Hector. L’espace d’un instant, il eut assez peur pour lever son fusil – dans les plaines, un Comanche pouvait jaillir à n’importe quel moment. Peut-être que l’un d’eux s’était faufilé entre lui et le reste de la troupe, dans le but de l’isoler.

Il ne s’agissait en réalité que de Gus, qui rebroussait chemin à la vitesse de l’éclair.

— Pourquoi tu t’es attardé, Woodrow ? On a cru que t’avais été pris en embuscade, dit-il, un peu hors d’haleine après sa chevauchée.

— Mais non, je parlais juste avec Famous Shoes. T’avais pas besoin d’épuiser ton cheval.

— On a entendu des cris hier soir. Tu aurais pu être pris en embuscade, lui rappela Augustus.

— J’ai pas été pris en embuscade, allons-y, dit Call. Les gars vont manger tout le petit déjeuner, si on se dépêche pas.

Augustus était énervé. Son ami aurait tout de même pu le remercier – après tout, il venait de mettre sa vie en danger, à revenir le chercher ainsi, seul.

Mais Woodrow Call n’était pas du genre reconnaissant.

 

 

4

Au matin, Inez Scull appela d’abord Jake Spoon dans sa chambre, où elle était assise sur un tabouret en velours bleu. La chambre se situait dans la belle demeure en brique des Scull dans Shoal Creek, la première maison en brique d’Austin d’après ce qu’on avait dit aux rangers. Jake n’était avec les rangers que depuis trois mois et remplissait principalement les fonctions d’ordonnance du capitaine Scull. Sa tâche principale consistait à soigner Hector et à le seller quand le capitaine l’exigeait. De temps à autre, le capitaine Scull l’envoyait faire une commission pour Mme Scull – elle préférait qu’on s’adresse à elle par un “madame Scull” en français. Les commissions consistaient généralement à récupérer des paquets et des emplettes dans l’une des meilleures boutiques de la ville. Jake était arrivé au Texas avec un groupe de pionniers dépenaillés du Kansas ; il n’avait jamais vu personne faire des achats comme ceux que se permettaient les Scull au quotidien. Le capitaine semblait toujours commander de nouvelles armes ou des selles, ou des chapeaux, des gants ou des longues-vues. La grande table de la salle à manger dans la demeure des Scull était sans cesse jonchée de catalogues de toutes sortes – des catalogues de peignes, de robes ou autres frivolités pour Mme Scull, de couteaux, de beaux fusils, de microscopes pour le capitaine. La maison était même équipée d’un baromètre, objet dont Jake n’avait jamais entendu parler, ainsi que d’une horloge en cuivre de navire en haut de l’escalier, horloge qui tintait à chaque heure et à chaque demi-heure.

Jake n’avait jamais été dans la chambre d’une grande dame, n’y avait jamais été invité, jusqu’à ce que l’aide cuisinière, Felice, une jeune métisse dégingandée dont il s’était amouraché, vienne lui annoncer que la dame de la maison souhaitait le voir à l’étage. Jake était un peu nerveux en montant l’escalier. Mme Scull et le capitaine s’emportaient souvent l’un contre l’autre et n’étaient pas discrets dans leurs manifestations de rage ou de mécontentement. Plus d’une fois, d’après Felice, le capitaine avait frappé sa femme à coups de fouet et plus d’une fois, elle l’avait frappé à coups de fouet en retour – sans parler des cravaches, des fouets de cocher et de tout ce qui passait à portée de main. D’autres fois, ils s’échangeaient des insultes à pleins poumons et des coups de poing comme deux hommes. Certains serviteurs mexicains étaient si effrayés qu’ils étaient persuadés que des démons peuplaient la maison – certains s’étaient enfuis au beau milieu de la nuit et ne s’étaient pas arrêtés avant d’avoir atteint le Rio Grande à plus de quatre cents kilomètres.

Mais le capitaine et Mme Scull s’étaient toujours montrés gentils envers Jake. Mme Scull lui avait même un jour fait un compliment sur ses cheveux bouclés.

— Dites donc, Jake, ces boucles vont bientôt vous faire gagner beaucoup de cœurs féminins, lui avait-elle déclaré un matin alors qu’il sortait avec un paquet qu’elle voulait expédier.

Les hommes, surtout Augustus McCrae, se moquaient de lui, qui acceptait les tâches domestiques chez le capitaine alors qu’il était censé chevaucher en patrouille contre les Indiens. Mais Jake n’avait aucun attrait pour les chevaux et craignait de se faire scalper. Il n’avait que dix-sept ans et estimait avoir tout le temps d’en apprendre davantage sur les combats contre les Indiens. Si les Indiens étaient battus et éliminés pour toujours, comme certains le prédisaient, avant qu’il ait eu le temps de les affronter, ce ne serait pas non plus bien grave. Il y aurait toujours des bandits mexicains pour provoquer les rangers – Jake pensait qu’il pourrait se battre à loisir le long de la frontière, et ce, bien assez tôt.

Quand Mme Scull le fit appeler à l’étage, il supposa qu’il s’agissait simplement de porter un nouveau paquet ; au pire d’accrocher une tenture – Mme Scull se débarrassait régulièrement de ses tentures et les remplaçait aussitôt. Elle déplaçait aussi les meubles, à la grande contrariété du capitaine Scull. Il était rentré un jour d’une expédition de reconnaissance poussiéreuse, prêt à s’affaler dans son fauteuil préféré avec un de ces livres scientifiques qu’il adorait parcourir, quand il avait découvert que son fauteuil préféré n’était plus à sa place.

— Nom de Dieu, Inez, où est mon fauteuil ? avait-il demandé.

Jake, qui faisait la cour à Felice, était à portée de voix quand la dispute avait éclaté.

— Ce truc puant ? Je l’ai donné aux nègres, avait fait remarquer Mme Scull d’un ton froid.

— Mais, espèce de garce chevelue, va me le rechercher immédiatement ! avait hurlé le capitaine.

La remarque avait considérablement stupéfié Jake et tant effrayé Felice qu’elle avait perdu tout intérêt pour son numéro de séduction.

— Je n’ai jamais aimé ce fauteuil et c’est moi qui décide des meubles que j’installe chez moi, me semble-t-il, avait dit Mme Scull. Si tu l’aimes tant, va vivre chez les nègres. Pour ma part, ces fichues taches de tabac ne me manqueront pas.

— Je veux mon fauteuil et je le récupérerai ! s’était exclamé le capitaine.

À ce stade, Jake s’était enfui de la cuisine et avait cherché une corvée à accomplir dans l’écurie. Il ne se serait jamais attendu à entendre le capitaine traiter sa femme de garce, encore moins de garce chevelue. Tandis qu’il dévalait le porche à la hâte, il entendait la dispute qui faisait rage derrière lui ainsi qu’une explosion de porcelaine. Il craignait que les Scull n’en viennent aux fouets, et il ne voulait absolument pas se trouver dans les parages.

Le matin où on l’appela dans la chambre, il fut contraint à une fuite semblable mais plus rapide encore. Quand il entra dans la chambre, Mme Scull lui fit signe de le rejoindre près du fauteuil en velours bleu où elle s’était installée. Elle avait le visage rouge.

— C’est encore les tentures, m’dame ? demanda Jake en pensant qu’elle avait pris un peu trop le soleil derrière les baies vitrées près de son lit.

— Ce ne sont pas les tentures, merci, Jake, dit Inez Scull. Mon gentil garçon. J’aime beaucoup les garçons à fossettes et aux cheveux bouclés.

— Mes cheveux, ils ont toujours été bouclés, je crois bien, dit Jake, ignorant comment répondre à une telle remarque.

Mme Scull arborait toujours la même expression sur son visage écarlate.

— Approchez-vous un peu, que je voie mieux vos fossettes, dit Inez Scull.

Jake obéit et se positionna à portée de main du fauteuil. L’instant suivant, il reçut le choc de sa vie quand Mme Scull tendit le bras d’un geste confiant et entreprit de lui déboutonner le pantalon.

— Voyons votre jeune phallus, Jakie, dit-elle.

— De quoi, m’dame ? demanda Jake, trop stupéfait pour bouger.

— Votre pénis… laissez-moi voir, répéta Mme Scull. Je parie qu’il est beau.

— De quoi, m’dame ? dit encore Jake.

Puis un sentiment de danger le submergea, il fit volte-face et sortit en courant de la chambre. Il ne ralentit pas avant d’avoir atteint l’écurie des rangers. Une fois là-bas, il se glissa dans un box et reboutonna correctement son pantalon.

Il passa le reste de la journée et la majeure partie des suivantes aussi loin que possible de la demeure des Scull sans pour autant cesser de travailler. Jake ne savait que penser de cet incident – parfois, il essayait de se persuader qu’il l’avait rêvé. Il cherchait désespérément quelqu’un à qui se confier, mais la seule personne digne de confiance pour une information aussi dangereuse était Pea Eye Parker, un jeune type dégingandé et à moitié affamé originaire des plateaux de l’Arkansas, à peine plus âgé que lui. Pea Eye était venu au Texas avec son père pour y devenir fermier, mais il avait vu son père, un de ses frères et ses trois sœurs mourir dès la première année. Woodrow Call avait repéré Pea Eye dans un champ de maïs abandonné – le fermier avait été brûlé et son épouse tuée par les Comanches. Pea Eye était assis près d’une clôture et mangeait un épi de maïs sec sur sa tige.

— Il est pas un peu trop sec pour être mâché, cet épi ? avait demandé Call.

Le jeune gars paraissait avoir dix-sept ou dix-huit ans – il n’avait même pas d’eau potable pour rincer les épis secs.

— M’sieur, j’ai trop faim pour faire des manières, avait rétorqué Pea Eye.

Il avait le regard vide, d’épuisement et de faim. Woodrow Call avait vu quelque chose qui lui avait plu chez le jeune homme – il l’avait pris en croupe jusqu’à Austin. Pea Eye s’était rapidement montré habile dans le ferrage des chevaux, tâche que la plupart des rangers dédaignaient. Augustus McCrae la fuyait particulièrement, comme il aurait fui le choléra ou une indigestion. Pea Eye avait voulu chevaucher avec la troupe, bien sûr, mais le capitaine Scull l’avait d’abord laissé en ville, le jugeant trop immature pour le terrain. Pourtant, quand l’heure était venue d’aller à Fort Belknap, le capitaine avait décidé de laisser Jake et d’emmener Pea Eye. C’était la veille de ce départ que Mme Scull avait glissé la main dans le pantalon de Jake. Alors que la troupe s’apprêtait à partir, Jake ne pouvait pas se résoudre à toucher le moindre mot de cet incident à Pea Eye, craignant que dans son état d’excitation actuel, il ne se mette à bavasser.

Le matin du départ de la troupe, Jake s’attendait à moitié à voir le capitaine Scull s’approcher et l’abattre, mais il se montra aussi aimable que d’habitude. Alors que les hommes se préparaient à monter en selle, le capitaine se tourna vers lui et l’informa d’un ton calme que Mme Scull voulait faire de lui son écuyer pendant l’absence de la troupe.

— Son quoi ? demanda Jake – il n’avait encore jamais entendu ce mot.

— Son écuyer, equus, équestre, équitation, répondit le capitaine Scull. En d’autres termes, Inez veut que vous soyez son cheval.

— De quoi, mon capitaine ? demanda Jake.

Depuis qu’il côtoyait les Scull, il avait commencé à remettre en question sa vue et son ouïe : les Scull disaient et faisaient souvent des choses qu’il ne pouvait ni comprendre, ni croire, bien qu’il les ait vues ou entendues. Dans son ancienne maison au Kansas, personne ne disait ni ne faisait de telles choses – ça, Jake en était certain.

— Et elle aura ce qu’elle voudra, mon garçon ! dit le capitaine – sa colère montait en pensant à l’attitude de son épouse. Elle vous montera jusqu’à épuisement avant même que je sois à mi-chemin du Brazos, cette effrontée sauvage !

— De quoi, mon capitaine ? demanda Jake pour la troisième fois.

Il ne comprenait absolument pas ce que voulait dire le capitaine, ni pourquoi il s’imaginait que Mme Scull ait envie de lui monter dessus.

— Mon garçon, vous bégayez ou bien avez-vous une brique à la place du cerveau ? demanda le capitaine en s’approchant, décochant un regard dur à Jake. Inez veut vous monter, mon garçon. Ce n’est pas assez clair dans votre tête ? Son père est l’homme le plus riche du Sud. Ils possèdent cent vingt mille hectares de plantations et de terres fertiles dans l’Alabama, ainsi que quarante mille de plus à Cuba. Inez n’est pas son vrai nom. Elle l’a juste adopté pour aller avec le mien. À Birmingham, elle s’appelle simplement Dolly, mais elle a grandi à Cuba et elle pense que ça lui donne droit à la passion des tropiques.

Il fit une pause, dévisagea la grande maison en brique sur la colline surplombant le fleuve. Autour de lui, les hommes montaient en selle et se préparaient à la longue route jusqu’à Fort Belknap. Inish Scull scrutait sa demeure comme si la maison elle-même était responsable du fait que sa femme s’adonne ainsi à des passions irréalistes.

— La luxure est la malédiction de l’homme… J’ai moi-même essayé d’y renoncer, mais ma volonté ne tient jamais, déclara le capitaine en s’approchant de Jake. Vous êtes jeune, alors écoutez mon conseil. Méfiez-vous des créatures chevelues. Faites ça et enrichissez votre vocabulaire, et vous ferez un bon citoyen. Le vieux Tom Rowlandson, voilà un homme qui comprenait la luxure. Il s’y connaissait aussi en créatures chevelues, le vieux Tom Rowlandson. J’ai un livre de ses dessins à la maison. Jetez-y un coup d’œil, mon garçon. Cela vous permettra peut-être d’échapper à Inez. Une fois que vous commencerez à vous réduire en esclavage auprès d’une garce comme elle, nulle guérison n’est possible : regardez-moi donc ! Je devrais être secrétaire d’État à la guerre, voire même président, mais je ne fais rien de mieux que pourchasser des Peaux-Rouges hérétiques le long de cette foutue frontière poussiéreuse, et tout ça à cause d’une riche garce concupiscente de Birmingham ! La Bible et l’épée !

Quelques minutes plus tard, la troupe s’éloigna et entama sa patrouille d’un mois. Jake éprouva du regret quelques heures – s’il avait davantage essayé de persuader le capitaine de l’emmener, celui-ci aurait sans doute cédé. Après tout, il avait bien emmené Pea Eye. S’il y avait un affrontement, ce serait l’occasion de se couvrir de gloire. Mais il n’avait pas insisté pour les accompagner, et le capitaine l’avait laissé seul face au problème de Mme Scull. Une fois le capitaine parti et la menace d’une exécution sommaire écartée, l’esprit de Jake se pencha de plus en plus sur le geste de Mme Scull. On ne pouvait nier qu’elle était belle : grande, la poitrine imposante, une démarche alerte et une chevelure noire brillante.

Il lui semblait que le capitaine, pour une raison qui lui échappait, lui avait simplement confié Mme Scull. Il était censé être son écuyer – c’était désormais son travail. S’il n’écuyait pas correctement, le capitaine risquait de le renvoyer des rangers au retour de la troupe.

La troupe était partie depuis une demi-journée à peine quand Jake Spoon se persuada qu’il était de son devoir de se présenter à la demeure des Scull. Il avait pris l’habitude de s’y rendre régulièrement afin d’intercepter Felice au puits où on l’envoyait souvent. Mme Scull consommait l’eau de façon déraisonnée – les allers-retours de Felice pour l’y puiser lui prenaient le plus clair de la journée.

Cette fois, par contre, quand Felice apparut à la porte de service avec son seau, elle boitait. Felice était une fille rapide qui marchait généralement d’un pas vif. Jake se hâta auprès d’elle, désireux de comprendre la raison de sa blessure, et fut étonné de lui trouver un coquard et une large ecchymose sur la joue.

— Mais qui t’a fait ça ? C’est le capitaine qui t’a frappée ? demanda-t-il.

— Non, pas le capitaine… Sa femme. Elle m’a battue avec le manche du fouet noir. J’ai des marques partout, là où elle m’a frappée.

— Mais pourquoi ? Tu as été insolente ? Tu as fait tomber une assiette ?

Felice hocha la tête.

— J’ai pas été insolente et j’ai pas fait tomber d’assiette.

— Tu as forcément fait quelque chose pour te prendre une raclée pareille.

La robe de Felice avait glissé sur son épaule alors qu’elle se démenait avec le lourd seau d’eau – Jake y vit une autre contusion enflée et noire.

Felice hocha la tête derechef. Jake ne comprenait pas. Elle était venue de Cuba avec Mme Scull, elle était à son service depuis l’âge de six ans. Quand elle était plus jeune, la maîtresse la giflait de temps à autre pour de petites fautes, mais ce fut plus tard seulement, quand Felice s’était épanouie et qu’elle était devenue femme, que la maîtresse s’était mise à la battre avec violence. Dernièrement, les corrections étaient devenues de plus en plus fréquentes. Si le capitaine Scull s’avisait de jeter ne serait-ce qu’un coup d’œil à Felice quand elle servait le petit déjeuner, qu’il demandait un biscuit ou une autre tasse de café, la maîtresse l’acculait généralement dans un coin pendant la journée et la frappait sévèrement. Elle lui assénait parfois des coups de poing, l’empoignait par les cheveux et tentait de les lui arracher.

Impossible de savoir quand la maîtresse la battrait, mais la veille, les coups avaient été pires que jamais. La maîtresse l’avait surprise dans le couloir et l’avait rouée de coups avec le manche du fouet – elle l’avait battue jusqu’à s’en fatiguer le bras. Une de ses dents était branlante – la maîtresse l’avait même cognée sur la bouche.

Jake comprenait bien que Felice était une esclave et que les Scull pouvaient faire d’elle ce que bon leur semblait ; il était néanmoins choqué de voir les contusions sur son visage. Au Kansas, peu de gens possédaient des esclaves ; sa famille n’avait jamais eu les moyens d’en acheter.

Jake proposa de porter le lourd seau d’eau. Alors qu’ils approchaient de la maison, il leva les yeux et vit Mme Scull qui les observait depuis le balconnet de sa chambre. Jake baissa aussitôt le regard car Mme Scull était entièrement dévêtue. Elle se tenait au balcon, sa poitrine opulente dévoilée et peignait ses longs cheveux noirs.

Jake lança un regard à Felice et fut surpris de voir des larmes dans ses yeux.

— Mais enfin, Felice, qu’est-ce qui se passe ? Tu as si mal que ça ?

Felice ne répondit pas. Elle ne voulait pas essayer de mettre des mots sur son chagrin. Elle s’était mise à apprécier Jake. Il était poli, il lui montrait qu’il l’appréciait, elle ; et puis il était jeune, son haleine était douce quand il cherchait à l’embrasser – pas répugnante de relents de tabac comme le capitaine qui ne manquait aucune occasion de se montrer familier. Felice avait songé à retrouver Jake derrière le fumoir, un soir – il la suppliait de le faire. Felice voulait s’éclipser en douce avec Jake – mais elle savait que c’était impossible, sauf si elle tenait à être battue et laissée pour morte. La maîtresse voulait Jake, c’était évident. Elle était là, sur le balcon, à lui montrer ses nichons. La maîtresse l’aurait. Felice devrait s’y résoudre, elle le savait, et elle devait s’y résoudre sur-le-champ au risque d’avoir de gros ennuis. Le capitaine était parti – malgré son haleine fétide, il prenait parfois le parti de Felice, juste pour contrarier son épouse. Mais Felice appartenait à sa maîtresse, et non au capitaine. Si la maîtresse était trop jalouse, il lui prendrait peut-être même l’envie de la vendre. Plusieurs vieillards fort laids lui jetaient des regards quand ils venaient en visite chez les Scull. Ils paraissaient riches – l’un d’eux pourrait l’acheter et l’utiliser avec bien plus de brutalité que la maîtresse. À Cuba, elle avait vu des esclaves subir de terribles sorts : marquages au fer rouge, coups de fouet, même des pendaisons. La maîtresse ne lui avait jamais infligé pareils traitements, mais si on la vendait à un vieil homme laid, il pourrait l’enchaîner et lui faire du mal. Jake ne valait pas la peine de courir un tel risque. Elle était pourtant submergée de chagrin, que la maîtresse souhaite lui arracher ainsi la seule personne qui se montrait gentille envers elle.

Quand ils entrèrent dans la maison, Jake ne sut quoi faire, à part poser le seau d’eau sur le poêle. Felice était murée dans le silence ; elle refusait de parler. Elle essuya ses larmes dans son tablier et effectua ses corvées, les yeux baissés. Elle ne se tourna pas vers lui – pas un mot, pas un regard. Sa déception fut grande. Il pensait l’avoir presque convaincue de sortir en douce un soir et de le retrouver derrière le fumoir – là-bas, ils pourraient s’embrasser tout leur saoul.

Mais ce projet était tombé à l’eau et il ignorait pourquoi.

Il s’apprêtait à partir, défait, et à retourner à l’écurie des rangers quand le vieux Ben Mickelson, le majordome maigre à la peau marbrée, entra en tremblant sous l’effet de l’alcool. Ben portait un vieux veston noir brillant et reniflait du tabac avec tant de force que Jake en grimaçait quand il le faisait à proximité.

— Madame souhaite vous voir à l’étage, lui annonça Ben d’un ton sec. Vous êtes déjà en retard. À votre place, je ne tarderais pas davantage.

Le vieux avait une façon ignoble d’avancer ses lèvres quand quelqu’un d’autre que son maître ou sa maîtresse s’adressait à lui. Il fit cette moue devant Jake qui eut envie de lui coller un grand coup de poing.

— Je suis en retard pour quoi ? On m’a rien dit.

L’idée de monter à l’étage le rendait de plus en plus nerveux.

— Je ne suis pas Madame. Si elle estime que vous êtes en retard, c’est que vous l’êtes, rétorqua le vieux Ben.

À dire vrai, Ben Mickelson détestait les hommes jeunes sans exception, pour la simple et unique raison qu’ils étaient jeunes, et pas lui. Il les détestait parfois tant qu’il développait des idées violentes, des idées qui le possédaient comme une fièvre. En cet instant, il cultivait l’image brutale du jeune Jake mâchonné par sept ou huit cochons affamés. Il y avait tant de cochons maigres et affamés qui circulaient en liberté à Austin. C’était contraire à la loi, mais les cochons maigres et à demi sauvages ignoraient qu’ils avaient la loi contre eux. Ils couraient toujours en liberté, véritable menace pour la population. Si six ou sept d’entre eux acculaient Jake, ils le réduiraient rapidement en bouillie. Et Madame n’aurait plus aussi hâte de le mettre entre ses jambes, pas s’il avait été mâchonné par des cochons affamés.

Le vieux Ben était violemment jaloux de Madame et de sa luxure. Des années plus tôt, dans un moment de faiblesse inexpliquée, Inez Scull avait baissé le pantalon de Ben dans un placard et s’était accouplée avec lui sur-le-champ.

— Vous êtes vieux et laid, Ben, lui avait-elle déclaré après l’acte. Je n’aime pas les hommes avec des taches de vin, et vous en avez.

Ben Mickelson avait été quelque peu déçu. Leur étreinte, bien que brève, avait été assez passionnée pour décrocher presque tous les vêtements pendus dans le placard. Il s’était un peu attendu à un compliment, mais il n’avait eu qu’un seul et unique commentaire sur ses taches de vin.

— Je pense que c’est à cause du climat, Madame, avait-il dit tandis qu’Inez Scull rattachait son corset. Je n’avais pas de taches quand nous habitions à Boston.

— Ce n’est pas à cause du climat, c’est tout ce whiskey que vous buvez, avait rétorqué Mme Scull, sur quoi elle était partie et ne l’avait plus jamais touché.

Des jours et des semaines durant, il s’était attardé près du placard dans l’espoir que Mme Scull soit à nouveau dans un état d’excitation tel qu’elle serait disposée à ignorer ses taches de vin. Mais ce qui s’était passé dans le placard, parmi les chaussures de femme et les robes tombées, ne s’était jamais reproduit. Les années avaient passé et Ben Mickelson était devenu amer. Jake Spoon, du haut de ses dix-huit ans à peine, avec ses fossettes et ses boucles, ses joues encore potelées comme un bébé, n’avait sans doute aucune tache de vin, et ce simple fait suffisait à alimenter la haine de Ben Mickelson.

Au pied de l’escalier, Jake observait Felice, mais elle refusait de croiser son regard. Il crut pourtant voir couler des larmes sur ses joues – il en conclut qu’elle souffrait encore d’avoir été battue.

Felice se détourna et prit son balai afin que le vieux Ben ne voie pas ses larmes. Il fallait surveiller et éviter le vieux Ben. Il la tourmentait toujours de ses doigts maigres. Mais ce n’était pas la menace de ses doigts qui provoquait ses larmes. Elle pleurait car elle savait qu’elle devrait rester discrète, ne pas éprouver de chaleur pour aucun des garçons qui passerait dans cette maison. La maîtresse les voulait tous pour elle. Jake s’était montré gentil envers elle, il l’aidait à porter l’eau et à faire quelques commissions dès qu’il le pouvait. Elle commençait à vouloir le retrouver derrière le fumoir – mais c’était fichu. Quand Jake redescendrait, il serait différent. Il porterait l’odeur de la maîtresse. Il ne se montrerait plus aussi doux avec elle, il ne l’aiderait plus à porter les seaux d’eau ni à nourrir les poules.

Tandis que Felice balayait, elle sentit le vieux Ben la suivre, se rapprocher avec l’espoir de la pincer ou de la saisir. Elle se sentit soudain emplie de fureur ; elle ne le tolérerait pas, pas ce matin, alors que ses sentiments tout neufs envers Jake venaient d’être réduits en poussière.

— Ouste, espèce de vieil opossum ! dit Felice en faisant volte-face devant le majordome.

La colère sur son visage surprit tant le vieux Ben qu’il tourna les talons et alla polir les poignées de porte. Quelle vie difficile, songea-t-il, quand un majordome n’était même pas autorisé à toucher une métisse insolente.

Quand Jake arriva à proximité de la chambre de Mme Scull, il ressentit une profonde appréhension, une peur si puissante que ses jambes se mirent à flageoler. Il éprouvait pourtant aussi une grande excitation, bien plus grande que la fois où il avait réussi à voler un baiser à Felice. Un peu comme quand il se rendait aux tentes des putains en bordure de rivière avec Gus McCrae, un traitement de faveur qu’on lui avait proposé deux fois seulement.

Mais cette excitation-là était bien plus forte. Mme Scull n’était pas une putain, c’était une grande dame. La demeure des Scull était bien plus belle que la maison du gouverneur. Jake avait conscience de son pantalon élimé et de sa chemise effilochée. À sa grande horreur, il vit en baissant les yeux qu’il avait oublié de s’essuyer les pieds : il avait mis de la boue sur le tapis en haut des marches. Voilà qu’il y avait de la boue sur le somptueux tapis de Mme Scull.

C’est alors qu’il remarqua Inez Scull qui l’observait depuis le seuil de sa chambre. Elle affichait la même expression que le jour où elle avait glissé sa main dans son pantalon, comme rougie par le soleil.

— Madame, je suis désolé, j’ai mis de la boue partout, dit-il. Je vais chercher un balai et tout nettoyer.

— Non, oublions la boue. Ne vous avisez pas de vous enfuir à nouveau.

Elle lui sourit. Elle avait revêtu une robe qui avait glissé sur son épaule.

— “Viens dans mon boudoir”, dit l’araignée à la mouche, lança Inez en pensant à quel point elle était ravie qu’Inish ait dû partir traquer les Peaux-Rouges.

Les Comanches étaient peut-être une incommodité pour les pionniers dépenaillés, mais ils étaient une aubaine pour elle, puisque les étreintes de son mari s’étaient depuis longtemps taries. Austin était une ville ennuyeuse et poussiéreuse, sans beau monde ni divertissement, mais on ne pouvait pas nier que le Texas produisait des jeunes hommes beaux et robustes en abondance. Ils étaient fort peu raffinés, ces gars de la Frontière, mais elle ne cherchait pas le raffinement. Elle voulait des gars robustes, avec des boucles, des mollets épais, comme celui qui se tenait devant elle en cet instant. Elle avança vers Jake – il avait vraiment mis de la boue partout dans son escalier – et reprit là où elle s’était arrêtée, ouvrant son pantalon à la hâte, convaincue qu’en une semaine ou moins, elle le guérirait de cette gêne dans le domaine de la chair.

— Voyons ce petit pricklen, dit-elle. Tu m’as à peine laissé le temps d’y toucher, l’autre jour.

Jake fut si choqué qu’il en perdit ses mots.

— “Pricklen”, c’est comme ça que l’appelait mon gentil Allemand, dit Inez. Mon Jurgen était fier de son pricklen, et tu n’as aucune honte à avoir du tien, Jakie.

Elle entraîna Jake dans le long couloir, contemplant avec intérêt ce qui avait jailli de son pantalon. Son vêtement avait glissé le long de ses jambes, si bien qu’il ne pouvait pas faire de grandes enjambées. Mme Scull le guidait par la main.

— Quand je pense que je pourrais encore avoir mon Jurgen et son pricklen si Inish ne l’avait pas pendu, continua Mme Scull d’un ton désinvolte.

À cet instant, Jake s’immobilisa, espérant avoir mal entendu. Il ne voyait que le nœud coulant, et lui-même sur le gibet, et les gars en contrebas, venus le voir balancer au bout de la corde.

— Oh, doux Jésus, je t’ai effrayé, dit Inez avec un rire bref. Inish n’a pas pendu mon Jurgen à cause de ça ! Il n’aurait jamais pendu un bel Allemand pour la simple raison que nous nous serions amusés tous les deux.

— Pourquoi il l’a pendu, alors ? demanda Jake, sceptique.

— Eh bien, cet écervelé avait volé un cheval, dit Mme Scull. Je ne vois pas pourquoi il avait besoin d’un cheval – c’était lui, l’étalon, si on peut dire. J’ai été plutôt anéantie, à l’époque. J’avais l’impression que mon Jurgen me préférait un cheval. Et bien sûr, Inish l’a arrêté et l’a traîné à l’arbre le plus proche pour l’y pendre.

Jake n’avait aucune envie d’être pendu, mais il n’avait aucune envie non plus de quitter Mme Scull. Et puis, avec son pantalon autour des chevilles, il pouvait à peine marcher, sans parler de courir.

Ils se trouvaient près d’un grand placard où l’on rangeait les manteaux et les bottes. Jake remarqua que Mme Scull avait les épaules et la poitrine constellées de taches de rousseur, mais il n’eut pas le temps de remarquer grand-chose d’autre car elle l’attira brusquement dans le placard. Elle agit si soudainement qu’il perdit l’équilibre et tomba au fond. Il était sur le dos parmi les chaussures et les bottes, l’ourlet des manteaux suspendus juste au-dessus de lui. Jake songea qu’il était impensable de se retrouver dans pareille situation. Mme Scull émettait de puissants renâclements comme un cheval essoufflé. Elle s’accroupit au-dessus de lui, mais Jake ne la voyait pas distinctement, sa tête était dissimulée entre les manteaux. Un parfum de naphtaline flottait dans le placard, ainsi qu’une odeur de savon glycériné, mais plus puissant encore, le parfum d’Inez Scull, qui se montrait imprudente dans son attitude avec lui – très imprudente. Elle arracha les manteaux de leurs cintres, balança à coups de pied les chaussures et les bottes dans le couloir afin de se positionner correctement au-dessus de lui, exactement comme il lui convenait.

Au grand étonnement de Jake, Mme Scull se mit à faire exactement ce que lui avait annoncé le capitaine : elle fit de lui son étalon. Elle s’abaissa sur lui et le chevaucha, brûlante et vigoureuse, elle le chevaucha jusqu’à l’épuiser, exactement comme l’avait prédit le capitaine, bien que le capitaine ne doive pas encore se trouver à mi-chemin du Brazos. Il se demanda, alors qu’elle le chevauchait, ce que les serviteurs penseraient si l’un d’eux s’avisait de monter et de remarquer les chaussures que Mme Scull avait envoyées pêle-mêle dans le couloir.

 

 

5

Kicking Wolf avait tué les dix-sept hongres dans une ravine aride. L’abattage avait été hâtif ; les meilleurs morceaux de viande avaient été emportés, mais il en restait beaucoup. Les rochers de la ravine étaient rosis de sang gelé. La peau sur les carcasses était couverte de glace – Augustus vit un cheval aux yeux couverts de gel et ce spectacle lui retourna l’estomac. Les entrailles avaient été arrachées et découpées ; celles qui avaient été abandonnées avaient gelé en des entrelacements de glace. Des charognards tournoyaient dans le ciel froid.

— Je croyais avoir faim, il y a une minute, dit Augustus. Mais après ce que je viens de voir, je pourrais pas manger même si on me payait un dollar.

La plupart des hommes s’étaient endormis, affalés à l’endroit même où ils s’étaient arrêtés. Le capitaine Scull était assis sur un tas de terre et scrutait l’ouest. De temps à autre, il crachait un filet de tabac sur le sol enneigé.

— Je pourrais manger, moi, dit Call. Et ça coûterait pas le moindre dollar à personne. Y avait un temps où tu disais pas non à une bonne viande de cheval, si mes souvenirs sont bons.

— Il faisait bien plus chaud, fit remarquer Gus. Et puis, il est trop tôt pour regarder tant de chevaux massacrés.

— Estime-toi heureux que ce soit pas des hommes massacrés, rétorqua Call.

Deets, le cuisinier noir, semblait être le seul de la troupe capable d’afficher une mine joyeuse. Sa marmite à ragoût bouillait déjà et il y coupait des pommes de terre depuis leur arrivée.

— Si Deets peut faire en sorte que la viande de cheval ait bon goût, alors j’en goûterai un peu, dit Augustus.

À la vue de la marmite bouillonnante, il sentait revenir son appétit.

Long Bill Coleman avait presque mis ses pieds dans le feu, sa position préférée lorsqu’il patrouillait par temps froid. Il s’était endormi et ronflait bruyamment sans remarquer que la semelle de ses bottes commençait à fumer.

— Recule-le, Deets, ses pieds vont prendre feu, dit Augustus. Cet idiot pourrait vraiment dormir avec les pieds dans les braises.

Deets tira Long Bill sur un mètre ou deux, puis il leur proposa du café qu’ils acceptèrent avec reconnaissance.

— Pourquoi t’as laissé tous les gars pioncer, Deets ? demanda Gus. Le vieux Buffalo Hump pourrait nous tomber dessus à tout moment. Ils feraient mieux de surveiller leur scalp.

— Laisse-les dormir. Ils ont chevauché pendant deux jours, dit Call. Ils se réveilleront bien assez vite s’il y a de la bagarre.

Deets apporta du café dans une grande tasse en étain au capitaine Scull qui l’accepta sans tourner la tête. Les lèvres du capitaine bougèrent, mais ses paroles furent perdues dans le vent.

— Old Nails parle encore tout seul, fit remarquer Augustus. Il doit sûrement insulter sa petite bonne femme si dépensière. Il paraît qu’elle dépense vingt-cinq dollars chaque jour de la semaine.

Call ne pensait pas que le capitaine soit en train d’insulter sa femme, pas sur un coin désertique de prairie, glacé et enneigé. S’il insultait quelqu’un, c’était sans doute Kicking Wolf qui s’était enfui vers le Rio Pecos avec trois beaux étalons.

— Qu’est-ce qu’il a dit, Deets ? demanda-t-il quand le Noir revint touiller son ragoût.

Deets n’aimait pas trop rapporter les propos du capitaine. Il risquait d’avoir mal compris et de créer des problèmes. Mais M. Call s’était montré bon envers lui, il lui avait donné une vieille couverture effilochée, la seule chose qu’il possédait pour se couvrir au cours de ce voyage glacial. M. Call n’empoignait pas la nourriture avec violence comme le faisaient certains, il ne l’insultait pas si les petits pains ne gonflaient pas assez à son goût.

— Il parle de celui qui lui a tiré dessus, là-bas au Mexique, répondit Deets.

— Quoi ? Il parle d’Ahumado ? demanda Call avec surprise.

— Il parle un peu de lui, admit Deets.

— Je trouve cette information assez bizarre, dit Augustus. On est à mi-chemin du Canada, on court après des Comanches. Quel rapport avec Ahumado ?

— Ça lui plaît pas qu’Ahumado ait tiré sur son cheval, dit Call en remarquant que certains hommes autour du feu étaient plongés dans un sommeil si profond qu’ils paraissaient morts.

La plupart d’entre eux étaient étendus, bouche ouverte, insensibles au vent et au sol gelé. Ils n’avaient pas l’air en mesure d’offrir une grande résistance, mais Call savait qu’ils combattraient au mieux en cas d’attaque.

Le seul homme qui l’inquiétait sur ce plan, c’était le jeune Pea Eye Parker, un gamin dégingandé à qui l’on n’avait attribué qu’un vieux fusil. Call n’avait pas confiance en cette arme et il s’assurerait que le garçon récupère un fusil à répétition d’ici leur prochaine expédition. Pea Eye était assis si loin du feu de camp qu’il en puisait peu de réconfort. Il était mal habillé et tremblait, mais il avait pourtant tenu le coup au fil de cette longue nuit sans jamais se plaindre.

— Si tu te rapproches un peu du feu, t’auras plus chaud, suggéra Call.

— C’est ma première patrouille. Je crois qu’il faut pas que je prenne trop de chaleur aux autres, répondit Pea Eye.

Il tourna alors son long cou et inspecta les alentours.

— J’ai grandi au milieu des arbres et des buissons, dit-il. J’aurais jamais imaginé un endroit aussi désert.

— Il est pas désert. Y a plein de Comanches au fond de ce grand canyon, l’informa Augustus. Buffalo Hump est là-bas. Quand on l’aura enfin battu, y aura plus qu’une poignée d’Indiens maigrelets.

— Comment tu sais qu’on va le battre ? demanda Call. Ça porte malheur de dire ce genre de choses. Ça fait des années qu’on lutte contre lui et on a jamais été sur le point de lui flanquer ne serait-ce qu’une raclée.

Avant qu’Augustus ait eu le temps de répondre, le capitaine Scull quitta brusquement le tertre où il était assis et revint au campement d’un pas lourd et décidé.

— Il est prêt, ce ragoût ? Elle est foutrement longue, cette pause.

Puis il jeta un coup d’œil à Call et reçut une expression de surprise en réponse.

— Je croyais que Famous Shoes était avec vous, monsieur Call, dit Scull. Je n’avais aucune raison de penser le contraire, mais Dieu m’en est témoin, je ne le vois nulle part. Je suis peut-être aveuglé par la neige.

— Non, capitaine, il est pas avec moi, dit Call.

— Bon Dieu, et pourquoi non ? S’il n’est pas avec vous, il va falloir que vous alliez le chercher. On vous gardera un peu de ragoût.

— Capitaine, je crois pas pouvoir aller le chercher, dit Call. Il est allé rendre visite à sa grand-mère. Elle vit près de la Washita, mais il m’a pas précisé où, exactement.

— Bien sûr que si, vous pouvez aller le chercher, pourquoi non ? demanda Scull, l’air agacé. Vous êtes à cheval, il est à pied.

— Oui, mais c’est un marcheur rapide et moi, je suis un mauvais pisteur, admit Call. J’arriverai peut-être à suivre sa trace, mais ce sera un coup de chance.

— Quelle fichue plaie. Ce type s’en va au moment où on a le plus besoin de lui, dit Inish Scull.

Il tritura sa barbe grisonnante d’un geste énervé. Quand il était en proie à une crise de colère, il rougissait au-dessus de ses moustaches ; et, comme le savaient la plupart des hommes, il était capable de se mettre en colère à la moindre contrariété.

Call n’en dit rien, mais il trouva le commentaire du capitaine bien curieux. Après tout, Famous Shoes s’en était allé depuis longtemps, depuis qu’ils avaient traversé la Prairie Dog Fork du Brazos. L’éclaireur s’éloignait à sa guise et ne revenait qu’occasionnellement pour discuter un peu avec le capitaine, comme il l’avait fait le matin même. Compte tenu de cette habitude, le capitaine Scull n’avait aucune raison de s’attendre à avoir des nouvelles de Famous Shoes avant un jour ou deux, quand l’éclaireur aurait rendu visite à sa grand-mère et serait revenu.

L’impatience du capitaine était déraisonnable, jugeait Call : mais c’était apparemment une attitude ordinaire chez les capitaines, du moins ceux pour qui il avait servi. Ils étaient impatients à outrance – s’il n’y avait pas d’affrontement à un endroit, ils faisaient volte-face et cherchaient à combattre ailleurs, qu’importait l’avis de leurs hommes ou l’état dans lequel ils se trouvaient. Ils avaient manqué Kicking Wolf et donc Deets avait raison, les pensées du capitaine étaient désormais rivées sur Ahumado, un bandit mexicain à des centaines de kilomètres plus au sud, un maraudeur tout aussi habile que Kicking Wolf ou Buffalo Hump.

Mais Call n’avait jamais désobéi à un ordre, ni ne s’était plaint d’un seul – c’était toujours Gus McCrae qui grognait, même s’il se montrait prudent et ne laissait pas entendre ses grognements à n’importe qui. Call savait que si le capitaine lui demandait vraiment d’aller chercher Famous Shoes, il se devrait au moins d’essayer. Call se sentait las et jugea prudent d’avaler à la hâte une assiette de ragoût avant de se lancer dans une poursuite qui risquait de durer plusieurs jours.

Le capitaine Scull ne lui donna pourtant pas l’ordre immédiatement. Il resta dos au feu, faisant tourner le fond de son café dans sa tasse. Il regarda le ciel, il regarda les chevaux, il regarda au sud. Call resta calme – les marmonnements sur Ahumado n’étaient peut-être qu’une lubie temporaire du capitaine, qu’il écarterait une fois qu’il aurait mieux évalué la situation.

Le capitaine soupira, avala le reste de son café, tendit la tasse à Deets afin qu’il la remplisse à nouveau et tourna son regard vers Call.

— Moi, mes grand-mères m’ont toujours expédié sans ménagement, fit-il remarquer. L’une d’elles a eu dix enfants, l’autre en comptait quatorze – elles en avaient soupé, des marmots, quand je suis arrivé. Combien de temps va durer la visite de Famous Shoes chez sa grand-mère, à votre avis ?

— Capitaine, j’en ai pas la moindre idée, admit Call. Il n’était même pas sûr que sa grand-mère vive encore près de la Washita. S’il la retrouve pas, je pense qu’il reviendra d’ici demain.

— Sauf s’il lui prend l’envie d’aller rendre visite à quelqu’un d’autre, ajouta Augustus.

Call se pressa d’aller chercher une assiette de ragoût. Il avait sans doute été négligent en ne se lançant pas sur-le-champ à la poursuite de Famous Shoes. Après tout, il ne devait pas se trouver à plus de dix kilomètres. Avec de la chance, il allait pouvoir le rattraper. Mais c’était surtout le caractère monotone de la plaine qui l’inquiétait : il risquait de passer à un kilomètre à peine de Famous Shoes et de le manquer à cause des inclinaisons et déclivités de la prairie.

Il était désormais convaincu de devoir se préparer à partir, si c’était le souhait du capitaine.

— Les patates sont pas encore cuites, l’informa Deets en servant le ragoût. Et la viande est quasiment crue, aussi.

— Je m’en fous, ça me remplira l’estomac, dit Call. Si vous voulez que j’aille le chercher, capitaine, alors j’irai.

Inish Scull ne répondit pas – il ne donna aucun signe d’avoir entendu Woodrow Call. Le capitaine était souvent désinvolte, voire même indifférent, ce qui vexait profondément Augustus McCrae. Woodrow, aussi frigorifié et affamé que le reste de la troupe, se proposait de partir et de courir le risque de se faire scalper, et le capitaine n’avait même pas la politesse de lui répondre ! Gus en brûlait d’indignation, agacé que Call soit aussi prompt à se porter volontaire pour ce qui était, de toute évidence, une mission idiote. Famous Shoes allait revenir d’ici un jour ou deux, qu’on le cherche ou non.

— Je songeais au Mexique, monsieur Call, dit enfin le capitaine Scull. Je ne vois pas l’intérêt de pourchasser Kicking Wolf pour trois chevaux. Nous l’acculerons un jour ou l’autre, et si ce n’est pas nous qui avons raison de lui, alors ce sera la variole.

— Quoi ? La variole ? dit Augustus.

Les maladies, celles qui apportaient boutons et pustules en particulier, le rendaient très nerveux.

— Oui, elle arrive par chez nous, dit Inish Scull avec impatience, l’esprit désormais tourné vers le Mexique. Il paraîtrait que ce sont les Forty-Niners[1] qui l’ont répandue parmi les Peaux-Rouges alors qu’ils se ruaient vers la Californie pour trouver de l’or. Ils seront foutument peu nombreux, ceux qui trouveront ce métal précieux. Mais ils ont dû apporter la variole dans la prairie, j’imagine. Les Indiens le long de la piste de Santa Fe sont durement touchés, et il paraît que ceux en bordure de la piste de l’Oregon meurent par centaines. Elle contaminera bientôt les Comanches, si ce n’est pas déjà fait. Une fois que la variole sera parmi eux, ils mourront si vite qu’on sera peut-être contraints de dissoudre les rangers. Il n’y aura plus un seul Indien en bonne santé à combattre.

Le capitaine Scull termina son discours et leva sa tasse de café, mais avant qu’il ait eu le temps d’en boire une gorgée, une volée de balles balaya le campement.

— C’est Buffalo Hump, j’le savais bien ! s’écria Augustus.

Call n’avait avalé que quelques bouchées de ragoût quand la fusillade éclata. Il courut à son cheval et tira son fusil, s’attendant à voir les Indiens déferler sur eux, mais quand il se tourna vers la prairie, elle semblait déserte. La plupart des rangers s’étaient mis à couvert derrière leurs montures, puisqu’il n’y avait nul autre abri.

Le capitaine Scull avait dégainé son grand revolver mais n’avait pas bougé de sa position près de la cafetière. Il inclinait légèrement la tête sur le côté, attentif et curieux.

— On vient de perdre Watson, dit-il en observant le campement. Ou alors il dort d’un sommeil sacrément lourd.

Augustus courut et s’agenouilla près de Jimmy Watson, un homme d’à peine un ou deux ans de plus que lui et Call. Il ne vit d’abord aucune blessure et pensa que le capitaine avait peut-être raison au sujet du sommeil lourd, mais quand il retourna Jimmy Watson, il vit qu’une balle l’avait atteint juste sous l’aisselle. Il devait être en train de lever son fusil quand le projectile avait pénétré en sifflant juste en dessous et l’avait tué.

— Non, Jimmy est mort, dit Gus. J’aimerais bien que ces foutus Comanches se lèvent pour qu’on les voie.

— Tant que t’y es, pourquoi tu ferais pas un vœu pour que ce soit déjà Noël et qu’on puisse manger un bon rôti de porc ? rétorqua Call. Ils vont jamais se lever.

Un instant plus tard, cinq jeunes guerriers apparurent à cheval, à une distance considérable du campement. Ils poussaient des hurlements et des cris de joie, mais ils n’attaquaient pas. Le cavalier de tête était un grand gamin cheveux au vent au galop sur son mustang.

Plusieurs rangers levèrent leurs fusils, mais aucun ne tira. Les Comanches avaient bien évalué leurs distances – ils étaient tout juste hors de portée de tir.

Call regarda le capitaine Scull et attendit qu’il donne l’ordre de monter en selle et de se lancer à leur poursuite – le capitaine avait sorti ses jumelles et il scrutait les cavaliers au galop.

— Je cherchais des marquages sur les chevaux, dit-il. J’espérais que nos bêtes d’Abilene s’y trouvent. Pas de chance, ce ne sont que des mustangs comanches.

Tous les rangers se tenaient près de leurs montures et attendaient l’ordre de se lancer en chasse, mais le capitaine Scull resta là, à observer les cinq jeunes guerriers s’éloigner, avec autant de nonchalance que s’il assistait à une course hippique un dimanche.

— Capitaine, on les poursuit pas ? Ils ont tué Jimmy Watson, dit Augustus, dérouté par l’attitude désinvolte de l’officier.

— Non, nous ne les poursuivrons pas. Pas avec nos chevaux fatigués, répondit le capitaine. Ce ne sont que des louveteaux. Le vieux loup est quelque part en bas, aux aguets. Je doute que ces jeunes s’attendaient à toucher qui que ce soit quand ils ont tiré – ils essaient juste de nous attirer dans un canyon escarpé où le loup pourrait nous couper la route et nous déchiqueter la gorge. (Il se tourna et rangea ses jumelles dans leur étui en cuir.) Je préfère attendre que le ragoût soit prêt, puis prendre le petit déjeuner. Si le loup nous veut vraiment, laissons-le venir à nous. Nous lui ferons alors le plaisir d’une belle échauffourée et quand tout sera terminé, je rapporterai sa peau à Austin et la clouerai à la porte du gouverneur.

— Capitaine, qu’est-ce qu’on fait de Jimmy ? demanda Long Bill. Le sol est dur et gelé. Il va falloir une sacrée bonne pioche pour lui creuser une tombe dans un sol pareil, et une pioche, on n’en a pas.

Le capitaine Scull s’approcha et contempla le cadavre – il s’agenouilla, fit rouler l’homme et examina la blessure mortelle.

— Aucun remède contre la malchance, n’est-ce pas ? dit-il, n’adressant la question à personne en particulier. Si Watson n’avait pas levé le bras à cet instant, l’affaire se serait conclue au pire par un bras cassé. Mais il a levé son fusil et la balle a trouvé un chemin sans encombre jusqu’à ses organes vitaux. Cet homme va me manquer. C’était agréable de discuter épouses avec lui.

— De quoi, capitaine ? demanda Augustus, surpris par la remarque.

— Parler épouses, monsieur McCrae. Vous êtes célibataire. Je doute que vous saississiez la fascination qu’exerce ce sujet – mais James Watson le comprenait, lui. Il en était à sa troisième épouse quand il a eu la malchance de trouver la mort. Lui et moi pouvions parler épouses des heures durant.

— Mais, qu’est-ce qui est arrivé à ses anciennes femmes ? s’enquit Long Bill. Je suis un homme marié. J’aimerais bien le savoir.

— L’une est morte, l’une lui survit, et celle entre les deux s’est enfuie avec un acrobate, répondit le capitaine. C’est plutôt courant chez les femmes, je crois. Vous le découvrirez bien assez tôt, monsieur McCrae, si vous avez en tête de vous marier.

Augustus était dépité que le sujet du mariage ait été abordé. Il avait passé la moitié de sa vie à essayer de se marier, lui semblait-il – il avait eu la malchance de tomber amoureux de la seule femme qui ne voulait pas de lui.

— Capitaine, même si une de ses épouses s’est enfuie avec un acrobate, il faut quand même qu’on l’enterre, d’une manière ou d’une autre, dit Long Bill.

Quand Long Bill avait une idée en tête, il s’en laissait rarement détourner jusqu’à ce que le débat soit clos. Le débat en question était de trouver comment enterrer un homme quand le sol était trop gelé pour pouvoir creuser une tombe. De son vivant, Jimmy Watson avait eu besoin d’épouses, et c’était un besoin que Long Bill comprenait et approuvait. Mais à présent, il était mort : ce dont il avait besoin, c’était d’une tombe.

— Bon, je pense qu’il nous faut effectivement enterrer James Watson. Ce sont les traditions chrétiennes, dit le capitaine. Mais ce n’est pas le choix qu’a fait mon cousin Willy. Mon cousin Willy était biologiste. Il étudiait avec le professeur Agassiz à Harvard. Willy était particulièrement passionné par les insectes. Passionné à l’excès, certains diront. Il aimait les insectes tropicaux, surtout. Le professeur Agassiz l’a emmené au Brésil, où l’on trouve quantité d’insectes magnifiques. Plus d’insectes que n’importe où dans le monde, sauf à Madagascar, affirmait Willy. Ils ont même un insecte fossoyeur, au Brésil.

— Comment ça ? demanda Augustus.

Il avait vaguement entendu parler du Brésil, mais il n’avait jamais entendu parler d’insecte fossoyeur.

— Un insecte fossoyeur, monsieur, poursuivit le capitaine Scull. Willy a voulu retourner au sein de la chaîne alimentaire le plus vite possible, et le plus rapide était de s’allonger, nu, sur une parcelle propre où ces insectes fossoyeurs abondaient. Alors c’est ce qu’ils ont fait avec Willy. Ils n’avaient pas le choix. Willy avait tout inscrit dans son testament. Ils l’ont posé nu sur la jolie parcelle et les insectes se sont aussitôt mis à l’ouvrage. Rapidement, Willy a été enfoui et le lendemain, il faisait à nouveau partie de la chaîne alimentaire, comme il l’avait souhaité. Si nous laissions James Watson aux coyotes et aux vautours, nous accomplirions la même chose.

Long Bill Coleman fut horrifié par un tel discours. Il ne connaissait pas bien le Brésil et l’idée d’être enfoui sous des insectes le fit frissonner. Non seulement le capitaine oubliait la veuve de Jimmy Watson, qu’on n’avait pas consultée pour les funérailles, mais il oubliait aussi le paradis.

— Allons bon, en voilà des propos étranges, dit-il. Comment un homme peut monter au paradis si personne est là pour prononcer des versets de la Bible, et rien qu’avec quelques foutus insectes en guise de fossoyeurs ? On peut pas s’attendre à trouver des fossoyeurs en plein milieu de ce désert, bien sûr, mais je préfère essayer d’enterrer mes collègues moi-même. Je ferai pas confiance à quelques foutus insectes.

— Mon cousin Willy était du genre agnostique, monsieur Coleman, dit le capitaine. Je ne pense pas qu’il croyait au paradis, mais il croyait aux insectes. Il ne faut pas les sous-estimer, monsieur. Pas d’après mon cousin Willy. Il existe plus d’un million d’espèces d’insectes, monsieur Coleman, et ils ont de bien meilleures facultés d’adaptation que nous. Je pense qu’il restera encore un paquet d’insectes quand tous les humains auront disparu.

Le jeune Pea Eye Parker avait si faim qu’il peinait à se concentrer sur la discussion. D’abord, il ne comprenait pas ce que pouvait bien être une chaîne alimentaire, à moins que le capitaine ne parle de chapelets de saucisses. Comment un insecte d’un pays dont il n’avait jamais entendu parler pouvait changer un cadavre en saucisse, voilà qui le dépassait complètement. Le ragoût de Deets bouillait furieusement dans la marmite ; de temps à autre, une bonne odeur flottait jusqu’à lui. Son seul avis, c’était qu’il refusait qu’on l’enterre nu, lui. Ça ferait un sacré choc à sa maman, s’il arrivait au paradis sans la moindre nippe sur le dos.

Deets, qui remuait le ragoût, n’aimait pas qu’on parle avec tant de banalité des gens morts – il était possible que les morts puissent entendre, ils n’en savaient rien. Si les poumons ne marchaient plus, il n’en allait peut-être pas de même avec l’ouïe. Le mort était peut-être encore là-dedans, à écouter, et si un mort entendait qu’on déblatérait des choses méchantes à son sujet, il risquait de vous envoûter. Deets n’avait aucune envie d’être envoûté – s’il fallait faire un commentaire sur un mort, il s’assurait d’en faire un respectueux.

Call était vexé. Il était prêt à en découdre avec les Comanches qui venaient d’abattre Jimmy Watson – si les rangers s’étaient lancés à leur poursuite sur-le-champ, ils auraient pu en descendre un ou deux. Il ne pensait pas que Buffalo Hump leur tende une embuscade ; à son avis, il s’agissait juste de cinq jeunes braves qui espéraient compter coup avec les Blancs – et pour compter coup, ils avaient réussi. Comment le capitaine pouvait-il rester là à parler d’insectes quand un de ses hommes avait été tué ?

Augustus savait ce que ressentait son ami – il éprouvait exactement la même chose. Les Comanches avaient tué un Texas Ranger et s’en sortaient indemnes. Avec une telle attitude, ils seraient bientôt la risée de toute la prairie. Le capitaine Scull avait pourtant bien mérité sa réputation de combattant meurtrier et déterminé. Call et Gus l’avaient souvent vu ordonner de sanglantes représailles. Alors qu’est-ce qui ne tournait pas rond chez lui, ce matin ?

Le capitaine Scull porta soudain son regard sur les deux jeunes rangers, ses lèvres esquissant l’ombre d’un sourire – l’expression de son visage leur donnait l’impression, comme si souvent, qu’il lisait dans leurs pensées.

— Comment ça, je perçois un mécontentement ? Il me semble en avoir saisi un relent, dit le capitaine. Qu’est-ce qui se passe, monsieur Call ? Vous craignez que j’aie perdu mon mordant ?

— Oh non, capitaine, répondit Call avec honnêteté.

Malgré son dépit, il n’avait pas pensé un seul instant que le capitaine ait perdu son esprit combatif. Il estimait en revanche que dans ses fonctions d’officier, le capitaine faisait parfois preuve d’une versatilité incompréhensible.

— J’aurais aimé punir ces braves quand on avait encore une chance de les rattraper, ajouta Call.

— C’est ce que je pensais aussi, dit Augustus. Ils ont tué Jimmy Watson et c’était un sacré bon gars.

— C’est tout à fait vrai, monsieur McCrae, c’est tout à fait vrai, affirma le capitaine Scull. En temps normal, je me serais lancé à leur poursuite, mais ce matin, je ne suis pas d’humeur. Pas en cette minute, du moins.

Inish Scull se rendit à ses sacoches de selle et en sortit une immense blague à tabac marron dont il coupait ses chiques. Il possédait un petit couteau à manche en nacre, réservé exclusivement à couper son tabac. Il craignait tant de perdre son petit couteau qu’il l’attachait à sa ceinture à l’aide d’une fine chaînette en argent, comme on attacherait une montre à gousset.

Le capitaine sortit son couteau, trouva un endroit non loin du feu et entreprit de couper sa ration quotidienne de chiques, procédant avec méticulosité – il aimait faire en sorte que chaque chique soit aussi carrée que possible. Souvent, lorsqu’il avait coupé un bout, il le levait à hauteur de ses yeux pour l’examiner, le taillait encore un peu, retirant une lamelle ici et là afin d’approcher au mieux d’un cube.

— Je crois bien que notre ragoût est prêt, Deets, annonça-t-il quand il eut rangé sa grande blague à tabac dans sa sacoche de selle. Mangeons. Je serai peut-être à nouveau d’humeur à chasser quand j’aurai goûté à la bouffe. Vous avez déjà travaillé dans un bureau, monsieur Call ? demanda-t-il tandis que les hommes se mettaient en file avec leurs gamelles en fer-blanc pour recevoir leur ration.

Call fut stupéfait. Pourquoi le capitaine imaginerait-il qu’il avait travaillé dans un bureau, alors que son dossier prouvait qu’il était employé par les Texas Rangers depuis ses dix-neuf ans ?

— Non, capitaine, j’ai travaillé au grand air toute ma vie, répondit Call.

— Eh bien moi, si, j’ai travaillé dans un bureau, monsieur, dit le capitaine. C’était à l’office des douanes à Brooklyn, c’est mon père qui m’y a envoyé dans l’espoir d’étouffer certaines de mes mauvaises habitudes. J’y suis resté un an, j’y faisais la même chose, de la même manière, chaque jour. J’arrivais à la même heure, je partais à la même heure, je sirotais mon vin et mangeais mon pain à la même heure. Je pissais et je chiais à la même heure – j’étais un automate en bonne et due forme, tout le temps que j’étais à ce poste de bureau, et je m’ennuyais, monsieur. Je m’ennuyais ! Je m’ennuyais mortellement !

Le visage d’Inish Scull rougit soudain au souvenir de son ennui dans les bureaux de Brooklyn. Il empila avec soin ses dix cubes de tabac et observa Call.

— La tragédie pour un homme, ce n’est ni la mort, ni une épidémie, ni la luxure, ni la rage, ni une crise de jalousie, dit-il d’une voix forte – sa voix avait tendance à monter quand il déclamait des propos déplaisants. Non, monsieur, la tragédie pour un homme, c’est l’ennui, monsieur. L’ennui ! Un homme ne peut répéter une tâche qu’un certain nombre de fois en conservant fraîcheur et esprit. Ensuite, peu importe la tâche, elle devient une routine de bureau. J’aime les cartes et les putains, mais on peut même se lasser des cartes et des putains. On culbute son épouse mille fois et ça devient une routine de bureau.

Scull s’interrompit pour voir si ses rudes vérités avaient un quelconque effet sur son auditoire, et il en conclut que c’était le cas. Tous les hommes l’écoutaient, à l’exception d’un vieil homme du nom d’Ikey Ripple, qui avait englouti un peu de ragoût et s’était rendormi.

— Vous voyez ? continua le capitaine. Monsieur Ikey Ripple s’ennuie en ce moment même, alors que Buffalo Hump pourrait se montrer d’une minute à l’autre et lui arracher son scalp. Alors c’est ça que j’essaie de vous dire, monsieur, s’exclama-t-il en regardant Call droit dans les yeux. Je briserai la résistance de ces foutus Peaux-Rouges de Comanches sur ces plaines, si on m’en donne le temps et les ressources, mais plutôt mourir que de courir après chaque môme qui me tire dessus. Vous faites ça et ça devient une routine de bureau. Vous comprenez mes arguments, monsieur Call ?

Call pensait avoir compris, mais il n’était pas sûr d’être d’accord. Combattre les Indiens impliquait de risquer sa vie – combien d’employés de bureau mettaient leur vie en péril ?

— Eh bien, oui, capitaine, je crois que oui, dit Call sans conviction.

Après tout, le capitaine était plus âgé, il avait survécu à plus de combats contre les Indiens qu’aucun autre homme de la Frontière. Peut-être étaient-ils devenus ennuyeux à son goût.

— Euh, capitaine, vous avez pas dit comment il était mort, votre cousin, celui qui s’est fait enterrer par les insectes, observa Long Bill.

Les détails d’un enterrement si peu orthodoxe le hantaient ; il était curieux de savoir quelle mort l’y avait mené.

— Oh, mon cousin Willy… Eh bien, une morsure de serpent, dit le capitaine. Willy a été mordu par un fer de lance, un des serpents les plus venimeux au monde.

Il avait entrepris de fourrer ses chiques de tabac cubiques dans sa poche de veste afin de les consommer au cours de la journée.

— C’était un scientifique jusqu’au bout, notre William, continua-t-il. Il a minuté sa propre mort, vous savez. Il l’a minutée avec un chronomètre.

— Il l’a minutée ? Mais pourquoi, capitaine ? demanda Gus. Si j’étais en train de mourir d’une morsure de serpent, je crois pas que je sortirais ma montre.

— Oh… Et que feriez-vous, alors, monsieur McCrae ? s’enquit le capitaine d’un ton amusé.

Augustus songea à Clara Forsythe, si ravissante avec ses boucles et son sourire franc.

— Je crois que je griffonnerais une lettre à ma belle, dit Gus. J’aurais envie de lui dire adieu, je crois.

— Oh, c’est beau… C’est l’instinct humain, dit le capitaine Scull. Vous êtes un type romantique, à ce que je vois. Notre Willy l’était aussi, à sa manière. Sauf qu’il était romantique en matière de sciences. Le professeur Agassiz lui avait enseigné de ne jamais gâcher l’occasion de faire une expérience, et c’est ce qu’il a fait. Le temps moyen pour mourir d’une morsure de fer de lance est de vingt minutes. J’imagine que Willy espérait améliorer cette moyenne, mais ça n’a pas été le cas. Il est mort en dix-sept minutes, trente-quatre secondes, à une ou deux secondes près. (Le capitaine se leva et contempla la plaine grise.) Willy était seul quand il est mort. Il avait son chronomètre dans la main quand ils l’ont retrouvé. Il a survécu dix-sept minutes et trente-quatre secondes. En voilà, un acte de bravoure, si vous voulez mon avis.

— C’est mon avis aussi, capitaine, dit Call après réflexion.