Une affaire d'hommes

Il y a quatorze ans…

On s’emmerdait comme des rats morts.

Je peux vous dire un truc au sujet de la monotonie et de l’été dans un foyer pour orphelins. C’est un cocktail dangereux. Surchauffez une bande d’ados dont les couilles sont prêtes à éclater et proposez-leur que dalle pour occuper leurs journées.

Vous voyez où je veux en venir ?

— Oh putain, on a encore perdu la boule blanche.

Ollie avait enfoncé son bras squelettique jusqu’au coude dans un des trous du billard de la salle de jeu à Saint-Gab. Il espérait y trouver la boule coincée à l’intérieur.

— On l’a perdue, Ollie.

En une semaine et demie, depuis que quelqu’un avait offert ce vieux billard au foyer de garçons Saint-Gabriel, six boules étaient déjà parties se balader sans jamais revenir. Et que dire des deux queues qui avaient disparu…

J’avais du mal à comprendre comment les assistantes sociales avaient pu s’imaginer que le billard serait une activité enrichissante pour une centaine de gamins enfermés. Ça nous procurait simplement un moyen supplémentaire de nous faire mal. Et la direction se contentait de remplacer ces putains de boules.

— Tu peux pas nous bidouiller un truc ?

Junior planta son aiguille dans le tube d’un Bic noir, puis injecta l’encre dans la peau de son avant-bras. Il pensait devenir tatoueur quand il quitterait l’orphelinat. Il était en train de s’infliger sa première œuvre, son premier tatouage.

Ollie gratta le duvet clairsemé, couleur pêche, qu’il tentait de cultiver sur sa lèvre supérieure.

— J’sais pas. Faudrait que j’aie de la résine.

Junior leva les yeux au ciel.

— Oh, putain !

— Quoi ? demanda Ollie, en remontant sur son nez ses grosses lunettes offertes par l’État.

— Je rigole.

Ollie haussa les épaules.

— Pas moi.

Ollie était le genre de môme qui occupe ses loisirs à écrire aux producteurs de MacGyver afin de leur signaler les inexactitudes techniques qu’il a repérées lors des rediffusions. La plupart du temps, les sarcasmes et leur subtilité lui passaient au-dessus de la tête.

Junior, lui, était à peu près aussi raffiné qu’une moustache sur la reine du bal.

Quant à moi… j’étais celui qui inventait toujours des métaphores merdiques.

On en était où, déjà ?

Ah ouais.

On essayait de tromper l’ennui et la monotonie de notre existence dans un orphelinat public. Sans recourir à la violence, sans regarder un match des Red Sox.

Junior plongea de nouveau l’aiguille dans le tube d’encre, puis se piqua encore deux ou trois fois avec d’infimes inspirations douloureuses. Il prétendait que son tatouage allait représenter un crâne, mais ça ressemblait plutôt à une tête d’écureuil avec des dents humaines.

Je retournai aux dix premières pages de Deuil en marron. Je le lisais pour la quatrième fois, et le livre tombait en lambeaux. Le choix était limité à la bibliothèque de l’orphelinat.

Toujours aussi geek, Ollie se mit à agiter sa queue de billard, avec le ggggzzzzz caractéristique d’un sabre laser.

— S’il te plaît, arrête, dis-je.

— Tu oses t’opposer au Jedi, OBoo-Wan ?

— Bordel de chiotte, je sens déjà l’odeur de notre réputation qui se barre en couille.

Je plaisantais, mais on ne surestimait jamais trop l’importance d’une réputation à Saint-Gab. En avoir une signifiait qu’on serait mis à l’épreuve ou pas. Qu’on passerait ses journées à défendre son terrain, ou bien qu’on jouirait d’un minimum de confort jusqu’au jour où quelqu’un aurait les couilles de prétendre au trône.

Malgré le numéro du Jedi qui revenait de temps à autre, ma bande, les Avengers (merci Ollie, une fois de plus), avait réussi à conserver une distance respectueuse par rapport aux autres animaux de notre cage.

Mais tout pouvait changer en un instant.

Ollie s’immobilisa en plein ggggzzzzz, les articulations blanchies tant ses doigts serraient la queue de billard. Il n’y avait que deux choses pour mettre Ollie dans cet état. La première, c’étaient les requins.

La seconde, c’était le nouveau prédateur qui venait de s’introduire dans la cocotte-minute de notre zoo.

Quelque chose se noua dans ma poitrine et je me retournai, espérant qu’un grand blanc avait réussi à parcourir les soixante kilomètres qui nous séparaient de la mer.

Au lieu de quoi je rencontrai le visage de Zach Bingham. Sur le seuil de la porte, il obstruait presque tout le chambranle et faisait craquer ses énormes doigts. Un mètre quatre-vingt-treize et cent trente kilos de chien enragé.

Un chien enragé de seize ans.

Zach prit le temps de nous lancer à tous les trois un regard meurtrier.

Les yeux du requin auraient été plus chaleureux.

— Quoi ?

Junior brava le regard de Zach. Au foyer, nous avions l’avantage du nombre. Zach était seul. Toutes les bandes de Saint-Gab préféraient laisser Zach en dehors, c’était plus sûr, même s’il s’agissait d’un bel enculé.

Et si la rumeur disait vrai, le bel enculé pouvait vite se changer en enculeur.

Pour cette simple raison – la peur d’être pris en levrette par un gorille –, tout le monde tendait à rester en lisière des chemins qu’empruntait Zach.

Presque tout le monde.

Un membre de notre bande était en retard pour notre tournoi de billard raté. Et ce gars-là, même Zach savait qu’il valait mieux ne pas déconner avec lui.

C’était Twitch.

Twitch encastra son minuscule corps sous l’aisselle de Zach.

— Dégage, Gros-Lard.

C’était facile à dire pour ce psychopathe blême et nain, qui se trouvait être dans notre camp.

Zach fit un pas en arrière pour laisser entrer Twitch. Apparemment, on se reconnaissait, entre dingues.

Twitch se planta devant Zach, tendant le cou afin de contempler sa sale gueule.

Il fallait que son menton touche sa poitrine pour que Zach puisse regarder Twitch dans les yeux.

— Ça va ? lança Twitch.

Avec un sourire.

Ollie serrait toujours sa queue de billard.

Junior était tendu comme une corde de violon, les yeux allant constamment de Zach à moi. Sous la table, il me fit signe, redressant un de ses doigts.

Ça signifiait : Toi tu cognes en haut.

Ça signifiait aussi que Junior était prêt à le frapper en bas.

C’était à Zach de jouer.

Au lieu de quoi il nous regarda encore une fois et grommela :

— À plus tard.

Il lâcha ces mots comme un ultimatum.

Twitch prit une queue et sourit.

— C’est mon tour.

Le sourcil qui lui valait son surnom tremblotait d’excitation.

Je regardai Junior.

— Ça va être long, deux ans.

C’était la durée qui devait encore s’écouler avant que Zach puisse être légalement relâché dans la société. Junior et moi, on avait encore trois ans, en gros.

Junior n’avait pas détaché les yeux de la porte.

— Il va nous falloir un plus gros bateau, reprit-il en essuyant avec une serviette en papier les gouttes d’encre et de sang qui perlaient sur son avant-bras.

Twitch se tourna vers la table.

— Eh merde, où est la boule blanche ?

— Y en a pas, répondit Ollie.

— Tant pis, alors.

Twitch tapa la boule 5, la fit rentrer du premier coup, et partit.

 

 

 

 

Chapitre 1

— Tommy, ce putain de groupe, c’est pas mon problème pour le moment.

Alors que j’affrontais le blizzard, Tommy Sheralt, le propriétaire du Cellar, me passait un savon. On aurait pu s’attendre à ce que Tommy exprime un peu plus de compassion. Il y a trente ans, n’avait-il pas travaillé comme videur, quand le bar était encore un club de jazz et non l’attire-merde voué au rock qu’il était devenu ?

D’ordinaire, en tant que videur, les sermons glissaient sur moi comme l’eau sur les plumes d’un canard. Sauf que cette fois, le monde entier s’était changé en écran de télévision envahi par l’électricité statique, et j’essayais d’imposer un semblant d’ordre parmi les quatre-vingts connards qui faisaient la queue pour le concert. Et voilà que Tommy désirait, par-dessus le marché, que je garde un œil sur la prima donna des Kingly. Jason St. John et son groupe pouvaient bien être cette semaine les chéris de la scène musicale de Boston, il n’empêche qu’il restait un crétin fini.

— Si ce petit merdeux est trop défoncé pour jouer, ce sera ta faute.

La neige tourbillonnante s’accrochait à la moustache de Tommy. La plupart des gens lui trouvaient un air de Père Noël détraqué. Hélas, tout ce qu’il avait pour moi dans sa hotte, c’étaient des emmerdes.

— Comment ça, ma faute ? C’est toi qui l’as engagé, ce trouduc.

— Et c’est toi qui assures la sécurité, ici. Garde-moi ce minable en sécurité.

— Je sais pas ce que tu attends de moi, Tommy.

— Boo ? me lança Junior depuis le pas de la porte.

Un abruti de hipster en sweat-shirt Berkeley se recroquevillait pour lutter contre le froid :

— Ils passent à quelle heure, les Kingly ? Ouvrez le sous-sol. On se les pèle, ici.

Son ton geignard me faisait grincer des dents.

— Ta gueule, lui criai-je.

Mes couilles aussi couraient un risque de glaciation, mais ça n’empêchait pas le monde entier de me les casser.

Tommy but une nouvelle rasade de Heineken. Il avait déjà éclusé la moitié d’un pack.

— Envoie Junior suivre Jason. J’ai pas envie qu’il se pique, qu’il avale des pilules, ou qu’il prenne ce qu’il a l’habitude de consommer au milieu d’un concert.

— Tu me demandes pas sérieusement d’envoyer un membre du personnel faire du baby-sitting ? Pas ce soir.

On était déjà dangereusement en sous-effectifs pour le concert, et il voulait que j’abandonne Junior ? Deux de nos employés du week-end étaient cloués au lit par une grippe carabinée. Qui aurait deviné que des allers-retours incessants entre la nuit gelée de Boston et l’usine à bactéries qu’était le Cellar pouvaient nuire à la santé ?

— Je ne te le demande pas.

Là-dessus, il repartit à l’intérieur du bar surchauffé.

— Boo ! cria Junior avec plus d’insistance, agitant les bras sur le seuil afin d’attirer mon attention, mais réticent à sortir dans la tempête de neige.

— Quoi encore ? dis-je en rentrant dans le vestibule.

— Putain, faut que t’arrêtes le café.

— Désolé, je me pèle le jonc et Tommy me lâche pas la grappe.

Je tapai des pieds pour essayer de faire descendre un peu de sang chaud dans mes orteils. D’ailleurs, me restait-il encore une seule goutte de sang chaud à faire circuler dans mon corps ? Cinq minutes de plus et j’allais me mettre à chanter les chansons de La Reine des neiges.

Ouais, je connais des chansons de La Reine des neiges.

Et je vous emmerde.

Junior émit un petit reniflement dédaigneux, les sinus bien dégagés. Il était resté à l’intérieur du bar, loin du désert arctique que Boston était en train de devenir.

— Ouais, bon, c’est pas la peine de m’engueuler. J’essayais juste d’être humanitaire, genre.

— Désolé, ma poule. Tu veux qu’on échange ?

— Ben, c’est justement ce que je voulais te proposer, mais tu es tellement désagréable…

— Je serai ton meilleur ami pour la vie.

— Tu l’es déjà.

— Alors j’ajoute un cookie.

— Sans raisins secs.

Junior enfila son manteau et ses moufles. J’aurais pu me moquer des moufles mais j’avais vraiment, vraiment envie de me réchauffer. Et puis, au moins, il avait des moufles. Tout ce que j’avais, moi, c’était mon statut officiel de gros dur et des gelures imminentes.

— Attends une minute…, dis-je.

Nous étions potes depuis plus de vingt ans et nous bossions ensemble depuis dix, mais Junior ne m’avait encore jamais proposé de prendre ma place par une froide nuit d’hiver. Essentiellement parce que ça l’énervait que je me moque de ses moufles.

— Quoi ? demanda Junior avec toute l’innocence d’un renard qui a des plumes coincées entre les dents.

— Qu’est-ce qui t’arrive ?

— Pourquoi faudrait-il qu’il m’arrive quelque chose ?

— Y a un problème ?

— Y en aura bientôt un, avoua Junior, vaincu.

— Putain, mais qu’est-ce qui se passe encore ?

Junior n’était pas du genre à se défiler quand un truc tournait mal au bar. Plutôt l’inverse, en réalité. Quelque chose m’échappait.

Junior leva le menton pour désigner le problème. Le bar était bondé, mais je vis tout de suite la source des difficultés. Des ondes électriques émanaient de deux types assis au bout du comptoir.

Ils s’embrassaient.

Génial. En plus de tout le reste, je devrais également assurer la police de la Baise.

Junior ne prenait même pas la peine de dissimuler son dégoût. Quant à moi, de manière générale, je n’aimais pas qu’on se papouille trop sérieusement au bar.

Et ces deux-là voulaient vraiment s’attirer des ennuis. Même à l’autre bout de la salle, je voyais leurs langues se chercher comme deux anguilles dansant le tango.

— Bienvenue à Emmerdes-Ville, rencontrez-y ses deux sympathiques habitants ! lança Junior en secouant la tête.

Comme je l’ai dit, ça m’était bien égal que ce soient deux mecs qui échangent leurs fluides. Mais je voyais que leur fusion chromosomique dégoûtait Junior.

Et Junior n’était pas le seul. De la foule environnante, des regards menaçants visaient les tourtereaux.

Le Cellar se trouve être le plus grand bar à voyous de Boston, avec un haut degré de tolérance pour certains comportements que réprouve la bonne société. On jure, on se bagarre, on vomit tellement on a bu. Tout ça était monnaie courante. Même si nous n’encouragions pas les deux dernières activités.

Un couple qui se roulait des pelles au bout du comptoir, c’était tout à fait acceptable.

Mais quand c’étaient deux mecs ?

Et quand ça se passait au Cellar ?

C’était suicidaire.

— On va devoir intervenir, dis-je.

— À toi l’honneur, trancha Junior.

— Caillou-papier-ciseaux ?

— Hors de question. Franchement, j’aimerais mieux qu’ils se fassent bouffer par les lions.

Du bout de son menton, il désigna la meute de réacs réunis à côté du flipper. Junior n’avait jamais trop eu la fibre humanitaire.

On se serait cru en train de regarder une émission sur Discovery Channel, car les prédateurs se rassemblaient lentement autour de leurs proies. Trois factions différentes de skinheads, d’ordinaire déchirés sur la question de qui devaient-ils haïr le plus, tournaient autour du couple. Apparemment, elles s’étaient mises d’accord sur la meilleure façon de tabasser les deux amoureux.

Mon Dieu.

— Bien.

Je traversai la foule compacte, tout en gardant un œil sur ce qui risquait de se passer si je ne me pressais pas. La situation allait dégénérer, et des clients allaient prendre des coups.

Je me plantai assez près des tourtereaux, afin qu’ils puissent remarquer ma présence. Qu’ils m’aient repéré ou pas, cela n’interrompit en rien leurs papouilles. Je hurlai pour me faire entendre par-dessus le juke-box qui braillait :

— Excusez-moi !

Les deux garçons cessèrent de se tripoter, et leurs regards se tournèrent vers moi, très lentement, en affichant un air de défi.

— Y a un problème ? lança le plus petit.

Il portait un T-shirt moulant et s’était tartiné plus de gel dans les cheveux que le premier boys-band venu.

— Les gars… Sérieusement, bafouillai-je. Vous allez devoir arrêter ça.

L’autre type portait un costume bien coupé et semblait un peu gêné, mais le petit était chauffé à blanc et convaincu d’être dans son bon droit. Il n’avait pas l’habitude d’être contrarié.

— Vous avez un problème avec les gens comme nous, c’est ça ?

— Non, mentis-je plus ou moins. Mais c’est pas l’endroit.

— Allez, viens, Alex, on se barre.

Le Costume prit Alex par la main et se leva de son tabouret. Je m’autorisai à espérer qu’ils partiraient d’eux-mêmes et que l’affaire en resterait là. Du moins, le Costume avait l’air de comprendre. De comprendre qu’il était temps de partir.

Mais Alex ne l’entendait pas de cette oreille.

— Quoi ? C’est pas l’endroit ? (Il se leva, mais pour mieux m’agiter son doigt sous le nez.) Parce qu’il y a un endroit pour les gens comme nous ? Un endroit où nous enfermer ? Jawohl, mein Führer.

Oh putain.

Je mourais d’envie d’attraper Alex par le doigt et de le lui tordre jusqu’à ce qu’il pleure, mais je sentais derrière moi s’attiser la haine brûlante de la foule, qui montait en proportion de l’indignation d’Alex.

— Alex, c’est ridicule.

Le Costume avait pris la température du lieu. Il empoigna Alex par le bras.

Alex se dégagea violemment.

— Non ! Non, j’ai envie d’aller jusqu’au bout de cette histoire.

J’inspirai profondément par le nez, tentant de garder le contrôle de mon tempérament et de ma voix.

— Écoutez votre pote, Alex. Vous allez vous attirer un gros tas d’ennuis.

Alex me rit au nez :

— Des ennuis venant de qui, de toi, gros dur ? Tu sais qui je suis ?

Ah, la vieille rengaine.

Dans d’autres circonstances, je lui aurais fait passer l’envie de rire. Il le savait aussi. Il savourait l’idée de secouer un steak devant le pitbull enchaîné.

Assez.

J’en avais assez.

— Non, dis-je. Mais dans les journaux, j’apprendrai sûrement qui vous étiez.

Il suffirait que je recule d’un pas et que je me retourne.

Les hooligans savaient ce que ça signifiait.

Ça allait être l’apocalypse. Et je venais de donner mon feu vert en tournant le dos aux tourtereaux.

Avant que j’aie pu faire le premier pas, un bruit de verre cassé percuta mes oreilles. À ma gauche, une fille hurla.

Alex hurla.

En me retournant, je vis le Costume qui saignait à une demi-douzaine d’endroits où le verre l’avait entaillé. Le cri d’Alex fut coupé par le poing droit d’un néonazi s’enfonçant au creux de son estomac. Lorsqu’il tomba à genoux, la ranger d’un punk atteignit sa mâchoire.

— Appelle les putains de flics, criai-je à Audrey derrière le comptoir.

Ce fut un méli-mélo complet. Je saisissais des T-shirts bon gré mal gré et les poussais vers la porte. Junior venait à leur rencontre et, avec G.G., il éjectait les combattants dans la rue. Le Costume tenta de s’enfuir. Lorsqu’il eut franchi le seuil, je vis deux autres skins le plaquer à terre, hors de ma ligne de mire.

J’attrapai Alex et le soulevai du sol. Il avait une sacrée grande gueule pour un type qui devait peser cinquante kilos tout mouillé.

— S’il vous plaît, implorait-il. (Des larmes ruisselaient sur son visage terrorisé, mêlées au sang et à la morve qui lui pissaient du nez.) Aidez-nous.

— J’ai essayé, pauvre tache.

Je le portai à travers la foule assoiffée de sang, dont la moitié des membres ne savaient même pas pourquoi ils brandissaient le poing.

Bienvenue au Cellar.

Une fois à la porte, je mis la bouche contre son oreille et dis :

— Tu sais pas tenir ta langue mais t’as intérêt à savoir courir.

Puis je le projetai dans Kenmore Square, en essayant de l’expédier derrière la foule haineuse qui se déchaînait sur son petit copain.

Alex ne prit pas la fuite, et c’est tout à son honneur.

Il essaya d’aider son compagnon, en l’arrachant à la pluie de coups qui s’abattait sur lui.

Je le relevai et ils tentèrent ensemble d’échapper à leurs assaillants.

Ils n’allèrent pas loin. Le Costume tomba à nouveau dans la neige. Puis Alex s’écroula à côté de son copain et se roula en boule alors qu’une vague de coups de pied déferlait sur eux.

Derrière moi, j’entendais le bruit caractéristique des baffes. Un autre skin vola en l’air et passa la porte, suivi par G.G.

— C’est le dernier des bagarreurs. (Ce grand gaillard avait l’œil fou, tout haletant sous l’effet de la montée d’adrénaline.) Qu’est-ce qui s’est passé ?

Junior cracha sur le trottoir.

— Les enculés ! Ça leur donnera une bonne leçon, pas vrai, Boo ?

J’étais écœuré. Las de frapper les deux malheureux, leurs agresseurs se dispersaient comme autant de cafards quand les voitures de police arrivèrent sur la place dans un rugissement de sirènes. Je voyais des gouttes de sang tout autour des deux corps inconscients.

Du moins avais-je eu l’option de protéger Alex. Son salut n’avait dépendu que de moi. J’aurais aisément pu lui faire emprunter l’escalier de service et l’enfermer dans le bureau jusqu’à ce que la baston se finisse. J’aurais pu lui épargner les coups et blessures au lieu de le jeter comme un malpropre.

Je ne savais pas trop si j’aurais vraiment fait tout ça.

Et je n’étais pas très fier d’en avoir conscience.

 

 

— Tu déconnes, arrête !

Drapé dans sa dignité, Junior était outré par sa mission baby-sitting concernant Jason St. John, le chanteur des Kingly. Le groupe était enfin apparu sur scène pour la première partie du concert, Jason à fond dans son rôle de rock-star merdique, et j’essayais à la fois d’apaiser Junior et d’éviter l’interrogatoire du flic muni d’un carnet.

— Excusez-moi, ça ne peut pas attendre une minute ?

Le jeune flic tentait de comprendre comment deux homosexuels à moitié évanouis avaient pu atterrir à trois mètres de la porte de la boîte.

— Vous dites que la bagarre a eu lieu dehors.

— J’ai jamais dit qu’il y avait eu une bagarre. Les deux connards qui ont été emmenés par l’ambulance se sont fait rouer de coups.

Le flic me dévisagea :

— Pourtant, ils étaient à l’intérieur quand ça a commencé.

— Je vous dis que ces deux mecs provoquaient délibérément les éléments dangereux présents à l’intérieur. Je leur ai conseillé d’arrêter ou de sortir. Les autres ont suivi à l’extérieur.

Ça me troublait un peu, de voir à quel point j’avais l’habitude de dire aux flics uniquement la part de vérité qu’ils voulaient entendre. Puisque mon boulot consistait entre autres à éviter à la boîte tout risque de procès et de poursuites, je devais trouver un équilibre délicat, vu que tout le reste de mes activités exposait la boîte à des procédures judiciaires.

La “corde raide des conneries”, comme Junior appelle ça.

— Il reste des agresseurs à l’intérieur ?

— Non.

— Vous savez où ils sont partis ?

— Aucune idée.

Je connaissais le nom de ces brutes, mais il n’y avait aucune raison d’impliquer davantage le Cellar ou moi dans cette affaire. Faire l’imbécile était la meilleure solution.

Je suis très doué pour faire l’imbécile.

Le flic me tendit une carte où figuraient les coordonnées du commissariat.

— Si vous en revoyez certains, appelez-nous.

— Bien sûr.

Je pris la carte, juste pour rigoler. Les flics auraient eu plus de chances d’apprendre quelque chose en consultant Mme Vesuvia Voyante en tous genres.

Le flic partit et je m’assis sur un tabouret de bar, près de la porte. Je sentais que Junior bouillonnait derrière moi.

— Vas-y, accouche.

— C’est n’importe quoi.

— Même si c’est n’importe quoi, Tommy veut que l’un de nous deux y aille.

Je frictionnai ma jambe douloureuse. Le froid s’infiltrant à travers mes vêtements plantait comme des aiguilles de douleur sourde là où se trouvait jadis un morceau de ma jambe. Là où une balle avait traversé ma cuisse en zigzag, moins d’un an auparavant. Je pétris la zone située au-dessus de mon genou pour indiquer à Junior pourquoi je n’étais pas le meilleur candidat pour suivre quelqu’un à la trace dans ce putain de blizzard.

Le visage de Junior se renfrogna à mesure que le sens de mes propos pénétrait dans son cerveau. Au même moment où se produisait ma rencontre malencontreuse avec une balle, Junior avait participé à une course avec une berline de taille moyenne et il avait perdu. Et il y avait laissé des plumes. Alors que ma blessure n’était pas entièrement guérie, Junior s’était retrouvé dans une situation plus difficile. Il s’en était remis, mais il avait perdu pas mal de muscle pendant la convalescence, ce qui faisait de lui le membre le moins indispensable de l’équipe, et il le savait. Il pouvait encore cogner, mais il pesait maintenant sept kilos de moins que moi, sauf que lui, il avait encore deux jambes valides.

Comme si on l’avait appelé, Tommy surgit et s’avança vers nous.

— Tu vas suivre Jason, OK ? dit-il directement à Junior.

— Je m’en charge, m’empressai-je de répondre, mais je ne sais pas ce que je suis censé faire.

Junior haussa les sourcils mais ne broncha pas. Dans la fraction de seconde pendant laquelle Tommy avait posé sa question, j’avais décidé que, comme Junior, je pouvais jouer le dur drapé dans sa dignité, quitte à faire une croix sur mon inconfort. Et puis, l’essentiel des clients qui restaient après la bagarre n’étaient que des fans des Kingly. Ils étaient plus du genre thé vert avec un nuage de lait qu’Irish Coffee.

Tommy me foudroya du regard. Il se foutait pas mal de savoir qui ferait le boulot, du moment que quelqu’un ne lâchait pas d’une semelle son investissement du vendredi soir.

— Débrouille-toi simplement pour qu’il soit revenu ici une demi-heure après la fin de la première partie.

Historiquement, Jason St. John avait une fâcheuse tendance à se défoncer entre les deux parties d’un concert. Par le passé, il était arrivé que Jason disparaisse pendant un temps invraisemblable, et ça emmerdait les spectateurs. Parfois, il ne revenait pas du tout après l’entracte, comme l’été dernier au Middle East. Les propriétaires de la boîte avaient dû verser un dédommagement de dix dollars à plus de six cents personnes. En général, les proprios n’ont pas trop envie de rendre six mille dollars quand ils les ont déjà en poche.

Et personne n’a envie de voir les spectateurs s’en aller mécontents.

Cela avait valu une mauvaise réputation aux Kingly, mais ils déplaçaient encore du monde.

— T’es sûr ? me demanda Junior quand Tommy eut descendu l’escalier. Comment va ta jambe ? ajouta-t-il, penaud.

— Elle va très bien, mentis-je.

Ma jambe aurait eu besoin de repos, mais il fallait que je continue à jouer le jeu avec Junior.

— C’est quand même n’importe quoi, protesta Junior en faisant craquer ses articulations.

— Ça fait partie de notre boulot, mec.

C’était vrai, hélas.

Au sous-sol, la musique allait crescendo, et la foule se déchaînait. La chanson s’arrêta net et les applaudissements crépitèrent. Je mis mon bonnet à oreillettes et descendis l’escalier. G.G. se tenait en bas des marches, ses gros bras croisés, guettant les indisciplinés dans l’auditoire.

— Putain, Boo, ils sont pas mauvais, ces petits Blancs.

— Pourquoi tu dois préciser qu’ils sont blancs ?

— Parce qu’ils seront jamais aussi bons qu’Earth, Wind & Fire.

— Pas faux. (Je cherchai des yeux Jason, sans pouvoir le trouver dans cette foule remuante.) Tu vois Jason ?

Comme il mesure quinze centimètres de plus que moi, j’imaginais que G.G. devait mieux dominer la situation.

— C’est qui, Jason ?

— Le branleur maigre comme un clou qui vient juste de chanter.

— Il est sorti de scène. Il a monté l’escalier de service avant la fin de la dernière note.

Merde. Je boitillai à travers le public, gêné par ma carrure et ma patte folle. Profitant d’un espace libre, je montai l’escalier quatre à quatre. Je me berçais de l’illusion que la tempête dissuaderait Jason de partir pendant l’entracte. Pas de veine : en ouvrant la porte arrière métallique, je le vis enjamber une congère à l’extrémité nord du parking municipal, derrière le bar.

Tout comme “la pluie du matin n’arrête pas le pèlerin”, j’imagine que la neige du soir n’arrête pas le junkie.

Prendre quelqu’un en filature n’est pas aussi facile qu’on pourrait le croire, même aidé comme je l’étais par la neige aveuglante. Notez bien le mot “aveuglante”. Les flocons se collaient en gros blocs à mes paupières et, quand ils fondaient, l’eau glacée me piquait les yeux. Après ça, Tommy aurait intérêt à me filer une sacrée prime.

Je suivis Jackson jusqu’au bout de Newbury Street, où il prit à droite vers Brookline Avenue. Il ne se retourna pas une seule fois, car le but de sa mission lui donnait d’autres soucis. Il m’aurait aussitôt repéré, vu que nous étions les seuls piétons dans cette zone résidentielle. Dans Brookline, il vira sur la gauche. Si j’avais été du genre à parier, j’aurais misé gros qu’il se dirigeait vers les boîtes de nuit de Lansdowne. Et j’aurais eu raison.

Sur Lansdowne, me fondre dans la masse des badauds devenait plus facile, mais il était également moins difficile pour lui de s’y cacher. Il n’aurait pas pu mesurer dix centimètres de plus, ce connard ? Et moi aussi, tant qu’à faire ?

Au moment où j’allais le perdre pour de bon, j’aperçus le haut de sa coiffure gluante entrer au Raja, un des nombreux bars branchés qui infestaient mon Boston depuis dix ans. Des bars qui aimaient éloigner les types comme moi en faisant payer douze dollars un whisky.

Je le suivis dans cet établissement spacieux, l’encens perçant des trous dans mon nez bouché par le froid. L’intérieur était décoré en bois sombre et tissus écarlates, avec des rideaux sang-de-bœuf, dans un style méditerranéen. Des groupes de clients vêtus d’habits hors de prix étaient adossés à de gigantesques oreillers de soie dorée. Remplis de fourrure de bébé phoque, sans doute. Le Raja offrait un contraste saisissant avec le style peinture au plomb du Cellar.

Jason fila droit vers Ian Summerfield, assis au bar. Il était le propriétaire du Raja, un établissement parmi tant d’autres censés lui appartenir, au moins en partie. Ce Rosbif expatrié portait un costume splendide que j’aurais pu m’offrir à condition de me mettre sur le dos un deuxième crédit pour la maison que je ne possédais pas. Sans autre preuve que la rumeur colportée de bar en bar, je savais que Ian avait sans doute financé ses investissements dans les débits de boisson grâce à la quantité phénoménale de narcotiques qu’il y écoulait.

Le fait que Jason et lui se connaissaient – le hipster merdique de vingt et quelques années et ce poseur quinquagénaire qui rachetait des bars – apportait un peu de crédit aux ragots.

Tenant à la main un verre de cognac rempli à un point que c’en était obscène, Ian bavardait avec un autre individu tout aussi chic (je n’utilisais les mots “splendide” et “chic” qu’à propos de Ian et consorts). Il vit Jason traverser la salle, et je crus discerner chez l’Anglais une mimique vaguement dégoûtée.

Il se pencha de l’autre côté et parla à l’oreille d’une bimbo portant une robe décolletée dans le dos. Elle acquiesça et se leva, ramassant sur le comptoir son pink martini pour s’éloigner d’une conversation imminente qu’elle n’était sans doute pas supposée entendre.

Elle se retourna et adressa à Ian un signe de tête, un demi-sourire sur ses lèvres rouge vif.

Mes organes internes devinrent aussi glacés que mon extérieur quand je reconnus à la fois le sourire et les lèvres sur lesquelles il se promenait.

 

 

 

Chapitre 2

Il y a plein de trucs nuls dans mon univers. Pendant les trois quarts de ma vie, les trois pires avaient été les New York Yankees, la sauce tartare et les fermetures Éclair où je me coinçais la bite.

Mais putain, je venais subitement de trouver un nouveau numéro 1… et je ne pouvais même pas mettre un nom dessus. C’était le coup du lapin que je ressentis en comprenant que la bimbo du bar suspendue au bras du – prétendu – plus gros revendeur de médicaments fantaisie à Boston était quelqu’un à qui j’avais été très attaché à une époque.

La bimbo du bar était mon ex-petite amie, Kelly.

Enfin, techniquement, elle n’était pas ma petite amie.

C’était compliqué.

Beaucoup de gens diraient qu’on avait simplement passé quelques semaines à se toucher ce qu’il ne faut pas. Ça allait un peu plus loin que ça.

Du moins je l’avais cru.

Pour moi, en tout cas.

Comme j’ai dit…

Compliqué.

Enfin, par les saintes roubignolles du pape !

En cet instant de choc qui me comprimait la poitrine, mon champ de vision s’obscurcit sur ma gauche. Pendant une seconde je crus que j’avais perdu connaissance, jusqu’au moment où je compris que cette masse noire était solide.

— Salut, Boo.

Marcus Beauchamp se tenait juste devant moi.

— Salut, Marcus, dis-je à travers des dents assez serrées pour écrabouiller un diamant. Je savais pas qu’IronClad travaillait pour les dealers, maintenant.

Le grand patron d’IronClad Security croisa ses bras épais. IronClad était l’un des principaux concurrents de notre société 4PC Security, à Junior et à moi. Et quand je parle de “concurrents”, ça veut dire : tout comme les New England Patriots étaient en concurrence avec l’équipe de foot de Trifouillis-les-Oies. IronClad assurait la sécurité des boîtes snobs fréquentées par les riches, et aussi celle des chefs d’État en visite officielle et des grandes entreprises.

Et nous, à 4PC ? On suivait les junkies à deux balles dans le putain de blizzard.

Au moins on avait un nom cool, “Plans Pourris Pour Pas Cher”, fauché à AC/DC.

Alors bis bis la galette, nananère.

Marcus renifla et passa un doigt sur les revers de son costume chic. Bordel, ils étaient tous chics ? Et puis ça voulait dire quoi, chic, de toute façon ?

— Tu travailles encore dans ce club de rock infesté de puces, ou t’es ici pour emmerder mes clients en leur demandant une petite pièce ?

Je le contournai.

— Excuse-moi, dis-je, en me foutant éperdument de savoir s’il m’excusait ou pas.

Au cas où vous n’auriez pas encore compris, on ne s’appréciait pas trop.

Il posa une main épaisse à plat sur sa poitrine. Les excuses ne semblaient pas près d’arriver.

Par-dessus l’épaule de Marcus, je regardai Kelly. Ian lui passa une main dangereusement bas sur la cuisse lorsqu’elle partit s’asseoir sur une banquette à l’autre bout du bar. Dans mon champ de vision, les bords de la pièce devenaient rouges. Je n’étais pas du genre jaloux, mais s’il lui avait mis cette main au cul…

Marcus remarqua mon manège et baissa un des rideaux devant la porte.

— Tatata, on ne regarde pas. Retourne plutôt sur le trottoir avant que quelqu’un ici pense qu’on fait foyer pour SDF.

D’un geste large, il désigna mes vêtements.

Je baissai les yeux vers le jean et le sweat-shirt élimés que j’avais achetés vers la fin du millénaire précédent. Au moins mon caban Army-Navy était assez neuf. Et mon bonnet à oreilles venait directement de chez Target Store, les filles.

— Je garde un œil sur Jason, là-bas. Il joue au Cellar ce soir et on n’a pas envie qu’il se torche la gueule avec la production de ton patron.

— Je m’en bats les couilles si tu gardes un œil sur le gros cul de ta mère pendant qu’elle me suce.

Les bords écarlates de mon champ de vision devinrent un peu plus nets. Juste autour de la tête de Marcus.

— Surveille ton langage, Marcus. Je te préviens…

Marcus éclata de rire.

— T’es pas chez toi, Malone. T’es chez moi. Question dress code, t’es à des années-lumière de ce qu’on exige ici, et on a des instructions très précises pour t’empêcher d’entrer.

Quoi ?

— Hein ?

— Tu m’as entendu.

Marcus fit rouler ses épaules, s’apprêtant à me voir passer à la communication non verbale.

— Si tu veux que je me tire, va falloir trouver mieux, Marcus.

Je laissai en suspens le défi contenu par cette phrase. Je fis un pas en avant et empoignai le rideau.

La main de Marcus se ferma sur mon cou et me repoussa en arrière. Quand je percutai le mur, mon sang se mit à affluer dans ma tête et le monde prit soudain une couleur rouge. Je m’arc-boutai contre le mur et enfonçai mon genou dans le sternum de Marcus. Lorsqu’il se plia en deux, je remontai mon genou dans son crâne, tout en lui baissant la tête pour amplifier l’impact. Il y eut un craquement et Marcus s’effondra sur le côté, faisant s’écrouler sur lui le rideau et tout le tintouin auquel il tentait de se retenir. Ce fut la stupeur dans la salle quand je fis mon entrée, aussi majestueuse que possible pour un crétin. Je m’avançai, prêt à saisir Jason par la peau du cou pour le ramener au Cellar par la force.

Au lieu de quoi je piquai du nez et atterris à plat ventre sur le parquet.

Note pour les gros durs : ne mettez pas un coup de genou deux fois de suite avec votre jambe blessée. Toute la hargne du monde ne rendra pas la santé à une patte folle.

Je m’écrasai face à face avec Marcus. Spectacle satisfaisant, le sang jaillissait de son nez écrasé et ses yeux louchaient un peu.

— T’aurais pas dû parler de ma mère.

C’est ce que j’avais de mieux comme repartie cinglante.

Deux autres orangs-outangs très chics s’arrachèrent à la paralysie initiale qui accompagna cette brusque violence et s’élancèrent vers nous. Une rapide évaluation de la situation m’indiqua qu’ils ne venaient pas prendre ma commande. Porté par ma jambe à nouveau invalide, je sautillai furieusement vers la sortie. La discrétion est la première des vertus, etc. En franchissant le seuil, je jetai un coup d’œil en arrière et croisai le regard de Kelly.

J’aurais mieux fait de m’abstenir. Par-delà la surprise et la curiosité évidentes, j’aperçus dans ses yeux une mer de tristesse, même à trente mètres de distance. Et une bonne dose de pitié.

Même dehors, je n’étais pas à l’abri des sbires de Marcus qui galopaient. Si quelqu’un avait levé la main sur Junior à l’intérieur du Cellar comme je venais de le faire sur leur pote, il n’aurait jamais été en sécurité tant que j’aurais été capable de le poursuivre – ce qui n’allait pas au-delà de trois mètres, dans mon état actuel.

Un taxi s’arrêta devant le Raja et la portière s’ouvrit. Je le contournai en boitillant et bondis à l’intérieur avant que le passager qui en descendait ait eu le temps de fermer la portière. Un des orangs-outangs de Marcus me repéra et héla son complice.

— Kenmore Square, s’il vous plaît, dis-je.

On a toujours le temps d’être poli.

Le chauffeur se retourna et me dévisagea :

— Vous vous foutez de ma gueule ? C’est à deux pas.

— Vous êtes qui, Magellan ? En route. (Mes deux poursuivants firent irruption devant la boîte de nuit.) En route. Tout de suite !

Le premier orang-outang se jeta sur la poignée de la portière et tira assez fort pour faire tanguer le véhicule.

C’est lui qui s’était fait avoir. J’avais verrouillé la porte. Je suis un malin, moi.

Puis il ouvrit la portière avant côté passager, balançant vers la vitre de séparation une énorme paluche garnie de deux poings américains. Le plexi tint bon, mais fit un gros boum quand la patte charnue ricocha dessus.

Calmement, j’entrouvris la vitre, passai une main dans l’interstice et me saisis du poignet de l’orang-outang.

— Kenmore Square, s’il vous plaît, répétai-je, beaucoup plus fort.

— Bon Dieu de bon Dieu ! cria le chauffeur, tout en appuyant sur le champignon à l’instant où un autre orang-outang accourait vers le côté passager avec une barre de fer entre ses moufles.

Le taxi projeta une giclée de neige sale au visage du deuxième orang-outang tandis que nous entraînions son partenaire dans Lansdowne.

Au milieu de la rue, je lâchai le poignet de mon agresseur et le regardai se ramasser dans le caniveau rempli de neige boueuse. Le véhicule émit une légère éructation en lui roulant sur la cheville.

Quand je me retournai, je vis le type assis dans la neige, se tenant le pied et hurlant comme un chanteur de heavy metal qui vient de marcher sur un Lego. Apparemment, j’avais réussi ce nouvel assaut contre IronClad, par taxi interposé.

Un point pour le gentil.

J’avais à peine eu le temps de pousser un soupir de soulagement à l’idée d’avoir survécu que le taxi prit deux fois à gauche et se gara devant le Cellar. Je me dis que j’aurais le reste de la soirée pour pousser tous les soupirs dont j’aurais envie.

Sauf qu’en ouvrant la portière, je découvris l’anarchie totale.

C’était la folie furieuse dans ma propre boîte. Les spectateurs sortaient en foule, poussant des cris et des hurlements, indication certaine d’une bagarre. Je lançai au chauffeur un billet de cinq dollars et sortis aussi vite que je le pouvais.

Merde, merde, merde…

Junior était étendu sur le dos, sur une plaque de verglas. Un hipster dingue lui martelait la figure à coups de poing tandis que Junior tenait le type par les revers de sa veste. Avant que j’aie pu arriver, G.G. attrapa l’attaquant par le dos et le propulsa par-dessus la congère et la clôture. Quand le type vit que la chance avait tourné, il prit ses jambes à son cou.

Je le poursuivis sur les trois mètres susmentionnés avant que ce soit de nouveau l’enfer dans ma jambe.

Lorsqu’il vit que ma tentative avortait à peine commencée, le type me hurla au visage :

— Dis à l’autre ordure que je reviendrai.

Il cracha sur le trottoir, puis disparut dans les escaliers de la station de métro Kenmore.

Je ne répliquai pas, puisque j’ignorais qui pouvait bien être l’ordure en question, et que je ne savais rien du contexte où pouvait se trouver cette mystérieuse ordure.

Je revins vers Junior. G.G. le soutenait sous les aisselles tandis qu’il recouvrait ses esprits. Du sang coulait entre ses lèvres écrabouillées.

— Il m’a traité d’ordure ?

— Pas sûr, mon pote. Mais c’est clairement dans le domaine du possible.

— C’est pas sympa.

Junior se redressa et fit tomber un peu de neige de sa chemise. Groggy, il chercha des yeux la raison pour laquelle il venait d’être tabassé.

— J’ai glissé, marmonna-t-il. Je le tenais, ce connard, et j’ai glissé sur la glace. J’ai dérapé sous lui. Putain, je le tenais.

Je pris une poignée de neige et la lui tendis.

— Tiens. Mets ça contre ta bouche.

— Merci.

La baston avait déjà fait trois victimes en moins de deux heures. Et la soirée n’était pas encore finie. Devant le bar, il y avait tellement de sang dans la neige qu’on aurait cru le théâtre d’une bagarre avec une machine à granités parfum cerise. Les yeux de Junior s’éclaircirent un peu quand la neige entra en contact avec son visage enflé.

— C’était comment, ton expédition ?

— Bien. Bien. (Je roulai la jambe de mon pantalon au-dessus de mon genou pour appliquer une poignée de neige sur ma propre blessure.) Je pense qu’à cause de moi, la guerre est déclarée contre Ian Summerfield et, par procuration, contre IronClad.

Junior hocha la tête, impressionné.

— IronClad ? Marcus était là-bas ?

— Ouais.

— Raconte-moi au moins comment t’as fait pour énerver ce grand couillon.

— Je lui ai cassé le nez, je crois.

— Bravo. On rentre ? Je me les gèle.

— Bien sûr.

Junior regarda autour de lui.

— Où est Jason ?

MERDE !

Je savais que j’avais oublié un truc.

 

 

Quand nous entrâmes, le bar était animé d’une énergie dangereuse. La plupart des gens avaient assisté au massacre de Junior.

Une chose sur le métier de videur et sur les bêtes sauvages : ne laissez jamais les animaux voir que le gardien du zoo est vulnérable.

Le niveau sonore baissa subitement, comme si tout le monde parlait de sujets pas propres et qu’ils avaient tous fermé leur clapet en même temps pour qu’on n’entende pas. En passant devant le juke-box, je captai une bribe de conversation, un banlieusard coiffé d’une casquette des Bruins qui marmonnait à son pote : “Putain, c’est des super videurs, des vrais durs.”

Je ne fis aucun commentaire. Je me contentai de lui rabattre sa casquette sur les yeux pendant une seconde.

Durant la première demi-seconde, il protesta : “Eh !”

La deuxième fut occupée par mon poing s’abattant pile sur le B jaune brodé.

Sa tête partit en arrière et il s’écroula contre le juke-box. Son pote couina quand G.G. le prit sous les aisselles et le plaqua contre le chambranle, avant de le jeter dehors dans la neige.

Je mis au banlieusard deux autres coups de poing sur la bouche, jusqu’à ce que je sente de l’humidité sur mes articulations. Puis je le fis pivoter, l’empoignai par l’arrière du jean et le propulsai juste derrière son copain.

Après ça, la salle devint beaucoup plus calme.

Mais pas assez.

Je débranchai le juke-box au beau milieu de Back In Black et la salle devint aussi silencieuse qu’une morgue. Je balayai la foule des yeux, en prévoyant de m’arrêter à chaque visage qui aurait décidé de m’adresser un sale regard. Il n’y en eut pas un seul. Même Tommy regardait ailleurs. Je rugis :

— Quelqu’un a un commentaire à ajouter ?

Silence.

— Personne ? Vous êtes sûrs ? Parce que c’est le moment, les filles.

L’adrénaline pulsait à travers mon corps, ma colère à peine maîtrisée.

Silence.

Je rebranchai le juke-box.

Les animaux savaient à nouveau qui était aux commandes.