Frank Sinatra dans un mixeur

L’alcool peut être le pire ennemi d’un homme,

Mais la Bible nous dit d’aimer nos ennemis.

Frank Sinatra

 

 

Je me garai dans l’allée devant chez Norman Russo alors que le soleil se laissait entraîner par la gravité et que le soir tombait. De flamboyantes bandes orangées et roses s’évanouissaient dans le ciel mort, derrière la cabane à outils du voisin, qui avait désespérément besoin d’un coup de peinture.

Je laissai tourner le moteur de la Ford Crown Victoria le temps de finir de boire, et je posai le gobelet en polystyrène à côté du fusil à canon court fixé au plancher. Je plaçai un OxyContin 20 milligrammes au milieu d’un billet d’un dollar que je repliai serré, et je réduisis le comprimé en poudre avec le bord rond d’un Bic.

Je frottai le papier entre mes doigts pour le broyer aussi fin que possible.

Une rafale de vent percuta la voiture sur le côté et la fit trembler. Je regardai autour de moi. Il y avait deux bagnoles de police vides garées devant moi, et un flic qui s’allumait une cigarette sous le porche de la maison.

Je récupérai la poudre et roulai un autre billet, puis je me baissai pour inhaler une ligne longue comme la moitié du manuel d’entretien d’une Crown Victoria modèle 1997.

Quand l’Oxy commença à faire son effet, des larmes me vinrent dans l’œil droit. Je reniflai fort et pris une nouvelle rasade de gin. J’ouvris ma portière et le vent froid me scia les os jusqu’à la moelle. La motivation chi­mique me purifiait les nerfs tandis que le monde explosait dans ma tête et me repeignait l’esprit aux couleurs d’un enthousiasme brut.

Norman Russo avait bien choisi sa journée pour se tuer. Il faisait un temps de merde et il n’y avait rien à la télé. Je ne la regardais pas tant que ça, moi-même. J’avais mieux à faire. Boire, par exemple.

J’adressai un signe de tête au petit jeune qui montait la garde à la porte, comme si j’étais une huile. Le truc fonctionna. Il me rendit la pareille. J’aurais dû prendre mon gobelet avec moi.

La maison était propre, on sentait que les habitants avaient de l’argent. Une belle baraque dans un quartier chic, parfaitement entretenue, à part la cabane à outils dont la peinture s’écaillait. Un flic prenait des photos du portail avec un appareil numérique. Je remarquai qu’il n’y avait pas d’alarme.

Un autre flic demanda qui j’étais. Je répondis que j’avais été convoqué par le commissaire et qu’ils auraient dû s’attendre à me voir arriver.

— Valentine ?

Je hochai la tête

— Par ici.

Il désigna une volée de marches surmontée d’un trou creusé dans la cloison. Le tapis de l’escalier était jonché d’éclats de bois arrachés à la barre où Norman Russo avait l’habitude de se suspendre pour sa gymnastique.

Apparemment, la victime s’était tuée dans l’escalier. Pas l’endroit que j’aurais choisi de préférence.

— Descendez, cria une voix depuis la cave.

Un troisième flic passa près de moi dans le vestibule comme si j’étais invisible. Ça ne leur plaisait pas trop, que le commissaire Caraway m’ait demandé de venir observer les lieux.

En descendant la première marche, une allégresse impré­vue se mit à crépiter en moi alors que l’Oxy enva­­hissait mon organisme. Je m’arrêtai à mi-chemin de l’escalier pour regarder de plus près la lettre d’adieu épin­­glée au mur avec une punaise jaune. Les pattes de mouche étaient difficiles à lire, comme si le mot avait été écrit à la hâte.

J’entendis une voix familière et, en me retournant, aper­çus Dan O’Shea, inspecteur chevronné que je connais­sais depuis des lustres.

— T’en penses quoi, Nick ?

Les épaules larges et la poitrine en béton de Dan reflétaient son premier métier : boxeur.

Je déglutis et tressaillis pendant qu’un reste d’Oxy se traînait dans mon gosier, puis je lui répondis que c’était la plus marrante de toutes les lettres d’adieu que j’avais lues.

O’Shea se tenait sur le pas de la porte, perplexe.

— C’est une sacrée chose à dire.

Je baissai les yeux vers la masse humaine inerte sur la dernière marche et haussai les épaules. Je dis à O’Shea que le défunt n’avait peut-être tout simplement pas d’orthographe. Il secoua la tête et chercha une réponse qui ne vint jamais.

Il était difficile de croire qu’un homme de cent trente kilos se serait pendu d’une poutre dans l’escalier de sa cave avec une corde qui n’avait pas l’air assez solide pour soutenir une piñata. Quand je m’approchai du corps, le cou de Russo avait bien l’air cassé. Mais il y avait en haut de la colonne vertébrale des ecchymoses qui ne venaient pas d’une corde. Je m’y connaissais en cordes. On aurait dit que quelqu’un lui avait frappé le dos et la nuque avec une batte. Je m’y connaissais aussi en battes. Je savais de quoi était capable une Easton en aluminium entre les mains d’un batteur doué.

Partant d’une lettre d’adieu manuscrite qui ne tenait pas debout, la scène de crime m’inspirait des soupçons solides et inébranlables.

Je sortis par la porte du sous-sol et me retrouvai dans les derniers rayons d’un soleil battant en retraite. Le vent glacé suscita en moi des envies de café chaud, mais j’avais arrêté. La pensée du café me donna des envies de cigarettes, mais ça aussi j’avais arrêté. En fait, c’est à cause des cigarettes que j’avais arrêté le café ; je n’envisageais pas l’un sans l’autre. C’est tout ou rien, pour un type comme moi. Un type qui apprécie les lettres d’adieu marrantes.

 

 

Une fois reparti, je me mis à penser à ce que je venais de voir et aux éléments qui ne collaient pas. Ça avait commencé par le coup du fil du commissaire me demandant d’aller y jeter un œil. Il ne pouvait pas y aller lui-même et il voulait y envoyer un regard expérimenté auquel il pût se fier.

Maintenant que j’avais vu ces connards à l’œuvre, je comprenais pourquoi.

J’avais été flic à une époque, et j’aimais ça, mais le boulot ne m’aimait pas. Malgré tout, j’avais gardé des relations et les gens bien placés m’appréciaient. Un détective privé peut gagner assez d’argent pour s’en sortir tant que les gens continuent à se violer, à s’arnaquer et à se tuer les uns les autres. Ces derniers temps, ce n’était pas le travail qui manquait.

Quand j’eus regagné mes locaux en fin d’après-midi, je pris une Corona froide dans la main et posai mes pieds sur le bureau. Le thermostat était bloqué sur chaud et un ventilateur m’envoyait à la figure de l’air brû­­lant avec à peine assez de force pour me soulever les cheveux. La pièce était étouffante, mais j’hésitais à ouvrir les fenêtres. Dans ce quartier, on ne sait jamais qui pourrait prendre une fenêtre ouverte pour une invitation à s’introduire chez vous.

Je jetai la bouteille vide dans ma corbeille à papier en alu, et le reste de mousse gicla et retomba sur une des crottes de Frank Sinatra. Redescendre dans la rue demandait trop d’effort. Parfois je laissais Frank faire ses besoins à terre.

Frank Sinatra était mon yorkshire terrier, mi-yorkshire, mi-quelque chose d’autre. Je n’avais vu sa mère qu’une fois ; c’était une yorkshire. Le père était un chien errant qui ne se pointait que lorsqu’il flairait l’odeur de la mère. Frank était un bâtard comme moi.

— Ramène-toi, Frank.

Frank dormait sur le dos, les quatre fers en l’air, satisfait de cette vie de siestes non programmées que seul un chien peut connaître.

— Frank, dis-je, avant de siffler.

Ses oreilles se dressèrent. Il roula sur le côté et s’approcha, guidé par le son de ma voix, avant de comprendre ce qui se passait. Il freina de toutes ses forces, glissa sur le carrelage bon marché, et rebondit en percutant le bas de mon fauteuil. Il fit quelques pas gauches et somnolents sur le côté, puis éternua.

Je me tapotai la cuisse et Frank bondit sur mes genoux, réussissant à se poser en plein sur mes couilles, comme toujours.

— Putain, Frank !

Frank s’en foutait. Il sautillait, grognait et se léchait les babines.

Je pris une Corona dans le mini-frigo que j’avais à portée de main et l’ouvris avec le décapsuleur fixé à mon bureau. Je fis tout ça avec élégance.

Frank redescendit à terre et se mit à tourner autour de mon fauteuil, trébuchant sur un des pieds mais réussissant à se rattraper avec un sens extraordinaire de la coordination.

Je regardai une petite giclée de bière s’échapper par le goulot et ruisseler sur le côté, enlaçant le verre. J’inclinai lentement la bouteille et laissai la bière se répandre dans ma bouche.

Je pensai au cadavre en bas de son escalier. Au type qui n’avait pas d’orthographe.

Personne n’abandonnait une vie comme celle-là sans une raison meilleure que ce que suggérait son message. Je ne pouvais pas croire que Norman Russo eût été assez malin pour diriger une banque, mais assez bête pour se pendre dans un escalier en attachant une mauvaise corde à une poutre fragile. Tout ça ne collait pas. Sans parler du mot annonçant à sa future ex-femme qu’il lui léguait le pas-très-moine.

Norm n’avait pas de pas-très-moine.

C’est son patrimoine qui était au cœur de son divorce houleux. Mais quand même.

Personne ne se tue pour un pas-très-moine.

En tout cas, c’était mon avis. Je jetai la bouteille vide dans la poubelle, où elle heurta bruyamment l’autre mais sans se casser. C’est un mérite qu’il faut leur reconnaître, chez Corona : ils savent fabriquer des bouteilles solides. Je le sais, j’ai frappé des gens avec.

Les petites griffes de Frank faisaient clic clic clic sur les dalles cassées et il se débattait avec la languette de son jouet favori : une Converse vert décoloré plus grande que lui. Il partit à reculons, traînant à travers la pièce la chaussure en lambeaux.

Quand j’ouvris mon tiroir du bas, Frank s’immobilisa soudain. Ses petites oreilles velues pointèrent en l’air et sa gueule s’entrouvrit juste assez pour laisser voir quelques dents. Frank connaissait le bruit du tiroir et savait parfaitement ce que cela signifiait pour lui. Il se figea. Il devinait qu’il allait se passer quelque chose, mais il voulait en être absolument certain avant de mobiliser l’énergie nécessaire à courir. Il tourna la tête sur le côté pour enquêter.

Agitant la queue de gauche à droite, Frank émit quelques grognements joyeux. Il était prêt pour son petit déjeuner.

Pour puiser ses croquettes dans le sac, je me servais d’une canette de Bud Light dont j’avais découpé le haut. J’eus beau chercher des yeux, je ne voyais pas sa gamelle. Il aimait la cacher dans son coin. Parfois, je me contentais de déposer sa bouffe dans sa chaussure.

Ses quatre pattes s’agitèrent et ses griffes cliquetèrent. Puis il produisit son aboiement sérieux, celui des grandes occasions. Frank partait en mission croquettes et son ventre gargouillait. Il aurait voulu avoir déjà le nez dedans. Je lui déposai simplement sa pitance par terre, au même endroit que d’habitude quand il n’apportait pas sa chaussure.

Complètement surexcité, il fonça tête baissée et la nourriture s’éparpilla dans tous les sens, comme si une grenade à main pleine de croquettes pour chien venait d’éclater. Puis il ramassa quelques beaux morceaux et se dirigea vers son lieu favori de l’autre côté de mon bureau, là où le carrelage rencontrait la vieille moquette usée et sale qui n’avait pas vu l’aspirateur depuis le jour où j’avais commencé à payer le loyer.

Je pris ma troisième bouteille dans le mini-frigo et j’inclinai mon fauteuil aussi loin que possible en arrière. J’avais envie d’une cigarette, mais je savais que j’étais plus fort que ça. J’ôtai ma capsule, la laissai tomber dans la poubelle et vidai la moitié de la bière avant que Frank ne revienne grappiller des croquettes. Je pourrais peut-être m’en tirer comme ça pour le reste de la soirée. Je consultai l’horloge et m’aperçus que la pile était morte.

Il fallait juste que je ferme les yeux un instant pour reprendre mes forces, mais je me réveillai quand la bouteille tomba à terre et roula sous le bureau. En bon agent de nettoyage, Frank ne perdit pas de temps et se rua sur la flaque comme l’alcoolique qu’il finirait par devenir. Après quoi je dérivai dans un sommeil sans rêve, laissant mon chien vaquer à ses tâches de nettoyage.

 

 

Telly se réveilla sur le canapé en entendant vibrer son téléphone sur la table basse en verre sans vouloir décrocher.

Pourtant il allait le faire, il n’avait pas le choix. L’homme pour qui il travaillait n’était pas du genre à laisser un message.

Telly jeta un coup d’œil au téléviseur et vit une belle paire de nichons qui l’aidèrent à rassembler ses esprits. Puis deux paires de nichons. Des filles se mirent à s’embrasser et Telly se redressa.

— Ouais ? dit-il dans son portable.

— Putain, il était temps, trouduc. Je t’ai appelé toute la nuit.

C’était Bruiser, évidemment.

— Oh, tu dors encore, mec ?

Son accent new-yorkais semblait artificiel et travaillé.

D’autres nudités apparurent à l’écran tandis que Telly se rapprochait de la table basse pour chercher la télécommande. Les filles étaient maintenant entièrement nues et une blonde à nattes s’apprêtait à faire une gâterie à la brune à hauts talons.

— Oh, écoute, enfoiré, continua Bruiser. Aujour­d’hui, c’est un grand jour, tu sais ?

L’attention de Telly était accaparée par la télé. Un type armé venait d’entrer dans la pièce et d’abattre les deux filles nues. Telly tressaillit. Quelle merde était-il en train de regarder ?

— Ouvre tes oreilles, j’vais pas tout répéter. Je monte et je viens te buter.

— OK, OK, dit Telly. Tu montes ? Comment ça, tu montes ? T’es en bas ?

— Bien sûr que je suis en bas, répondit Bruiser. Regarde par ta fenêtre, putain.

Bruiser parlait avec son habituelle voix de branleur.

Telly traversa le salon et jeta un coup d’œil à la vitre. Il vit Bruiser adossé à sa Cadillac. Le portable dans une main, une cigarette dans l’autre.

Telly lui fit signe et Bruiser dit :

— Descends ici, espèce de camé, on a des trucs à faire.

— Il est quelle heure ?

— L’heure d’aller bosser, feignasse. Descends, je te dis.

Telly ferma son téléphone et retraversa le salon. Sur l’écran de la télé, le tueur était en train de manger un sandwich.