Little America

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Un samedi matin de l’été 1957, presque cinq mois avant les événements en question, la porte d’entrée d’une modeste maison en stuc à un étage de P Street, dans le quartier de Georgetown, à Washington DC, s’ouvrit en grand, et je sortis avec ma mère et mon père. À l’époque, j’avais dix ans et je bichonnais ma coiffure gominée. Nous étions revenus de Syrie depuis trois ans et, cinq mois plus tard, nous serions installés au Korach, le sujet de cette histoire. Mon père était espion, ou, comme il préfère qu’on s’en souvienne, officier de renseignement à la CIA, de 1950 à 1978. Il avait été recruté alors qu’il travaillait pour une société d’investissement de Wall Street. Il détestait Wall Street, mais en tant que WASP occupant une position sociale élevée, il ne pouvait exprimer sa haine que de façon indirecte ou involontaire. Le cou coincé, de profil, raide et le regard fixe, il effectuait chaque jour l’aller-retour en train de banlieue entre Grand Central Station et Hastings-on-Hudson. Nous vivions là – mon père, ma mère, moi et un cocker appelé Winston – dans une maison en location de Clinton Street. Je ne dirais pas que mon père, une fois entré à la CIA, devint un homme heureux ; la mélancolie est, je m’en aperçois aujourd’hui, profondément ancrée dans les gènes de ma famille. Je dirais plutôt qu’il passa d’une forme d’anxiété à une autre. Son cou ne se coinçait plus, mais les sécrétions acides dues au recueil de renseignements finirent par provoquer un trou assez conséquent dans son estomac et les saignements faillirent le tuer.

Ce chaud matin d’été 1957, mon père et moi nous dirigeâmes d’un pas tranquille vers Wisconsin Avenue. Ma mère attendit que nous ayons tourné au coin de la rue, puis nous prit en chasse. Je marchai jusqu’au bout de Wisconsin Avenue. Mon père disparut à l’intérieur du People’s Drug Store. Ma mère hésita, prit une décision – elle suivit mon père. Erreur. Quand elle pénétra dans la fraîcheur bienvenue de l’air conditionné du drugstore et regarda autour d’elle, elle ne put le trouver. Il avait disparu.

Nous jouions à un jeu.

Le jeu s’appelait Espion.

Mon père et moi étions un agent et son officier traitant. Il devait me faire passer un message. Ma mère appartenait au contre-espionnage. Si elle nous attrapait en train de nous passer la missive, elle gagnait. Sinon, on gagnait. On gagnait toujours. Mon père gagnait toujours. Même dans cette version imaginaire de sa vie, il se devait de gagner. Avec le recul, je comprends que ma mère devait régulièrement endosser le rôle d’une sorte de souffre-douleur et perdre, encore et encore, face à mon père. Mais il est possible que ce jeu, auquel nous jouions le week-end depuis mes sept ans, ait aidé ma mère à se préparer pour ce mois de décembre 1958, quand mon père fut rappelé à Washington pour consultation et la laissa, à la grande consternation de tous les protagonistes, à la tête de la station d’Hamra.

J’ai quelques interrogations sur ce qui s’est passé, exactement, cette année-là, en 1958, à cet endroit-là, au Korach.

Le Korach était un petit pays coincé entre la frontière est de la Jordanie, l’extrémité de la Syrie et la pointe sud-ouest de l’Irak. Il n’existe plus.

Ce que dit l’histoire, à tort, est ceci : en décembre 1958, au Korach, le jeune roi, qui n’avait à l’époque que vingt-trois ans, fut tué alors qu’il fumait une cigarette derrière le palais d’Hamzah. Son règne, qui n’avait duré que cinq ans, prit fin dans l’obscurité du jardin, son corps étendu face contre terre sur le gravier, une ombre s’écoulant de lui, son propre sang ou son âme quittant son corps, l’ombre de lui-même, l’essence de lui-même, celle du roi déchu. Le sang de ses blessures se répandit, l’ombre bientôt l’enveloppa, le dissimula, cette nuit du 31 décembre 1958. Trois heures et demie du matin. Un mardi. Il mourut sur le coup.

Son royaume s’effondra. La branche de la famille Hachémite à laquelle il appartenait s’embrasa et se consuma.

Il n’avait pas d’enfant qui aurait pu être condamné à l’exil.

Son petit pays, le Korach, disparut, avalé, comme un amuse-gueule, par l’Irak et la Syrie, en 1965. Le Département d’État protesta, plus ou moins. Le président Johnson envoya la Sixième flotte mouiller dans le port de Beyrouth, simplement pour rappeler que les États-Unis étaient toujours présents, que nous n’avions pas été complètement inattentifs, que le Viêtnam n’était pas notre unique préoccupation, ce qui était faux, mais démenti par nos grands navires gris qui se balançaient inutilement dans les eaux du port de Beyrouth, ces grands navires gris que je voyais depuis la pelouse devant l’école américaine où j’étais en dernière année de lycée. Quand je dis que le Korach a disparu, je dis bien disparu, volatilisé, évaporé. Sur toutes les cartes du Moyen-Orient publiées après 1965, là où se trouvait autrefois un triangle de terre bien net du nom de Korach, là où les frontières de la Syrie, de la Jordanie et de l’Irak s’arrêtaient autrefois et devaient contourner ce beau royaume anachronique, elles se rejoignaient désormais sans entrave, nettement côte à côte.

Volatilisé comme un responsable dévoué du Politburo effacé d’une photo en noir et blanc de Staline et de ses suppôts. Volatilisé comme les grandes tribus sioux et shawnee, les pacifiques Pocumtucks, les Mohawks animistes.

Éliminé de l’histoire.

Je sais grâce à des comptes-rendus d’écoutes secrètes du Congrès des années 1970, récemment publiés dans le New York Times, qu’en 1958, un officier traitant de la CIA à Hamra, au Korach, apportait au palais d’Hamzah et remettait au roi, une fois par mois, une mallette pleine de billets. Dans son livre Pax Americana, George Seal, de l’université de l’Iowa, fait l’hypothèse que le roi fut tué par des agents des États-Unis, des agents recrutés et employés par la CIA. Mon père était le chef de station de la CIA à Hamra à l’époque de l’assassinat.

Je m’intéresse à l’histoire, que j’enseigne actuellement (l’Europe moderne) au Santa Monica College à Santa Monica, en Californie – là où Robert Redford a fait ses études. Je m’intéresse à ce qui se passe à l’intérieur de l’histoire, à ce qu’elle cache, à ce qui est omis et oublié.

J’ai cinquante-deux ans. Mon fils, Eli, enfant unique comme moi, qui a maintenant vingt-trois ans, est un magicien des effets spéciaux au cinéma, plus précisément pour les films d’horreur. Si vous avez vu La Troisième Araignée ou Couronne de sang, si vous avez vu la tête cybernétique du robocyd exploser dans Le Sourire du démon, si vous avez vu la mutation des cariatides dans Time/Slash, vous avez vu le travail de mon fils. Ma femme et moi vivons dans un bungalow avec deux chambres à Ocean Park, à environ cinq rues du Pacifique. Je tiens à souligner que ma femme est incroyablement intelligente et fait vingt ans de moins que son âge, raison pour laquelle il arrive fréquemment que de jeunes acteurs au chômage se retournent et la dévisagent quand elle va tranquillement chercher son café latte du matin chez Coffee & Bean, dans Main Street. Je me réveille impatient de profiter de sa gentillesse et de son intelligence brillante ; la dernière chose que je vois chaque soir avant de glisser dans le monde des rêves est son sourire où transparaissent patience et indulgence.

J’ai devant moi une chronologie assez détaillée des événements, établie à partir de témoignages ; ceux de quelques protagonistes ; des mémoires, dont celles de l’ambassadeur Tyler Burdick, Guerre froide dans un endroit chaud (Random House, 1961) ; des articles de journaux ; des archives qui m’ont été remises à contrecœur par la CIA, grâce à la Loi pour la liberté d’information ; et, dans la mesure du possible, des travaux de spécialistes. Je précise “dans la mesure du possible” parce qu’il existe peu d’essais consacrés à la question du Korach en 1958. Très peu. En fait, seulement trois : l’énorme L’Arabie brisée de Thomas Polmar (Praeger, 1963), le susmentionné Pax Americana de George Seal (Hartcourt, Brace, 1963) et Impérialistes malgré eux: la CIA et la politique mondiale de l’après-guerre de James O. Merrill et Eugene S. Fontana (Simon and Schuster, 1966). Je ne connais pas, cependant, la face cachée de l’histoire, je ne sais pas si Hamlet a tué Polonius, je sais seulement que Polonius est mort. Il me manque, jusqu’à aujourd’hui, et c’est regrettable, un témoin des faits. Je n’ai pas de Mercutio pour expliquer Roméo, je n’ai pas d’Enobarbus pour m’apprendre les tristes secrets d’Antoine, je n’ai personne qui en ait trop vu et ne puisse guère faire autrement que se confesser.

Honnêtement, je pense que j’ai toujours eu un peu peur de découvrir exactement ce qui s’est passé au Korach en 1958. Après tout, mon père est mon père – secret, cachottier, le manque d’assurance personnifié, mais, malgré tout, mon père. Je l’aime profondément, bien que nous ne soyons pas proches, et ne l’ayons jamais été. Je ne sais pas si je lui fais confiance. Je ne sais même pas si je l’aime bien, en tant que personne, en dehors du fait qu’il est mon père, je veux dire, cet homme du nom de Mack Hooper qui vaque à ses occupations, ce retraité de la CIA élevé par des quakers, qui a voté pour Adlai Stevenson et a un temps écrit des poèmes, qu’il a eu le bon sens de brûler plus tard, pris de honte. Imaginez des mots tout simples et innocents – “Bonjour, mon pote” ou “Tu as vu mes lunettes ?” – revêtant de mystérieuses significations, comme des codes devant être déchiffrés. Imaginez cette méfiance typique des protestants blancs à l’égard du sentimentalisme et des épanchements, légitimée par le serment de garder le silence, la promesse sacrée de ne jamais révéler sa véritable identité et sa véritable occupation. Ce que je dis, c’est que je ne le connais pas et, pour amener la métaphore de l’espionnage à sa conclusion logique, il m’est apparu que la seule façon d’apprendre quoi que ce soit sur mon père est de l’espionner, raison pour laquelle j’ai pris l’avion pour Boston et campe actuellement dans la chambre d’ami de son appartement qui domine le port de Boston.

La nuit, quand il dort, je consulte mes livres et les quelques centaines de fiches que j’ai rassemblées, sur lesquelles sont griffonnées les miettes d’informations glanées dans les centaines de livres et de documents que j’ai lus et laissés dans la bibliothèque de l’UCLA. Je déroule aussi le grand rouleau de papier blanc épais sur lequel je construis ma chronologie des événements de 1958 au Korach, mon graphique des allées et venues des principaux protagonistes, un schéma de ce qui s’est réellement passé, d’après moi, sur lequel j’ai la ferme intention de relier tous les points, puis de prendre sans crainte de la distance pour voir ce que j’ai obtenu. Le dernier indice déterminant découvert, le message chiffré déchiffré, le mystère résolu. La vérité. Même si je persiste à croire qu’une telle chose n’existe pas.

J’ai dit à mon père que j’étais là parce que je voulais lui poser des questions pour mes recherches en vue d’un livre sur la politique étrangère américaine au Moyen-Orient et la culture de l’espionnage pendant la guerre froide.

— Bon sang, c’est quoi ce truc ? a-t-il demandé.

— Nous, ai-je répondu.

Il m’a jeté un drôle de regard, m’a rappelé son serment de garder le silence.

— Tout ce que je te demande, ai-je dit, ce sont des impressions de l’époque, les endroits, les gens. Tu y étais ; tu sais comment c’était.

Je suis assez futé pour ne pas y aller franco. Je feins plutôt cette curiosité quasi personnelle, un intérêt d’ordre général pour mon enfance, juste pour le faire parler. Je lui demande de me décrire des choses concrètes. Mon père aime le monde physique. L’aéroport d’Hamra, par exemple.

— Oh, à l’époque, c’était seulement un bâtiment blanc à un seul niveau en pierre calcaire, encadré de deux pistes, à la limite du désert.

Il dit ça comme s’il décrivait avec désinvolture une jolie femme qu’il aurait un jour séduite, puis se penche en avant pour souffler sur sa tasse d’Earl Grey fumant. Nous sommes assis au salon, une grande pièce rectangulaire qui fait face au port, aux vieux bâtiments en granit et en briques de la Navy, aux mouettes qui tournoient en silence. Il aime s’asseoir là, boire du thé et regarder les bateaux dans une sorte de transe nautique. Des taches de soleil automnal et une odeur vague et agréable de vieux meubles et de livres emplissent la pièce.

Il se redresse, boit à petites gorgées.

— J’aimerais encore fumer. Mes cigarettes me manquent.

Hier, pendant qu’il poussait son chariot dans les allées de Bread and Circus en quête de notre dîner, j’ai trouvé, dans son bureau, en rôdant, fouillant, furetant, espionnant, un mot écrit de la main d’une femme en travers d’une feuille de papier réglé jaune :

 

Ô mon amour, tu ne peux pas savoir, ou tu sais peut-être ce que je ressens en pensant à toi tandis que je regarde par la fenêtre l’allée de gravier, le haut mur du jardin, les palmiers et les maisons aux toits plats de la ville…

 

Le mot était inséré dans une édition Penguin brochée de Voyages dans l’Arabie déserte, dont la couverture orange avait fané jusqu’à devenir d’un rose terne, avec une tache de crème solaire au dos. À l’intérieur de la couverture, griffonné de l’écriture microscopique, en pattes de mouche, de mon père, j’ai lu : “Février 1958, Korach”. Que signifiait ce mot d’amour ? De qui était-il ? Pas de ma mère, ce n’est pas son écriture. Une petite amie ?

J’ai failli demander, mais j’ai préféré rester prudent.

— Quand es-tu arrivé à Hamra ?

— Je suis arrivé, seul, le 3 janvier 1958, répondit mon père. Toi et ta mère étiez encore à Rome.