Dans la forêt

C’est étrange, d’écrire ces premiers mots, comme si je me penchais par-dessus le silence moisi d’un puits, et que je voyais mon visage apparaître à la surface de l’eau – tout petit et se présentant sous un angle si inhabituel que je suis surprise de constater qu’il s’agit de mon reflet. Après tout ce temps, un stylo a quelque chose de raide et d’encombrant dans ma main. Et je dois avouer que ce cahier, avec ces pages blanches pareilles à une immense étendue vierge, m’apparaît presque plus comme une menace que comme un cadeau – car que pourrais-je y relater dont le souvenir ne sera pas douloureux ?

Tu pourrais écrire sur maintenant, a dit Eva, sur l’époque actuelle. J’étais tellement persuadée ce matin que le cahier me servirait à étudier que j’ai dû faire un effort pour ne pas me moquer de sa suggestion. Mais je me rends compte à présent qu’elle a peut-être raison. Tous les sujets auxquels je pense – de l’économie à la météorologie, de l’anatomie à la géographie et à l’histoire – semblent tourner en rond et me ramener inévitablement à maintenant, à ici et aujourd’hui.

Aujourd’hui, c’est Noël. Je ne peux pas l’éviter. Nous avons barré les jours sur le calendrier bien trop consciencieusement pour confondre les dates, même si nous aurions aimé nous tromper. Aujourd’hui, c’est le jour de Noël, et le jour de Noël est une nouvelle journée à passer, une nouvelle journée à endurer afin qu’un jour, bientôt, cette époque soit derrière nous.

À Noël prochain, tout ceci sera terminé, et ma sœur et moi aurons retrouvé les vies que nous sommes censées vivre. L’électricité sera rétablie, les téléphones fonctionneront. Des avions survoleront à nouveau notre clairière. En ville, il y aura à manger dans les magasins et de l’essence dans les stations-service. Bien avant Noël prochain, nous nous serons permis tout ce qui nous manque maintenant et dont nous avons terriblement envie – du savon et du shampoing, du papier toilette et du lait, des fruits et de la viande. Mon ordinateur marchera le lecteur CD d’Eva tournera. Nous écouterons la radio, lirons le journal, consulterons Internet. Les banques et les écoles et les bibliothèques auront rouvert, et Eva et moi aurons quitté cette maison où nous vivons en ce moment comme des orphelines qui ont fait naufrage. Ma sœur dansera avec le corps de ballet de San Francisco, j’aurai fini mon premier semestre à Harvard, et ce jour humide et sombre que le calendrier persiste à appeler Noël sera passé depuis très, très longtemps.

 

 

— Joyeux Noël semi-païen, légèrement littéraire et très commercial, annonçait toujours notre père le matin de Noël quand, bien avant l’aube hivernale, Eva et moi faisions équipe dans le couloir devant la chambre de nos parents.

Tellement excitées que nous ne tenions pas en place nous les suppliions de se lever, de descendre, de se dépêcher, tandis qu’ils bâillaient, s’obstinaient à enfiler leurs peignoirs, à se laver la figure et à se brosser les dents, même – quand notre père était particulièrement agaçant – à faire du café.

Après la pagaille et les éclats de rire entourant l’ouverture des cadeaux, venaient le déjeuner que nous trouvions tout naturel, les coups de fil de lointains parents, le Messie de Haendel qui sortait triomphalement du lecteur de CD. À un moment dans l’après-midi, nous allions nous promener tous les quatre sur le chemin de terre qui aboutit à notre clairière. L’air frais et vivifiant et la forêt verte nettoyaient nos sens et nos palais, et lorsque nous arrivions au pont et étions prêts à faire demi-tour, notre père déclarait immanquablement :

— Voilà le vrai cadeau de Noël, nom de Dieu – la paix, le silence et l’air pur. Pas de voisins à moins de six kilomètres, et pas de ville à moins de cinquante. Bénis soient Bouddha, Shiva, Jehova et le service des Forêts de Californie, nous vivons tout au bout de la route !

Plus tard, une fois la nuit tombée, quand dans la maison plongée dans l’obscurité ne brillaient plus que les boules du sapin, Mère allumait les bougies de la pyramide de Noël et nous nous tenions pendant un moment en silence devant le carrousel pour regarder les bergers, les Rois Mages et les anges tourner autour de la sainte famille.

— Ouais, disait notre père avant que nous nous dispersions pour grignoter la carcasse de la dinde et couper des tranches du pudding froid, c’est ça l’histoire. Ça pourrait être mieux, ça pourrait être pire. Mais au moins, il y a un bébé au centre.

 

 

Ce Noël-ci, il n’y a rien de tout cela.

Pas de guirlandes, pas de cartes de vœux. Pas de piles de cadeaux, pas d’appels longue-distance de grand-tantes et de cousins issus de germains, pas de chants de Noël. Pas de dinde, ni de pudding, ni de balade jusqu’au pont avec nos parents, ni de Messie. Cette année, Noël n’est rien de plus qu’un carré blanc sur un calendrier presque arrivé à la fin, une tasse de thé en plus, quelques instants d’éclairage à la bougie, et, pour chacune de nous, un unique cadeau.

À quoi bon tout ça ?

Il y a trois ans – alors que j’avais quatorze ans et Eva quinze –, j’avais posé la même question par un soir de pluie, une semaine avant Noël. Père ronchonnait à cause du nombre de cartes qu’il lui restait à écrire, et Mère s’était retirée dans son atelier avec sa machine à coudre ronflante, et elle en émergeait régulièrement pour sortir une nouvelle fournée de cookies et me rappeler de laver les saladiers.

— Nell, j’ai besoin que ces récipients soient propres pour lancer le pudding avant d’aller me coucher, dit-elle en refermant la porte du four sur la dernière plaque de cookies.

— OK, marmonnai-je, et je tournai la page du livre dans lequel j’étais plongée.

— Ce soir, Nell, insista-t-elle.

Je levai les yeux de mon livre avec agacement et demandai :

— Pourquoi on fait ça ?

— Parce qu’ils sont sales, répondit ma mère en s’arrêtant au passage pour me donner un biscuit au gingembre tout chaud avant de retourner, altière, aux mystères de sa couture.

— Je ne parlais pas des plats, dis-je d’une voix bougonne.

— De quoi alors, Pumpkin ? demanda mon père tandis qu’il léchait une enveloppe et barrait énergiquement un nouveau nom de sa liste.

— Noël. Toute cette agitation et ce bazar. On n’est même pas vraiment chrétiens.

— Un peu qu’on ne l’est pas, rétorqua mon père. (Il posa son stylo et se leva d’un bond de la table près de la fenêtre, déjà entraîné par l’énergie de son propre discours.) Nous ne sommes pas chrétiens, nous sommes capitalistes. Tout le monde dans ce pays de branleurs est capitaliste, que les gens le veuillent ou non. Tout le monde dans ce pays fait partie des consommateurs les plus voraces qui soient, avec un taux d’utilisation des ressources vingt fois supérieur à celui de n’importe qui d’autre sur cette pauvre terre. Et Noël est notre occasion en or d’augmenter la cadence.

Quand il remarqua que je reprenais mon livre, il ajouta :

— Pourquoi fête-t-on Noël ? Ça me dépasse. Tu sais quoi, arrêtons. Jetons l’éponge. J’irai rapporter les cadeaux en ville demain. Nous donnerons les cookies aux poules et écrirons à tous nos amis et parents en leur expliquant que nous renonçons à Noël pour le carême. En même temps, c’est une honte de gâcher mes vacances, continua-t-il d’un air faussement triste.

Il fit claquer ses doigts et se baissa vivement comme si une idée venait juste de le frapper à l’arrière de la tête.

— Je sais ! Nous remplacerons les poutres sous la buanderie. Laisse tomber la vaisselle, Nell, et trouve-moi le cric.

Je le fusillai du regard, le détestant l’espace d’une demi-seconde pour la facilité avec laquelle il avait contré mes piques et ma mauvaise humeur. Vexée, je fonçai dans la cuisine, ramassai une poignée de cookies et montai m’enfermer dans ma chambre avec mon livre.

Plus tard, je l’entendis laver les plats que j’avais méprisés tout en chantant à tue-tête :

 

We three kings of oil and tar,

tried to smoke a rubber cigar.

It was loaded, and it exploded,

Higher than yonder star.[1]

 

L’année suivante, même moi, je n’aurais pas osé contester Noël. Mère était malade, et nous nous raccrochions à tout ce qui était lumineux et sucré et chaud, comme si nous pensions qu’en ignorant les ombres elles s’évanouiraient dans la brillance de l’espoir. Mais au printemps suivant, le cancer l’avait quand même emportée, et à Noël dernier, ma sœur et moi avions fait de notre mieux pour cuire et emballer et chanter dans le fol espoir de convaincre notre père – et nous-mêmes – que nous pouvions être heureux sans elle.

Je pensais que nous étions déprimées à Noël dernier. Je pensais que nous étions déprimées parce que notre mère était morte et que notre père était devenu distant et silencieux. Mais il y avait des lumières sur le sapin et une dinde dans le four. Eva était Clara dans le Casse-Noisette que donnait la compagnie de ballet de Redwood, et je venais de recevoir les résultats de mes Scholastic Aptitude Tests, qui étaient suffisamment bons – si je réussissais les College Board Achievement Tests – pour justifier la lettre que je rédigeais à l’intention du comité d’admission de Harvard.

Mais cette année, tout cela a disparu ou est à l’arrêt. Cette année, Eva et moi marquons le coup uniquement parce qu’il est moins douloureux d’admettre que c’est Noël aujourd’hui que de faire comme si ça ne l’était pas.

Ce n’est pas évident de trouver un cadeau pour quelqu’un quand il n’y a plus de magasin où l’acheter, quand on peut difficilement s’isoler pour le fabriquer, quand tout ce qu’on possède, chaque haricot et grain de riz, chaque cuillère et stylo et agrafe appartient également à la personne à qui on veut faire un cadeau.

J’ai offert à Eva une paire de ses propres chaussons à pointes. Il y a deux semaines, j’ai pris discrètement ceux qui étaient les moins abîmés dans le placard de son studio de danse et je les ai réparés du mieux possible en cachette pendant qu’elle s’entraînait. Avec les dernières gouttes du détachant de notre mère, j’ai nettoyé le satin en lambeaux. J’ai recousu les semelles en cuir avec du monofilament que j’ai déniché dans le matériel de pêche de notre père. J’ai trempé les coques qui étaient tout écrasées dans un mélange d’eau et de colle à bois et j’ai essayé au maximum de leur redonner forme, puis je les ai cachées derrière le poêle pour qu’elles sèchent, je les ai ensuite retrempées, refaçonnées et séchées à nouveau plusieurs fois de suite. Pour finir, j’ai reprisé le satin usé à l’extrémité des pointes de sorte qu’Eva puisse tirer quelques heures supplémentaires de ces chaussons en dansant d’abord sur l’enchevêtrement des points que j’avais cousus.

Elle est restée sans voix quand elle a ouvert la boîte et qu’elle les a vus.

— Je ne sais pas s’ils vont aller, ai-je dit. Ils sont probablement trop souples. Je ne savais pas très bien ce que je faisais.

Mais alors que j’étais encore en train d’ergoter, elle s’est jetée à mon cou. Nous nous sommes étreintes pendant une longue seconde puis avons bondi toutes les deux en arrière. Ces jours-ci, nos corps portent nos chagrins comme s’ils étaient des bols remplis d’eau à ras bord. Nous devons être vigilantes tout le temps ; au moindre sursaut ou mouvement inattendu, l’eau se renverse et se renverse et se renverse.

Le cadeau qu’Eva m’a donné, c’est ce cahier.

— Ce n’est pas un ordinateur, a-t-elle dit alors que je le dégageais du papier cadeau tout froissé, récupéré d’un anniversaire lointain et pas encore sacrifié pour allumer le feu. Mais il n’a jamais été utilisé, aucune page.

— Un cahier vierge ! me suis-je émerveillée. Mais où l’as-tu donc trouvé ?

— Derrière ma commode. Il a dû tomber là il y a des années. J’ai pensé que tu pourrais t’en servir pour écrire sur maintenant. Pour nos petits-enfants, ou que sais-je.

Pour l’instant, des petits-enfants semblent moins probable que des extra-terrestres venus de Mars, et quand j’ai soulevé la couverture en carton taché et que j’ai feuilleté les pages qui sentaient légèrement le renfermé, toutes blanches à l’exception de l’échafaudage des lignes, je dois admettre que je pensais davantage à réviser pour les Achievement Tests qu’à tenir la chronique de cette époque. Et pourtant, c’est agréable d’écrire. Le bruit sec et rapide des touches de mon clavier d’ordinateur me manque, ainsi que la luminosité de l’écran, mais ce soir, ce stylo est comme le vin de la Plaza dans ma main, et déjà les lignes qui guident ces mots sur la page évoquent plus la chaîne du métier à tisser de notre mère et moins les barres de l’échafaudage que j’avais imaginées qu’elles étaient au départ. Déjà, je vois combien il y a de choses à raconter.