Cassandra

Il y a vingt-trois ans

 

Le Garçon avait huit ans lorsqu’il apprit la haine.

Aujourd’hui encore, il a du mal à se rappeler les événements dans l’ordre où ils s’étaient produits. Il sait comment l’histoire doit se terminer, mais il a beau essayer, les épisodes partent à la dérive dans son esprit comme les flocons dans une boule à neige.

Les cris et le sang avaient suivi la première explosion. Ça, il en est sûr. Tellement de sang.

La deuxième explosion. Il courait vers lui. Il se jetait sur un adulte, comme une bête enragée qui ne se soucie guère de n’avoir aucune chance. Il était grand pour son âge. Malgré tout, il n’avait aucune chance.

Pan. Il était mort. Comme ça. Il avait perdu connaissance, sans la moindre idée d’où il était. De l’heure qu’il était. De qui il est, ni où il est.

Pan. Il était ressuscité. Un curé. Il ne comprend pas ce qu’il dit. L’intérieur d’une ambulance, en train de se faufiler dans la circulation de Boston, le médecin incapable de retenir ses larmes tandis qu’il tente d’arrêter le flux de sang qui ne cesse de se déverser. Le Garçon ne savait pas qu’il avait tant de sang dans son corps. Il savait qu’il allait bientôt en manquer. Il était terrorisé.

Pan. Sur une civière. Des tas de gens qui hurlent. Il mord la main de quelqu’un. Une piqûre soudaine dans son bras. Où est-elle?

Pan. Un autre curé. Il prononce les mêmes mots inintelligibles que le premier.

Des mois à l’hôpital. Une douleur dont un enfant de huit ans ne devrait jamais connaître l’existence en ce monde. Un défilé de médecins, d’abord pour son corps fichu, ensuite pour son esprit abîmé.

Il ne sait pas bien gérer sa colère, disent-ils.

Gérer sa colère. Une belle formule pour ceux qui ont les moyens.

Des psychologues arborant pull à deux cents dollars et sourire condescendant, qui lui disent :

“Tu dois lâcher prise.”

“Pense au reste de ta vie.”

“Pense à la chance que tu as.”

“Le monde est magnifique.”

Le monde n’est pas magnifique. En tout cas, pas pour le Garçon, qui va devoir subir deux opérations de plus avant de pouvoir pisser sans tuyau et sans robinet.

Ils lui demandent pourquoi il est tellement en colère, contre quoi il est tellement en colère.

“Pense à la chance que tu as.”

 

 

Chapitre 1

Je ne supporte pas les brutes, même si mon métier consiste à être la pire brute du quartier.

Les responsables du Cellar avaient cru que ce serait une bonne idée d’organiser des concerts punks pour tous les âges le week-end. C’était peut-être une bonne idée, mais personne ne s’est jamais vanté de l’avoir eue.

La salle était pleine, le public majoritairement compo­sé de lycéens aux cheveux teints de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Pour le reste, c’était des parents mal à l’aise venus voir leurs bébés jouer dans des groupes aux noms comme Cocktail Mazeltov ou No Fat Chicks. En termes de fréquentation, ça faisait un changement agréable par rapport au ramassis habituel de petites frappes, de skinheads, de punks, d’étudiants, de musiciens et de ratés auquel nous avions habituellement affaire. Il y avait de grandes chances qu’on ne soit pas obligés de calmer des bagarres ou de tirer des toilettes les junkies en overdose. Tout bien considéré, ça aurait dû être du gâteau.

Ça aurait dû, ça aurait pu.

Junior et moi, on assurait la sécurité tout seuls : je gardais la porte pendant que Junior surveillait les trois étages de la boîte. À nous deux, on pouvait faire la police sans mal au milieu de quelques dizaines d’ados squelettiques. On était moins des videurs que des baby-sitters, avec notre poids combiné de deux cent quinze kilos (surtout les miens) et nos dix mille dollars de tatouage (surtout ceux de Junior). Le rêve de tous les parents.

Ça faisait une heure qu’on avait ouvert et on avait déjà confisqué dix-sept bouteilles de bière, deux bouteilles de vodka, une de rhum, trois joints et sept flacons de tequila. À ce rythme-là, on allait pouvoir regarnir notre bar personnel avant la nuit, Junior et moi. Tout bien réfléchi, ça aurait dû être du gâteau.

Ça aurait dû, ça aurait pu.

Un grognement collectif nous parvint de l’intérieur du bar, alors que le match de base-ball en était à sa neuvième manche à Fenway Park. Je glissai ma tête à l’intérieur pour vérifier le score. 9 - 3 pour les Yankees.

Et il fallait que ce soit ces putains de Yankees !

Quand je ressortis la tête, les premières grosses gouttes de pluie éclaboussèrent mes chaussures, comme si les anges en personne pleuraient pour la malheureuse équipe des Sox. Je reculai sous l’enseigne fluorescente du Cellar, mais le vent faisait tomber l’averse en zigzag sur moi.

Au moins j’étais à une meilleure place que Junior. Le sous-sol n’avait aucune aération et la foule y créait une température de chaudière. Un vent brûlant montait dans l’escalier quand la boîte était bondée, comme si Satan vous avait pété dans le dos (et l’odeur était la même). Moi, j’avais chaud dehors, mais Junior devait être en train de cuire.

Une première vague de supporters déboula sur Kenmore Square. J’entendais psalmodier “À mort les Yankees” depuis les environs de Fenway.

Un Bostonien pur jus portant le maillot de Yastrzemski, sous une coupe mulet qui aurait mis dans l’embarras Billy Ray Cyrus en 1994, interpella les jeunes qui traînaient dehors.

— Sympa, les cheveux. T’es quoi, un genre de tarlouze ?

Un maigrelet se retourna, son crâne rasé teint comme une peau de léopard.

— Pourquoi ? Tu cherches un cul, beau brun ? répliqua-t-il, en donnant une claque sur son postérieur maigrichon pour mieux souligner ses propos.

Ce geste suscita quelques gloussements approbateurs de la part des passants et des hululements de rire de la part des autres ados.

— Qu’est-ce que tu m’as dit, salope ?

Le gosse lui présenta ses deux majeurs et rentra en courant à l’intérieur de la boîte.

Il était temps d’accomplir mon devoir : encadrement intermédiaire, avec les poings.

Quand le Mulet arriva à un mètre de l’entrée, je lui barrai le passage. Il s’arrêta et on resta là tous les deux, face à face.

— C’est quoi, ton problème ? demanda le Mulet en bombant le torse.

— Y a pas de problème, dis-je en soufflant la fumée de ma cigarette par le nez. C’est juste que t’as pas à être ici. Pas aujourd’hui.

— J’ai envie d’une bière.

Son haleine puait le bretzel et les trop nombreuses bières Miller Lite à neuf dollars de Fenway.

— Pas ici, en tout cas. Va en boire une au bout de la rue si t’as soif.

Son pote se découvrit soudain une véritable fascination pour ses chaussures. Le Mulet et moi, on continuait à se toiser.

— On est dans un pays libre, trouduc.

— Ce pays merveilleux l’est peut-être, mais pas ce bar. En tout cas, pas pour toi. Pas aujourd’hui.

Je tirai encore une longue bouffée de ma cigarette et je dus lutter contre le désir de lui envoyer la fumée à la figure.

— Et c’est toi qui vas m’empêcher d’entrer, peut-être ?

— Ouais.

Et voilà, j’avais craché le morceau. On allait bien voir ce que ça donnerait. Je serrai le poing autour du feutre à pointe moyenne que j’avais dans la poche. Le meilleur ami du videur. Ça ne tue personne, mais ça vous fait un mal de chien quand on vous l’enfonce entre deux côtes.

Le Mulet me fixa de son regard le plus intimidant, qui n’avait franchement rien de bien terrible. Puis il décida de tenter sa chance une dernière fois.

— T’es quoi ? Un gros dur ?

— Eh bien, mon petit gars, ça fait un moment que je cherche plus la bagarre avec des gosses de douze ans, donc je ne suis pas trop sûr.

J’approchai mon visage du sien. Un centimètre de plus et ma cigarette lui serait remontée dans le nez. Je sortis la main de ma poche et la gardai baissée.

Quand son pote lui prit le bras, le Mulet se tortilla comme s’il était sous le choc.

— Viens, mec, on y va.

La voix du type se fissura comme s’il venait de se prendre un coup de pied dans les couilles. Maintenant, je savais pourquoi il se mêlait de ses oignons. Difficile de jouer les gros bras quand on a la voix de Minnie Mouse.

— Ouais, t’as raison. De toute façon, y a que des tapettes dans ce bar, marmonna le Mulet en s’éloignant.

— Au plaisir, messieurs, et allez vous faire foutre.

Et je les saluai de mon plus beau doigt d’honneur tandis qu’ils s’en allaient.

Les ados applaudirent et poussèrent des cris de joie quand les deux gugusses tournèrent les talons. D’un regard menaçant, je les fis taire bien vite. Je gagnais cent dollars la journée, plus les pourboires du bar. Pas de quoi être copain avec quiconque.

La pollution sonore recommença à monter du sous-sol. Le petit groupe écrasa rapidement ses cigarettes sur le ciment humide avant de rentrer au compte-gouttes.

Une fille aux cheveux teints en rouge vif resta à l’extérieur plus longtemps que les autres. Je sentais son regard sur le côté de mon cou comme une lampe à bronzer. Je me retournai et elle m’adressa un petit sourire. Elle ne devait pas avoir plus de quinze ans, mais il y avait quelque chose de plus âgé derrière son sourire. Quelque chose qui me mettait mal à l’aise.

En passant devant moi pour rentrer dans la boîte, son corps minuscule me frôla et elle se hissa sur la pointe des pieds pour me poser un baiser sur la joue.

— Mon héros, chuchota-t-elle doucement dans mon oreille avant de partir.

Parcouru d’un frisson nabokovien, je redirigeai mon attention vers la foule. (Et oui, putain, je sais qui est Nabokov. Je suis videur, pas attardé mental.)

Je gardai les yeux dans le vague face aux badauds qui passaient, ma vision périphérique en alerte, au cas où une attaque surprise se préparerait. Ça arrive. Je surveillais l’ensemble de mon environnement sauf ce qui se trouvait juste dans mon dos, c’est pourquoi je faillis avoir une crise cardiaque quand une énorme explosion parvint de l’arrière du bar. Je me baissai instinctivement, en m’assurant que ma tête était indemne. À l’intérieur, tous les clients tournaient la tête vers le couloir menant au parking. Je fonçai à travers la foule compacte, manquant de renverser quelques personnes. Un verre de bière se répandit sur les fesses de mon pantalon alors que j’atteignais le couloir à toute allure.

Junior était dans l’escalier quand je percutai de plein fouet l’énorme porte d’acier. Elle s’entrouvrit de quelques centimètres avant de se bloquer contre quelque chose, mon épaule émettant un son humide. La porte retentit comme une cymbale géante, je fus propulsé en arrière et j’atterris sur Junior. Nous tombâmes tous les deux sur les marches de ciment. Étendu sur lui, j’entendais gazouiller dans mon crâne de jolis petits oiseaux roses.

— Eh, dégage ! glapit Junior.

Je roulai sur mon bras blessé, et le truc se remit en place à l’intérieur de mon épaule. Je criai comme un cerf qui s’est pris de la chevrotine.

Junior se releva et appuya de tout son poids contre la porte, qui bougea à peine. Ce qui la bloquait émit un couinement métallique contre le ciment.

Je fis quelques moulinets du bras pour m’assurer qu’il n’y avait pas de dégâts permanents. À part des élancements et les doigts engourdis, je survivrais.

— Ça va ? demanda Junior.

— Ça a l’air.

— Alors tu veux bien m’aider à pousser ce putain de truc ou je dois d’abord faire un bisou sur ton bobo ?

— Tu ferais ça ?

J’appuyai mon épaule valide contre la porte, à côté de celle de Junior, et je poussai. Je ne savais pas ce qu’il y avait de l’autre côté, mais ça pesait des tonnes. Avec de nouveaux raclements métalliques, la porte s’ouvrit lentement. On eut à peu près un huitième de seconde pour le regretter.

Un flot de détritus et d’eau de vaisselle se déversa par la fente. Des gobelets en plastique, des canettes de bière, des serviettes sales et une cinquantaine de litres de lavasse se répandirent sur nos chaussures. Quelqu’un avait renversé la benne à ordures devant l’entrée. La puanteur prenait des proportions épiques.

— Fils de pute ! (Junior eut un puissant haut-le-cœur mais ne vomit pas.) Je venais de les acheter, ces putains de godasses !

Une voiture klaxonna sur le parking. Le Mulet et son pote étaient assis dans un Ford Tundra noir. Ils se marraient comme des baleines en agitant leur majeur dressé, puis ils démarrèrent et filèrent vers le portail.

Le véhicule eut le temps de traverser la moitié du parking avant d’être coincé dans la longue file de supporters des Sox qui s’en allaient. D’autres voitures arrivèrent sur les côtés et à l’arrière : ils étaient cernés, incapables de bouger.

Junior se dirigea vers eux à grands pas, la colère lui donnant un coup de soleil irlandais.

— Je vais te tuer et t’enculer après, tapette !

Je n’étais pas sûr que Junior pensait vraiment ce qu’il disait, mais je lui emboitai le pas.

— Ouais, il est pas gay, c’est juste qu’il aime enculer les morts.

Dans les grands rétroviseurs, je vis la peur sur le visage du Mulet. Tout à coup, il se pencha pour ramasser quelque chose. J’étais à peu près sûr que ce n’était pas un chaton.

— Fais gaffe ! hurlai-je à Junior.

Nous piquâmes un sprint pour les cinq derniers mètres, et je balançai un coup de poing à travers la vitre ouverte du côté conducteur. Mon poing frappa le Mulet à l’arrière de sa coiffure alors qu’il se redressait.

— Gaaah ! répondit-il.

Il avait les mains vides.

— Eh !

Son pote n’eut pas le temps d’en dire plus avant que Junior monte du côté passager, lui empoigne la tête et la lui claque contre le tableau de bord.

Deux voix aiguës jaillirent de l’arrière, tandis que deux petits visages surmontés de casquettes Red Sox se collaient aux vitres teintées.

— Papa ! cria l’un des deux petits garçons, terrorisé.

Pan.

Le monde explosa et j’avais la trachée du Mulet comprimée entre mes doigts.

— Putain, t’es malade ? Vous êtes bourrés et vous alliez rouler avec vos gosses à l’arrière ? (Des gouttes de salive tombèrent sur le visage empourpré du Mulet.) T’as perdu ta putain de tête, ou quoi ?

— S’il vous plaît, faites pas de mal à mon papa !

De minuscules doigts s’agrippèrent aux miens pour essayer de les détacher. Au fond de moi, quelque chose me conseillait de lâcher prise, mais je n’écoutais pas.

— Lâche-le, Boo.

La voix de Junior semblait venir de très loin. Je voyais ses mains sur mes bras, qui me tiraient, mais je ne sentais pas sa présence.

Les lèvres du Mulet devinrent bleues, et il commen­ça à montrer le blanc de ses yeux.

Son pote essayait frénétiquement de détacher mes mains.

— Bon Dieu, tu vas le tuer ! Lâche-le.

Ses doigts poissés par le sang glissaient sur les miens.

Le choc d’une explosion soudaine me fit lâcher la gorge de Mulet. Je reculai, mes mains montant instinctivement vers l’endroit où je pensais avoir reçu une balle. Le pick-up se mit à s’affaisser sur la gauche. Une autre explosion, et le camion s’enfonça un peu plus. Je regardai tout autour de moi et aperçus Junior debout près de l’énorme pneu dégonflé, un cutter à la main.

— Laisse courir, Boo. Ils n’iront nulle part.

Je battis des paupières, le temps de reprendre mes esprits. Un des petits garçons avait presque réussi à se glisser à l’avant. Il pleurait, la morve coulait sur sa lèvre, il criait à l’adresse du monstre qui faisait mal à son papa :

— Va-t’en ! hurlait-il. Va-t’en !

Il me jeta à la tête une tasse souvenir des Red Sox. Le projectile rebondit sur ma poitrine et alla se briser à terre.

Junior me prit par le bras et m’entraîna jusqu’à l’entrée du Cellar par un chemin détourné, afin que personne ne puisse dire aux flics où nous trouver.

Tandis que nous contournions le parking, je sentais les yeux de Junior fixés sur moi. Sans me tourner vers lui, je demandai :

— T’as quelque chose à dire ?

— Rien de spécial. Ça va ?

— Je me porte comme un charme. On vient de rendre un service à la société, si tu veux mon avis.

Il n’en voulait pas.

— On peut le voir comme ça. Tu veux un soda, mon grand ?

— Va te faire foutre.

À l’avant de l’embouteillage, une vieille dame portant une casquette des Red Sox, au volant d’une Dodge Omni cabossée, m’adressa un signe d’encouragement.

Bizarrement, cela me déplut.

J’entendais encore les gamins pleurer quand on regagna le bar. Ça n’aurait pas dû être possible, mais je les entendais.