Les Marches de l'Amérique

Tu te souviens d’eux inquiets en permanence. Ils avaient peur de se perdre, puis ils avaient peur de se retrouver ailleurs que là où ils voulaient aller. Ils avaient peur du pays devant euxlimmense horizon rouge sang vers lequel ne s’étendait rien d’autre que de l’herbe et un ciel si bleu qu’il leur faisait mal – mais ils avaient plus peur encore du pays derrière eux. Alors, ils continuaient à marcher, et toi, qui étais si jeune, tu marchais avec eux.

Tu te souviens encore de ce ciel implacable. Parfois morcelé par des nuages et parfois non. Parfois gris et bas et rempli de violence et parfois non. Tu te souviens de ce vaste désert d’herbe qui n’était même plus l’Amérique, mais quelque autre pays, tu te souviens que le vent était sans saveur, et tu ne te souviens pas de grand-chose d’autre. Des étoiles la nuit, peut-être.

De cet endroit. De sa solitude sèche, stridente, peuplée de quelques compagnons de voyage, blottis les uns contre les autres dans cette obscurité écrasante autour de feux tremblotants qu’ils allumaient sur des tas de bouses racornies. Le vent déchiquetait les feux de camp et les bruits de battements qu’il provoquait donnaient l’impression que si elles avaient eu des ailes, les flammes elles-mêmes se seraient envolées dans cette obscurité. Qui pouvait recéler n’importe quoi. Parfois, les hommes sortaient des instruments de mesure et grimpaient sur les chariots eux-mêmes pour viser l’horizon et les endroits morts entre les étoiles, puis ils effectuaient leurs réglages et prenaient des notes avec leurs grosses mains rugueuses faites pour des tâches plus rudes et des outils plus grossiers, et dans lesquelles les crayons paraissaient tellement gauches. Tu te souviens de ton père avec sa boussole solaire collée à l’œil, si bien que lorsque tu levais le regard vers lui, les deux extrémités se dressaient de chaque côté de sa tête comme des cornes, le transformant en diable. Et de M. Brown avec son sextant, lui-même silhouette sombre se découpant sur l’insondable voûte étoilée, tel un marin d’autrefois sur une mer houleuse de vin doré. Jour après jour après jour. Sans amarres, à la dérive. Tu te souviens comme ils s’inquiétaient et se tourmentaient, comme ils transpiraient et se démenaient. Et les jours sans fin s’enchaînaient dans un grincement ininterrompu. Personne ne disait que vous étiez perdus. Non, personne ne disait cela.

Pourtant, dans le terrain vague de ta mémoire, il y a cette rencontre que tu revois avec clarté, parce qu’elle était chargée d’une signification que tu n’as jamais pu vraiment déterminer. D’une importance que ton esprit ne t’a jamais permis de saisir.

Tu les avais vus venir à des kilomètres de distance. Le ciel brûlant que l’après-midi avait blanchi semblait aspirer la chaleur de la terre pour la rejeter sous forme d’un voile liquide entre eux et votre petite caravane de trois chariots. La promesse du Territoire de l’Oregon paraissait encore si lointaine derrière le ciel atroce de ce soir-là. Ils s’approchaient en chatoyant ; ils s’amalgamaient, puis éclataient avant de fusionner à nouveau comme du mercure, comme sils nétaient quune seule entité, ne devant plus jamais se séparer. Au début, tu naurais pas pu dire si c’étaient vraiment des êtres humains. Tu naurais pas pu dire ce quils étaient. Tu te souviens que ton père avait demandé quon lui apporte son fusil, mais Dizzy avait dit :

— Nan, j’crois que c’est juste des gens avec un chariot.

— Et alors ? avait demandé ton père.

Dizzy avait haussé les épaules ; elle avait toujours eu en elle cet esprit récalcitrant qui lui avait valu de se faire corriger plus souvent qu’à son tour. Mais pas ce jour-là. Ce jour-là, elle avait simplement répondu :

— Et alors. Vous avez déjà entendu dire que ces sauvages qui vous fichent tant la frousse avaient été vus en train de conduire un chariot qu’ils n’avaient pas pu brûler ?

À cet instant, le monde était devenu peu à peu silencieux – ce qui était rare au cours de ces longues journées de crissements. Le grincement plaintif de la cage à oiseaux vide de Mme Brown, accrochée à l’arrière de leur chariot, avait faibli avant de cesser complètement. Sa perruche – qui, à ce quelle vous avait dit, l’avait accompagnée dans tous ses voyages bien avant votre départ de Fort Smith – était morte quelque temps plus tôt, et maintenant la cage était vide, mais elle ne voulait pas s’en séparer parce que c’était quelque chose qui lui rappelait autre chose. Un autre endroit, une autre époque. Les chariots, tels de petits navires arrivant au port, s’étaient arrêtés en douceur au milieu de cet océan bouillonnant d’herbe, de terre et de ciel qui s’étendait à perte de vue. Un calme blafard et inquiet s’était installé, seulement rompu par les rafales de vent qui faisaient claquer les bâches et couiner à nouveau la cage à oiseaux. Mais il y avait toujours eu du vent au cours de ce voyage vers l’ouest, c’est une chose dont tu te souviendras toujours désormais, seule et âgée dans ta chambre trop silencieuse, avec tes horloges, tes quintes de toux et pas même le chant d’une perruche pour t’endormir.

Et, comme l’avait annoncé Dizzy, ce n’étaient que des gens. Ils étaient trois, assis sur le banc du chariot par ordre de grandeur décroissante, avec un pied d’éléphant pour compléter la rangée. Le conducteur lui-même, un homme à l’air accablé de soucis, était grand et mince, plutôt laid, comme si quelque accident au cours de son passé avait rendu asymétriques les deux moitiés de son visage. Près de lui était assise une femme d’une beauté si parfaite et si terrifiante qu’aujourd’hui encore, après tant d’années, tu ressens toujours cette impression dans ton cœur, car tu avais compris, rien qu’en la voyant, que l’histoire de cette femme était monstrueuse, que son avenir ne pouvait être qu’un funeste fardeau. Son autre voisin était un homme de petite taille et dont le visage apparaissait, à sa façon, comme l’équivalent masculin de celui de la femme, mais il y avait en lui quelque chose de sombre, quelque chose de rentré, inaccessible et douloureux – ses poings palpitaient au bout de ses poignets et sa mâchoire s’agitait comme s’il renfermait en lui une sorte de violence dont il ne savait que faire. Et puis, coincé entre le petit homme et la femme, un pied d’éléphant porte-parapluies vide semblait aussi incongru que les trois personnes réunies.

Après avoir entortillé les rênes autour du levier de frein, le conducteur descendit puis écarta les bras dans un grand geste d’étirement. Ensuite, il inclina la tête et, gratifiant tes compagnons d’un sourire qui adoucit les angles de son visage, il leur tendit la main et leur dit s’appeler Spence.

Quelque chose dans son comportement mit à l’aise les membres de ton groupe, comme s’ils venaient, tout à fait par hasard, de rentrer d’exil. Ton père lui retourna son sourire.

— On a eu peur que vous soyez des Cherokees, dit-il.

Spence avança la lèvre inférieure d’un air pensif et regarda le ciel, puis l’horizon, comme pour mieux s’orienter dans cet espace incommensurable. Ensuite, il secoua la tête.

— Nan, dit-il. Je crois que vous n’avez pas à vous en faire à leur sujet.

Il s’interrompit pour suivre des yeux la direction d’où vous étiez venus – l’herbe aplatie par les roues, les touffes écrasées par les chaussures et les sabots qui étaient, déjà à ce moment, en train de se redresser –, puis il pivota, plissant les paupières pour en déduire la direction par où vous repartiriez.

— Mais si vous continuez par-là, vous allez droit vers le territoire des Comanches, dit-il. Et avec eux, va falloir faire attention, parce qu’ils sont plus pires.

En entendant cela, Mme Brown poussa un petit cri de détresse, et toi, tu sortis de l’ombre du chariot pour dire :

— Pires.

Spence baissa vivement les yeux sur toi comme s’il n’avait pas remarqué ta présence auparavant et se trouvait surpris de découvrir tout à coup une jeune fille dans cet endroit.

— Qu’est-ce que vous avez dit, petite demoiselle ? demanda-t-il.

— Vous voulez dire “pires”, pas “plus pires”.

Un autre sourire, en coin celui-ci, et bizarre, mais amical tout de même.

— Eh ben, j’imagine que vous avez sûrement raison, dit-il. J’suis qu’une vieille bourrique qu’a jamais appris la grammaire comme il faut, vous savez.

Il ôta son chapeau trempé de sueur – un truc marron et poussiéreux qui avait l’air d’en avoir vu de toutes les couleurs – et fit une petite révérence avant de se retourner pour présenter ses compagnons.

La femme s’appelait Flora et la robe qu’elle portait était encore plus défraîchie que celle dans laquelle ta mère voyageait, et elle n’avait pas de bonnet. C’était une Mexicaine dorée par le soleil, ou une Indienne, quelque chose comme ça, et ses cheveux étaient coupés très court. De petites mèches rebelles brunes se redressaient sur sa tête, pareilles à des cornes minuscules, comme si elle se les était fait couper récemment, et tu pouvais voir la poussière dedans. Elle avait des yeux sombres qui semblaient empreints de douleur et un joli visage ovale aux traits fins. Elle descendit du chariot mais resta à bonne distance, scrutant Dizzy, qui se tenait elle-même à labri du chariot de M. Brown et la scrutait de la même manière.

— Et mon vieux compagnon, là-haut, c’est Tom, dit Spence en levant le menton vers l’homme de petite taille qui était resté assis sur le banc du chariot.

Tom souleva le bord de son chapeau d’un coup de pouce en guise de salutation, puis, semblant trouver que le soleil sur son visage n’était pas une bonne idée, il le rabaissa de telle manière que ses traits restèrent dans l’ombre.

— S’il vous plaît, faut pas lui en vouloir, poursuivit Spence. Il a ces maux de tête que certaines personnes ont parfois. Savez, ces douleurs vraiment épouvantables, et ce climat, il est pas fait pour arranger les choses. Alors, faites pas attention s’il se conduit comme un malappris, parce que là, il a les idées carrément embrouillassées.

Tom confirma d’un signe de tête sur le chariot. Même dans l’ombre, ses yeux étaient comme deux puits sombres remplis de souffrance.

— Embrouillées, vous voulez dire, le corrigeas-tu.

— Mais c’est que vous en savez des choses, vous ! dit Spence avec un autre sourire.

Tom prit alors la parole pour te dire que tu avais raison, mais lorsque sa tête le faisait souffrir comme ça arrivait de temps en temps, il avait aussi vraiment l’impression d’être en pleine brouillasse, et une brouillasse bien dense, par-dessus le marché. Quand il parlait, sa voix était douce et délicate. Elle était charmante. Puis il sourit et tu sentis s’éclairer en toi quelque chose qui n’avait jamais été éclairé auparavant. Comme si, avec ce sourire, il venait de réveiller quelque chose qui était resté en sommeil jusque-là. Tout près de toi, Mme Brown poussa un petit soupir et, dans l’ombre du chariot, Dizzy gratta la poussière avec ses pieds.

Tom descendit du chariot, l’air pâle et sombre ; quelque temps plus tard, vous aviez déjeuné tous ensemble. Spence raconta qu’ils étaient en route pour Monterrey, au Vieux Mexique, car Flora avait une affaire de famille à régler là-bas et elle les avait engagés, Tom et lui, pour l’y conduire. Ton père dit, mais vous ne savez donc pas qu’il y a la guerre, alors Spence haussa les épaules et leva les mains, paumes en avant, puis il répondit que pouvaient-ils faire d’autre puisqu’ils avaient déjà été payés. Il ajouta ensuite qu’il espérait que tout cela ne leur causerait pas trop d’ennuis parce qu’ils iraient de toute façon. Tom restait assis et mangeait silencieusement tandis que Flora observait le ciel comme si elle redoutait de voir la pluie tomber. Au bout d’un moment, Spence leva les yeux de son assiette et demanda à ton père depuis combien de temps vous étiez perdus.

— J’ai jamais dit qu’on était perdus, répondit ton père.

— Non, dit Spence. Vous l’avez jamais dit, mais ça fait une journée et demie qu’on croise vos traces qui tournent en rond et vous êtes assis là, avec nous. À vous inquiéter des Cherokees alors que leur territoire est déjà derrière vous.

Ton père haussa les épaules.

— Vous êtes en route pour l’Oregon, alors ? demanda Spence.

— C’est ça. On espère tomber sur la Piste quelque part du côté de Chimney Rock.

— Chimney Rock. Vous avez suivi l’Arkansas, alors.

— Le livre disait que c’était l’itinéraire le plus facile.

— Le livre, dit Spence. Pas ce foutu bouquin de Cramer, j’espère. Il est où, ce livre ?

— On l’a perdu, répondit ton père avec un autre haussement d’épaules.

Tu te souviens qu’il y eut une longue discussion à propos de cartes et de directions. D’itinéraires, de chemins, de points de repère qu’il convenait de chercher. Spence fit des marques sur vos cartes, puis se leva pour indiquer telle et telle direction avec le tranchant de la paume, pour décrire avec les mains certaines pierres sur la route, certains groupes d’arbres, remarquables dans cette prairie ondoyante. Certaines façons de regarder le soleil au moment où il se couchait. Et quand il eut terminé, la couleur était revenue aux joues de ton père et il te sembla qu’il pouvait enfin respirer librement.

Plus tard, Spence appela ton père ainsi que M. Brown et les fit venir à larrière de son chariot pour avoir leur opinion sur une certaine cargaison qu’il transportait. Levant le menton dans ta direction, il dit :

— Euh, mademoiselle, c’est pas un spectacle pour vous.

Alors tu t’accroupis à l’ombre du chariot pour écouter les hommes parler. Spence replia la bâche sans la moindre cérémonie. Il y eut un chuintement effervescent. Tu te souviens que ton père s’exclama “Seigneur Dieu” et que M. Brown fit un grand pas en arrière, puis un autre en avant pour regarder de plus près. Tu te souviens de leur conversation à voix basse.

— Mon Dieu, ne laissez pas Genevieve voir ça, dit M. Brown.

— Eh ben, bon sang, il n’y a pas d’odeur, dit ton père.

— Penchez-vous plus près et vous en prendrez plein les narines, lui répondit Spence. Mais c’est le sel. Et certains jours, on replie la toile pour le laisser au soleil, alors je crois qu’il est un peu séché et salé. Mais ce que je voulais vous demander, c’est si vous pensez qu’on en a assez là-dedans pour le conserver. Et si vous pensez que non, je voulais vous demander si vous en avez que vous pourriez nous donner ou nous vendre. C’est qu’on a un long voyage à faire.

— Mince alors. Je sens rien, à part le sel.

— Comme j’ai dit, penchez-vous un peu plus près et vous changerez d’avis. J’ai peur qu’on commence à attirer les bêtes.

— Qu’est-ce qui lui est arrivé ?

— Ça n’a pas d’importance.

— Ben, bien sûr que si.

— Laisse, Joe. Monterrey, vous avez dit ?

— C’est ça. Vous pensez qu’il va se conserver ?

— Bon Dieu, sûrement pas. Bon Dieu non, je pense pas. Faut mettre ce gars-là en terre. Dieu du ciel, mais moi je vous le dis, monsieur. Un truc comme ça ? C’est pas chrétien. Vraiment pas.

— C’est bien ce que je craignais. Seulement voilà, elle s’est mis dans la tête d’aller à Monterrey.

— C’est de là-bas qu’il vient ? Sa famille y habite ?

— Non, monsieur, pas d’après ce que j’ai cru comprendre. Mais c’est là-bas qu’est censé se trouver le père de ce gars. Il était censé y aller après avoir fait cadeau de cette fille à son fils. Elle dit qu’elle veut que le père voie ce que son garçon est devenu. Et puis je sais pas quoi encore. Je vais pas vous dire que je la comprends.

— Fait cadeau de cette fille ? Vous voulez dire que cest uneOh. Bon sang.

— Elle ressemble à aucune des négresses que j’ai vues dans ma vie.

— Elles sont pas toutes noires comme votre Dizzy, là. Et puis de toute façon, personne va se mettre à faire des recherches là-dessus.

— Ouais, c’est vrai qu’une goutte suffit.

— Bon sang. Qu’est-ce que ça fait d’elle, alors ? Une mulâtre ?

— Je pense qu’une femme est ce qui fait qu’elle est ce qu’elle est. Et c’est tout. Vous croyez pas ?

— Bon, bon. Soyez pas si susceptible. On essaie juste de démêler toute cette affaire et de comprendre ce que vous fabriquez avec ce pauvre gars. Et puis, sans revenir sur cette histoire de séchage et de salaison, je vois pas de couvercle pour cette boîte.

— Lui, un pauvre gars, conneries ! Comme vous dites, c’est pas vraiment chrétien, mais il y a ce qui est juste devant Dieu et il y a ce qui est juste devant la loi, et puis il y a ce qui est juste devant des choses complètement différentes. D’autres lois qu’on a pas idée, j’imagine. Alors il y a pas de couvercle tout simplement parce qu’elle aime y jeter un coup d’œil de temps en temps pour être sûre qu’il est toujours là où il doit être. Je prétends pas comprendre, mais c’est comme ça. Et si elle veut que ça se passe de cette façon, ça se passe de cette façon. Nous, on a été payés.

— Mais comment elle a pu vous payer ?

— Vous avez pas à vous en faire pour ça. On vous le dit, c’est tout.

— Ben, bon sang, on va pas se mettre à vous dire ce que vous avez à faire, monsieur, mais il y a pas d’esclavage au Mexique. C’est sûrement pour ça qu’elle s’est mis dans la tête d’aller là-bas.

— Spence… mais, bon Dieu. Vous êtes Pigsmeat [1] Spence, c’est ça ?

— Oui, c’est moi.

— Dieu du ciel. Mais alors, lui, c’est Tom Hawkins ?

— C’est ça.

— Dieu du ciel.

— Surtout va pas dire aux femmes qui c’est, John. Bon, nous on veut pas d’ennuis, monsieur.

— Personne n’en veut, généralement, dit Spence.

— Alors très bien. Très bien. Bon. Faut que je dise… C’est que je ne veux pas que vous preniez ça mal, hein… mais faut que je dise…

— Dites-le.

— C’est juste que… Je crois que je suis pas du tout à l’aise à l’idée de camper ici tous ensemble. Même pour une seule nuit. À cause de ce gars que vous avez là, dans la boîte, et à cause que c’est Tom Hawkins qui est assis juste à côté. Non monsieur. Cette idée-là me plaît pas plus que de m’asseoir dans une bouse de vache. Et puis avec Dizzy ici, et votre… domestique, là voyez.

— Elle est la domestique de personne, elle appartient qu’à elle-même.

— Oui, mais n’empêche. Ils peuvent le prendre mal, de voir leurs semblables aller et venir librement et ça va nous mener à quoi ? À rien de bon, je peux vous le dire.

— Très bien, dit Pigsmeat Spence. On va poursuivre notre route. On a l’habitude.

Dizzy les appela.

— Venez, leur lança-t-elle depuis l’arrière du chariot des Brown où se trouvaient les tonneaux d’eau.

Elle se tenait épaule contre épaule avec Tom Hawkins, qui, ainsi que tu l’appris plus tard, était un tueur. Mais à cet instant, Dizzy et Tom se tenaient ensemble dans l’ombre, comme s’ils étaient parvenus à un accord, comme s’il avait éclairé quelque endroit obscur chez elle également. Là où aucune lumière n’avait jamais pénétré, ou n’avait même été recherchée.

— Venez, répéta-t-elle en sortant la louche brillante du tonneau sombre et faisant attention à ne pas en renverser. Venez, venez.

Elle dévisageait Tom avec un air que tu ne reconnaîtrais que bien des années plus tard comme étant celui de la résignation triste et lasse d’une mère devant un enfant qui s’est détourné du droit chemin. Et tu reconnaîtrais sa forme, ses creux, grâce à lexpression sur ton propre visage quand Sophie, la femme de ton fils, viendrait t’annoncer que Tristan a été tué dans une rue d’Independence à cause de deux bouteilles de whiskey et d’une autre femme dont personne ne semblait connaître le nom. Ce jour-là, ta belle-fille se tenait sur le seuil de ta porte, et elle te disait que ton fils était mort, qu’elle se retrouvait seule à nouveau, et toi aussi tu étais seule désormais, et tu ne savais pas comment elle pouvait faire cela, être cela, rester cela : se tenir dans l’encadrement de ta porte, grande et belle, aussi belle qu’il était possible de l’être pour une femme, même détruite par le chagrin.

— Il faut boire, déclara Dizzy ce jour-là, alors que l’idée de la mort était encore neuve.

Elle regarda Tom, son visage dur devenu triste et maternel comme si elle connaissait son parcours, comme si elle connaissait tous leurs parcours, et qu’elle voyait ces chemins s’étendre derrière et devant eux, et elle le regardait comme si elle pensait que, peut-être, une gentillesse inattendue, un mot aimable de quelqu’un, quelque part sur ce parcours, pourrait l’en détourner, pourrait le remettre d’aplomb, si toutefois il avait jamais été d’aplomb auparavant.

— Vous devez boire, dit-elle doucement, énonçant cette petite vérité toute simple comme une prophétesse.

Et enfin, tu te souviens d’eux repartis ; disparus dans le lointain, un lointain liquide où la chaleur du monde suintait comme le pus dune blessure. L’énergie fiévreuse de leur voyage en direction du sud, associée à votre propre marche incessante vers l’ouest, produisant une autre sorte de chaleur qui se joignit à celle du monde, celle du ciel, ainsi que celle des étoiles, pour hâter l’extinction finale de tout ce qui existait. Un jour, ils appelleraient ça la mort thermique, et tu te demanderais si c’était cela que Tristan avait ressenti. Était-ce ce qu’ils avaient tous ressenti ? Ce que ressent chacun d’entre nous ? Tu ne les as plus jamais revus et tu n’en as plus jamais entendu parler. Tu n’as jamais vu le moindre sauvage – Cherokee, Comanche ou autre. Et maintenant, tandis que la dernière image frémissante de ces trois personnes et de leur chariot cède la place à d’autres coins plus sombres de ta mémoire, tu te rends compte que jamais tu n’auras le souvenir d’avoir été plus jeune que ce jour-là, pendant ces moments-là, sous ce ciel bleu et hors du temps.

 

 

 

Chapitre 1
 

1815

 

Il naquit l’année des Cent jours, à Plymouth, non loin de Old Burial Hill, à lheure où le soleil du soir flamboie une dernière fois avant de séteindre progressivement et d’abandonner le monde à l’obscurité. Ses parents avaient eu l’intention de quitter la vieille ville pour commencer une nouvelle vie dans un autre endroit, un ailleurs quelconque, quelque part, mais la mère de sa mère leur avait interdit de partir tant qu’il n’était pas né parce que, indépendamment de tout le reste, sa fille était encore sa fille, et il n’était pas question qu’elle voyage dans cet état. Alors ils s’étaient installés dans une cabane sur un petit terrain boisé, à l’ombre de l’ancien cimetière, un peu à l’écart de Water Street. Ils entendaient la mer et ils en goûtaient la saveur dans l’air. Puis il naquit, finalement, le mois et le jour où le mont Tambora entra en éruption aux Indes néerlandaises, modifiant le climat et le destin de la terre entière pendant l’année qui suivit, et celle d’après également.

Ses parents ne remarquèrent aucun des événements du monde autour d’eux, reportant, lors du passage de l’hiver au printemps, leur légitime attention sur le ventre de sa mère qui s’alourdissait de jour en jour. Ils évitaient la mère de sa mère quand ils le pouvaient et la supportaient dans le cas contraire. Lorsque la grossesse arriva à son terme, ils firent appel à une vieille femme expérimentée de Duxbury qui se présenta dans son châle poussiéreux et ses chaussures d’homme, apportant avec elle son tabouret d’accouchement en croissant de lune et un sac bourré de potions. Elle se déplaçait avec lenteur, le dos voûté, le visage pas encore complètement ratatiné mais fantasmagorique en quelque sorte, préservé, peut-être, par le vernix caseosa et la solitude. Ses doigts étaient tachés de vermillon et ses yeux brillaient. Sa chevelure acier était ébouriffée. Dans l’heure qui suivit l’arrivée de l’accoucheuse, sa mère perdit les eaux dans la serviette qu’elle avait étalée et il commença à être.

C’était un enfant silencieux qui allait devenir un petit garçon silencieux. Un homme silencieux et, plus tard, un tueur d’hommes. Sa naissance fut silencieuse. Sa mère poussa, mordant son col, sans pratiquement émettre le moindre son. Cette nuit-là, suppliciée et anéantie, elle se retrouva totalement différente de la femme qu’elle avait été. Son monde intérieur était détruit et son cœur s’était transformé en une chose fracassée, subitement inapte à tout, hormis ce travail de pression. L’accoucheuse, penchée au-dessus d’elle, émettait de petits sifflements. Au cours des heures sombres de sa naissance, quelque chose se brisa au plus profond de sa mère et, pendant une longue période par la suite, elle sembla ne rien pouvoir faire d’autre que regarder fixement son enfant silencieux comme si elle en avait peur. Ce qui n’était pas totalement faux.

Son père, quant à lui, se frottait les yeux, puis se frottait la mâchoire, assis seul dans l’obscurité, la porte entre elles et lui bien fermée. Quand il lança vers sa femme son dernier regard avant que tout ne fût devenu différent, il la vit toucher légèrement les draps encore bien en place avec une sorte de délicate appréhension. Maintenant, il restait là, silencieux et furieux, d’une certaine manière, essayant d’envisager une utilité quelconque pour ses mains maladroites et inoccupées, sans parvenir à trouver simplement l’énergie de les soulever.

Puis, s’installa dans la cabane, cette nuit-là, un sentiment de langueur et d’inquiétude. L’ombre de la vieille bonne femme se dressait, monstrueuse dans la lumière de la lampe, jaune et assaillie de papillons de nuit. Elle aida sa mère à s’installer doucement sur le tabouret. Dehors, tout était plongé dans une nuit noire, sans vent, et l’océan était plat. Sa mère se mit à trembler de la tête aux pieds. La vieille femme posa une main sur le tambour tendu de son ventre, puis elle fit remonter l’autre dans l’échancrure du tabouret pour recevoir la tête quand elle se présenterait.

Et en fin de compte, il n’était en rien différent de nous et il ne garderait aucun souvenir de ce premier contact dur avec une main étrangère. Pourtant, au cours des années qui allaient suivre, il lui arriverait de temps à autre de lever les yeux de ce qu’il était en train de faire, ou lors de ses allées et venues à travers les vastes territoires de l’Ouest américain, comme si quelque chose – qui n’était pas le vent – venait de lui lisser les cheveux, alors il frissonnerait, puis il avalerait sa salive, perplexe et songeur. Et il aurait beaucoup de mal à trouver le repos en dormant sous les cornes d’un croissant de lune.

Quand ce fut terminé, la vieille femme coupa le cordon, puis elle essuya le bébé. Elle le poudra, lui nettoya le nez et les oreilles avant de lui mettre un peu d’huile d’olive sur les paupières avec le pouce. Ensuite, elle le souleva dans la lumière dorée et zébrée d’insectes pour bien l’examiner.

L’atmosphère dans la cabane était devenue étrangement lourde, avec l’air qui s’était épaissi et tout l’intérieur éclairé d’or, chatoyant et indistinct. Comme les silhouettes que vous voyez dans les pièces ambrées qu’on vous fait traverser quand vous mourez. Les doigts de la vieille étaient vifs sur son crâne, mais dépourvus de tout pressentiment, sinon elle n’aurait peut-être pas fait ce qu’elle fit ensuite.

Avec un hochement de tête, elle le déclara en parfaite santé.

Et ainsi il naquit, aussi précisément qu’on puisse le dire, le 10 avril 1815. Dans une cabane pleine de grincements, près d’un cimetière, non loin de l’océan. Il bâilla largement, se débattit, le corps secoué de petits spasmes saccadés, puis, après une pause presque contemplative, il émit un seul cri perçant qui brisa à tout jamais, et de manières totalement différentes, le cœur des trois personnes présentes pour l’entendre (la vieille femme rentra chez elle avec son tabouret et son sac de produits magiques et elle se mit au lit pour ne plus se relever – quand il eut une semaine, cela faisait déjà cinq jours qu’elle était dans la tombe). Puis il redevint silencieux.

Ses parents lui donnèrent le nom de Thomas, mais ils l’appelèrent Tom.

 

 

Sa première année fut comme un rêve qui n’était pas un rêve. Ce fut une année de pauvreté. Ce fut une année sans été. Le Tambora avait entouré le monde d’une ceinture de cendres. Il y avait des matins qui venaient et repartaient, n’apportant que la rumeur du jour, il y avait des brouillards rougeâtres et le soleil était étrange. Les hommes et les femmes levaient les yeux de leurs occupations quotidiennes pour trouver leurs jardinières toujours sans fleurs, leurs jardins toujours improductifs, leur maïs en train de se flétrir sur pied, et certains affirmaient que la fin du monde devait être proche. La faim et les émeutes ravageaient la vieille Europe. Les gens se tournaient vers leur Bible car il leur semblait qu’ils avaient atteint la fin d’une ère, et les couchers de soleil, cette année-là, étaient proprement terrifiants.

Ils quittèrent Plymouth peu après sa naissance, envoyant au diable la mère de sa mère. Ils prirent la direction de l’ouest et ne s’arrêtèrent que lorsqu’ils eurent atteint la frontière qui, pour eux, se situait au village de Swift Branch, dans le Territoire de l’Illinois. Tandis qu’ils voyageaient, sa mère était abattue et pleurait souvent. Quand elle prenait Tom, sentant contre elle la bonne et douce chaleur qui émanait de lui et qu’elle observait ses petites imperfections avec un sentiment inconfortable de crainte mêlée d’admiration, elle éprouvait un peu de paix. Elle l’appelait son cher petit homme, mais comment l’aimer était pour elle une question qui restait sans réponse.

Le père de Tom conduisait le chariot.

Ils achetèrent une cabane et un lopin de terre dans l’idée de devenir une famille de fermiers ou, sinon, la ville s’étendrait jusque chez eux et ils feraient autre chose. Son père portait Tom devant l’unique fenêtre et lui montrait les caractéristiques des nuits qui tombaient et des matins qui se levaient. Il lui décrivait le monde tel qu’il le comprenait et lui fredonnait des chansons de fierté et de tendresse réconfortante dénuées de sens, comme le font les pères avec leur premier fils avant que celui-ci ne les déçoive.

La mère de Tom restait assise silencieusement près de la fenêtre. Elle agitait les deux mains ensemble d’un air pensif. Parfois elle pleurait.

Et Tom Hawkins était silencieux. Il n’exprimait absolument rien – ni la faim, ni la gêne. Il ne formait aucun son de voyelle, il était impossible alors de dire ce qu’il deviendrait plus tard.

 

 

Cette année-là, l’hiver fut sec et le printemps tardif, puis des vagues de froid balayèrent le pays pendant tout l’été. Le maïs ne vint jamais à maturité et le matin, de temps en temps, avant de commencer son travail inutile dans les champs, le père de Tom déambulait dans une sente tracée par les cerfs, non loin de la cabane, et qui traversait un bosquet touffu qu’on appelait le Bois de la Haine. Au milieu des arbres s’étalait une mare tapissée d’une couche de saletés et entourée de boue que le gel avait solidifiée, formant des pointes et des petites rigoles durcies, comme une sorte d’étrange langage de glyphes et de runes, lourd d’avertissements et d’imprécations que son esprit ne lui permettait pas de décrypter. Et puis, au mois d’août, quand la mare se couvrit d’une pellicule de glace anormale pour la saison et devint laiteuse comme une cataracte, il cessa d’y aller.

Pendant toute cette longue année d’installation, Tom demeura silencieux. Il s’agitait si peu et il dormait si bien que ses parents commencèrent à s’inquiéter, se demandant s’il n’était pas anormal d’une manière ou d’une autre, et puis, tandis que les jours devenaient des semaines qui devenaient des mois, ils se mirent à avoir un peu peur de lui. Parce que le temps, cette année-là, instillait d’étranges terreurs dans les esprits les plus rationnels. Parce que les cieux étaient effrayants et que les récoltes avortaient. Parce qu’ils avaient l’impression que son silence n’était pas simplement un défaut physique quelconque, mais quelque chose de délibéré et d’obstiné, quelque chose de volontaire. Comme si son naturel paisible masquait un esprit actif regorgeant encore des secrets tout chauds de sa propre incubation, dont personne ne devrait jamais se souvenir. Ses parents prirent l’habitude de se déplacer doucement à l’intérieur de la cabane, de peur de provoquer une réaction vocale de sa part à laquelle ils savaient n’être pas du tout préparés. Dans leur cœur, ils craignaient que la voix vivante de Tom, dépassant le gargouillis ou le rot occasionnels pour constituer un son délibérément syllabique et par conséquent chargé de signification, ne puisse attirer de nouvelles catastrophes en plus du simple mauvais temps et d’une possible fin du monde. Redoutant que sa voix encore inexistante mais imminente ne puisse constituer un danger pour leur âme même, ses parents allaient et venaient avec circonspection.

Son père s’attaquait aux travaux des champs comme s’il savait ce qu’il faisait, comme s’il avait payé quelque chose à quelqu’un à un moment donné et qu’il voulait maintenant récolter sous forme de rage la valeur de son argent. Il restait attaché à la charrue jusqu’au repas de midi et tout le long des après-midis froids, maudissant le cheval, maudissant le sol et maudissant le temps. Il essayait de ne pas lever les yeux de la terre pâle et pierreuse retournée par le soc pour ne pas voir le bois qui poussait le long de l’autre extrémité du champ. Il ignorait pourquoi on l’appelait le Bois de la Haine, mais le bosquet entourait la mare putride et il aurait fallu le défricher presque jusqu’à la route pour rentabiliser la terre, et c’était une tâche trop importante pour un homme seul, quelle que fût la rage qu’il y mettait. John Hawkins avait peu d’échanges avec ses voisins et parfois, il restait là, à contempler le bosquet sombre, attendant avec impatience le jour où Tom serait assez grand pour l’aider. Mais en cette année froide et maigre, il savait parfaitement qu’il ne tirerait aucun profit de son labeur, alors, avançant péniblement dans les sillons derrière son cheval, depuis le lever d’un soleil pâle et frais jusqu’à la tombée dune ombre encore plus froide, jour après jour, il essayait de voir au-delà de cette année-là, au-delà de ce champ, pour imaginer un avenir plus prometteur et, comme il ne pouvait même pas entrevoir ne fût-ce que la lueur d’une telle espérance, il gardait simplement la tête basse et observait le sol pauvre se briser en vagues sous la lame de la charrue.

La mère de Tom passait ses longues journées, sombres, tristes et froides, avec son étrange enfant silencieux, contemplant l’extraordinaire gel de l’été couvrir les vitres d’écailles qui faisaient penser à de délicates toiles tissées par des araignées laborieuses. Elle qui n’avait jamais été aussi triste par le passé pleurait souvent désormais, et se déplaçait dans la cabane avec une telle lenteur mesurée qu’on aurait pu croire que chaque instant était une corvée. Quand elle prenait Tom, elle le posait sur un coussin, sur ses genoux. Il la dévisageait, tandis qu’elle baissait les yeux sur lui, comme si elle était pour lui une énigme à résoudre et pas du tout une mère, ni même une femme. Lorsqu’elle regardait par la fenêtre, Rachel s’efforçait parfois de se rappeler avec autant de clarté que possible l’époque où ils se fréquentaient, John et elle, ces instants heureux, pleins d’espoir – en dépit de sa mère –, comment elle était allée avec lui, au début, lors de ces longues soirées d’été près de Silver Lake : cuisse contre cuisse, les épaules proches et leurs souffles mêlés l’un à l’autre, et tout était chaud, glissant et agréable. Le timbre de la voix de John quand il lui disait qu’elle avait de longues jambes comme une araignée et qu’elle était jolie comme une colombe. La façon dont elle lui avait pris le visage, ses mains démesurées l’entourant comme si elle avait levé un calice au terme d’une longue quête. Mais ces souvenirs se dissipaient toujours pour être remplacés par une période de cris alors que la haine entre sa mère et son amant empoisonnait toute la douceur entre elle et lui, si bien que lorsqu’elle était allée à nouveau avec lui, leurs rapports étaient empreints de désespoir et de maladresse, se transformant en un amalgame de genoux, de coudes et de mentons pointus, jusqu’au moment où ils avaient enfin connu une joie éclatante les liant l’un à l’autre quand son ventre avait commencé à grossir, mettant un terme à toute discussion. Donc un mariage, donc une naissance et donc, en fin de compte, un départ vers l’ouest.

Et puis maintenant, cette année rouge et froide, où elle apprenait à ne pas être mère.

Parfois elle se penchait au-dessus du berceau dans lequel Tom restait si silencieux pour lui demander, dans un sifflement, de prononcer une syllabe, une syllabe, une syllabe. Cette sibilation aiguë attirait l’attention de l’enfant et suscitait sur son petit visage parfait une frayeur évidente, mais rien d’autre. Et pendant un certain temps, cela fut suffisant. Elle sifflait, il blêmissait, alors elle le prenait et le câlinait, lui disant que tout allait bien, et qu’il en serait toujours ainsi parce que nous sommes tous aimés. Elle lui murmurait ces mots-là, approchant les lèvres de son oreille, respirant la douce odeur de sa peau et de ses cheveux fins :

— Nous sommes tous aimés.

Elle lui disait cela en le tenant de manière à ce qu’il puisse sentir le cœur qui battait dans la poitrine de sa mère. Tom se calmait alors et l’observait, lui empoignant de petites touffes de cheveux qu’il se mettait dans la bouche, et ils passaient ces froids après-midis ensemble dans une paix douillette.

Mais bien vite, ce ne fut plus suffisant. Bien vite, elle ressentit un besoin plus grand, une envie irrésistible d’en avoir plus, et elle se retrouva en train de le pincer. Clignant des yeux et revenant de quelque endroit où elle s’était laissé emporter, Rachel se surprenait, un petit morceau de chair rose du bras ou de la cuisse de son fils tordu entre son pouce et son index, tandis que Tom hurlait de douleur, comme était censé le faire tout enfant normal, selon elle.

Dans ces moments-là, quand Rachel reprenait ses esprits, le soulagement qu’elle éprouvait en l’entendant pleurer égalait l’horreur que lui inspirait ce qu’elle avait fait. Elle tentait de se convaincre que ses actes n’étaient pas dus à une forme de cruauté particulière, ni à de la méchanceté de sa part, mais qu’ils étaient destinés à lui permettre dentendre Tom, de connaître le son de sa voix quand il souffrait, et ainsi retrouver la tranquillité d’esprit qu’elle avait ressentie auparavant, lorsqu’elle sifflait au-dessus de lui, puis goûter la joie d’avoir enfin l’occasion de le câliner pour calmer sa douleur.

La pluie finit par arriver, en automne, et elle tomba sans arrêt pendant des semaines. Juste avant, l’air froid disparut, comme si les nuages eux-mêmes prenaient une inspiration, comme si le monde en attente avait besoin de se préparer à la recevoir. Les bruits devinrent plus aigus et ils purent subitement entendre leurs voisins à des kilomètres à la ronde – des gens qu’ils connaissaient à peine et dont ils n’avaient pas eu de nouvelles depuis des mois – quand ceux-ci appelaient leurs enfants à l’heure du repas. Ils entendaient des chiens aboyer, quelqu’un donner des coups de marteau ou lancer un appel. Ils entendaient les feuilles s’éparpiller à l’extérieur du Bois de la Haine. Le père de Tom alla jusqu’à la mare, mais il n’y trouva plus rien d’écrit et il se demanda s’il y avait jamais eu quelque chose. Mais de nouveaux bourgeons apparaissaient sur les branches, ainsi que des pousses vertes, tout était hors de saison et on voyait bien que quelque chose avait changé. Un tournant avait été pris, on avait l’impression que le monde virait de bord, abandonnant un cap désastreux. Et lorsque les premières gouttes se mirent à tambouriner sur le toit, John et Rachel se regardèrent en souriant.

 

 

La première semaine d’octobre, la rivière avait débordé et si les ponts résistaient, les gués étaient devenus dangereux, tandis que dans le Bois de la Haine, la mare s’était déversée dans le bosquet et avait inondé le bout du champ. Une eau noire et étrange stagnait dans les sillons, reflétant un ciel devenu si gris qu’on aurait pu croire que des barreaux avaient été posés sur le sol. Les arbres frissonnaient d’humidité, les routes étaient striées de rigoles par les eaux de ruissellement. Dans le village, ils avaient dû mettre des planches pour traverser la rue et, par précaution, John Hawkins creusa des tranchées pour évacuer l’eau devant leur porte. Agacé par sa stalle transformée en véritable marécage, le cheval piaffait et donnait des coups de sabot contre la barrière, l’air maussade. Mais la pluie était venue trop tard pour être d’une quelconque utilité pour qui que ce fût, et les gens allaient et venaient, les yeux charbonneux, affamés, toujours assaillis par des pressentiments funestes. Ils ne cessaient de dire des prières égoïstes, implorant la lumière, une vie plus facile, une chaleur sèche.

Le chien arriva chez eux en février, lorsque la pluie commença enfin à se calmer. Tout était détrempé et luisant, et le monde semblait refait à neuf. La lumière était crue et argentée. Le chien apparut dans l’après-midi, au moment où John Hawkins sortait de la grange, au beau milieu d’une corvée en rapport avec la pluie. L’animal s’arrêta, une patte levée, et resta immobile pour l’observer. Une maigre silhouette au milieu d’une verdure renaissante. Sale, hirsute et ruisselant, il paraissait trembler de privation et lorsqu’il vit que John l’avait vu, il bondit en avant, rempli d’une joie radieuse et impérieuse. Il se précipita sur lui si subitement que John fit un pas en arrière et leva son marteau. Mais juste avant que le coup ne l’atteigne, le chien ralentit, comme s’il était inquiet, puis il s’arrêta pour regarder au-delà de John, en direction de la cabane silencieuse derrière lui. Il baissa la tête et se mit à pousser de petits geignements. Ses flancs palpitaient et John remarqua dans quel état il était : cet animal était beaucoup plus maigre que ne devrait l’être un bon chien, et il vit dans ses yeux marron liquides que celui-ci était précisément un bon chien.

Le temps était frais, leur haleine apparaissait et se dispersait au rythme de leur cœur respectif tandis qu’ils restaient là à s’étudier mutuellement. Le chien était de couleur foncée, de taille moyenne, et à peine plus âgé qu’un chiot. Il aurait pu être tacheté – c’était difficile à dire à cause de la saleté – et il avait des babines qui pendaient, donnant à son visage l’aspect sobre d’un juge, et d’où s’étiraient des filets de bave vitreuse. Il se tenait devant John, regardant la cabane d’un air sombre, puis après un long moment de ce qui ressemblait à une prudente réflexion, l’animal s’assit brusquement dans la boue et ouvrit grand la gueule pour laisser la large plaque rose de sa langue pendre de sa mâchoire inférieure avec un petit bruit de tic-tac.

— Très bien, dit John. Bon, très bien.

Il s’accroupit de manière qu’ils puissent mieux se regarder. Il lui caressa le front, la joue, puis il recourba l’index le long de la mâchoire du chien pour enlever la bave de ses babines avant de la projeter dans l’herbe humide. Il colla la paume de sa main contre la poitrine de l’animal pour sentir le battement incessant de son cœur comme si c’était le signal venu d’un autre monde, un monde meilleur.

— Ça bat comme un tambour, là-dedans, lui dit-il avec un sourire.

Le chien lui lança un coup d’œil, puis ouvrit et referma la gueule avant de pousser un grognement et il se leva d’un coup, les oreilles dressées, au moment où Tom Hawkins se mit à hurler dans la cabane.

À lintérieur, Rachel avait les yeux rouges et sa bouche n’était qu’une ligne dure et pâle. Tom était sur son coussin, en travers de ses genoux, et elle lui tordait le bras entre ses deux mains comme on essore un torchon. John s’arrêta sur le seuil de la porte ouverte, comme retenu par une force invisible. Le jour gris touchait à sa fin derrière lui et de petits bruits de gouttes de la saison maintenant plus fraîche s’engouffraient dans la cabane pour y rechercher les coins et remplir les espaces sombres. Elle pleurait silencieusement. Sa beauté ovale, qui commençait à se faner, était comme transportée. John se dit que ça faisait penser à une extase, mais cela aurait pu être un autre sentiment sur la nature duquel il n’avait pas la moindre idée. Mais elle pleurait, Tom braillait et le chien força le passage pour faire deux fois le tour de la petite pièce, répertoriant à la hâte ses odeurs, ses formes et les endroits chauds, et finit par s’asseoir avec un léger grognement près de la chaise de Rachel, la tête levée vers Tom, le front creusé de plis profonds.

Le front de Rachel se plissa aussi et elle lâcha le bras de l’enfant. Et quand Tom vit le chien, il se tut et ses yeux sombres s’arrondirent. Rachel se passa la langue sur les lèvres et ouvrit la bouche pour parler, mais elle ne dit rien, car Tom s’était mis à babiller joyeusement.

Ce n’étaient que de petits bruits, mais ils formaient des syllabes, ils signifiaient quelque chose et ils constituaient une chaîne. Ce n’étaient pas des cris, ni des hurlements, ni de simples gargouillis, et il ne s’agissait pas non plus de la répétition de cette plainte difficilement supportable qu’il avait lancée à sa naissance et que ses parents avaient si longtemps redouté d’entendre à nouveau. Tom poussa de doux gazouillis de plaisir, puis un autre charabia mélodieux sortit de ses lèvres tandis qu’il essayait de toucher le chien. L’animal retroussa les babines et recula la tête, puis il l’approcha pour que l’enfant puisse juste effleurer son museau humide. Tom produisit un autre petit son joyeux, comme un gloussement, puis il redevint silencieux et attentif. Sa mère se couvrit la bouche et ferma les yeux pendant que son père restait planté, figé sur le seuil de la porte et muet de stupeur.

Mais ensuite, John Hawkins cligna des yeux et secoua la tête, comme libéré de quelque sort qui l’avait engourdi ces derniers mois. Il s’avança jusqu’à la chaise et souleva Tom en même temps que son coussin. Il regarda sa femme en tremblant légèrement, comme s’il maintenait fermée en lui la porte fragile qui empêchait sa colère de sortir.

— Rachel…, dit-il. Tu ne dois plus faire ça. Tu ne dois pas… (Il respira et leva le bras rougi de Tom.) Il faut que tu arrêtes ça.

Rachel prit une profonde inspiration en frémissant. Dehors, sous l’effet d’une bourrasque soudaine, la pluie cingla la fenêtre qui trembla dans son encadrement. Ils jetèrent tous deux un rapide coup d’œil à la vitre, craignant de la voir se briser, mais elle résista. Le feu dans la cheminée flamboya, les flammes tourbillonnèrent, John ferma la porte d’un coup de hanche et la pièce redevint silencieuse. Les flammes retombèrent. Le chien s’assit, haletant, tandis que le feu le faisait chatoyer d’une lumière dorée. Tom se tortilla dans les bras de son père, essayant de voir le chien. Il émit quelques petits sons de mécontentement, puis une autre séquence de charabia. Ses parents étaient aux anges. Le chien observait la scène.

— Tu as entendu ? finit par demander Rachel, la cadence normalement rapide et ondoyante de sa voix, caractéristique de la côte Est, soudain ralentie et gonflée par l’émotion, et ses consonnes, déjà rondes d’ordinaire, encore plus rebondies.

John hocha la tête. Il se retourna avec l’enfant, le faisant sauter légèrement et secouant le coussin de telle manière que les cheveux fins de Tom frissonnèrent.

— Enfin, dit-il.

Ils regardèrent le chien assis qui haletait joyeusement. Sa langue était à nouveau sortie et, à nouveau, deux longs filets de bave se balançaient sous sa mâchoire. Rachel lissa sa robe sur ses cuisses et John lui tendit Tom, alors le chien se leva et s’approcha pour les renifler prudemment tous les deux. Il examina Tom qui l’examina à son tour, jusqu’au moment où lanimal se mit à geindre, pris dune intense agitation, et ses poils se hérissèrent, ce qui fit rire Tom. Ses parents observèrent la scène, tendus, dans l’expectative, mais rien d’autre ne se produisit, et au bout de quelques instants le chien se calma et se trouva une place près du feu, où il décrivit trois cercles avant de se coucher en rond, le museau sur la queue, la douce chaleur retombant sur lui comme une couverture.

Rachel regarda Tom, puis le chien, puis Tom à nouveau, l’air déçue. Elle haussa les épaules.

— Comment va-t-on t’appeler, je me le demande ? dit-elle en s’adressant à l’animal.

John leva le menton.

— Drum[2], dit-il. Sens son cœur. Il s’appelle Drum.

X

 

Deux ans auparavant, une autre naissance avait eu lieu. Au cœur de l’été, par un temps doux, alors qu’aucune nouvelle digne d’intérêt n’inquiétait le pays. La mère survécut brièvement, le temps de donner un nom au bébé, puis elle mourut, et le père ne permit jamais à l’enfant d’oublier que c’était lui, en naissant, qui était responsable de sa mort. Il lui avait enlevé sa chère bien-aimée. Toute la chaleur que cet homme possédait en lui s’était évanouie. Disparue en même temps que le tendre esprit de sa femme quand – peut-être – il était monté au ciel. Ils n’avaient pas de sage-femme, pas de sœur robuste, pas d’autre mère pour les aider et quand il était rentré, il y avait tellement de sang que ni l’un ni l’autre n’avait su quoi faire.

Oh, avait dit Zeke Spence quand il avait vu le sang. Dans quel état se trouvait son épouse bien-aimée. Oh, oh, Seigneur. Elle était pâle comme une fleur en hiver. Il avait pleuré en coupant le cordon ombilical et ses mains tremblaient parce qu’il ne comprenait pas comment un tel acte pouvait ne pas la faire souffrir davantage. Puis il avait enveloppé cette chose qui venait de naître dans la belle couverture toute neuve qu’ils avaient achetée dans un magasin spécialement pour l’occasion et, comme ça, d’un seul coup, la belle couverture neuve avait été abîmée par les souillures de l’accouchement.

L’enfant se mit à vagir. Il vagissait et il avait abîmé la couverture et il avait abîmé sa femme et il n’était qu’une petite chose pitoyable qui l’effrayait. Mais sa femme était toujours en vie, elle tendit les bras, alors Zeke lui donna le bébé en lui disant, Tiens, prends-le. Donne-lui un nom, ma petite chérie. Donne un nom à ton garçon.

Et elle donna un nom à son garçon et lorsqu’elle le prononça, Zeke comprit qu’elle devait être proche de la mort, parce que, qui avait jamais entendu parler d’un tel nom pour un enfant ? Mais il se trouva que ce furent là ses derniers mots, et ainsi le nom de l’enfant fut son ultime souhait et par conséquent, dans l’esprit de son mari, quelque chose de sacré. Ce nom lui resta donc, mais Zeke ne l’utilisa jamais. Non, pas une seule fois. Elle avait tenu encore un peu, puis elle était morte, et il avait pris cette chose vagissante des bras aimés de la morte, et il l’avait regardée en lui disant, Tu as intérêt à te montrer digne d’elle, sinon je te transforme en pâtée pour les cochons.

 

 

1823

 

L’hiver de sa huitième année, juste avant la lente arrivée du printemps, alors que les branches du Bois de la Haine finissaient de se dénuder et que des chaînes de neige pourrie stagnaient encore au creux des sillons engourdis, apparut une colonne de six esclaves capturés. Certains avaient été attrapés après être allés aussi loin dans leur fuite qu’ils avaient pu, après avoir vécu comme des affranchis pendant des mois, et l’un d’eux, ainsi qu’on le raconta plus tard, n’avait même jamais été esclave du tout, mais la couleur de sa peau et le manque de chance avaient refermé le collier autour de sa gorge exactement comme s’il l’avait été. Tous avaient eu leur prétendu affranchissement annulé et marchaient maintenant d’un pas traînant en direction du sud, enchaînés les uns aux autres.

Dehors, dans le jardin, Tom les entendit bien avant qu’ils n’arrivent en vue. Il entendit les plaintes sourdes des maillons qui cliquetaient avec une froide régularité, les chaînes elles-mêmes coulissant dans des anneaux soudés, enduits de graisse d’ours pour les empêcher de trop grincer. Il entendit le frottement de leurs pieds sur le sol encore durci par le froid, et il entendit leur respiration. Le clappement des sabots du cheval monté par le chasseur d’esclaves. Et, tandis qu’ils émergeaient des arbres sur la vieille route à octroi rarement utilisée, Tom les sentit avant que leurs silhouettes ne finissent de se préciser, se matérialisant au sortir de l’ombre lointaine. La sueur transformait leurs haillons en une enveloppe à l’odeur âcre. La sueur et les relents ordinaires de la misère humaine : la pisse, la merde, la peur et le désespoir, réunis dans un halo palpable d’effluves qui saturaient l’air autour d’eux. Quatre hommes, une femme et un garçon pas beaucoup plus âgé que Tom lui-même.

Immobile, Tom les regarda approcher. C’étaient les premiers Noirs qu’il voyait de sa vie.

Quand ils s’avancèrent sur le sentier et s’arrêtèrent dans la cour, le père de Tom plongea un seau dans le tonneau d’eau potable et le contremaître porta la louche aux lèvres de chaque esclave, commençant par le jeune garçon. Ils essayèrent tous d’en absorber le plus possible, mais le contremaître ne leur autorisa qu’une seule gorgée.

— Ça semble cruel, dit-il à Tom quand il vit la mine de l’enfant. Je le sais. Mais ils sont comme des chiens. Ils ne savent pas ce qui est bon pour eux. Et il y en a pas un qui est capable de se contrôler. Non, m’sieur. Si je les laisse avaler tout ce qu’ils veulent, ils vont boire jusqu’à s’en faire péter la panse et ensuite, on n’aura pas fait un kilomètre que le premier va se mettre à dégueuler, et puis les autres suivront et là, on sera dans de beaux draps, croyez pas ?

Le contremaître secoua la tête en haussant les épaules et, après que le dernier membre du groupe d’esclaves eut bu – un vieil homme aux cheveux gris, au front haut et brillant et à qui il manquait le petit doigt de chaque main –, il redonna le seau et la louche au père de Tom.

— Je déteste tout ça, dit-il en levant le menton en direction de la file. Vraiment. Je déteste tout ça au plus haut point. Et je déteste les nègres. N’importe quel Blanc avec un peu de bon sens les détesterait. Simplement à cause de ce qu’ils sont.

John Hawkins hocha lentement la tête. Il mit la louche dans le seau, qu’il posa par terre.

— Et qu’est-ce qu’ils sont ? demanda-t-il.

Le contremaître le regarda. Il fit une petite grimace, puis se pencha pour cracher.

— Bon Dieu, dit-il. Si quelqu’un avait la réponse à cette question, je crois bien qu’il n’y aurait plus beaucoup de problèmes. Moi, je ne sais qu’une chose : c’est une race à part, c’est tout.

Tandis que le contremaître parlait, quelque chose traversa Tom. Quelque chose de violent, électrique et brûlant, un sentiment qui ressemblait à de la colère, mais qui avait le goût de la honte. Toutefois, il était encore un peu jeune pour le comprendre, il était incapable de se l’expliquer et il eut peur de dire tout haut ce qu’il ressentait. Au lieu de cela, il porta le seau au milieu de la file, là où se trouvait le petit garçon, tout tremblant.

Il avait les mains libres, mais les colliers étaient si rapprochés qu’il était obligé, en raison de sa petite taille, de se tenir très droit et le menton levé pour ne pas être traîné par le cou par l’homme qui le précédait et la femme qui le suivait. Malgré ses efforts, le frottement lui avait mis la gorge et les extrémités des épaules à vif, et il avait des plaies sous le menton et le long de la mâchoire. Ses mains tripotaient le collier alors qu’il essayait de trouver une position plus confortable, car la longueur de la chaîne était insuffisante pour permettre à l’un ou l’autre des esclaves de se pencher et lui donner du mou. Les yeux du garçon étaient grands ouverts et très blancs et lorsqu’il s’approcha, Tom vit que la surface intérieure du collier était tapissée d’aspérités métalliques et que la chair autour de chacune de ces proéminences était irritée et suintante. Tom porta la louche brillante à la bouche du garçon et vit ses yeux lancer un éclair en direction du contremaître avant de basculer vers le ciel. Puis ils se fermèrent quand il se mit à boire.

— Hé, là, dit le contremaître doucement. Allons. (Il tapa dans ses mains.) Arrête ça.

Mais Tom continua à tenir la louche près de la bouche du jeune esclave jusqu’à ce qu’il ait bu son content. Le contremaître soupira. Le père de Tom croisa les bras et attendit.

— Bon, finit par dire le contremaître. Ne lui en donne pas plus. Dans une heure, quand il va commencer à avoir mal au ventre, par ce froid, il ne te dira pas merci, et demain à cette heure-ci, il ne se souviendra même plus de toi. Mais cette femme, là, derrière lui ? Quand il va falloir qu’elle marche dans la merde qui va couler du cul de ce gamin ? C’est une autre histoire, ça.

En fin de compte, le garçon prit trois louches et quand il eut fini, Tom reposa le seau par terre. Vingt-trois ans plus tard, dans une petite localité nommée Villa Rica de la San Gabriel, il se rappellerait ce jour, il se souviendrait de cet enfant en voyant un autre garçon attaché et terrifié. Et il agirait alors de la même façon qu’il le fit ce jour-là, et cela lui coûterait la vie. Mais là, son père soupira et regarda le contremaître.

— Je crois que vous feriez mieux de repartir, dit-il.

Le contremaître fronça les sourcils. Il jeta un coup d’œil en direction de la cabane et de la fenêtre, derrière laquelle Rachel faisait bouger le rideau.

— J’avais pensé que vous pourriez m’inviter à manger, dit-il. Par ce froid, et en plus il commence à se faire tard. Eux, là, ils pourraient rester enfermés dans votre grange. Ils dérangeraient pas.

John Hawkins secoua la tête.

— Non, dit-il. Je crois que vous feriez mieux de repartir si vous voulez trouver un bon coin pour camper. Je pense que vous trouverez des tas d’endroits convenables après le bosquet, près du ruisseau, plus loin, par là. Il agita la main dans l’air froid et vif. Continuez sur deux ou trois kilomètres et vous verrez.

Le contremaître comprit, mais il le regarda longuement tout de même. Puis il haussa les épaules et après être remonté en selle, il secoua la tête tristement.

— Vous prenez les lois sur les Noirs au sérieux dans cet État, hein ? dit-il.

— On essaie, répondit John. J’essaie.

Le contremaître se pencha pour cracher.

— Allez, en route ! aboya-t-il en direction de la colonne.

Alors, en gémissant, toussant et faisant cliqueter leurs chaînes, les esclaves s’avancèrent d’un pas traînant vers le sentier. La femme qui suivait le garçon regarda Tom au passage. Ses yeux étaient humides.

— Merci, dit-elle à Tom.

Puis, arrivés au bout du sentier, ils reprirent la route et disparurent.

Tom ramassa le seau et la louche pour les remettre près du tonneau d’eau de pluie, mais son père l’arrêta et les lui prit des mains.

— Prends un peu de petit bois et va le mettre sur la route, dit-il.

Tom le dévisagea jusqu’à ce que son père lui fasse signe impatiemment.

— Sur la route, j’ai dit.

Ils allumèrent un petit feu au milieu de la route et jetèrent le seau et la louche en bois dans les flammes. Tom les observa brûler et tendit les mains vers le feu, mais son père les lui fit baisser.

— Pas question que tu profites de cette chaleur-là, dit-il.

Ils observèrent le seau et la louche se réduire en cendres qu’avec le temps les piétinements feraient pénétrer dans la terre de la route.

— Dommage, dit John Hawkins. Ce seau était en bon état. Maintenant, il va falloir en acheter un autre.

La saison touchait à sa fin et le pays s’impatientait de reverdir, mais ce n’était pas encore le printemps et ce n’était pas encore l’après-midi. Ils avaient passé toute la matinée à travailler dans le Bois de la Haine et John commençait à comprendre pourquoi il portait ce nom. Il se servait d’un râteau, qu’il enfonçait dans les fourrés pour arracher tout ce qu’il pouvait du fouillis impénétrable : les feuilles mortes et les restes fanés des saisons passées ; les ronces des mûres, grosses comme le pouce, avec des épines aussi impressionnantes que des cornes de bêtes imaginaires, les tiges ramifiées et tendineuses de la prêle des champs, et tout ce foisonnement de mauvaises herbes, de lianes rampantes sans nom et inconnues, et de ces plantes pâles privées de lumière. Quand il tirait sur son râteau, il utilisait une hachette pour couper l’amas enchevêtré de végétation morte et le libérer des griffes végétales des broussailles envahissant le Bois de la Haine.

S’il avait eu une grosse chaîne, il aurait pu simplement abattre les arbres du bosquet formant une pointe qui mordait sur le champ, puis il les aurait fait traîner par le cheval, s’épargnant ainsi la moitié du travail qui consistait à nettoyer les fourrés en se démenant, plongé jusqu’à la taille au milieu des ronces collantes de résine. Mais il n’avait pas de grosse chaîne. Tout ce qu’il avait, c’étaient des bouts de vieille corde douteuse, une hache et une scie pas tout à fait à la hauteur des travaux envisagés, ni même de la tâche entreprise. Alors, il restait là, plantant son râteau dans les fourrés avant de tirer dessus encore une fois. Puis il recommençait. En soupirant, John s’interrompit pour se masser le bas du dos. Il laissa le râteau debout, pris dans l’étreinte hargneuse des buissons, puis il enleva ses gants pour arracher les épines qui décoraient ses avant-bras.

Quand il avait commencé, ce matin-là, il avait gardé ses manches baissées jusqu’aux poignets, mais les piquants n’avaient pas tardé à s’y agripper et à les déchirer, et finalement, il s’était dit que la cicatrisation de sa peau coûterait moins cher que le fil à repriser. Si bien que maintenant, ses bras étaient couverts de sillons rouges et lui donnaient l’impression d’être un immense picotement. Ça ne le dérangeait pas trop pour l’instant, mais il savait que la nuit venue, les démangeaisons se transformeraient en une brûlure qui l’empêcherait de bien dormir, indépendamment de son degré de fatigue.

John se pencha pour cracher et jeta un coup d’œil vers Tom qui se démenait avec un amas de déchets végétaux. Une boule épineuse plus haute que lui et que le garçon tirait par à-coups en direction du brasier à l’intersection des sentiers que John avait tracés pour diviser le champ en quartiers. Ce matin, la tâche de Tom consistait à traîner jusqu’au tas fumant la boule de broussailles que John dégageait, la faire rouler dessus et s’assurer qu’elle restait bien sur les flammes sans retomber au bas du brasier. Le garçon se retrouvait souvent par terre, en raison des lianes qui le faisaient trébucher, mais aussi de sa maladresse, et juste au moment où John le regardait, Tom chuta une fois de plus, puis se releva, s’épousseta avec un soin exagéré avant de se remettre au travail. John soupira en le voyant et à nouveau, il songea à sortir le cheval pour accomplir cette corvée, mais c’était un animal peu commode, qui se pliait trop difficilement aux travaux des champs pour envisager de le faire marcher dans les ronces. Il massa son épaule encore douloureuse du dernier coup de sabot qui l’avait pris par surprise.

Là-bas, dans le champ, Tom parvint à pousser la masse épineuse en haut de l’amas fumant, puis il recula pour observer le cœur s’embraser. Ensuite, il rejoignit Drum, qui était étendu, et passa le bras autour de son cou. Le chien s’écarta et se dressa sur ses pattes avant de s’éloigner un peu et de humer l’air. Le vent avait changé et plaquait la fumée au sol pour la chasser du côté des bois éloignés. John resta là, regardant le garçon s’approcher du chien et l’animal s’éloigner à nouveau. Après le silence du début, Tom était devenu plus ou moins ce qu’ils considéraient comme un enfant semblable aux autres. Il parlait quand on lui parlait, posait des questions – parfois de manière ininterrompue lorsque la réponse qu’il obtenait le désarçonnait – et, s’il était plutôt petit, il paraissait normal à presque tout point de vue. Pourtant, certaines fois, quelque chose semblait s’emparer de lui, malgré tout, et son regard se perdait dans quelque espace personnel, dans le vague, et y restait de longs moments, puis il clignait des yeux et reprenait ses activités comme si de rien n’était. D’autres fois, les choses qu’il disait, ainsi que la voix avec laquelle il les disait, semblaient relever d’un âge, d’une sagesse et d’un savoir bien supérieurs aux siens. C’était d’autant plus mystérieux que ses déclarations étaient pénétrantes et éloquentes ; comme sil avait vu jusquau plus profond dune chose particulière et quil avait pu la tourner et la retourner dans tous les sens pour l’examiner et ainsi la connaître mieux qu’il n’aurait dû. À cet instant, tandis qu’il observait le garçon, John essaya de retenir quelques pensées réjouissantes, mais aucune ne lui vint, alors il prit son râteau et se remit au travail. Il fit quelques pas à reculons dans les broussailles, tirant un énorme enchevêtrement végétal avec son outil. Il s’interrompit en entendant Drum se mettre à aboyer furieusement et, levant les yeux, il vit des Indiens s’avancer dans le champ à travers la fumée.

— Oh, mon Dieu, dit John Hawkins.

Immobile, Tom les regardait s’approcher. Tandis qu’il s’extirpait à grand-peine des fourrés, John appela Tom, mais l’enfant resta là, les cheveux tout emmêlés et ses gants démesurés pendant au bout de ses frêles poignets.

Il y avait quatre guerriers et ils étaient vêtus pour l’attaque et la guerre. Leur harnachement était enveloppé de tissu pour ne pas faire de bruit, ils avaient le visage peint en rouge et la peinture était striée par la sueur, si bien qu’ils ressemblaient à une bande de diables s’avançant dans la fumée. Trois d’entre eux étaient armés d’une massue en bois qui faisait penser à un fémur humain tandis que le quatrième avait un fusil de chasse britannique avec une baguette dépareillée et des ornements en bronze encrassé. Près de Tom, Drum aboyait toujours avec fureur, se précipitant vers l’avant, puis battant aussitôt en retraite, les poils hérissés et les pattes de devant raidies. Un des Indiens brandit sa massue, mais l’homme au fusil leva la main et lança au chien un mot bref et doux, et Drum, tout en restant agité, redevint silencieux tandis que le groupe s’arrêtait devant Tom.