L'Heure de plomb

Préface

Novembre 1918

 

En 1918, la grippe espagnole tua soixante-quinze millions de personnes dans le monde, mais pas les Romanov qui, eux, furent assassinés par les bolcheviks dans le sous-sol de leur palais. La même année, à la onzième heure du onzième jour du onzième mois, la Première Guerre mondiale prit fin avec la signature du traité de Versailles. Personne ne reçut le prix Nobel de la Paix.

Cette année-là, pour la seule fois au cours du xxe siècle, l’Amérique vit sa population diminuer. La terrible catastrophe ferroviaire de Nashville, dans le Tennessee, fit cent une victimes. Le 20 mai, à Codell, au Kansas, une tornade rasa tous les bâtiments, comme cela s’était déjà produit le 20 mai 1917 et le 20 mai 1916. À Boston, lors des World Series, Babe Ruth, qui jouait pour l’équipe de base-ball des Red Sox, resta au lancer pendant toute la partie, empêchant ainsi l’équipe adverse de marquer le moindre point, bien qu’il ne réussît aucun home run.

Une grève générale déclenchée par les Wobblies et l’AFL paralysa la ville de Seattle, dans l’État de Washington, avivant encore un peu plus les craintes d’une insurrection bolchevik. L’État instaura la Prohibition avec le Bone Dry Act, et pour la toute première fois on évoqua, dans les colonnes du Wenatchee World, la construction d’un barrage en béton sur le fleuve Columbia, à Grand Coulee.

Mais plus à l’est, au-delà des montagnes, dans les régions de la grande boucle du fleuve et du bassin versant, dans les réserves indiennes et les collines de la Palouse, sur les basaltes crevassés longeant la profonde dépression où coule le Columbia, dans les Channeled Scablands, dans les plaines à blé, les vergers, les ranchs d’élevage et les fermes laitières, les chevaux étaient encore la seule source d’énergie pour faire fonctionner des machines rudimentaires qui n’avaient guère évolué depuis une centaine d’années. Des localités, qui ne comptaient pas plus d’une centaine d’habitants et dont beaucoup se réduisaient à un silo à grain entouré d’une demi-douzaine de maisons agglutinées autour des lignes de chemin de fer, étaient disséminées dans la partie orientale et centrale de l’État. La plupart des gens vivaient à l’écart de ces communautés squelettiques, s’installant dans des vallées pourvues en eau potable et en prairies où leur bétail pouvait paître, ou sous des surplombs rocheux de manière à ne pas gaspiller quelques arpents de terre arable, ou bien encore à l’entrée de canyons où ils pouvaient parquer leurs troupeaux.

Loin des lumières agressives et du brouillard industriel des villes, l’année sembla passer dans cette contrée comme n’importe quel nuage dans n’importe quel ciel de n’importe quelle époque. La demi-douzaine de journaux régionaux publiait des nouvelles du monde et du pays vieilles d’un mois, entre les gagnants de concours de foires et la rubrique nécrologique locale, mais les gens tiraient la plupart de leurs informations d’histoires cent fois enrichies ou appauvries avant de parvenir jusqu’à leurs oreilles. Elles étaient, pour l’essentiel, dénuées de tout fondement, constituées de simples interrogations, de doutes et des incertitudes qui s’y rattachaient. Pourtant, seuls derrière une charrue ou juchés sur un animal, tirant la poignée d’une scie ou penchés sur un poulet en train de cuire dans une marmite, les habitants de ce pays ruminaient ces histoires, puis ils les avalaient, les digéraient, et elles finissaient par devenir aussi tangibles que de l’os, du muscle et du tendon.

 

 

Première partie

C’est l’Heure de Plomb –

Dont on se souvient si on y survit,

Comme les gens qui Gèlent se rappellent la Neige –

D’abord – le Froid – puis l’Engourdissement – puis l’abandon –

 

 Emily Dickinson, 

extrait du poème 372

 

 

 

 

1

Linda Jefferson était un cliché vivant et elle le savait. Âgée de vingt-quatre ans, maîtresse d’école et veuve, elle enfila un pull-over sur son corsage, puis la veste de cavalier doublée en peau de mouton qui avait appartenu à son mari. Il était mort l’année précédente, et sa disparition avait marqué pour elle le début d’une saison triste et inexorable. Elle la traversait comme l’animal stupide gratte sous la neige à la recherche des vestiges de l’été, sans comprendre l’hiver, ni même essayer, le subissant tout simplement. L’absence était sans fin, sans raison ; il lui semblait que c’était moins une blessure que le deuil aurait pu atténuer et finir par refermer, qu’une malformation en elle qu’il fallait recoudre en permanence pour l’empêcher de saigner.

Dans ce pays, la solitude était une loi incontournable. Un homme mesurait le poids qui pesait sur son cœur en fonction du nombre de personnes dormant sous son toit quand s’éteignaient les lumières, et une femme en fonction du nombre d’œufs dans sa poêle au petit déjeuner. Mais la distance qui séparait les âmes, elle, demeurait incalculable. Les gens avaient beau être proches par le sang, un cœur n’irradie pas, par ses simples battements, le réconfort ou la joie. Ce sont là des choses qu’il nous faut aller traquer chez les autres, et les autres restaient peu nombreux, éparpillés sur de grands espaces. Pendant la journée, elle s’occupait d’une salle pleine d’enfants, mais un travail ne constituait pas un remède contre une maison vide. 

Dans le poêle de l’école, les bûches de pin fendues se réduisirent en braises, puis en cendres tandis que le vent s’engouffrait bruyamment dans le tuyau. Le peuplier dans la cour était battu par les éléments déchaînés, la lumière faiblissait à mesure que les nuages s’amassaient. La tempête était un soulagement. Un vent violent pouvait faire de belles choses à un pays, le balayer, le laisser propre comme une chambre toute neuve. Une fois qu’il cessait, que le ciel se vidait et redevenait bleu, la neige semblait représenter un nouveau départ.

Quand elle s’approcha des jumeaux, coincés derrière des pupitres devenus trop petits pour eux, ils se redressèrent pour se faire un peu plus grands. Habillé d’une chemise en coton et d’un pantalon gris, Luke referma son livre d’un geste vif de l’index. Les vêtements, qui passaient d’un frère à l’autre, ne servaient jamais de repères fiables pour les identifier ; pourtant, au bout de trois minutes dans la même pièce qu’eux, vous distinguiez Luke de Matt, son frère jumeau, penché sur sa page d’écriture, conduisant son crayon d’une main crispée.

Elle tapa du doigt sur la feuille de Matt pour désigner deux mots mal orthographiés. Hochant la tête, il ouvrit son manuel pour corriger son travail. Matt était davantage fait pour les activités pratiques. L’automne venu, les deux garçons avaient montré une certaine propension à arriver tôt, et elle avait confié à Matt le soin de s’occuper du poêle. Tous les matins, il prenait la hache sur le long porche pour fendre quelques vieux rondins de mélèze un peu plus loin. Ensuite, il débitait du petit bois qu’il posait sur une poignée d’aiguilles de pin bien sèches avec une page roulée en boule du journal de la semaine précédente. Il grattait une allumette – il ne s’en accordait qu’une seule – qu’il collait en deux ou trois endroits du papier, puis il ouvrait le tirage, attendant que des flammes bleues et claires s’élèvent du bois. Pas la moindre bouffée de fumée ne s’échappait dans la pièce. Pendant ce temps, elle bombardait Luke de mots nouveaux difficiles à orthographier. Le plaisir qu’elle prenait à côtoyer des garçons de cet âge-là suscitait en elle un sentiment étrange. À treize ou quatorze ans, ils savaient qu’une femme n’était pas faite comme eux et qu’ils seraient amenés à y réagir en conséquence. Une fois de plus, elle pensa à son mari, à ses larges mains calleuses posées sur son épaule et sa hanche tandis qu’ils dansaient au bal du samedi soir, au Fort ; elles ne la tiraient pas, elles étaient là, tout simplement, solides. Ses ongles, jaunis par la cigarette, les poils sur ses phalanges, noirs, durs, cette même main qui pendait à l’extérieur du drap quand les bûcherons l’avaient ramené de la forêt. Les hommes de son équipe avaient raconté comment l’arbre avait pivoté sur sa souche, comment une branche, telle une lame, avait perforé la gorge de Vernon avant de ressortir par une oreille. L’employé des pompes funèbres n’avait rien pu faire sans détacher la tête complètement, si bien que dans son cercueil le corps faisait penser à un enfant frappé de stupeur, s’étonnant de quelque chose situé au-dessus de lui, légèrement sur sa gauche.

Le vent faisait craquer la charpente du bâtiment, mais c’était la première tempête de l’hiver, et elle était précoce, elle n’apporterait vraisemblablement qu’une fine couche de neige, ainsi qu’une gelée suffisante pour avoir raison des derniers potirons et des courges. Tout de même, les garçons ne devaient pas risquer de prendre froid. 

— Vous feriez mieux de vous mettre en route, vous deux, dit Linda Jefferson.

Elle regarda les garçons boutonner leur veste avant d’enfoncer leur bonnet par-dessus leurs oreilles. Dehors, ils caressèrent leur cheval, puis chacun prit un étrier et se hissa dessus. Ils restèrent ainsi sur un pied jusqu’à ce qu’ils aient une prise suffisante pour atteindre le pommeau de la selle. Aucun des deux ne demanda ni ne proposa de l’aide à l’autre. Elle trouva leur entêtement plutôt comique et ne put s’empêcher de rire.

 

 

Ed Lawson plissa les paupières et scruta l’horizon alors que les premières bourrasques cinglaient la fenêtre dépourvue de volets. Des flocons suivirent, pas plus gros et presque aussi durs que de la grenaille. Ils tourbillonnaient et tambourinaient sur la vitre aux croisillons. Ed ne ressentait aucune animosité contre la saison qui s’ouvrait avec un tel déchaînement. Après, il irait faire le tour de ses terres à la recherche des coyotes ou des quelques pumas se trouvant encore dans les escarpements et qui pourraient harceler le bétail.

Sa femme, elle, se tracassait derrière la fenêtre depuis que les bêtes s’étaient regroupées à la mangeoire alors qu’il restait encore une bonne demi-journée avant la prochaine distribution de nourriture. Massées devant la porte de l’étable, elles meuglaient pour qu’Ed vienne leur ouvrir. Au bout d’un moment, il finit par céder et, au-delà du troupeau, elle vit l’horizon se tuméfier en une boursouflure violacée et palpiter comme du sang qui giclerait d’une veine sectionnée, imprégnant le ciel tout entier. Dans ce pays, les hivers rendaient les après-midi aussi brefs qu’un battement de cœur et la nuit débordait sur le matin, si dense que les hommes endormis rêvaient qu’ils nageaient dans cette obscurité pour remonter respirer à la surface. Le jour, quand il arrivait, n’était qu’un piètre soulagement. La respiration devenait précipitée, car elle expulsait la chaleur du corps et faisait entrer plus de froid que d’air, si bien qu’on finissait par se trouver pris de vertige, les poumons saturés. Le soleil, chatoyant derrière des amoncellements de brume, semblait aussi chaud qu’il aurait pu le paraître à un poisson au fond d’un lac.

Le café passait dans une cafetière à moitié vide posée au centre de la table. Ed Lawson faisait tourner sa tasse sous sa bouche, se délectant des vapeurs de l’alcool clandestin qu’il y avait ajouté. 

— Ils se sont sûrement arrêtés quelque part pour lancer quelques balles.

Le visage de sa femme disparut du reflet de la vitre quand elle se tourna vers lui.

— Tu sais bien qu’il fait trop froid pour jouer au base-ball.

Ed inspira au-dessus de sa tasse puis but une gorgée. La fenêtre était pratiquement blanche de givre. Il rajouta un peu de tord-boyaux dans son café avant de rejoindre sa femme qui regardait dehors. Elle tourna vivement la tête quand l’odeur de l’alcool lui parvint. Il lui fit un clin d’œil. Elle avait changé, ses traits s’étaient relâchés, trop de soleil avait creusé des sillons autour de ses yeux. Il se rappelait son profil quand ils s’étaient connus, un croissant blanc comme la lune, et sa minceur au-dessus des hanches qui lui donnait cette silhouette fuselée. Il éprouvait toujours les mêmes sentiments pour la femme qu’il avait devant lui maintenant, et il considérait que c’était là son plus grand bonheur. Un cageot en chêne passa en roulant pour aller s’écraser contre le mur de la maison. 

— Nom de Dieu, dit Ed. Cette tempête est vraiment de méchante humeur.

Sa femme, toujours à la fenêtre, hocha la tête.

— En principe, ça souffle pas comme ça avant janvier, dit-elle.

Lawson la rejoignit et regarda par la vitre.

— Peut-être même janvier en Alaska, renchérit-il.

Sa femme se retourna et l’observa prendre son long cache-poussière sur le dos de la chaise, tirer ses gants des poches avant d’y glisser soigneusement les doigts.

— Vais chauffer de l’eau. Ils risquent d’être couverts de givre quand je les retrouverai, dit-il.

Il se vissa une casquette de chasseur sur la tête, puis ouvrit la porte, déclenchant une explosion de froid à l’intérieur, une lampe se mit à trembler, la lumière vacilla dans la cuisine. Il lui fit un signe de la main et s’avança vers le corral. La lumière dans l’encadrement de la porte se transforma en ombre avant de disparaître complètement, masquée par les flocons obliques de la tempête.

 

 

Quand ils se retrouvaient seuls, Matt et lui, Luke versait de l’alcool clandestin dans des bocaux à fruits et laissait son frère le mettre au défi de le boire. Cette brûlure cotonneuse lui procurait la même sensation que la présence de Mme Jefferson tout près de lui. Luke avait épié sa maîtresse d’école tout au long de l’automne, traquant ses pensées intimes dans le timbre voilé de sa voix et les moulinets lents de ses mains tandis qu’elle récitait de la poésie, comme si les mots étaient des oiseaux qu’elle pouvait attirer hors de leur nid. Luke, qui était le meilleur élève de la classe en lecture et en écriture, ne comprenait pas dans quels abîmes sa maîtresse disparaissait lorsqu’elle prononçait ces mots. Chaque fois qu’il reconnaissait son parfum, il avait envie d’en savoir plus.

Le cheval, une jument Appaloosa de trois ans nommée Mule en raison de moments comme celui-ci, s’arrêta net. Le soleil, simple tache blanche sans chaleur pendant les jours les plus courts, n’était plus qu’un souvenir, à l’exception de la longue bande de lumière falote qui bordait l’horizon. Le vent se ruait contre les cavaliers et leur cheval. Luke avait quitté la selle et se tenait debout sur son étrier, tordant les rênes dont le cuir brut était blanc de givre jusqu’au mors, où le souffle de la jument le faisait fondre. Une couche de glace couvrait l’encolure de l’animal ainsi que le dessous de son ventre, des langues de neige tournoyaient autour d’eux, remontant parfois au lieu de tomber, ou bien elles restaient à mi-hauteur, étrillant la peau exposée des garçons.

Une semaine plus tard, les journaux rapporteraient que la température avait chuté de vingt-quatre degrés en cinquante-sept minutes. Un mètre vingt d’une neige aussi légère que du duvet s’était amassé sur la terre durcie au cours des trois heures suivantes, le double était tombé dans les six heures d’après, et tout cela était si éloigné des annales de l’almanach que le livre tout entier en était devenu caduc. Des fermiers âgés de soixante-dix ans, originaires de Norvège et du nord de la Russie, habituellement prompts à réduire les hivers du Nouveau Monde à des désagréments mineurs, restaient muets quand on les interrogeait sur la tempête de 1918 et se contentaient de secouer leur tête grise. Sur les rives du fleuve, les moutons se massaient près de l’eau fumante et, comme elle était moins froide que l’air, ils finissaient par y entrer. Par dizaines, ils allaient rester comme des verrues à la surface devenue aussi dure que l’acier après que la glace eut solidifié même les eaux les plus rapides. Les bourrasques faisaient tourner les pompes éoliennes si vite que l’axe rongeait les dents de l’accouplement, les pales ainsi que les armatures s’envolaient du toit des granges et ne seraient retrouvées que des mois plus tard, des kilomètres plus loin.

Les garçons insultaient le cheval, séparément et ensemble. Ils lui cravachaient le visage avec les rênes. La neige s’accumulait contre leur torse et s’amoncelait dans les fossés sous le vent comme s’ils étaient des arbres ou des collines. Une rafale arracha le chapeau de la tête de Luke et il disparut de l’autre côté de la route. La glace s’épaissit dans ses sourcils. Elle coagula ses cheveux. Matt tira violemment les rênes et Mule avança d’un coup. Elle accepta leur poids lorsqu’ils se rassirent sur la selle, elle oscilla dans la tempête, essayant de faire un autre pas. Le vent enfonçait la tête des garçons dans leurs épaules, provoquait des cloques sur leurs mains et leur visage. Luke ne pouvait plus refermer les doigts sur les rênes. Les jumeaux regardaient fixement la neige, les yeux pleins de larmes, les larmes gelant sur leur peau. Les muscles du poitrail de Mule se contractaient quand elle faisait un pas, et le trou creusé par son sabot était effacé avant même qu’elle ne puisse tenter d’en faire un autre. Ils couvrirent un peu moins d’un kilomètre. Le gel atteignit la poitrine de la jument, montant plus haut que les étriers. Après chaque pas, elle soufflait avant d’entreprendre le suivant. Sa respiration saccadée se réduisait à de petits halètements consciencieux et elle accomplit une demi-douzaine d’enjambées inégales jusqu’au moment où son poids la fit s’incliner sur le côté.

Matt attendit que Luke fasse quelque chose, mais comme il ne bougeait pas, il sortit son pied de l’étrier et tira Luke pour le dégager du cheval qui était en train de basculer. Ensemble, ils disparurent dans la couche de neige. Matt secoua Luke qui se releva. À travers les flocons obliques, ils virent la jument donner des coups de sabot et rouler pour se retrouver sur ses jambes avant de faire demi-tour, les naseaux fumants.

Matt poussa l’épaule de Luke.

— Dans quelle direction ?

— À  l’abri de la neige.

— Ça semble difficile.

— Donne-moi ton chapeau.

Matt posa une main gantée sur son bonnet de laine.

— Moi aussi j’ai des oreilles à tenir au chaud.

Luke hocha la tête.

— Est-ce qu’on peut se noyer dans la neige ? demanda Matt.

— Je n’ai pas envie de le découvrir, répondit Luke.

Il poussa Matt vers le squelette d’un orme.